LA CRITIQUE PRAGMATI8TE
Dans le rationalisme du xix* siècle, comme dans Tempirisme évolutioniste, et aussi chez les ratio-
nalislcs contemporains, nous trouvons bien déjà cette idée que l'esprit n'est pas un miroir, et la vérité, l'image fidèle des choses. On prétend d'ordinaire que la vérité est le résultat d'un travail de l'esprit sur les choses. Mais c'est encore poser les choses en face de l'esprit. Le pragmatisme va plus loin.
Toute expérience, toute connaissance est en même temps action : vivre, c'est agir, et ce n'est qu'agir. Il en résulte — et c'est là ce qui a fait donner à ce système son nom de pragmatisme, c'est là ce qui le définit essentiellement dans l'opinion — que la vérité se définit en fonction de l'aclion, c'est-à-dire en fonction de ses résultats pratiques. C'est la réussite. Toute expérience qui réussit, c'est-à-dire qui permet d'atteindre le résultat attendu, détermine une vérité. Pour sortir des abstractions philosophiques, remarquons que cette conclusion n'est en somme que la traduction généralisée de la confiance des savants en l'expérimentation. A quel moment un savant dit-il que la proposition qu'il émet est vraie? C'est au moment où le résultat, qu'il s'attendait à voir apparaître dans l'opération qu'il tente, apparaît effectivement. Comme cette opération correspond à la proposition, ou plutôt à l'enchaînement de propositions qu'il avait dans l'esprit, et que le résultat apparu correspond à la conclusion de cet enchaînement
de propositions, son idée a réussi : elle est vérifiée paç rexnérience*.
Il est certain que si Ton identifie réussite et vérification expérimentale la proposition pragmatisie est exacte : elle ne fait qug traduire rèsseiice delà méthode expérimentale. Mais le malheur est que, selon les cas et selon les philosophes, tantôt le mot réussite est pris dans ce sens restreint, et tantôt il est pris d^ns son sens large et vulgaire. C'est très visible chez W. Jamçs ein particulier. James prétend qu'est vrai tout ce qui se vérifie expérimentalement, et, à d*autres moments, tout ce qui assure une réussite quelconque à notre activité. Et la conclusion presque nécessaire alors, si ron adopte celte dernière proposition, c'est qu'il n'y a plus de vérité. Car ce qui réussit aujourd'hui peut ne pas réussir demain : chose fréquente dans la pratique comme le prouvent les variations des lois et du droit, des règles morales et des croyances religieuses, des opinions scientifiques. Vérité d'aujourd'jiui, erreur de demain; vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. Le thème est banal. El ces conclusions, que Iç fQndateur du pragmatisme Peirce a résolument éliminées et com*batliiês. auxquelles la grande philosoi»hie pragmatique, James en particulier, essaie d'échapper par les délours les plus subtils, ces conclusions sont celles qui sont adoptées grossièrement par la plupart
des épigones. Aussi à propos du problème de la vérité,' le pragmalîsme est-il devenu synonyme de scepticisme, comme à propos de morale ou de croyance, de traditionnalisme irrationnel.
Et cependant, comme dans toutes les critiques, il y a Certainement une part de vérité dans la critique que le pragmatisme fait du rationalisme. On peut aire âe lui ce qu^on a souvent à dire des théories critiques : la partie destructive est excellente, mais la partie constructive laisse à désirer. Il est certain que la théorie de Tesprit, miroir des choses, et de la vérité-copie, est grossièrement superficielle. L'évolution des vérités scientifiques à . travers touteV les erreurs dont est semé le chemin de la science est là pour le montrer!
D'autre part, lorsque noïis nous considérons nous-mêmes en tant qu organisme agissant au milieu de l'univers, il est exact que nous ne pouvons séparer le domaine de la pratique du (iomaine dé la véritlé, puisque nous rie pouvons séparer, d'après tout ce que nous avons dit précédemment et d'après tous les enseignements dès sciences, la vérité de la vériflcatiôn (expérimentale. Seules sont vraies les concepUons qui réussissent, ïïais reste à savoir si elles soml vraies parce qu'elles réussissent ou si elles réussissent parce qu'elles îsoiit vraies. Le pragmatisme lend toujours à résoudre ralternalïve dans le premier sèiis; Le bon
sens semble ne pouvoir le résoudre que dans le
second.