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Lachelier : Fondement de l* Induction. (Paris, Alcan

350 LA miLOSOPIIlE JIODERXE

él «réquivâlence, et non pointées deux termes, «arbîlrairrmfnt choisis dVillBifrs, qui conëliluefttt l'élrtt initial et l'état final, les deux prélendus^fôite isol(^s de la conccptinn empirique.'&efait,il 'libyen a qu'un, et c'est la relation entre Kétût inilfdl'ïrt Tétai final, entre la cause et reffct, la raison et^la conséquence, c'est leprocessus^de-tranâTrirniàlion qui amène de l'une à Taiitre. Si toute expérieiiee sciehlilique esl bien tclleque nous Tenons He'fe décrife, on voit aisément qu'il 'y a un mo}'en de dislin^^ucr la coïucidcnceTbrtûilcUe'ki'vériré-s^i^nlilique. Dans un cas on ne petit pas,' dans 'Vautre cas on peut, suivre le pTO'cets«us yeUtan^fornaàlion. Dans un cas, il y a tleux'falts hiéliérogèiïes ;^'HaBS TaUtre cas, il n'y a,, en réalité, qu'un fait.

Et c'eèt pourquoi la science, par touS'tes 'moyens possibles, cherclïe -toujours à établir qu'une t!oïncidence hypothéliqire se réduit à-un 'processus de transformation. Oui bien ^Ite atteint^ par un^'intûilion expérimentale directe ce processus- liii.même, comme dans * tout ce qui coacerwe ^Vordr^, le nombre et Tétenîdue, comme en ce qui 'coneerae cerlains principes'*dcs sciences phystco^iinnîques ; — ou bien elte montre que-certâîiïes'COftïctSenees constantes sont impliquées par 'Vfe telles intâitiofis exp(^rimcntales, par de tels pHïicifies, *^t sftn penvcnt déduire. C'est à * ce motteflt <p>^^iie'^sl véritaè*lemettt sàtisfawailte.

PROBLÈME DE LA CON'XALSSAXCE ET DE LA VÉRITÉ 35i*

Peut-être ceux qui s'efforcent à cher<cher des raisons de douter des résultats scientifiques pourraient-ils encore dire : nous voulons bien admettre quQ Texpérience dûment contrôlée nous donna eSèciiYement et d'une façon complète la. transfoi>mation d'une cause en un effet donné et par suite une relation indubitable de contiition à conditionné. ISifais qu'est-ce qui nous prouve que cetle relar tiun se représentera identiquement une deuxième fois dans l'expérience ? Letbnitz prétendait que tous les faits diffèrent, si peu que ce soit, les uns des autres puisque nous, pouvons les disrerner les uns des autres (principe des indiscernables : on ne trouve pas dans loutes les forêts de la terre deux feuilles identiques). Un savant contemporain, Poincaré, a soutenu aussi qu^ la physique n'avait jamais affaire à des faits identiques, niais simplement à des faits très semblables les uns aux autres. Alors à quoi nous sert la science, puisque si elle veut être strictement rigoureuse, tout fait nouveau réclame une loi nouvelle?

Cette objection est du môme genre que la suivante : tout fait embrasse Tinflni. 11 nous faudrait donc la science com[»l«'te pour avoir sur le moindre objet la moindre counaissam e <xarle. Ltle se résout de môme et pre>qne d'eiie-môine.

Pourquoi les faits, au lieu d'être identiques, sont-ils seulement très semblables les uns aux

autres ? C'est parce qu'ils ne sont pas simples, qu'ils dépendent de relations très complexes, et ne sont jamais donnés aans les mêmes conditions de temps, de lieu, dans les mêmes conditions physiques, chimiques, etc. Mais Texpérience tîcus montre que cette complexité s'analyse : c'est même là l'objet direct de la science. Et cette analyse isole des éléments, des relations, qui se retrouvent identiques dans des faits parfois fort différents les uns des autres. Or, ce sont ces relations qui sont les données de l'expérience scientifique. Nous pourrons les reproduire identiques dans nos laboratoires, nous les retrouverons identiques dans la nature parce qu'elles sont isolables et superposables. Un fait brut résulte toujours de la superposition, de la coïncidence d'une multitude de relations, c'est-à-dire de conditions causales.

