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HISTORIQUE ET POSITION ACTUELLE DU PROBLÈME DE LA MATIÈRE

Les premiers philosophes de la Grèce, les philosophes de Técole d'Ionie sont souvent appelés les « physiciens ». Cette dénomination que leur donnent déjà dans l'antiquité Platon et Aristote montre d'elle-même qu'ils concentraient leur altcnlion sur le problème de la matière. Elle montre du même coup Tancienneté de ce problème. Il a fallu pourtant attendre jusqu'à la fin

du XVI* siècle et au commencement du xvii* pour que les sciences qui s'en occupent, la mécanique, la physique, la chimie, d^n mot les sciences physico-chimiques, se constituassent d'une façon positive (Léonard de Vinci, Galilée, Torricelli, Roberval, Descarlcs, etc.). La philosophie a donc encombré presque constamment leur domaine, et les physiciens viennent seulement d'entrevoir la possibilité d'approcher la détermination scientifique de la constitution do la matière, telle qu'elle peut tomber sous nos sens.

Sans faire l'historique de ces nombreuses conceptions philosophiques, nous allons essayer très rapidement de prendre une idée des principales positions que la philosophie a prises vis-à-vis du problème de la matière.

Tout d'abord après les insuccès des philosophes « physiciens n la grande tradition philosophique grecque, avec les Eléates et avec Platon, met en doute l'existence de la matière elle-même. La matière n'est qu'une apparence, ou tout au moins ae limite minima d'existence; la science des choses matérielles ne peut être à son tour qu'une science toute relative et il n'y a de véritabîe science que celle des choses de l'esprit. Ainsi le problème de la matière commence à être résolu par la suppression même de ce problème. La matière ne peut exister que comme une limite

lu

indéterminable de Tesprit et qu'en fonction de Tesprit, et tout ce qui relève de la matière est ■ d'ordre inférieur.

Avec la Renaissance, les premières grandes découvertes de la physique moderne réhabilitent nécessairement, en même temps que la science des choses matérielles, la réalité sur laquelle porte cette science. Celte réhabilitation est très nette dans le système, de celui qui est à la fois Tun des plus grands savants et le plus grand philosophe du XVII* siècle, Descartes. Ce système philosophique repose sur la considération de deux substances qui ont même degré de réalité : la pensée et la matière; la métaphysique portera essentiellement sur la pensée; la science aura pour but d'approfondir ce qu'est la matière et sera avant tout une physique.

Celle. physique nous apprend que tout ce qui se passe dans la matière peut s'exprimer mathématiquement. Ainsi le physicien est géomètre : la matière n'est autre chose que l'étendue.

Cette affirmation est-elle bien acceptable?

Les philosophes qui succèdent à Descartes, Newton et Leibniz, ne le croient pas. Pour eux la maitière en même temps qu'étendue est aussi rési$' tance et force. D'ailleurs la résistance et la force doivent s'exprimer d'une façon géométrique et mathématique, ce qui conserve l'essentiel des

idées de Descartes. Pendant tout le xviii^ et le XIX* siècles, partisans de Descartes sous le nom de mécanistes, et partisans de Newton sous le nom de dynamistes, continueront la lutte. Ils ne Tabandonneront qu'à notre époque en considérant que la question célèbre de la force est oiseuse.

La physique n'a qu*à chercher Texpression des rapports entre les phénomènes. Le mot force pourra être employé dans la mécanique pour désigner un cofûcient numérique, mais il ne pourra prétendre être autre chose qu'un coefficient numérique.

Ainsi discuter la réalité du monde extérieur, l'idéalisme, le spirilualisme, le matérialisme, le mécanisme, le dytiamisme, parait de plus en plus un jeu désuet et stérile qu'il faut laisser à la philosophie classique en donnant à cette expression le sens que lui donnait Taine : la philosophie à l'usage des classes.

