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CHAPITRE II

Thaïes, Anazimandre, Anaziméne, Diogéne d'ApoUonie.

I. Thaïes. — C'est à Milet, en Asie Mineure, que naquit la philosophie grecque, avec Thaïes, qui flonssait à Taube du vi® siècle avant J.-C. C'était un sage qui fut aussi un homme politique, un voyageur curieux doublé d'un habile commerçant, un savant enfin, qui inventa la philosophie sans s'en douter. Il est peu probable qu'il ait découvert des vérités importantes en arithmétique, en géométrie et en astronomie, car il paraît avoir tenu tout son savoir de l'Egypte, qu'il visita, et des Babyloniens, voisins des Ioniens. Ses tendances scientifiques sont plutôt pratiques ; il apprit aux Egyptiens à mesurer la hauteur des monuments à l'heure où l'ombre de l'homme égale sa propre taille; il tenta d'expliquer les crues du Nil, appliqua â la navigation certaines notions astronomiaues et sut prédire une éclipse, mais en se fonaant sur des remarques faites par les Chaldéens dont le savoir, au reste, était tout empirique.

Il conçoit la terre comme un disque reposant sur l'eau et provenant d'une transK^rmation de l'élément humide; l'eau est l'éternel principe

dont tout vient et où tout retourne. La voûte céleste forme une demi-sphère dont le soleil parcourt, la nuit, le bord caché à nos yeux par son éloignement ; et le diamètre de cette demi-sphère est la largeur même du monde. C'est là sa physique, parente des cosmogonies où le

Sremier rôle est à Okeanos ou partagé entre >kéanos et Thétys, parente aussi des cosmogonies égyptiennes et chaldéennes. Il croyait voir la preuve de sa théorie dans ce fait que l'humide constitue la semence de tous les vivants et les éléments qui servent à leur accroissement. Mais, soit qu'un reste de fétichisme ambiant l'inclinât à animer jusqu'aux objets matériels, soit que l'observation même Tait conduit à soupçonner en toute chose quelque force analogue à celle, si étonnante pour un ancien, que manifeste l'ambre frotté, soit qu'il ait pressenti à quelque degré la nécessité d'expliquer le mouvement par une activité supérieure, il voit partout des âmes et même des dieux.

On ne sait rien de plus sur la philosophie de Thaïes, et encore ce peu, qui aemeure assez vague, est-il contesté. La gloire d'Anaximandre lui fit tort; mais il y a là une injustice, car Anaximandre eût-il été possible sans Thaïes?

Quel abîme entre celui-ci et ce qui le précède I Les dieux dont il peuple le monae ne sont plus exactement ceux de la superstition populaire ; il repense d'une manière toute laïciue la cosmogonie mythique courante ; il la simplifie tellement qu il s'élève, le premier, à l'idée de l'unité du monde, à peine entrevue par les plus grands mythologues ; à l'idée de l'unité de composition

du monde, que la perception extérieure et le sens commun ne sauraient révéler ; à celle, enfin, de la possibilité d'une explication des choses f>ar un principe tiré, en toute liberté d'esprit, de 'expérience interprétée par la raison. Avec lui, le savoir humain se dégage du savoir sacerdotal qui l'ébaucha, et de la poésie oui n'empruntait à la religion que pour éloigner davantage encore l'esprit de la méditation positive du réel. Si Thaïes et bien d'autres après lui ne sentaient pas la nécessité de diviser le travail intellectuel, du moins l'essence formelle du vrai savoir était désormais déterminée ; Thaïes avait mis ses successeurs éventuels en mesure de marcher sur une voie qu'il avait fallu tout son génie pour simplement découvrir. L'eau devait lui paraître très propre à rendre compte des divers corps que renterme l'univers : elle a, pour un observateur non muni de notre science, si peu de qualités définies, et néanmoins son rôle est si multiple et si considérable ! Rien de plus naturel que de voir en toutes choses de l'eau transformée. Pour simpliste que soit l'idée de la transmutation, elle réalisait un grand progrès sur la croyance à la production des diverses choses par des divinités dont la généalogie et les aventures expliquaient tous les attributs, et dont les attributs, calqués sur les qualités des êtres naturels, expliquaient leé pouvoirs créateurs ou régulateurs. D'autre part, quelque panzoïsteque soit la physique de Thaïes, elle distingue assez la matière et le principe qui l'anime pour que le souci des causes efficientes y prédomine sur celui des causes finales ; et le spirituel, discrè-

tement introduit dans le monde qu'il décrit, y affirme ses droits sans interdire à la physique naissante de voler de ses propres ailes. Le rôle du spirituel, du reste, est ici presque honoraire, car le premier philosophe grec ne se préoccupa point surtout du devenir des choses, dont la considération porte aisément vers un dynanisme spiritualiste ; c'est la substance des êtres qui Tmtéressa de préférence à la loi de leurs changements.