En résumé le donné est objet de science, parce qu'il est analysable et que cette analyse nous révèle ses conditions d'existence. La science est certaine parce que toute analyse qu'elle opère nous ramène de proche en proche à des intuitions expérimentales qui ont même valeur que le donné; de sorte que la science a môme degré d^ certitude que l'existence de l'univers qu'elle explique, et que ma propre existence qui ne m'est égalemei connue que par une intuition expérimentale.

CnAPITRÊ VIII

Conclusion générale : La philosophie de l'expérience.

La philosophie jusqu'à présent a été surtout, pour employer une expression à la mode, un système de valeurs. Elle a cherché à hiérarchiser les choses, et à légiférer sur le bien, le vrai et le beau au nom de cette hiérarchie. D'une façon générale on peut dire qu'elle ne concevait jamais les faits naturels sur un même plan, et d'une façon impartiale et objective, mais au contraire elle les élageait sur des plans différents au nom de préférences individuelles toutes subjectives, ou de préjugés collectifs, bien humains, mais par cela même tout aussi subjectifs.

Toute la philosophie grecque, et la scolastique, héritière de Taristotélisme, nous présente le type même de ces échelles selon lesquelles se mesure la valeur des choses. Ëtla^ philosophie de la Renais-

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sance, et toute la philosophie moderne, malgré les elTorts isolés d*un Spinoza, s'est cristallisée dans le même moule. Aussi, le système de Spinoza mis à part, parce qu'il est un effort admirable pour concevoir les choses d'un point de vue aussi peu humain et aussi objectif que possible, retrouvonsnous toujours, depuis les débuts de la réflexion philosophique hellénique, les deux ou trois mêmes orientations générales de Tesprit métaphysique. Ce sont ces orientations selon lesquelles tous les manuels classent encore d'ordinaire les systèmes de philosophie sous les noms de matérialisme, de spiritualisme et d'idéalisme.

Au fond, — à considérer les choses au point de vue très général où nous nous plaçons ici, c'est-àdire au point de vue de « Técl^elle particulière des valeurs » que nous ofi're chacune do ces orien" tations, — comme le spiritualisme et Tidéalisme ont souvent les analogies les plus étroites, ou peut dire que la métaphysique nous a toujours mis en présence de deux grandes échelles de valeur :

l'échelle matérialiste, et l'échelle idéaliste-spirilualiste. Ces deux échelles s'opposent et sont à peu près chacune l'image renversée de l'autre.

Dans l'échelle idéaliste et spiritualiste, c'est l'esprit qui est au sommet de l'échelle, c'est lui qui donne son sens et sa valeur à tout le reste, stiit qu'avec l'idéalisme il représente runiqaé réalité,

LA PHILOSOPHIE DG l'eXPKRIENCE ^K^^

les apparences matérielles éUnt Gré^9 par l^i ^U n'existant que par lui, soit qu*avec le çpiritualiiiinQy il offre, au-Hlessus de U résilié inaténeU^ qui p/ç^ti que son support ou goa aiphii^nee^ (a féMH^ s^p^-^ rieureen laquelle la nature s'achève et p^r laq^ellf^ elle s'explique. —Dans réchelle inat^rialiste i^ çQq-r truire, tout part de la matière et tout y reyiept. Elle est la créatrice éternelle et immual^le d^ tous les spectacles de l'univers, y compris I§ spectacle) de la vie et celui de la conscience. U^ viQ n*est qu'une espèce particulière -^ entre upfi infinité d'autres -^ des combinaison^ que le b^sa^rd ^vç^nglP fait jaillir de la matière originelle. La cpnsçienc^, la pensée, ne sont que des phénomènes ^e 1^ vie ; le cerveau les sécrète comme le foie pécrète \^ bile. Au fond, tous les phénomènes que nou§ pouvons coni»tater: l'ambre qui s'électrise, le fer qui s'échauffe, la vapeur qui se condense, 1^ liquide qui se suli«iine, la lumière ou le son, la si^ ou l^. pensée, tous ne sont que les appapencep brodées par les combinaisons diverses des tourbillons d'un fluide homogène qui remplit tout l'espace, pu de§ atomes qui s'entrechoqueni; dans le vidp inQni.