Mais une question nouvelle se précise : les enseignements de la science méritent-ils notre conflaûce ou non ? La science nous donne-telle des connaissances certaines et progressives au sujet de la matière, ou au contraire ne nous donne-t-elle que des artifices pratiques, sans nous donner de la matière elle-même la moindre connaissance vraiment digne de ce nom? Voilà la forme actuellement la plus vivante, la plus

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fréquente, par suite la plus intéressante du problème de la matière. On yoit tout de suite qu'il se pose exactement comme le problème de la quantité : cette position a donc son origine et sa raison d'être dans l'orientation nouvelle que nous avons vu prendre à la philosophie et qui a abouti r l'humanisme et au pragmatisme d'une part, aux apologétiques morales et religieuses de l'autre.

Si la dialectique de ces écoles doit naturellement porter sur tout ce qui est science, il y a même des raisons particulières pour qu'elle s*attaque de préférence aux sciences physico-chimiques : mécanique physique, chimie, mécanique chimique et chimie physique, en gros ce qu'on appelle vulgairement et traditionnellement la physique. Épicure trouvait déjà que la physique était une bonne machine de guerre contre la religion, car elle fait disparaître les terreurs mystérieuses que celle-ci prétend apaiser, tout en les exploitant. De nos jours, les moyens d'attaque les plus ordinaires contre la religion ou la métaphysique, ceux qui sont les plus efficaces et prennent le plus d'empire sur les esprits moyens, sont tous empruntés à la physique. Les mathématiques roulant sur des bases trop abstraites, ne peuvent être entendues qu'après une longue et laborieuse initiation; la biologie est souvent encore trop incertaine. Mais la « physique » n'expliquc-t-elle pas la nature

inaDimëe depuis la constitution et le mouvement des astres jusqu'aux faits qui font Tordinaire matière des miracles religieux? Le matérialisme vulgaire lui emprunte à la fois tout ce qu'il a de solide et tout ce qu'il a d'exagéré et de monstrueux. Quelle aubaine pour l'esprit religieux, s'il peut montrer que la physique ne sait rien des choses sur lesquelles elle nous permet d'agir et que ses explications n'en sont pas I

s 2. -< LA CRISE DE LA PHYSIQUE A LA FIN OU XiX* SIÈCLE : LA PHYSIQUE ÉNERGÉTIQUE.

Pr(!cisément, tandis que cette espérance philosophique naissait et grandissait dans l'esprit des croyants instruits et sincères, tout dans la physique semblait fait pour la justifier et la réaliser.

Des découvertes nouvelles semblent renverser de fond en comble l'édifice que, depuis la un du xvm* siècle, on avait pu croire inébranlable. Un chapitre nouveau de la physique, la thermodynamique, prend une importance primordiale. Des physiciens prétendent que la mécanique classique est désormais insuffisante ; elle doit être complétée par les principes de la thermodynamique. Certains disent même qu'elle doit laisser la place à une mécanique générale, dont elle ne sera qu^un

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cas particulier, d'ane ab<tracUon trop simplislo pour être jamais rêaiisêe dans les faits et partant impuiss^.nte à nous en décooTrir la nature.

La physique classi^^ue tendait à être un prolongement de la mécanique, car elle essayait de ré-« duire tous les phénomènes physiques au mouyement. A cette physique traditionnelle et mécaniste s'oppose la physique nourelle, la physique énergétique. — * S'oppose • — le mol est-il bien juste? Chez un grand nombre de physiciens, on serait plutôt tenté de dire : « est employée indififéremmont • 'selon les cas^ . arec la méthode mécaniste. Mais n'y a-t-il pas déjà là quelque chose de trou- Liant pour la pensée réfléchie que ces deux méthodes, que d'aucuns prétendent inconciliables dans leurs principes Duhem, Lippmann, etc.) et qui réussissent également bien, selon les questions traitées? N'est-ce pas une iodication précieuse pour ne considérer la science que comme un ensemble de recettes pratiques plus ou moins hétéroclites, et pour lui refuser toute valeur de savoir véritable ?

Le mit énergétique prête à équivoque. En un premier sens, rénergctique ou science des lois auxquelles obéissent les transformations de l'énergie, est comme la thermodynamique qui, historiquement, lui a donné naissance, un chapitre de la physique contemporaine.

