CHAPITRE PREMIER
Les sources et les premiers débuts de la Sagesse hellénique.
Le Judéo-Christianisme et THellénisme, leur fusion et les réactions réciproques des courants issus de ces deux sources, c'est toute la civilisation. Aussi réveil du génie grec, qui dès avant Sokrate esquissa les premiers linéaments de toutes les sciences et de toutes les philosophies en même temps qu'il créait en tous genres de littérature et a'art des chefs-d'œuvre qui sont d'éternels modèles, doit-il être l'objet d'une étude attentive et pieuse ; l'humanité ne commence vraiment qu avec le peuple qui inaugura les manières de penser aont la pratic^ue distingue le civilisé du oarbare, et les manières de jouir du beau qui conviennent aux esprits sachant penser. Les Grecs inventèrent l'idée de la vérité humaine, car les premiers ils laïcisèrent la recherche du vrai ; même, ils eurent les premiers une idée exacte de ce qu'il faut entendre par vérité : tandis qu'au regard des autres peu-
pies celle-ci devait à sa dignité de toujours apparaître comme quelque chose d'étonnant, de mystérieux, de plus ou moins analogue à une révélation, elle fut pour eux ce qui doit être intelligible de soi, conforme à la lumière naturelle de l'esprit, expression et miroir de Tesprit même. L'art véritable est également leur découverte ; ailleurs mêlé de puérilité, maladroit ou bizarre, il est en Grèce le rival heureux de la nature, habile à faire plus beau et plus intéressant qu'elle sans cesser pourtant de s'y relier, apte à maintenir en toutes ses créations un équilibre parfait entre le réel et l'idéal.
L'Hellénisme doit donc être, jusque dans ses origines, le premier sujet d'étude pour qui veut comprendre l'évolution des sociétés humaines supérieures. On ne saurait exagérer l'importance d'une méditation approfondie de ses premiers commencements. A les analyser, à suivre les efforts de l'esprit grec vers sa pleine maturité, on aperçoit à quelles qualités de race et de terroir l'hellène dut le privilège de devenir le
Eremier exemplaire de l'homme vraiment omme ; on ne peut, en particulier, comprendre Sokrate, Platon et Aristote, et savoir comment ils furent possibles, si l'on ignore les Antésocratiques ; c est grâce à ces derniers, dont l'époque fut l'âge héroïque de la philosophie, qu ils purent édifier des monuments dont plusieurs
Sarties demeurent encore intactes. Et combien e germes précieux les grands Socratiques laissèrent-ils dormir ! Des esprits moins originaux les ont recueillis et fait prospérer plus ou moins jusqu'à l'aube du moyen âge. Aujour-
d'hui, rhistoire des précurseurs, mieux connue, les montre plus vénérables qu'ils n'apparaissaient aux Grecs mêmes, dont nous sommes les fils spirituels au moins autant par ce qui nous rattache aux Antésocratiques que par ce que nous devons à leurs plus glorieux successeurs. C'est bien STta race helléniaue qu'il faut faire le principal honneur de la culture merveilleuse où elle atteignit. Elle résulta sans doute de croisements nombreux ; des aborigènes peutêtre touraniens, des asiatiques aryens etsémites, des aryens descendus de l'Europe centrale, voilà les éléments dont la synthèse, d'ailleurs ^ favorisée par diverses circonstances de temps et de lieu, constitua le peuple grec. Ainsi parfois le hasard des mélanges opérés par le potier aboutit à la création d'un vase dont la matière est d'une beauté si unique que rien dans ses éléments ne paraît susceptible de l'expliquer. On peut passer légèrement sur l'énumération des origines de ce peuple et même sur la distinction, jadis jugée capitale, des Ioniens et des Doriens. Les premiers ont été, d'une manière à
§eu près constante, les initiateurs et les maîtres es autres, et non seulement les plus anciens pionniers ; mais les Doriens et les représentants des autres races associées — de celles qui avaient déjà fait leurs preuves comme la race mycénienne ou cette autre plus ancienne que des fouilles récentes ont révélée, et de celles qui avaient seulement conservé le souvenir de lomtaines traditions ou qui avaient attendu qu'une impulsion leur vînt du dehors — surent apporter une collaboration précieuse à ces Ioniens qui
joignaient, à un esprit d'une originalité et d'une vivacité extrêmes, des connaissances et des goûts puisés aux sources aryennes les plus pures et les plus riches, à des sources sémitiques aussi, spécialement pour ce qui concerne proprement la science. Par honneur, les Ioniens avaient assez ouhlié le détail des doctrines de leurs pères pour que leur pensée, dégagée des handelettes séculaires, se pût déployer en toute liberté ; ils s'en souvenaient juste assez pour
aue ces doctrines, transplantées et transposées ans le mode philosophique, pussent épanouir en frondaisons rationnelles tout le meilleur des richesses accumulées dans les troncs augustes de la forêt mystique qui couvrait la plus grande partie de l'Orient.
