‹ La philosophie françaiseChapitre 13 sur 21 · FONTENELLE ET BAYLE · texte numérisé non relu

FONTENELLE ET BAYLE

de tout. Son doute, c'est le sentiment de la faiblesse rationnelle des doctrines, soit qu'elles veuillent rationnellement expliquer ce qui est rationnellement inexplicable, soit qu'elles veuillent enchaîner par des liens rationnels des éléments de vérité qui peuvent être réellement compatibles sans l'être rationnellement. Pour la formation de ce genre d'esprit, il est une circonstance qui, je crois, est importante à relever. Il est d'origine calviniste, et il appartient à une famille de pasteurs ; vers l'âge de vingt-deux ans, il se convertit au catholicisme dans un collège des jésuites de Toulouse; dix— mois plus tard, sous la double influence de ses réflexions et de sa famille, il retourne à sa confession première. Ce n'était point là pure instabilité mentale ; il ne pouvait vivre quelque temps avec certaines traditions sans en sentir avant tout l'insuffisance intellectuelle. Mais de plus, s'il reste protestant, il avait comme réservé en lui un sentiment profond de ce qui, dans les oeuvres de la nature comme dans celles de la grâce, ne se laisse jamais réduire à des rai-j sons claires. Quoi qu'il en soit, s'il prépare le dix-l huitième siècle à qui il a fourni, surtout par la partie négative de son œuvre, tant d'arguments et de documents, il reste d'ailleurs en dehors de cette foi au progrès qui était celle dé Fontenelle et qui sera celle du dix-huitième siècle ; le mouvement de l'humanité est pour lui im jeu de bascule et non une marche régulière en avant, et la raison jusqu'à présent s'est trop montrée impuissante pour préjuger qu'à une certaine heure elle gouvernera.

Professeur à l'Académie protestante de Sedan, puis, une fois celle-ci fermée (1681), professeur libre de Philosophie à Rotterdam, Bayle fut avant tout un publiciste dont la vocation spéciale se manifesta d'abord par la publication de son journal, Nouvelles de la République des lettres^ puis par celle de son Dictionnaire historique et critique ; il dépense là des ressources prodigieuses d'érudition et de dialectique. Et

il se révèle également par des ouvrages presque tous suscités par une occasion, mais développant des thèses do t la portée dépassait singulièrement le sujet qui en avait été le point de départ.

Tel fut déjà le premier livre par lequel il se fit connaître comme écrivain : Pensées diverses écrites à un docteur de Sorbonne à V occasion de la comète qui parut au mois de décembre 1680 : critique en apparence inoffensive de la superstition populaire qui voyait dans certains phénomènes astronomiques rares la propriété de produire ou de présager des malheurs. Bayle ne se contente pas de montrer les raisons physiques positives qui s'opposent à ce pouvoir malfaisant d'une comète ; il analyse les causes qui font naître et qui entretiennent la croyance à ce pouvoir ; légendes des poètes, récits d'historiens plus empressés à flatter le goût du merveilleux qu'à critiquer les faits qu'ils papportent, autorité de la tradition. En tout cas, les comètes ne pourraient être causes ou signes de mal que si elles avaient été miraculeusement formées par Dieu à cet effet : et alors la singulière conséquence ! Les comètes ayant été autant observées dans l'antiquité païenne, Dieu aurait e courage Tidôlatric pour empêcher l'athéisme ! Mais l'idolâtrie vaut-elle mieux? Ainsi Bayle touche à la question du miracle ; d'ailleurs il ne la résout pas négativement ; seulement il ne faut pas multiplier les miracles sans nécessité ; pour qu'un miracle soit admis, il faut qu'il soit un fait avéré, inexplicable par des causes naturelles ; et de plus tout miracle doit être suspect, ou même rejeté, qui ne sert pas à rendre les hommes meilleurs ou à les conduire à la vraie foi. Cette critique, comme on voit, reste mesurée dans la forme, mais elle énonce des motifs de douter dont le développement peut conduire sans trop de difficulté jusqu'à la négation du miracle même. Enfin, ayant supposé que l'athéisme paraît valoir mieux que l'idolâtrie, il pose une nouvelle question non moins grave ; y a-t-il un rapport nécessaire entre