Tout physicien, qu'il soit de la nouvelle école, dite énergétique, ou qu'il se présente comme le continuateur le la physique môcaniste, nous dira que la physique comprend, à côté de l'étude de la pesanteur, de l'hydrostatique, de la chaleur, de Télectricité, de l'optique, de l'acoustique, des radiations, etc. : l'énergétique, c'est-à-dire l'étude des lois générales des manifcslalions de l'énergie. Celte étude est même considérée avec les notions générales de mécanique auxquelles elle est intimement liée, comme la propédeutique naturelle et nécessaire de la physique.

L'énergie n'est rien autre, en effet, que la capacité de produire uu travail, notion mécaniqup et toujours évaluable mécaniquement, c'est-à-dire à l'aide du mouvement et par la science du mouvement. Helmholtz, Gibbs, et bien d'autres, en ajoutant à la mécanique le chapitre nouveau qui la généralisait dans son application aux réalités physiques, ne rompaient pas la tradition mécaniste, bien loin de là. Ils ne croyaient, ne voulaient, et olTeclivement ne faisaient qu'amender et contitnier le mécanisme au fur et à mesure des pro- {:r«>8 de la physique, comme on l'avait toujours i :it depuis Galilée et Descarlcs. Ils rangeaient à côté des principes de la mécanique, et dans l'explication mécanique du réel, le principe de la conservation de la force ou de l'énergie, le prin-

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cipe de Carnet, et un principe qui, depuis Mainperluis, avait déjà joué un rôle considérable, le principe de moindre action.

Il y a donc un premier sens du mot énergétique qui fait de celle-ci une partie de la science physique telle qu'elle est professée par tous les savants. Ajoutons qu'en France, cette partie est appelée plutôt thermodynamique, et, bien que ce mot ait étymologiquemcnt un sens trop restreint pour le contenu qu'il implique, il a l'avantage d'éviter toutes les conTusions créées par les autres emplois du mot « énergétique ».

Le second emploi que nous trouvons de ce mot s'applique non plus à une partie de la physique, mais à une théorie générale de la physique considérée dan$ son ensemble. Celle-ci n'a rien à voir en elle-même avec les conséquences philosophiques qu'on en a tirées, ainsi qu'on s'en apercevra tout à l'heure. C'est une théorie scientifique générale comme la théorie atomique ou la théorie cinétique,, comme la théorie des forces centrales.

Elle a reçu naturellement de ses partisans le nom d'énergétique parce qu'elle a son point de départ dans des considérations tirées du chapitre de la physique qui porte le môme nom, et qu'historiquement elle a été provoquée par les découvertes de la thermodynamique. En 1847, Joule et Mayer découvraient séparément la loi de l'équi-

valence de la chaleur et du travail : une quantité déterminée de travail apparaît ou disparaît selon que disparaît ou apparaît une quantité dét .rminée dechaleur. Cette loi, bientôt généralisée (Heimholtz, Clausius), devint le principe de la conservation de l'énergie: une quantité déterminée d'une forme donnée d'énergie apparaît ou disparaît selon que disparait ou apparaît une quantité déterminée et en rapport constant avec la première d'une autre forme d'énergie.

L'énergie d'un système fermé est donc constante, puisque toutes ses manifestations se substituent les unes aux autres selon des rapports constants et qui s*équivalent.

Cette loi n'était pas incompatible avec le mécanisme. Celui-ci avait de bonnes raisons pour prétendre que les différentes manifestations de l'énergie n'étaient, au fond, que les apparences diverses provoquées par une même réalité fondamentale : le mouvement. La plupart des physiciens acceptent encore cette. idée. Mais il est aisé de remarquer aussi qu'une fois établies les formules d'équivalence entre les différentes manifestations de l'énergie, certains esprits, mathématiciens de race, qui se meuvent aisément dans les notions abstraites, mais qui répugnent aux images concrètes, devaient considérer comme inutile l'hypothèse d'une image concrète. Pourquoi aller chercher, sous les appa-

lis LA PniLOSOPHIE UODEnXB

ronces, des mouvements inyisibles qui en seraient les causes:, alors que la formule mathématique suffit aux besoins présents de la science?