L'Egypte et Ja Chaldée fournirent à la Grèce des notions scientifiques importantes, bien que frustes pour la plupart ; c'est d'Asie, d'une manière générale, qu elle reçut, directement ou non, les éléments de ses théogonies et de ses cosmogonies primitives. La religion hellénique officielle contenait bien des parties qui furent probablement réinventées en Hellade après avoir été imaginées ailleurs ; il est certain pourtant qu'elle fut largement tributaire de l'étranger ; tous les Indo-Européens composent un groupe Que Ton ne peut regarder comme fictif ; mais ae même que les Grecs élaborèrent, au point de les rendre méconnaissables, leurs emprunts divers aux ant^êtres communs des Indo-Européens,. ou aux Hindous, ou aux Iraniens, ou encore à plusieurs peuples sémitiaues, ils créèrent une science et une philosophie très diffé-
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rentes de leurs idées religieuses officielles. Leur reli^on officielle,dépourvue ou à peu près de mysticité, chef-d'œuvre harmonieusement confus d'une imagination tout esthétique, amoraliste et anthropolâtrique, était si loin de pouvoir inspirer le savant et le philosophe, qu'elle était même impropre à s'assimiler notablement, avec le temps, des notions scientifiques et philosophiques ; pour la littérature et l'art seuls elle put quelque chose. Cependant, l'Orient ne donna pas seulement à la Grèce les éléments qui formèrent le fond de sa religion populaire et la base première de ses progrès intellectuels ; il a le droit de revendiauer une part de ce qu'il y eut de plus élevé dans la piété grecgue, qui n'avait rien à voir avec le culte public, lequel nous masque trop l'autre. En effet, si les spéculations philosophico-religieuses de l'Asie lointaine n'a-
girent guère directement sur les Hellènes, la iffusion chez eux de certains Mystères, de l'Or- ^ phisme surtout, fut la pénétration de l'HelIade
par l'Orient, et aussi par l'Egypte, oui se rattache
plus encore à l'Orient qu'elle ne s en distingue.
Les penseurs grecs sont les héritiers, les élabo- \ rateurs définitifs et originaux des doctrines
i orientales ; leur piété fut une réaction, guidée
I par des Mystères d'origine étrangère, contre
f l'impiété de la religion officielle, comme leur
i science et leur philosophie, auxquelles les Mys-
j:. tères pouvaient offrir aussi des thèmes à médita ter, furent des réactions contre l'irrationalité de i' cette même religion officielle. — Ce n'est pas au
reste que celle-ci ne renfermât, dans sa partie \ domestique et dans sa partie politique, des idées
morales ou même des symboles cosmologiques d'un sérieux profond ; mais là même elle n'était point de nature à beaucoup aider Tesprit grec dans la poursuite de ses hautes destinées spirituelles : plus rituel que religieux était le culte ; la moralité familiale ou civique, notablement utilitaire, s'y subordonnait plus la religion qu'elle ne se relevait par elle, et la cosmologie n'arrivait pas à se dégager des mythes dont le sens importait moins aux Grecs que l'intérêt dramatique et poétique. C'est pourquoi il est à peu près exact de dire qu'en Grèce, tout compte fait, la religion, entendons la religion véritable, se perfectionna davantage grâce à la philosophie que celle-ci ne fit grâce à la religion officielle, et que cette dernière n'aida le vrai esprit religieux à se former. Les Mystères d'une part, et de l'autre un sentiment moral individuel, familial ou civiaue tout spontané, ont été les agents premiers de l'éducation religieuse des Grecs; et 3uand la philosophie théorique et pratique, ont la genèse, chez eux, est dans une large mesure indépendante des causes qui la firent poindre ailleurs, bénéficia des progrès de la religiosité, elle ne fit en partie que reprendre son propre bien, car c'est elle qui avait confirmé l'œuvre de ces agents primitifs dont elle était, certes, tributaire elle-même, mais non pas entièrement. A la religion officielle, elle ne devait fuère emprunter que de poétiques illustrations, es métaphores, en somme ; et c'est de la philosophie, des Mystères et des sentiments moraux spontanés de l'hellène, que sa religion officielle tira le peu de vraie moralité et de vraie religion
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qui se vinrent juxtaposer à elle, sans d'ailleurs jamais parvenir à la pénétrer bien avant.