On peut, je crois, représenter ^çtéfflaMq"«?nenJ à peu près ainsi la façon dpnt ra^^pnn^nt )§ spiritualisme et l'idéalisme : le mouvement n§ se conçoit pas sans une force qui m'im^ h mobile. La force n'est intelligible qm rappor*

356 LA PHILOSOPHIE BIODERNE

lée à Teffort que nous sentons en nous, dans le mouvement musculaire, dans la tendance vitale; Teffort suppose donc la vie. Mais Feffort vital, à son tour, vise toujours un but; empreint de finalité, il n'est concevable que par la conscience qui le guide. La pensée, ou tout au moins quelque chose de Tordre de Fesprit immatériel el libre est donc nécessaire à la fois comme principe suprême d'explication, et comme principe essentiel d'existence et de création.Posezresprit,tout s'éclaire dans la nature. Supprimez-le, et la nature devient incompréhensible. Elle s'évanouit dans le néant.

Le matérialisme prétend, au contraire, — si Ton me permet d'employer le même procédé sommaire, — que chaque expérience qui nous explique un fait psychologique, le réduit à des faits organiques. La matièie organique se ramène de proche en proche à la matière inorganique. La force n'est rien autre que l'impulsion du choc; c'est un mouvement qui se compose avec un autre. Au fond des choses nous ne trouvons donc que le mouvement brut et aveugle.

Et voilà bientôt trois mille ans que ces systèmes de valeur sont repris à chaque génération, développés, précisés parfoii^, bien souvent obscurcis par les subtilités d'une pensée qui ne veut jamais s'avouervaincue. Et nous sommes à peu près aussi avancés qu'au début.

LA PHILOSOPHIE DE l'eXPÉRIENCE 357

Ne serait-ce pas alors que les questions que débattent ces systèmes contradictoires sont mal posées et oiseuses? Vouloir établir entre les choses une hiérarchie. explicative ne serait-il pas un préjugé tout anthropomorphique? Et. ce pré^jugé ne relèverait-il pas beaucoup plus des aspirations du sentiment individuel que de la discussion rationnelle? C'est pour des fins fort différentes de la connaissance objective, pour des soucis, qui n'ont rien à voir, avec Timpartiale recherche de la vérité, qu'au fond ces systèmes se posent et s'opposent. Puisqu'ils ne relèvent pas d'une discussion positive, ne les discutons plus.

Qu je me trompe fort, ou c'est à cette conclusion que tend la philosophie contemporaine dans ses courants vivants et forts, qui sont le positivisme et le pragmatisme*.

La science nous apprend à laisser tous les phénomènes sur le même plan. Les questions de valeur, en tant que la science s'y applique, doivent être étudiées historiquement d'une façon objective et impartiale. En tant que questions de valeur, elles doivent rester exclusivement sur le terrain de la pratique et des préférences individuelles.

1. W. James insiste, pour définir le pragmatisme, sur cette idée que c'est un système qui se détourne des explications a "priori^ de la dialectique et de la métaphysique, pour regarder toujours vers les faits et l'expérience.

Ur>8 LA THILOSOPHIS MODCRiNS

Ln science établit des rapgoitts 6BtEe^I6Sh choses; elle \es voit d'un^. îs^n GûDtinue et unilinéaîm, intellectuelle et non senlimeotale. Elle les* explique et n'a pas k donner de- rang ni- ài eoo^uire d'écJjelle. ,

Or,. tout ce q|u iprécèda semble bien mt)atCGrnoa seulement que la philosophie Gontem(|oaaine se rapproche de plus en plus de la science et lui fait la part de plue en plus belle^ mais encore qu'on peut arriver à une conceptioa- scieatiij<][ue de- la philosophie : celle-ci ne serait q^e le cem^ilémeot nécessaire de la science. Délaissant les poèmes métaphysiques de l'iuia^natioa indi^idjuelle, ellâ deviendrait la collaboration collective des sftvadiis, des historiens et des critiques.