En étudiant les transformations des différentes formes de Ténergie, on dut énoncer un second principe qui. avec celui de la conservation de Ténergie, allait fournir ses bases à la nouvelle théorie de la physique : le principe de Carnot. Trouvé par Carnot en 1824* toujours à propos de la transformation du travail en chaleur dans les moteurs thermiques, il fut lui aussi généralisé, universalisé. Toutes les fois qu'un travail s'accomplit dans un système isolé, on peut remarquer que l'énergie qui a produit ce travail a subi une niodification très particulière : elle s'est dénivelée. Sa quantité est bien restée constante, mais sa tension a varié. Voici un poids qui meut une horloge. A mesure que les aiguilles tournent, le poids est descendu. S'il était resté au même niveau, les aiguilles n'auraient pas été mues. Aucun travail n'eût été accompli. Une machine à vapeur, et c'est en cela qu*a consisté l'intuition géniale de Carnot, ne travaille que sous une condition analogue: il faut que la température du condenseur soit plus basse que celle du foyer ; il faut qu'il y ait une chute de température. Un moteur électrique ne pourra de même fournir un travail que grâce à une chute de potentiel. D'une façon

LE PRODLÈIIE DE LA UATIÈRE 119

générale, toute quantité d'énergie en action subit une variation de tension comparable à la dénivellation, à la chute, dans le cas de Téner^ gie mécanique, dans les machines à poids ou les machines hydrauliques, par exemple.

Certains énergétistes ont tiré de là la conséquence suivante : chaque fois qu'a lieu, dans ui\ système isolé, une transformation d'énergie, c'est-àdire chaque fois qu'il se passe physiquement quelque chose, la quantité d'énergie capable de se transformer d'elle-même (énergie utilisable ou libre) a diminué. De plus, toute Ténergie tend à se dégrader en énergie calorique, et celle-ci à donner au système une température uniforme qui réalise alors un équilibre, un repos absolu et éternel. Pour faire sortir le système de cette torpeur, il faut qu'un autre système rende lui-même inutilisable une partie de son énergie. Comme le nombre des systèmes dont l'univers dispose est probablement infini, la mort totale de l'univers est rejetée sans doute à l'infini. Mais, pour en revenir à une formule plus générale et plus vraiment scientifique, toute portion de l'univers physique a comme un être vivant son histoire. Rien ne peut remonter le cours du temps. Aucun phénomène réel, disent les physiciens énergétistes, n'est réversible, c'està-dire ne peut, sans une force extérieure qui l'y contraint et qui ajoute à son histoire, repasser par

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un état antérieur, — pas plus qu'un être Tivant ne peut revivre un moment passé de sa vie ; — ou du moins c*est « hautement probable » (Perrin). La fontaine de Jouvence est décidément, et partout, un mythe.

Or, si tout est réductible aux principes de la mécanique classique, il n*a pas semblé aux éner« gétistes qu'on pût rendre compte de cette inutilisation grandissante de la force, de cette diminution de l'énergie utilisable. La nature devrait pouvoir revenir en arrière, en quelque sorte, et recommencer sans lin le même cycle de transformation : car la mécanique classique est essentiellement la science des transformations réversibles, pour lesquelles le temps est indifférent, et qui, comme les peuples heureux, n'ont pas d'histoire. Seulement, dans la réalité, les systèmes ne seraient pas plus heureux que les peuples. Ils auraient toujours une histoire. C'est pourquoi certains physiciens se sont-ils refusés à voir dans la physique une simple promotion de la mécanique classique. Ils ont voulu secouer le joug de la tradition, la trouvant, comme tout bon révolutionnaire, trop étroite et trop tyrannique. De là une critique minutieuse, puis une revision des principes fondamentaux de la mécanique. Il est sorti de cet effort une concep-' tion nouvelle de la physique — qui ne s'oppose j peut-être pas autant qu'on l'a dit quelquefois à là

conception antérieure — mais qui, en tout cas, la modifie profondément.