Il est manifeste que les éléments, dirons-nous positivistes ? de la spéculation grecque, dérivent pour une part de l'obligation où elle fut de ne pas s'inspirer beaucoup des idées religieuses courantes. Rien ne portait la religion officielle a être très tracassière ; elle laissa faire ou à peu près l'esprit laïque, qu'elle eût plus gêné que servi, si, moins poétique et moins romanesque, elle eût pu se faire passer pour une doctrine proprement métaphysique et morale. Son infériorité à ces deux points de vue, autant que la vive intelligence des Grecs, qui exigeaient plus que ne pouvait donner la religion, explique comment la pensée libre put prendre chez eux un tel essor. Parallèlement, c'est à la diffusion des doctrines des Mystères qu'il faut rapporter surtout la préparation progressive de l'âme grecque au christianisme. Les croyances communes engageaient si peu que l'on pouvait se dispenser de les abjurer, lors môme qu'on professait une philosophie — cette philosophie fût-elle athée — ou une religion plus pure que celle de la foule ; ce n'était en réalité rien affirmer du tout que de s'associer aux fêtes, aux sacrifices, aux cortèges traditionnels.
On ne saurait pourtant nier que, durant toute l'antiquité, il n'y eut des esprits prenant au sérieux le polythéisme courant ; un haut degré de superstition, nous pouvons le constater aujourd'hui même, peut s'accorder avec un développement intellectuel déjà considérable et avec une piété somme toute véritable ; la simple pos-
sibilité de mêler, à cette superstition, quelques idées morales dont plusieurs, au reste, semblent exiger l'existence de réalités mystérieuses, et la possibilité de superposer, au panthéon vénéré, un vague dieu suprême qui rende moins étrange l'ensemble des êtres divins, — lesquels deviennent comme ses fils ou ses mandataires, — expliquent fort bien un fait dont la froide raison s'étonne jusqu'à s'en scandaliser.
Un moment vint où la philosophie hellénique se perdit dans un mysticisme aussi dommageaole à la religion qu'à la philosophie ; peutêtre la prépondérance finale de cet élément eutelle pour cause première la divergence initiale de la pensée religieuse et de la pensée philosophique. En effet, dans la mesure où celle-ci s'inspirait des Mystères — et c'est par eux surtout qu'elle s'était originairement teintée de religion — elle devait sembler à de nombreux esprits revenir par un détour à la superstition ; de là une philosophie de tendance assez matérialiste, et, par réaction, une autre trop mystique. L'élément qui eût dû servir simplement à achever la philosophie en l'invitant à introduire, avec discrétion, le souci du divin dans sa dialectique, finit par l'absorber, par la dénaturer. A côté des philosophes qui ne croyaient pouvoir mieux faire que de donner les mains à ces ennemis de toute religion dont le v^ siècle avant notre ère compte déjà des représentants, il n'y eut plus de place, parmi les penseurs dont la doctrine n'était pas la négation même de la philosophie, que pour des théoriciens mystiques à l'excès, dont la raison se leurrait des concep-
tions les plus fantastiques. On les préféra aux autres parce que leurs chimères trompaient du moins cette soif d'idéal dont Tâme humaine ne se peut guérir ; mais combien ils durent faire de sceptiques qui ne l'auraient pas été si philosophie et religion avaient mieux connu leurs limites respectives I Pour cela, hélas, il eût fallu aux Grecs un esprit critique qui ne devait réellement apparaître, dans l'humanité, que bien plus tard.