Tous les faits relèvent de resplication scienlir fique; aucun d'eux ne peut être connu d'une faço» objective, c'est-à-dire iraitmnt, si ce n'est à Tiaide des disciplines scientifiques. La science est évidemment très restreinte et très^ superGcielle encore, mais il n'y a qu'elle qui puisse être cultivée par qui veut connaître; en d^h^^ir» d'elle toute spéculation est stérile.

La philosophie est donc condamnée ? N'est-elle plus qu'un mot, vide de sens et de contenu? Un grand nambre de savants rauraicnt affirmé il y a quelques années. Et à vrai dire, si par philosophie on entend ces spéculations qui an delà de l'expé-

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rieoee, ou en deçà, cherôhent rorigtne, 'la im et 4a nature des choses, les fondements inutiles de 'la science ou de Taction, en doublant tout ce qui est connu direiîtemortt d^un inconnaissable -tihargé de le justifier, si en un mot où entend les anciennes didlectiques, qu'elles soient ralionatlistes ou sceptiques, idéalistes ou 'matérialistes, individuiili^t^^' ou panthéistes, «es savants -semblent bien avoir gain de cause. Toutes ces métaphysiques ti-'onl plus qû*un intéï^t esthétique qui d'ailleurs peut être passionnant pour ceux qiii les ^gotltent : ce sont les rêveries individuelles d'esprits élevés »et pcuT}râliques.

Sciilement à mesure que. cette philosophie- trouvait moins d'adeptes, 4os savants en créaient en quelquosotl-e une autpe,'^t depuis quélquosannées le fait le plus marquant dans le domaine delà coniraissance réfléchie a été Tapparilion d-un grand nombre de philosophies «squissées paroles gavants à Foccasion de leur science, avec elle et-peur^lle. Certes il y avait eu déjà des savants philosophes. Presque tous les grands systèmes de philosophie sont leur oîuvre. Mais c^s systèmes s'écartaient notablement' par leurs m^élhodes et leurs conclusions des travaux scientifiques de leurs auteurs. jLes savants contemporains, au contraire, au lieu de chercher une conception générale du monde cherchent simpleratent à compléter et à édatrer

l'acquis scientiûque par des hypothèsas partielles, beaucoup plus précises et étroitement liées à cet acquis.

Si bien que dune autre manière, mais pour arriver à des résultats à peu près identiques, se justifie ridée de Comte : une section du travail scientifique s'organise collectivement, qui a pour objet les généralités scientifiques et la synthèse des sciences.

La façon dont s'opère le travail scientifique éclaire et précise cette conception de la philosophie. Les sciences se composent à la fois d'un ensemble de résultats expérimentaux certains et de théories d'ensemble qui sont toujours par quelque côté des hypothèses. Mais ces hypothèses sont indispensables à la science, car anticipant sur Texpérience future et sur FinconnUjC'estàellesque sont dus les progrès de la science. Elles systématisent tout le connu de façon à projeter sa lumière sur l'inconnu. Pourquoi la philosophie ne seraitelle pas, de même façon^ une synthèse générale de toutes les connaissances m^ientifiqueSy un effort pour se représenter l'inconnu en fonction du connu afin d'aider à sa découverte et de maintenir l'esprit scieniiOque dans sa véritable orientation? Elle ne différerait de Id science ^ue par la plus y^acdc généralité de l'hypoUièse ; la théorie philosophique, au lieu d'être la théorie d'un groupe de

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faits isolés et bien délimités, serait la théorie de l'ensemble des faits que la nature nous présente, le système de la nature, comme on disait au xvni* siècle, ou tout au moins une contribution directe à une théorie de ce genre.