D'une façon générale on peut dire que, trouvant dans la mécanique classique une base insuffisante pour la physique, elle a été conduite à ne plus voir dans les phénomènes physiques ce qu'on y voyait toujours jusque-là : des modalités du mouvement dont la mécanique classique est précisément la science. Jusque-là, expliquer un phénomène physique, faire la science d'un phénomène physique, c'était le réduire à des formes de mouvement: mouvements de masses matérielles, d'atomes, — ou vibrations d'un milieu transmetteur universel: l'éther. Ainsi toute explication physique pouvait-elle schématiquement se représenter à Taide de la géométrie du mouvement.

La conception nouvelle qu'on proposa de substituer à celle-ci consistait d'abord dans le rejet absolu de toutes ces représentations figuratives, de ces « modèles mécaniques », comme disent les Anglais, sans lesquels il n'y avait pas autrefois de bonne physique. Mach les accuse durement de n'être qu'une « mythologie ». Comme toute mythologie, elle est puérile; elle a pu rendre des services lorsque nous ne savions pas regarder les choses en face ; mais quand on peut marcher seul, on n'a que faire de béquilles. Jetons loin de nous les béquilles de l'atomisme et des tourbillons

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d'élber. La physique, devenue grande personne, n'a pas besoin d'images grossières pour révérer ses dieux. Le langage abstrait de la mathémalique est seul digne d*exprimer convenablement les résultats de rexpérience. Seul, il saura nous dire, sras rien ajouter ou dissimuler, avec la précision la plus rigoureuse, ce qui est. Des grandeurs définies algébriquement, et non géométriquement, encore moins mécaniquement, des variations numériques mesurées à l'aide d*une échelle conventionnelle et non plus des changements perceptibles, mesurés par des déplacements dans l'espace par rapport à une origine locale, voilà les matériaux de la physique nouvelle ; physique conceptuelle, par opposition à la physique mécanisle ou figurative.

Cette modification de forme est parallèle à une modification du contenu, et a été amenée par elle. La physique mécaniste partait des principes de la mécanique rationnelle et des éléments considérés par cette mécanique. Comme la mécanique ne paraissait plus suffisante pour asseoir la science physique, les principes fondamentaux de la mécanique devaient faire place à d'autres qui s'y prêtaient mieux. Les réformateurs les ont ti i)uvés, là où il était naturel de les chercher, c'est-à-dire dans cette partie nouvelle de la physique dont les exigences semblaient briser les anciens moules de la mécanique, dans la thermodynamique. Ce sont donc les

principes de la conservation de l'énergie et de Carnet qui sont les grandes généralisations mises à la base de la physique.

Entrevue par Rankine en 1855, cette nouvelle théorie générale de la physique a été surtout élaborée par Mach, Ostwald et Duhem. « Toute science a pour but de remplacer Texpérience par les opérations intellectuelles les plus courtes possibles », dit Mach; cette formule peut être l'épigraphe de l'Energétique scientifique.

Voici comment on peut en assurer l'application. Los théories des phénomènes physiques seront la simple expression mathématique des rapports révélés par l'expérience. Elles ne contiendront « rien de plus, rien de moins que les faits à représenter » (Ostwald). On ne cherchera donc pas à réduire les différentes formes de l'énergie à une seule d^entre elles comme le faisait le mécanisme. Mais on admettra que les différentes formes d'énergie (cinétique, thermique, électrique magnétique, chimique, etc.) sont caractérisées toutes par des grandeurs particulières, individuelles, qui jusqu'à plus ample informé seront considérées comme irlréductibles. L'équivalence de ces diverses formes nous autorise simplement à les poser toutes sur le même plan. Les équations qui figurent ces équivalences et les conditions dans lesquelles se remplacent les diverses formes de

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]\>n«trîe.« Toilîu et voilà denlement Tossatiire de la tiiMrie physique.

.21. — nirrEitf>i^ATioii philosophique

D£ L*É1llEftQÉTlQU£.