II. Anaximandre. — Anaximandre, milésien et sans doute disciple de Thaïes, naquit en 610 et mourut en 547 ; il florissait vers 566. La politique et la science Toccupèrent tour à tour.

Nous n'avons rien de ses premiers travaux, ni de son Traité de la Nature, la première œuvre philosophique grecque écrite en prose. Mais il nous est mieux connu que Thaïes.

Grande fut son activité scientifique, mais il brilla davantage en physique qu'en mathématique. S'il n'inventa pas le gnomon, qu'il avait établi à Sparte, il dressa une première carte terrestre, et une carte céleste qui est un premier essai d'astronomie exacte. Il regarda la terre comme un cylindre dont la largeur, triple de la hauteur, assure à notre monde la fixité dans la sphère qui le contient et où il demeure en équilibre grâce à ce qu'il en occupe le milieu. Des observations précieuses sur les constellations polaires, qui ne se couchent point, l'avaient amené à ajouter, à la demi-sphère qui formait le ciel de Thaïes, une autre demi-sphère

que le soleil, pensait-il, parcourt pendant la nuit avant de reparaître le matin à l'Orient.

A prendre dans son ensemble l'histoire de la philosophie, c'est presque toujours un progrès scientifique qui paraît déterminer un progrès philosophique ; mais au début, rien d'analogue ; possible, sons toutes réserves, avant la science OToprement dite, la philosophie doit d'abord fournir à la recherche positive du vrai des inspirations dont celle-ci ne saurait se passer ; quels qu'en soient le vague et l'arbitraire, ces inspirations semblent lui être indispensables. C'est {)ourquoi l'on nepeut exposer comme il convient es principales idées scientifiques de nombreux philosophes primitifs si l'on ne fait connaître au préalable leur philosophie. Il faut, en particulier, procéder ainsi pour Anaximandre, qui doit plus au sjrstème ébauché par Thaïes qu'aux notions scientifiques répandues de son temps ou élaborées par lui-même en dehors de toute préoccupation philosophique.

Ni l'eau ni un autre corps déterminé ne peuvent avoir été, suivant lui, la matière primordiale des choses; seule une matière sans qualités se prête à tout devenir. Il évite ainsi, jusqu'à un certain point, la chimère de la transmutation ; et il imagine, pour expliquer le divers, de le rapporter au mouvement comme à sa cause sufnsante.N'est-ce pas là préluder àl'Atomisme? Il en est certes plus près qu'Anaxagore avec son idée d'une infinie variété originelle; car la conception de la matière primitive comme d'un homogène sans autres propriétés essentielles -que des propriétés mathématiques, est une par-

tie au moins aussi importante de la doctrine atomistique que Tidée de la diversification par composition et dissolution, commune en somme aux trois philosophies. Divine est cette matière indéterminée, divin ce mouvement éternel comme elle, et de nature circulaire; celui-ci semble s'identifier, pour Anaximandre, avec une nécessité dynamique indiscernable de la matière même. Le spiritualisme et la religion du grand milésien ne se précisent pas davantage ; mais ils ne sont pas nuls comme certains Tout prétendu ; car, s'il en était ainsi, eût-il pénétré d une sorte de justice immanente, punissant par la dissolution les êtres individuels qui ont osé se former, cette force organisatrice où il découvre comme un instinct invincible d'ajouter toujours créations à créations ? Il n'a aucune raison de croire au vide, ni de borner l'univers dans le temps ou dans l'espace ; son être-principe est une étendue infinie, identique à la matière indéfiniment plastique qui le remplit. Y a-t-il à chaque instant une infinité de mondes, ou leur succession seule est-elle proprement infinie ? Il ne nous le dit pas.

Il est naturel que l'explication de toutes choses par une matière unique ait été présentée par Anaximandre avec une adjonction qui semble, mais bien à tort, faire tache dans son système. Un penseur aussi attaché que lui à l'observation du réel ne pouvait, en ces temps, être moniste sans réserve ; aussi, tout en restant fidèle en principe au monisme, ouvre-t-il la liste des penseurs qui admirent des éléments multiples. Le mouvement opéra, croit-il, au sein de l'indéter-

^f miné, une première distinction, celle du froid et du chaud ; notre expérience les montre si solidaires qu'il est naturel de les déclarer contemporains. Leur rôle est partout visible ; il est donc tout indiqué de dériver, par leur intermédiaire, le reste des corps de l'indéterminé initial, et tout d'abord la terre, qui résulte vraisemblablement de la solidification de l'humide, et l'air que la chaleur, agissant sur les eaux, transforme en vapeur si peu différentes du fluide que l'on respire. Et ne voit-on pas la terre et l'air produire et nourrir^ tout le reste? On doit sans doute entendre, par cette séparation des contraires dont il parle, le résultat final de la dissociation, par le mouvement, de l'homogène en petites parties ; ce même mouvement agrégerait ces parties en corps inégalement denses, dont les propriétés différeraient grâce à la différence même de leurs densités. Cette vue, gui n'est qu'indiquée chez lui, devait se préciser avec Anaximène.