Sans aucun doute, les premiers penseurs
frecs crurent faire plutôt ce que nous appelons e la science ; pourtant ils firent, non pas exclusivement, mais surtout, ce que nous appellerions aujourd'hui de la philosophie des sciences et de la métaphysique. Nous les jugeons en général très aprioristes, et ils le sont trop, comme ils sont aussi trop philosophes où il conviendrait de l'être moins ; mais l'esprit humain n'était pas mûr, alors, pour la recherche inductive pure. Toutefois, ils s'efforcèrent le plus souvent de dégager les généralités dont ils faisaient usage, de l'observation même du monde réel ; ces penseui*s, qui veulent être des physiciens et des mathématiciens, sont plutôt philosophes parce qu'ils ne savent pas encore combien le monde est complexe, difficile à observer, lent à livrera l'esprit àe quoi bâtir déductivement sans risquer de s'égarer. La sagesse dont ils se disent les amis embrasse d'abord indistinctement tous les genres de science qui sont à leur portée, et jusqu'à cette expérience de la vie que l'on acquiert en voyageant, jusqu'aux notions générales sur les hommes et sur les choses qui aident
à se conduire avec prudence et dignité. Hérodote appelle aussi les sages des sophistes ; c'est chez lui que se trouve pour la première fois le terme de philosophe, et, s'il faut l'en croire, Pythagore aurait créé ce vocable, dont le sens se restreignit durant toute l'antiquité sans jamais devenir identique à celui qu'on adopte aujourd'hui ; la théologie devait se distinguer de la philosophie avant que les sciences se séparassent de celles-
La morale occupa peu les Antésocratiques, soit qu'elle leur semblât comme une annexe des croyances religieuses officielles, soit qu'ils la confondissent avec la législation ou avec sa mise en pratique, si difficile à ramener à une forme scientifique. Les moralistes de ces temps le sont en psychologues et en utilitaires, et ils sont plus volontiers poètes c[ue philosophes. La moralité précéda de très loin la morale chez les Grecs ; de très bonne heure ils pratiquèrent le culte des vertus familiales et de l'héroïsme civique, mais c'est seulement avec Sokrate que la morale entra véritablement dans la philosophie ; encore estelle, chez lui, rigoureusement utilitaire. Il se peut qu'en consacrant la vertu par le moyen de symboles dont la valeur était surtout esthétique, et de règles cultuelles dont la majesté était surtout politique, la religion officielle ait contribué à empêcher les philosophes de s'intéresser tôt à la morale, dont 1 alliance avec elle était une pauvre recommandation. Faut-il regretter beaucoup que la morale ait dû être, dans une large mesure, élaborée par des philosophes purement tels ? Comme leur histoire, la littérature des
Grecs témoigne de Texistence, chez ce peuple, de solides vertus en dépit des lacunes de leur idéal et de certaines étrangetés de leurs mœurs. Quand ils moralisent sans songer à raisonner sur le fond de l'éthique, ils tiennent souvent un langage dont la justesse et la grandeur nous frappent. Il n'est pas étonnant cjue leurs premiers essais pour ronder cette science aient été maladroits, car les arguments qui s'offrent d'abord à l'esprit pour prouver l'excellence d'une vie droite sont ceux de l'utilitarisme raisonnable; on ne peut sans de longs tâtonnements devenir expert à démêler les motifs les plus profonds de la moralité.
On fait maintenant peu de cas de la légende des sept sages, dont les diverses listes com-
Erennent jusqu'à vingt-deux noms. Mais nomreux furent, après Homère et Hésiode, les poètes et les législateurs qui méritent ce nom. Leur philosophie est antérieure ou extérieure à celle des philosophes, mais elle fut d'autant plus féconde peut-être ; il était bon que la pensée s'exerçât d'abord et longtemps à organiser la cité, à réfléchir sur la destinée de l'homme et à scruter notre nature sans préoccupations systématiques ; l'esprit de finesse fit son éducation, chez les Grecs, principalement dans l'action et par la littérature ; il y gagna de s'unir intimement au goût de l'analyse psychologique, au sentiment exact du réel et du possible, au souci d'un idéal large et libre.