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la moralité et les croyances religieuses? Or ce que Bayle s'applique à établir, c'est que, si d'une part les Chrétiens sont loin souvent de se conduire en gens vertueux, l'athéisme ne conduit pas fatalement à la corruption des mœurs. Il y a une très grande différence entre ce que l'homme croit et ce qu'il fait ; ce ne sont pas les opinions générales de l'qsprit qui le déterminent à agir, ce sont les passions présentes du cœur. Même quand sa conduite s'accorde avec les commandements di\Tns, ce n'est pas d'eux qu'elle dérive, mais d'une disposition d'âme qui la règle ainsi, et qui l'aurait réglée autrement, si elle-même avait été autre. Bayle en vient donc à poser en termes très explicites l'indépendance de la morale à l'égard des croyances religieuses.

Il posait du même coup le droit de ces croyances à être diverses, et ainsi il était bien dans l'état qu'il fallait pour défendre à fond l'idée de tolérance : car parler de tolérance signifiait alors consentir à l'indifférence en matière de religion. Sans doute la tolérance était réclamée par les persécutés, mais parce qu'en principe les persécutés estimaient avoir, eux, non ce droit, mais la vérité. Or Bayle était assez dégagé du souci dogmatique de la vérité pour pouvoir réclamer une tolérance universelle et en quelque sorte sans condition. Dans sa critique générale de VHistoire du calvinisme du P. Maimbourg, il fait ressortir que, si l'on soutient que la vérité a le droit d'extirper l'erreur, chaque secte, se jugeant en possession de la vérité, tâchera d'opprimer les sectes adverses, et alors ce ne sera plus même la prétendue vérité, ce sera la force qui décidera. Bayle reprend et développe cette revendication de la tolérance un peu plus tard dans le Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus- Christ : Contrains-les d'entrer (1686). Là il déclare bien nettement être dégagé du simple souci de défendre une confession particulière ; c'est à toutes les religions universellement qu'il refuse le droit de persécuter.

Certes TÉvangile renferme bien le mot : Contrains-les d'entrer, Compdle irUrare. Mais il y a un principe d'interprétation des textes évangéliques qui doit, selon Bayle, l'emporter sur tout autre : c'est que tout sens littéral qui contient l'obligation de faire des actions mauvaises est faux, et c'est qu'il n'y a pas de dogme qui tienne contre ce que la lumière naturelle nous révèle, principalement à l'égard de la morale. Or, le précepte Compelle intrare pris à la lettre non seulement engendrerait des dissensions sans fui et une réciprocité interminable de persécutions, mais encore il tendrait à violer tout ce qui est humain et juste. C'est la conscience qui pour chacun est juge de ce qu'il doit accepter comme vérité, et nulle puissance extérieure ne peut se substituer ou s'imposer à elle ; Bayle proclame le droit de la conscience errante dans une formule particulièrement expressive : « Tout ce que la conscience bien éclairée nous permet de faire pour l'avancement de la vérité, la conscience erronée nous le permet pour ce que nous croyons être la vérité. » — Voilà ce que soutint Bayle, plusieurs années avant l'apparition des Lettres de Locke sur la tolérance, — On sait quelle résistance ces thèses de Bayle rencontrèrent de la part de Jurieu.

D'une façon générale, Bayle est opposé à tout ce qui concilierait objectivement la raison avec elle-même, ou avec les faits, ou avec la foi. Sa curiosité des doctrines anciennes ressuscite avec complaisance les arguments de l'École d'Élée qui opposent si bien l'exigence rationnelle de l'unité absolue et la constatation empirique des apparences multiples et changeantes, ou encore les données du pyrrhonisme qui nous laisse suivre les phénomènes, et qui est un auxiliaire de la foi quand la foi ne s'appuie pas à im dogmatisme philosophique. — Est-ce pour avoir essayé de comprendre dans une unité rationnelle absolue les manifestations diverses de l'univers que Spinoza a choqué Bayle jusqu'à le rendre injuste, non seulement pour

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