C'est par la densité et le mouvement que tout s'explique dans le monde d'Anaximandre ; le

f>remier de ces principes détermine la place de 'air, celle du feu, celle de la terre jadis toute couverte d'eau comme le prouvent les coquillages qu'on rencontre juscjue sur les montagnes ; les deux principes réunis rendent compte des phénomènes atmosphériques ; et le second cause ces tourbillons, ces anneaux d'air feutré ^ à travers lesquels il se produit des trous qui

laissent voir du feu arraché aux parties les plus hautes du ciel ; les astres ne sont pas autre chose que ce feu. Les trous se bouchent-ils?

On ne voit plus les astres. C'est ainsi que se produisent les éclipses.

Comme les êtres inanimés, les vivants ne sont que de l'homogène différencié ; la vase marine leur a donné naissance. Les vivants supérieurs ont pour ancêtres les inférieurs, et l'homme lui-même est d'origine animale ; il a dû naître de quelque poisson dont il habita un certain temps l'estomac, car sans cela aurait-il pu, lui, le plus mal armé pour ia yie de toxis les animaux, ne point périr aussitôt apparu? Cette croyance à l'évolution universelle témoigne à la fois d'observations précises et sagaces, et d'un instinct philosophique très sûr, en dépit des erreurs enfantines que commet inévitablement un homme de cette époque reculée. Avec Anaximandre qui continue, corrige et perfectionne Thaïes, la philosophie grecque devient vraiment le commencement de la perennis phitosophia; on voit se dessiner chez lui, d'une façon fugitive, mais par instant assez nette, les différents principes qui commanderont toute la spéculation antique ; ce que sa doctrine contient de pessimiste et ce qu'il y joint de préoccupations métaphysico-éthiques le relie encore pour le fond aux poètes mythologues ou gnomiques, mais le rattache aussi, quant à la manière dont il juge l'homme et la vie, à des philosophes postérieurs qui se souviendront à peine de son nom.

III. Anaximène. — Milet donna aussi le jour à Anaximène . Ce philosophe florissait vers 548 et mourut vers 525. Il entendit Anaximandre,

auquel il se montre parfois inférieur, mais souvent il le corrige et lui ajoute. Il perfectionna sa philosophie sur deux points très importants. En premier lieu, trouvant sans doute trop irréel Tindéterminé d'Anaximandre, et répugnant à voir dans l'eau de Thaïes le tvpe d'une matière première sans qualités, î! fit Je l'air le principe des choses. On penserait à tort qu'il voulait, pour son principe, un minimum de détermination, car il appelle aussi son air indéterminé ; mais du moins l'air lui semble-t-il posséder, avec la réalité qui manque au principe d'Anaximandre tel que ce dernier le présente, ce degré d'indétermination qu'il lui veut conserver et qu'on ne saurait reconnaître à l'eau de Thaïes. L'air lui paraît d'autant plus apte à jouer le rôle qu'il lui attribue, que c'est de tous les corps le plus mobile : quel autre est plus digne d'être regardé comme animé que celui dont l'un des noms est synonyme d'âme ? Il faut que la matière rende compte par elle-même du mouvement qui est en elle, car sans cela serait-elle divine ? Or elle doit l'être, et si l'air est la matière primordiale, son mouvement s'explique immédiatement. Quoi de plus simple que l'air, dont la notion n'est pourtant point évanouissante? Quoi de plus actif? Il contient tout, il est en tout, il est tout, il gouverne tout ; éternel et toujours égal à lui-même, il est l'étoffe dont se forment et ce en quoi se résorbent indéfiniment les mondes ; il est le divin même, les grands corps qui se

Produisent dans son sein étant seulement des ieux périssables. Il est peu probable qu'Anaximène, comme d'ailleurs Anaximandre (?) n'ait

été infinitiste qu'en ce qui concerne le temps et non en ce qui concerne Tespace, bien au'en somme, Timportance de l'affirmation ou de la négation de Tinfini spatial ne leur soit point apparue. Mais comme celui-ci, Anaximène, hylozoïste à tendance panthéistique, se plaît à assimiler Tunivers à la loi qui le régit, à une nécessité intelligible qui est aussi justice ; son mécanisme se mêle de plus de dynamisme, d'un dynanisme plus proche du spiritualisme.