Jtt<iqs'îr.i nons sommes restés strictement dans îe domaine de la science. Ce que l'on nous a propose, c*cst une théorie nonvelle de la science physique, une nouvelle traduction des résultats de roxpêrionce scientifiquement conduite. Ceux qui nous Tout proposée sont des savants, et en nous la proposant ils veulent rester des savants et seulomont des savanti^. Mais la question se pose maintenant do savoir si cette nouvelle théorie n'est pas appelée à moiiiilor la conception générale que Ton doit se faire, sinon de la science tout entière, au moins de cette partie considérable de la science qu'est la physique. Le philosophe alors entre dans la lice, et a son mot à dire. Et quand le philosophe a son mot à dire, on peut être sûr qu'il n'y manque pas. Il en dira plusieurs.

On a vu que la physique énergétique restaurait jans une certaine mesure la notion de qualité. La science moderne avait défini son esprit général, à l'époque de la Renaissance, en s'opposant violemment à la considération des qualités. Cette considération semblait d'une philosophie paresseuse et

verbale, impuissante à décrire exactement, surtout impuissante à expliquer, c'est-à-dire à faire comprendre aux autres, en s'efforçant de se comprendre elle-môme. Les considérations qualitatives étaient restées stériles pendant les quatre siècles de la scolastique. Par conlre, les recherches quantitatives, dès qu'au souffle grec, respiré dans sa pureté, on se remit à chercher Tapplicalion des mathématiques à Fexpérience, avaient en quelques années donné de merveilleux résultats. Tout cela avait si bien jeté le discrédit sur les « qualités occultes », qu'il devint à la mode de se moquer d'Aristote et des qualités occultes, et que dans sa farce du « Médecin malgré lui », Molière lui-même ne manqua pas de faire rire le parterre à leurs dépens. Newton, malgré ses protestations énergiques et celles de ses disciples, eut du mal à faire accepter des savants sa loi de Tattraclion, simplement parce qu'elle semblait restaurer une qualité occulte. 11 fallut que les vrais savants n'y vissent bien qu'un coefficient numérique, une « mesure », pour qu'elle prît droit de cité dans la science. Ils ne l'acceptèrent qu'une fois sûrs qu'elle ne troublerait en rien le règne de la quantité devenu, pour la science, identique au règne du réel.

Or, la physique énergétique conserve évidemment des bases expérimentales et mathématiques ; elle veut n'être que la traduction de l'expérience,

un système de mesures ou de repérage, une promotion directe de la mathématique, une physique analytique^ sur le type de la mécanique analytique de Lagrange, bien qu'elle porte sur des notions tout à fait différentes. Mais par cela même qu'elle pose avec Ostwald des grandeurs irréductibles, pour exprimer chaque forme de l'énergie, par cela même qu'elle considère chaque forme de l'énergie comme une « individualité », ne peut-on dire qu'elle met à la base de ses théories un certain nombre de qualités spécifiques, analogues en tous points aux « qualités occultes », aux « facultés dormitives » de la scolastique? De môme que l'opium faisait dormir à cause de sa faculté dormitive, de même à cette question : pourquoi y a-t-il des phénomènes électriques? l'énergétique ne voudrait répondre que ceci : parce qu'il y a une forme de l'énergie qui est l'énergie électrique. La raison des phénomènes électriques, c'est la qualité d'être électrisé, c'est la faculté « électriforme ».

Certes, Ostwald protesterait avec indignation. Ce n'est pas une qualité occulte que l'énergie électrique, c'est une réalité visible, une classe de phé* |nomènes expérimentalement déterminés. Mais les ; philosophes n'y regardent pas de si près. C'est une qualité quand même et en interprétant la réforme nouvelle de la physique, ils ont cru pouvoir dire, quand cela agréait à leur tendance : la physique

nouvelle est une physique de la qualité. C'est le retour, — avec des précisions nouvelles, et tout ce que le mécanisme a ajouté à la science depuis trois siècles, sans doute, — mais enfin c'est le retour à la scolastique.

