S 5. — LA THÉORIE DE LA CONNAISSANCE
Tout le monde admettra, je crois, que nous n'affirmons comme vrai et comme objectif que ce qui ne dépend pas du coefficient individuel rencontré chez tout individu dans l'acte de la connaissance. Mais là où les divergences se manifesteront, c'est lorsqu'il s'agira de dire à quel moment disparait le coefficient individuel. En face d'une constatation expérimentale quelconque, puis-je faire le départ de ce qui est constaté universellemeut et de ce qui n'est constaté que par moi?
Nous avons dit, d'une façon générale, quel'eCFort scientifique visait précisément dans tous les cas à faire ce départ. Au fond, la science n'a pas d'autre but Elle pourrait se déflnir par ce caractère. Pratiquement donc, nous avons déjà un premier moyen
de distinguer ce qui est vrai et objectif de ce qui est subjectif et illusoire. Sera vrai ce qui aura été^ obtenu à Taide des méthodes scientifiques appliquées rigoureusement. Ces méthodes, les savants sont chargés de les élaborer, de les préciser et de les définir. Ce premier ^iltérium est plus strict que la règle trop vague que nous avions donnée jusqu'ici : le consentement universel. Car le consentement universel peut n'être qu'un préjugé universel. Et, a 'priori, rien n'interdit l'hypothèse que de tels préjugés puissent ex'sler d'une façon vraiment Universelle, pendant une période donnée, bien que l'on n'en puisse guère citer. Mais si à l'expression de consentement universel nous substituons celle, de contrôle scientifique^ l'objection tombe, car, tant qu'il s'agit de préjugé, il nous est impossible de montrer les raisons qui le fondent, tandis que le contrôle scientifique n'existe que si ces raisons sont manifestes. Bien entendu, nous ne voyons de contrôle scientifique que là où les hypothèses sont exclues, et nous admettons qu'il peut aussi bien établir les limites d'une approximation qu'une vérité rigoureusement exacte.
Les savants ne se préoccuperont pas d'ailleurs de chercher un autre critérium. Eu cela, au point de vue pratique, ils ont complètement raison. Mais, au point de vue spécu-- tif et théorique, on peut trouver, — et c'est là l'opinion de tous les meta-
3^f LA PHILOSOPHIE MODERNE
Bbjysû^iiQtn^ qui ont enlrepris de f^re ui^e théoriQ d^ la, connaissance, -^ que la criténiuip iadiqnt^est insufâsaot. Pour résumer sous leur forjpQ la pluSv gros&ièrQ toutes les objections qu'on, peut soulever de ce nouveau point de vue : la science tout eor tiôre,. ses méthodes et son contrôle^ ne senai^enHls pas 4- leur tour un préjugé universel, et, pour reprendre Texpression de Bacon, une idola tribus? On peut ima^iijer, en eiïet, que, quels qn/e soient nos efforts pour faire le départ entre le sui^jectif et Tobjectif, nous restions toujours enfermé^, au moins pour une certaine mesure, dans le subjectif. Noire connais>ance dépendrait toujours. d^ notre struiture individuelle, et, par suite, toujours aussi, déformerait son objet. En i^eprenaçl. Thypothèse psychologique, quç nous avons faite à propos de la conscience, ne peut-on pas dire que la connaissance étant le résuilatde Tadaptation, de notre, être aux acr tioiis qii'iUloit accomplir dansson mjlieu,, toute connaissance sera toujours, et sans que nous puissions nous en rendre compte, une déformation du milieu parla structure et pour les besoins de l'espèce?