En second lieu, Anaximène exprima nettement une théorie qui seulement s'ébauche chez son prédécesseur ; il attribua à la condensation et à la raréfaction, effets directs du mouvement naturel de la matière, la formation de tous les corps, sans plus privilégier l'humide et le chaud, sans plus prêter au soupçon de n'avoir pas renoncé à l'idée de transmutation. L'air en s'épaisissant devient vent, puis nuée, puis eau, puis terre, puis pierre; en se raréfiant, il devient feu. Toutes les qualités sensibles résultent de ces deux effets du mouvement ; mais il en est quelques-unes dont la perception est relative aux conditions dans lesc[uelles elles s'offrent à nos sens. Cette relativité est tout objective à ses yeux, mais le premier germe de la doctrine subjectiviste est là.

Malheureusement il renonça, pour rétrograder jusqu'à Thaïes, à la sphère d'Anaximandre ; pour lui, le soleil circule, la nuit, derrière de très hautes montagnes ou peut-être très loin du disque terrestre, en dehors de notre univers, dans l'air où baignent d'autres mondes. Son explication des astres par des vapeurs humides

parties de la terre et qui vont, s'échauffant en se dilatant, briller haut dans le ciel d'où leur chaleur, exception faite pour celle du soleil, ne nous parvient pas à cause de leur distance, vaut tout autant par l'esprit inventif qu'elle dénote, et aussi peu prise en elle-même, que l'explication proposée par Anaximandre. Mais, en revanche, il sut distinguer les étoiles fixes des autres ; il les attachait à la voûte céleste comme à un bonnet, et il faisait errer, libres dans l'espace, la lune, le soleil et les cinq planètes connues à l'intérieur de la demi-sphère qui recouvre la terre. S'il aplatit inutilement la terre et les astres afin de mieux rendre compte, croyait-il, de leur équilibre — telles des feuilles portées par l'air — , s'il doubla l'être lumineux des astres d'un être terreux susceptible de nous les cacher parfois, il essaya, d'un très grand nombre de phénomènes atmosphériques, des théories souvent plus qu'ingénieuses et qui prouvent une sagacité géniale pour l'époque.

IV. Diogène d'Apollonie. — Toute école a ses attardés, les plus primitives comme les autres. Hippon de Samos (ou de Rhégium ou de Métaponto) essaya, mais maladroitement, de rejoindre Thaïes au temps de Périklès ; et, pour ne rien dire du sicilien Idœos d'Himera, Diogène d'ApoUonie, un crétois contemporain d'Anaxagore, reprit les doctrines d'Anaximène. C'était un peu hardi, car les premiers philosophes avaient été dépassés. Cependant, Diogène est loin d'être négligeable.

L'air est pour lui le premier principe ; il en parle à peu près comme Anaximène, mais voyant mieux quelles difficultés de détail soulève cette opinion, il s'applique à montrer comment Tair peut suffire à expliquer le monde. On a conscience, alors, jusqu'à un certain point, de l'importance et de la spécificité du psychique; on sent qu'il faut en rendre compte aussi bien que de la formation des corps. D autre part, le rôle de l'esprit a apparu à beaucoup comme devant être bien plus considérable dans l'organisation du monde qu'on ne l'avait pensé d'abord. C'est pourquoi Anaximène, qui d'ailleurs ne veut point renoncer au monisme, attribue à sa matière première, expressément, la connaissance et la raison ; il la rend digne d'être célébrée dans les termes mêmes qu'il conviendrait d'employer pour le Nous d'Anaxagore.

Et il cherche, dans les propriétés d'un air graduellement moins humide et plus léger, la cause des propriétés vitales, de l'activité sensorielle et de l'activité rationnelle; il institue une anatomie et une physiologie afin de montrer comment les veines, le cœur et le cerveau concourent à amener les plus merveilleuses de toutes les transformations del'air. D'Anaximène, il retient aussi fermement la théorie de condensation et de la raréfaction ; celle-ci lui semble toujours postérieure.

C'est ainsi que peu à peu, même chez les penseurs qui abandlonnent le plus vite l'observation du réel pour se fier davantage aux divinations de l'esprit, jusqu'à la méditation des hypothèses métaphysiques les plus naïves réussit à

accroître le trésor de la spéculation grecque, à lui faire produire des idées intéressantes et fécondes. Mais Técole dont nous venons d'es-

âuisser Thistoire a pour principal honneur 'avoir suscité, un peu en dehors d'elle, il le faut reconnaître, le grand Héraklite.

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