On voit tout le parti que la philosophie, qui veut faire taire les argumentations tirées de la science contre certains dogmes particuliers et contre Taltitude religieuse en général, pouvait tirer de cette ingénieuse interprétation. On oppose certaines certitudes physiques à certaines croyances? Eh bien, la physique nouvelle ne veut qu'une chose, revenir aux conceptions de la grande époque de la croyance. Après une fugue de trois siècles, nouvel enfant prodigue, elle vient retrouver son vrai foyer au giron du Thomisme le plus orthodoxe.

Ce qu'il y a de plus grave, c'est qu'un savant, connu par la précision et Télégance mathématiques de ses travaux, connu surtout pour la propagande active qu'il a faite autour de la physique nouvelle, pour la forme limpide, admirablement française, sous laquelle il l'a exposée, pour ses belles généralisations de mécanique énergétique, a cru pouvoir conclure, lui-môme, celte interprétation philosophique des nouvelles théories scientifiques. C'est Duhem. Certes, il a pris un soin jaloux à faire le départ exact entre ses conceptions scienti- \ flques et ses conceptions métaphysiques. Savant, il

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veut bannir avec la dernière rigueur toute préoccupation qui dépasse, si peu que ce soit, le domaine de la science. Il faut lui en donner acte tout de suite, car cette attitude strictement positive f st le meilleur argument contre ceux qui exploiteront avec moins de clarté (et de distinction aussi), avec beaucoup moins de loyauté surtout, les innovations récentes dans la théorie générale de la physique scientifique. Mais, d'autre part, sur un autre plan, Duhem croit que la science physique, telle qu'elle évolue actuellement, se prête à une interprétation métaphysique d'inspiration scolastique.

La physique nouvelle admet c dans ses raisonnements la considération des qualités ; elle rend à la notion de mouvement toute la généralité que lui attribuait Aristote. Là est le secret de sa merveilleuse souplesse. Par là, en effet, elle se débarrasse de la considération de ces mécanismes hypothétiques qui répugnaient à la philosophie naturelle de Newton, de la recherche des masses et des mouvements cachés dont le seul objet est d'expliquer géométriquement les qualités ; délivrée de ce labeur, que Pascal proclamait incertain, pénible et inutile, elle peut, en toute liberté, consacrer ses efforts à des œuvres plus fécondes... La création de cette mécanique fondée sur la thermodynamique est donc une réaction contre les idées atomistiques et cartésiennes, un retour — bien imprévu de ceux-

là mêmes qui y ont le plus contribué — aux principes les plus profonds des doctrines péripatéticiennes.

« Ainsi, par une contre-révolution opposée à la révolution cartésienne, la mécanique nouvelle reprend les traditions de la physique de Técole, si longtemps et si violemment décriées. » [Rev, gén. des Se, 1903, I, 429.)

Lorsqu'une science s'arrête aux qualités des choses, elle ne peut être qu'une simple description de ces choses. Comment aurait-elle la prétention de vouloir les rendre intelligibles? Une qualité se constate, surtout une qualité première. Expliquer une qualité seconde^ ce serait peut-être la réduire à des qualités premières ; — et encore cela serait bien difficile à comprendre. Expliquerait-on la couleur verte en disant qu'elle est une combinaison de jaune et de bleu ? Mais le vert a autant de titres à être considéré comme une qualité première que le jaune et le bleu, et, de fait, on Ta le plus souvent considéré comme une des trois couleurs fondamentales. — En tout cas, expliquer une qualité preiïiière, ce ne peut être que la réduire à quelque chose qui n'est pas qualitatif, la considérer comme TefTet apparent sur nos sens, de faits géométriques et mécaniques ; c'est toujours la ramener au domaine de la quantité. De là, dans son effort pour faire comprendre les choses,

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cette marche constante de la science moderne vers le mécanisme, vers le quantitatif. Intelligibilité et quantité sont, pour Tintelligence humaine, très voisines.