Le point de vue philosophique ne s'oppose pas ,au point de vue scientifique ; il s'y juxtapose. Même lorsque le savant fait tous ses efforts pour atteindre la positivité, il est philosophe, car la positivité est elle-même une philosophie. C'est même lorsque le savant réussit à être positif, qu'il est vraiment philosophe, car l'effort vers la positivité, la volonté d'être positif, la croyance en la nécessité de cet effort n'est-elle pas, plus encore qu'une philosophie, la philosophie elle-même ? Les grands philosophes, qui presque toujours ont été les grands savants, et les grands savants, qui n'ont pu s'empêcher d'être philosophes, n'ont jamais jonglé avec des concepts. Ils ont toujours cru atteindre une connaissance po^ifiue des choses.

La science ne doit se différencier de la philosophie ni par Tobjet (il est le même : rendre compte ' de l'expérience), ni par la méthode (elle doit être la même, la discipline scientifique étant par définition la seule discipline par laquelle notre intelligence puisse être satisfaite). Non, il n'y a entre elles qu'une différence de points de vue et ce qui distingue, ce qui, seul, doit disliD:iucr le point de vue

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scientilîque du point de vue philosophique, c'est que le dernier est beaucoup plus général et se présente toujours un peu comme une aventure, 11 no se soucie pas d'une précision scrupuleuse et d'un contrôle rigoureux. Il veut voir d'ensemble, classer dans un ensemble, rattacher à un ensemble. Ses aspirations vers la généralité et l'aventure Tentraînent loin du fait et loin du vériûable.Il ne s'agit plus de dire modestement ce que l'expérience révèle ou de se borner à des hypothèses qui côtoient l'expérience, qui en partent et y reviennent. On se lance hardiment dans l'inconnu, sans conserver de points d'appui constants. Ce saut dans l'inconnu caractérise l'esprit philosophique, en l'opposant à l'esprit scientifique.

Si celle caractéristique est exacte, on voit tout de suite de quel secours pour l'imagination scientifique en quctc de découverte est un système conscient ou inconscient de philosophie. Soit que le savant veuille étendre notre connaissance des faits, soit qu'il veuille ordonner nos connaissances dans une systématisation naturelle et logique, son esprit, consciemment ou inconsciemment, d'une façon explicite ou latente, sera guidé par des idées philosophiques. Elles sont le ressort de son action et de son œuvre. Et la critique pourra toujours démêler dans l'œuvre d'un savant, si cachée qu'elle sojt, et ne serait-ce que par les objets qui ont

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sollicité plus particulièrement ses recherches, la marque d'idées philosophiques. Encore une fois, il n'en restera rien dans la science impersonnelle que ces recherches vont augmenter et servir ; encore une fois, s'il en subsiste des traces dans l'œuvre de l'individu, elles se résorberont bientôt dans l'impersonnalité du savoir; mais dans cette œuvre individuelle, dans la recherche vivante et concrète, dans les réflexions qu'elle suggère à son auteur, on démêle un esprit philosophique. Précisément, les savants de ce temps ont rétabli dans toute son ampleur celle union nécessaire de l'esprit scientifique et de l'esprit philosophique. Bien loin de dissimuler ce dernier, ils ont mis comme une coquetterie à le citer, à l'approfondir. Ils nous ont proposé leurs systèmes et ils sont bien plus intéressants et bien plus importants en général que ceux de beaucoup de philosophes professionnels.

C'est qu'en effet, la curiosité humaine ne se laisse pas limiter et mutiler. Si la prudence engage, dans les résultats que Ion propose, à sérier les questions et à ne jamais mélanger science et philosophie, par contre, dans la réalité psychologique qui produit les découvertes et les mises au point scientifiques, ou les systèmes philosophiques, ces points de vue différents se mêlent étroitement et utilement.

Car les spéculations très générales, et très hypo-

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thétiques, qui s'éloignent des faits et procèdent, gr&ce aux analogies, par une prolongation rationnelle de Texpérience, et non par une dialectique transcendante à Texpérience, ont toujours fourni aux sciences le trésor latent où elles puisaient leurs inspirations inventives, tout en perfectionnant leurs méthodes, et les grandes vues sans lesquelles elles ne seraient plus des sciences, mais de simples recueils empiriques.