Un certain pessimisme vînt • de là, mais que corrigeaient une aspiration très forte vers la justice et une disposition constante à sourire à
toute espérance ; de sorte que la réflexion ne leur déconseilla pas l'effort. Plus tard, ils n'eurent qu'à se souvenir des nobles actions des ancêtres, à relire les paroles inspirées à leurs législateurs et à leurs poètes par le souci du bien général, par l'amour de la nature et de la beauté, pour mettre au jour une philosophie morale aont les traits essentiels ne devaient pas s'effacer. Les premiers représentants de la culture hellénique avaient interrogé sans idées f)réconçues l'esprit, la conscience et le cœur de 'homme sur ce qu'ils exigent spontanément. Le bon sens admirable de la race et non, comme ailleurs, un goût étrange pour des utopies fantaisistes, avait guidé les législateurs. Et c'est à l'univers même tel qu'il apparaît à un esprit non prévenu, que les premiers savants, que les premiers philosophes avaient demandé de les instruire f C'est pourquoi, si vite, le caractère spécial de toute la spéculation grecque semble consister, en un sens, à n'être point grecque, mais simplement humaine, dans l'acceptation la plus ample et la plus élevée de ce mot. Nulle part ailleurs, dans l'antiquité, l'homme ne vibrait comme en Grèce au moindre événement du monde ambiant ou de sa propre vie intérieure, et n'était aussi apte à percevoir le réel tel qu'il est, à le décomposer en concepts abstraits, à faire de ces concepts un usage rationnel. Pour comble de bonheur, les circonstances firent, non seulement que la religion ne vint point fausser la spéculation dés sa naissance, mais encore que l'idée de philosopher sur toute chose et de systématiser toutes les
connaissances acquises fut lente à s'imposer aux esprits. La légèreté que l'on reproche aux Grecs contribua à préserver leur pensée d'un pédantisme précoce qui l'eût fait dévier ; même, ne faut-il pas les louer un peu de cette frivolité qui les faisait si amis de toutes les nouveautés, de celles qui les arrachèrent aux routines, aux vains préjugés, comme de celles, hélas, qui leur furent nuisibles ? ,
Le sujet de cet opuscule étant la philosophie des Antésocratiques, nous ne toucherons à leur activité scientifique que dans la mesure nécessaire pour éclairer leur mentalité et leurs conceptions philosophiques ; celles-ci forment d'ailleurs un ensemole très cohérent par luimême, et fort intelligible, en particulier, sans l'aide de ces considérations sociologiques jugées indispensables par les partisans de Le Play et par les Marxistes. Certes, la genèse de tous les produits de l'intelligence humaine est humble, et tout est confus aux origines ; mais à proportion de ses progrès, l'esprit humain, imitant le Nous d'Anaxagore, analyse et distingue de mieux en mieux ; les disciplines qu'il invente deviennent toujours plus indépendantes tout en étant toujours plus susceptibles de profiter de l'exemple et de l'aide des autres. Si Ton y regarde de près, le mot attribué à Périklès par Thucydide : « Nous philosophons avec mesure et nous aimons le beau sans mollesse », était déjà vrai de Grecs bien plus anciens ; le mode suivant lequel ils pensèrent au temps de leurs travaux les plus magnifiques était celui suivant lequel s'essayaient déjà à penser ceux de leurs
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ancêtres que Ton n'appelait encore que des sages.
On ne peut à la fois exposer séparément révolution de chaque école et suivre Tordre de l'apparition des œuvres écloses dans l'ensemble des écoles au cours d'une époque ; nous suivrons, d'une manière générale, l'ordre d'apparition des grands mouvements philosophiques en indiquant le^ synchronismes ; c'est là le meilleur plan ; mais le meilleur, nous le savons, a ses inconvénients. Le moins bon serait de morceler les diverses doctrines en autant de chapitres qu'il existe de problèmes pour les philosophes modernes. Car il se faut garder par-dessus tout de caractériser les tendances de philosophes si anciens comme on le peut faire quand il s'agit de systèmes venant après des siècles d'analvse ; par exemple, l'opposition delà matière et de l'esprit, celle de Va priori et de Va posteriori, celle du Théisme et du Panthéisme, ne pouvaient être en ces temps lointains ce qu'elles sont chez nous. Il serait puéril, enfin, de s'évertuer à montrer, dans la succession des théories antérieures à Sokrate, l'expression et l'eJBfet d'une sorte de nécessité immanente à l'intelligence ; les premiers efforts de l'esprit humain pour arriver à philosopher normalement eussent pu être très différents ; on n'est pas bon historien si l'on ne sait reconnaître la part de hasard et d'irrationnel qui se mêle à la logique immanente dans tous les faits humains aussi bien que dans tous les autres.