Il semble que Ton puisse parfaitemeat répondre que oui. Mais, par cela même que nous ne pouvons pas nous en rendre compte, le problème est insoluble el oiseux. II faut bien en convenir : la vérité que rh^nimepeut atteindre est une vérité humaine» Par ce mot^ nous ne voulons pas di^re qu'elle soit
relative, au sens sceptique du mot. Mais nous voulons dire qu'elle dépend de la structure de l'espèce humaine et n'est valable que pour cette espèce. 11 faut reprendre ici, en les corrigeant, les fameuses paroles de Gurgias : Nous ne connaissons rien qui ne soit humain. Si tious connaissions, par hasard, quelque chose qui ne soit point humain, nous ne pourrions nous en rendre coin pie; et si, par impos^'ible, nous nous en rendions compte, nous ne pourrions pas le communiquer aux autres. Il ne s'agit donc pas, quand on cherche un ?igne él une définition de la vérité, de chercher un signe et une définition qui soient valables autrement que pour respj^ce humaine, mais simplement un signe et une déilnilion (jui soient 'absolument et ïdeniiqufimcnt valables fiour tous les représentants de Tespèce humaine. C'est en ce sens que le critérium invoqué : le contrôle scientifique, est suffisant.
D'ailleurs, il faut en finir une fois pour toutes avec cerlains sojlhismes : une vérité valable pour toute l'espèce humaine, la vérité humaine, est pour Thomme une vérité absolue, puisqu'en supposant, comme les partisans d'un absolu extrahumain, qu'elle ne soit pas un décalque du réel, elle en est, au moins pour l'homme, la traduction exacte, la seule possible, Téciuivah nt absolu.
Resie, il est vrai, encore une objeclion spé^'ulalive. Le contrôle expérimental pourra-t-îl jamais
être considéré comme complet? '^outes les fois que nous avons eu à conclure, au sujet de la vaieurdcs résultats scientifiques, nous avons dû prendre en considération ce fait que la science remanie profondément des nolions qui semblaient définitives, sur les indications données par des expériences nouvelles. N'y a-t-il pas Là une cause générale de méfiance ? — Mais nous avons vu aussi que, sous ces remaniements constants, les résultats, expérimentalement acquis, demeuraient acquis. C'estdans les généralisations théoriques, dans ce qui dépasse Texpérience acquise, que se rencontrent les véritables remaniements. Et, chose notable, le plus souvent ces résultats n'ont pas pour résultat ui?e restriction, mais plutôt une généralisation nouvelle plus compréhensive que l'ancienne. Pratiquement encore, Tobjection est écartée.
Il y a plus : il semble qu'elle puisse Têtre théoriquement. Souvenons-nous de ce que nous donne Texpérience. Elle nous donne toujours une relation entre une condition et un conditionné. Et nous avons fait observer fréquemment que cette relation ne se superposait pas aux deux termes entre lesquels elle était établie. Elle faisait corps avec eux, à ce point que, pour la science, ce ne sont pas les termes qui posent la relation, mais la relation qui pose et définit les termes que nous isolons arbitrairement en elle.
L'ancien empirisme considérait les éléments de la représentation, les faits, comme des atomes ' isolés et indépendants les uns des autres. Nous remarquions que C£s atomes, ces faits se suivaient ou coexistaient dans quelques expériences, et nous en concluions qu'ils avaient entre eux des relations de causalité, de condition à conditionné, valables pour toutes les expériences. Telle est à peu près l'analyse que fait deFidée de cause StuartMill.Mais alors on avait beau jeu pour prétendre que, de ce que deux faits se suivent ou ont coexisté quelquefois, il ne s'en suit pas qu'ils doivent se suivre ou coexister toujours : de là l'impossibilité de distinguer, des coïncidences fortuites ou temporaires, les relations causales universelles. Et Ton pouvait dire : le scepticisme est le fruit sans cesse renaissant de l'empirisme (Lachelier)*.
Mais la simple séquence, la simple coexistence ne sont que les constatations par lesquelles débute Texpérience scientifique. Tant que l'on en reste là, on ne sort pas des grossières analogies hypothétiques. Il n'y a pas véritablement contrôle scienlifique. L'expérience scientifique d'une relation de condition à conditionné n'existe vraim.cnt que lorsque l'f ^•'^érience nous montre la transformation de la condition en conditionné. Son objet propre, c'est cette relation, ce processus de transformation