V. Nernst, Revue générale des Scicficcs^ 15 nâars
g 8. — RÉSUMÉ ET CONCLUOiONS
Si rinconnu estimmcnse, îi serait donc mal venu maintenant de Tappeler, comme on le faisait couramment, il y a quelques années, un inconnaissable.
Les échecs répétés et irrémédiables des tentatives métaphysiques avaient amené la physique à se constituer domme science en éliminant résolument le piroblème de la matière. Elle ne chercha plus que les lois des phénomènes particuliers. Ce fut une c( physique sans matière ». Mais les succès croissants, dus à cette nouvelle méthode, semblent nous permettre d'affirmer aujourd'hui, canlre un positivisme trop étroit, tel que celui d'Auguste Comte, qu'elle n'a changé que la méthode et non l'objet et la portée de la physique. Au lieu d'aborder la question de la matière dans toute sa généralité et par les côtés les plus difficiles et les plus profonds, elle l'aborda, au contraire, par les détails superficiels et par les côtés les plus faciles à atteindre. Ce fut la substitution du bon sens à l'orgueil téméraire. Le bon sens a été récompensé, puisque aujourd'hui nous commençons à atteindre, à la suite de tant de travaux d'approche, le problème dans toute sa généralité et dans toute sa profondeur.
lîO LA PUtLOSOPHlE UODËRN'Ë
Conform^^menl à Thisloire inlassablement répétée p;jr l'csprii humain, depuis qu'il s'efforce de connaître les choses, la science vient d'enlever du monde des chimères métaphysiqiies \xn nouvel objet d'éUidc. La nature de la matière n'est plus un problème métaphysique, parce qu'il devient un problème d'ordre expérimental et positif. Certes, co priblème nesl pas scienliûquen^ent résolu; il peut donner lieu encore à bien des surprises; mais une chose peut paraître désormais acquise ; ce n'est pas la métaphysique, c'est la science qui le résoudra.
Je crois, du reste, et j'ai essayé de piqntrer ailleurs que les représentations cinétiques seront toujours intimement liées au progrès dt la physique, parce qu'elles représentent un instrument éminemment utile, sinon indispensable, pour la découverte, et qu'elles sont mieux adaptées; aux conditions de notre connaissance. C'est pourijuoi je vois l'avenir delà physique dans la continuation des théories mécanistes. C'est pourquoi encore j'ai dit tout à rheure que vraisemblablement la théorie énergétique serait absorbée, de mèipe que Taucien mécanisme, dans uu cinétisme plus souple et plus sévc^re au point de vue de l'admission de Thypo- Ihèse. Mais les hypothèses mécanistes, malgré la répugnance qu'ont pour elles les esprits abstraitSf trop épris de rigueur mathématique, resteroot
LE t»RODLèME DE LA MATIÈRE 171
vraisemblablement toujours nécessaires aux progrès de la physique, parce qu'elles sont des hypothèses, alors que la théorie énergétique a pour but explicite Texclusion de Thypothèse. Qui plus estj ce sont des hypothèses qui se présentent avant tout comme susceptibles de devenir objet d'expérience, de vérification expérimentale, parce qu'elles sont conçues en termes ob,cclifs, en termes de perceptions, sinon réelles, au moins possibles. Or, la science ne peut pas se passer d'hypothèses directrices.
Il résulle de ces considérations une nouvelle méthode et une nouvelle conception de la philosophie : elle ne peut plus ignorer la science, ou se considérer comme indépendante d'elle, elle doit, au contraire, prendre comme point de départ de ses recherches les résultats de la science.
De même que l'hypothèse scientifique est une anticipation de l'expérience, le système philosophique doit être une anticipation de la science, et n'être que cela. Est-ce condamner la philosophie à disparaître dans l'avenir? 11 est difficile de préjuger d'un avenir aussi lointain, car ce que nous venons de dire montre que celte disparition n'est pas prochaine.
Jusqu'à ce que la science soit achevée, la philosophie doit subsister comme le ressort et l'aiguillon des recherches scientifiques, puisque celles-ci ne
progressent que par l'hypothèse. Mais la science sera-t-elle jamais achevée? et, comme le pensent bon nombre de savants, l'analyse des relations qu'elle nous découvre ne nous amènera-t-elle pas toujours devant d'autres relations à découvrir ?