CHAPITRE IV Le problème de la \rle
; 1. Inirocluction historique. — § 2. Le néo-vitalismc. — § 3. La ligne do démarcation entre le mécanisme et le néo-vitalisme. — § 4. Le neo vitalisme et le mécanisme no différent que dans les hypothèses philosophiques qu'ils surajoutent à la science. — § 5. Le mécanisme. — § 6. Le mécanisme n'est, lui aussi, qu'une hypothèse. — § 7. Conclusions générales : les enseignements de la biologie.
i 1. — INTRODUCTION HISTORIQUE.
Avec le problème de la vie, nous arrivons aux divergences fondamentales qui peuvent séparer la philosophie de la science. Jusqu'ici, on peut dire que débat a été surtout théorique. La plupart des philosophes, dignes de ce nom, admettent que, pratiquement, les résultats scientifiques valent pour la matière. Si, spéculativement, ils ont pu soulever quelques objections contre cette vahdité, ils reconnaissent pourtant que tout se passe comme si les conclusions de la science
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contraire la pente du devenir par une évolution créatrice, dans toute la force du terme.
Si le géométrisme ou lé mécanisme peuvent atteindre le résidu éternellement inerte qui échappe au temps, comment pourrait-il prévoir ce qui change constamment et se crée à chaque instant par des commencements absolu? et imprévisibles? Comment y aurail-il une science de ces commencements absolus et imprévisibles, de cette réalité mouvante et souple puisque science, au sens où Tétitendent les savants, c'est prévision, lois inflexibles, ilxes, rigides.
Certes, la science des savants ne sera pas inutile. Elle atteindra superficie llcment, et pour les besoins de la pratique, cerlains aspects partiels de la vie, ceux par où la vie touche de plus près à la matière ; car la vie utilise pour ses créations des matériaux inertes qu'elle entraîne dans sa spire ascendante. Mais c'est là que se vérifiera surtout la loi pragmatique : il n'y a, dans une telle science, que des artifices qui réussissent ; il n'y a pas de connaissances réelles. Il n'y a pas de vérité, au sens ordinaire du mot. Les sciences biologiques nous permettent de parler de la vie d'une façon systématique — trop systématique, d'ailleurs, pour un devenir aussi souple — . Elles nous assureUt quelques recettes pratiques qui agissent sans que nous sachions au fond pourquoi. Et c'est
V animisme^ soutenu en partie autrefois [)ar Platon et Aristote, considère que tous les phénomènes de la vie sont dus à une force intelligente, donc à l'àme. Malgré les Médecins grecs qui avaient cherché dans les données de Tobservaiinn la raison de la santé ou de la maladie (théorie <los humeurs), malgré Descartes qui sépare absolument Tàme pensante des faits organiques et matériels, Leibnitz, et surtout Stahl, soutiennent que les opérations vitales internes, bien qu'elles n'aient rien de commun avec les opérations conscientes et intelligentes, n'en sont pas moins des effets de Tâme.
Barthez et l'école de Montpellier, tout en persistant à croire que les phénomènes de la vie ne peuvent ^tre dus qu'à une cause spéciale, les rapporte à une force vitale, différente à la fois des forces matérielles et do l'âme : d'où le nom de vitalisme donné à cette théorie.
Ces explications revenaient exactement, comme les explications de la physique scolaslique, à doubler le phénomène à expliquer d'un nouvel inconnu. Aussi, dès le commencement du xix" siècle, Técole de Paris avec Cabanis, Broussais, Pinel, Bichat, etc.. inaugure une méthode plus scientifique, lis considèrent la vie comme une résultante et non comme un principe, et ils en cherchent les causes et les éléments. Seulement ils ne les
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cherchent pas avec une méthode rigout*euâément eip^ritnentale, et ils croient les IrouTer, d'âprêë une tue de l'esprit, dans les propriétés des organes, considérés comme les éléments indépendants du corps vivant. Chaque organe est àuimô par une force particulière qui^ en se composant avec toutes les forces semblables, maintient la vie totale (organicisme) : « la vie est rensétnbie des forces qui résistent à la mort » {Bichat).
Soit pour expliquer la composition et la coordination de toutes ces forces élémentaires entre elles et les faire concourir à l'entretien de l'organisme, soit pour justifier la nécessité de surajouter, chez les vivants, aux lois et aux éléments de la matière une âme ou une force vitale particulièrc, on supposait que le vivant sô développe dans une direction déterminée, vers un but, une fin qui lui est propre. Ainsi toutes ces théories étaient- elles déjà finalistes.