En développant ce point de vue, la philosophie nouvelle pouvait presque immédiatement déduire des réformes contemporaines tentées en physique, le caractère purement descriptif, nulle'ment explicatif de cette physique. Et c*est ici que le « fidéisme » a beau jeu. La science est impuissante à remonter au delà des qualités ; elle doit donc se borner à décrire. Elle sera une simple analyse des sensations, pour reprendre une expression de Mach, que notre philosophie nouvelle se garde bien de lui emprunter dans son véritable sens, qui est tout à fait « scientiste ».

«Traduction, trahison » dit le proverbe italien; la description scientifiqu .) étant une simple traduction des faits dans une langue spéciale, ne seraitelle pas, elle aussi, une trahison? N'altérerait-elle pas irrémédiablement les choses sous prétexte de les mieux décrire?

Devant une pareille conclusion, il n'est pas un savant qui n'ait protesté avec la dernière énergie, Duhem, le premier. Les métaphysiciens de race, un Bergson par exemple, sont aussi catégoriques.

La science est un point de départ trop nettement indiqué à qui tente une recherche du vrai,

pour qu'on Ten sépare avec autant de désinvolture. Mais,- à côté des maîtres, il y a toujours les épigones qui aiment la surenchère. Il y a les ignorants qui croient comprendre ; il y a enfin les esprits subtils qui, tout en comprenant, n'hésitent pas à tirer tout doucement l'autorité des maîtres de leur côté. Ils la font servir à des fins parfois imprévues et éloignées. Et on a pu rencontrer assez souvent dans la littérature contemporaine — avec des différences sensibles dans la qualité de Texposé — des idées de ce genre : les sciences de la matière ne nous apprennent rien sur le réel, car la matière telle qu'elles la conçoivent, la matière même, au sens vulgaire du mot, n'existe pas. La simple perception commune déforme déjà la réalité extérieure. Elle la fabrique de toutes pièces selon les besoins de notre activité. La science retravaille à nouveau ces produits bruts. Ce qu'elle nous présente sous le nom de matière, c'est ou un schéma grossier qui a laissé fuir du réseau des lois scientifiques toute la richesse vivante du réel, ou un alliage hétéroclite d'éléments abstraits, arbitrairement isolés ou réunis, inventés de toutes pièces. Alors le terrain est libre pour justifier les idéalismes les plus mystiques. Je me souviens d'avoir vu quelque part cette conception de la physique mise au service d'une interprétation de la présence réelle

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dans l'eucharistie et du mystère da rincarnation.

Sans nous attarder à ces errements extrêmes, on peut noter qu'il n'en reste pas moins, même chez des esprits sérieux et informés, une tendance à appliquer aux sciences physiques une critique analogue à celle que Poincaré a appliquée aux sciences mathématiques, malgré ses vigoureuses protestations. Comme les mathématiques, la physique serait un langage symbolique destiné simplement à rendre les choses plus intelligibles, en les rendant plus simples, plus claires, plus commun!cables, plus maniables surtout dans la pratique. Rendre intelligible ne signifierait rien autre que déformer systématiquement et altérer les intuitions que nous donnerait directement la réalité, afin de pouvoir mieux faire servir celle-ci à la satisfaction de nos besoins.

L'intelligibilité, la ratio nnalité n'ont rien avoir avec la nature des choses. Ce sont des instruments d'action. Aussi toute découverte nouvelle semblet-elle contredire directement notre raison parce qu'elle dérange des habitudes anciennes. Il faut que Tesprit s'y plie, exactement comme le corps apprend à monter à bicyclette, pour qu'à son tour la loi nouvelle nous paraisse rationnelle, et réclamée par notre prétendu besoin d'intelligibilité. Nous nous donnons grossièrement le change quand nous croyons que ce symbolisme arbitraire

LE PROBLÈME DE LA MATIÈUj!. 133

nous enseigne quoi que ce soit qui puisse satisfaire notre curiosité pure, notre besoin de savoir désintéressé.. Pour savoir, connaître dans toute la force de ce terme, il faut s'adresser ailleurs.

Science de la nature, ignorance de la nature, si nous prenons les mots savoir et ignorer dans leur sens complet et philosophique. Ignorance heureuse d'ailleurs I puisqu'elle nous permet d'agir utilement^.

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