Elles entendaient, surtout l'animisme et le vilalisme, la finalité en un sens particulier qui est tout à fait discrédité aujourd'hui, peut-être à tort, car il est plus logique en somme, comme l'a remarqué Bergson, que le sens nouveau que lui ont donné la plupart des finalistes modernes, en croyant la mieux accommoder aux exigences scientifiques.
Cette acception ancienne de la finalité estdési-
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gnée 80US le nom de notion de finalité externe^ car elle place les fins poursuivies par les êtres vivants en dehors d'eux-mêmes. Tout être vivant est constitué pour vivre dans un milieu donné, et pour y vivre d'une naanière déterminée, comme sUl avait toujours en quelque sorte une mission particulière et nécessaire à y remplir.
Certes, cette finalité externe a été quelquefois interprétée d'une façon très grossière par le vulgaire. Mais pour les philosophes et les savants, il ne s'est jamais agi de dire que les choses et les êtres étaient faits les uns pour les autres : la pluie pour faire pousser les plantes, la lune pour éclairer la nuit, Tagneau pour être mangé parle loup, etc. La finalité externe, telle qu'ils la conçoivent, consiste en une adaptation de tous les êtres à un plan général de l'univers, à une concordance harmonique universelle : la création est considérée comme un organisme gigantesque, dont toutes les parties, c'est-à-dire toutes les créatures, sont aussi étroitement liées entre elles que les cellules ou les atomes le sont dans chacune de ces créatures : ee qui explique la conformation et la manière d'être de chacune d'elles.
Le défaut scientifique de cette théorie était, comme on le voit, l'impossibilité de la vérifier par Texpérienee. Chaque fois que l'observation s'appliquait à des êtres particuliers, ne voyait-on pas
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de« faits, manifestes de désharmonie, d'inadaptation et d'insufûsance ?
La science était donc peu à peu amenée à exclure une idée aussi générale, aussi éloignée de toute expérience possible, que l'harmonie universelle. Mais elle ne consentit pas à abandonner df suite cette idée de ûnalité. Elle parait si naturelle quand on considère un être vivant ! Ne semble-t-i pas qu'on voie directement chaque organe accomplir une mission et Taclivité vivante poursuivre toujours des directions, des lins déterminées? Aussi, en abandonnant l'harmonie universelle qui rappelle tout à fait la manière des métaphysiciens et des anciens philosophes, en bornant leur ambition à étudier chaque être vivant et chaque phénomène par lequel se manifeste la vie, en euxinf!',iues et pour eux-mêmes, les savants, la plupart des savants, firent encore au finalisme sa part, mais ils l'entendirent d'une manière assez différente. Ils ne cherchèrent de finalité que dans l'être lui-même, dans sa constitut'Oi:^ sa structure, ses fonctions individuelles et non plus dans l'ensemble et rodaptalion réciproque de tous les êtres les uns ï)ar rap])ort aux autres. Do même que l'orgaiiisino transportait en quelque sorte le vitalisme, — ainsi qu'on le lui a reproché bien souvent — (le Tôlre tout entier à ses éléments, à ses organes, oris chacun isolément, de même la doctrine de la
finalité interne transporta lefinalisme de rénsemblc de la nature, à chaque organisme individuel, pris isolément, et même parfois à chaque fonction de cet organisme.
Claude Berïiard *, par exemple, qui avait vu que la méthode expérimentale doit être appliquée dans toute sa rigueur aux sciences biologiques, croit pourtant qu'il faut faire une place à ce qu'il appelle Vidée directrice dans Texplication des phénomènes biologiques. Ceux-ci se grouperaient selon un certain plan dans tout être vivant et seraient, dans une certaine mesure, subordonnés à ce plan. C'est le rajeunissement de la théorie de Kant^.
Ce dernier pensait, lui aussi, que la science ne devait pas faire appel à des considérations de finalité. Pourtant il admettait que, dans les phénomènes trop complexes pour que Ton pût suivre isolément les différentes séries de relations causales, qui interviennent dans la production du phénomène final, on ne pouvait pas éviter de recourir au principe de finalité; c'était un guide nécessaire.
Les phénomènes de la vie étant les plus complexes de tous les phénomènes, se trouvaient forcément réclamer ce recours. Et Kant, de montrer qu'ils admettent effectivement une finalité interne,
1, Introduction à ta Médecine expérimentale.