A un autre point de vue encore la philosophie est utile, plus qu'utile, nécessaire à la science. L'histoire est là pour nous montrer que lorsque la science s'éloigne trop des préoccupations humaines les plus générales qui forment le fond de la plupart des problèmes philosophiques, lorsqu'elle laisse à d'autres spéculations, ou aux croyances traditionnelles, par force, ou par excès de prudence, le soin de répondre à ces préoccupations, elle végète ou périclite. Il faut donc et il faut absolument que les conquêtes de la science et l'esprit scientiOque soient défendus, au besoin contre eux-mêmes, contre trop de présomption ou contre l'aventure, quand ils outrepassent leurs droits. Car la témérité abusive — que nous présentent certaines généralisations matérialistes par exemple — n'est pas moins dangereuse pour la science auprès des esprits sains et droits, que ne le seraient sa timidité et son esprit timoré auprès du vulgaire. C'est donc une

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des tâches essentielles de la philosophie que maintenir l'atmosphère générale qui est nécessaire au développement de la science, au maintien normal et à la diffusion de Tesprit scientifique. Elle devra montrer comment et dans quelle mesure la science répond ou pourra répondre aux préoccupations bien humaines qui ont toujours fait l'attirance des systèmes philosophiques ou des croyances religieuses, et pourquoi à certaines questions il ne peut y avoir de réponse, parce que ces questions sont mal posées ou sont en réalité inexistantes. Elle aura à faire ressortir comment et pourquoi la discipline scientifique est seule capable de satisfaire notre esprit, lorsque celui-ci ne se préoccupe que de chercher la vérité.

Mais, bien entendu, la philosophie ne pourra remplir la double mission à laquelle elle nous semble destinée : coordonner les efforts des savants et servir à la découverte par des hypothèses inspiratrices d'une part, — et d'autre part créer l'atmosphère nécessaire au progrès de la science, que si elle ne cherche qu'à être la synthèse organisatrice des sciences, vues et comprises comme les savants les voient et les comprennent, en un mot faite dans uu esprit exclusivement scientifique.

Or, il est consolant de voir, à un degré moindre certes â'^n^ le pragmatisme, mais pourtant à un

degré très élevé eneore, que les recherches philosophiques actuelles, rompant résolument avec les errements métaphysiques de la période précédente, sont très consciencieusement informées des travaux scientifiques, cherchent à se mettre d'accord avec eux, et y puisent leurs inspirations.

Il se forme incontestablement aujourd'hui un sentiment scientifique très vif et très net qui, chez les uns, se développe parallèlement au sentiment religieux ou moral et comme sur un plan différent où le heurt est impossible, et qui chez les autres a remplacé ce sentiment religieux et suffît à la complète satisfaction de leurs besoins. A ceux-là, selon les belles expressions de Renan, la science a fourni un symbole et une loi. Ils ont pris une attitude vraiment positive qui garde de l'ancien rationalisme sa foi inébranlable en la raison humaine, tout en recueillant du triomphe incontesté de la méthode expérimentale ce résultat incontestable ([ue la raison n'est que reflfort constant de l'esprit pour s'adapter à l'expérience et la connaître toujours plus à fond, la pénétration réciproque de la réalité objective et de la pensée subjective.

Je crois que c'est de ce dernier côté qu'est l'avenir de la philosophie, parce que c'est de ce côté qu'est la vérité. Comme dans toutes les prophéties, il n'y a là qu'un acte de foi. C'est l'avenir qui dira s'il est justifié. Et comme c'est un acte de foi, je

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trouve légitimes tous les autres actes de foi, à condition que ceux qui les font en usent de même à mon égard. J'estime même qu'il est heureux qu'un courant d'idées trouve en face de laî des courants d'idées opposés; c'est par la critique des adversaires qu'il s'affine, se développe, s'amende et se précise.

On pourrait nommer l'attitude philosophique qui a été esquissée au cours de ces brèves éludes, positivisme rationaliste, positivisme absolu, ou scientisme. Pour éviter toute équivoque, il serait peut-être préférable de l'appeler : expérimcntalisme : ce qui indiquerait à Ja fois qu'il repose tout entier sur l'expérience, — mais, au contraire de l'ancien empirisme, sur l'expérience contrôlée, fruit de l'expérimentation scientifique, — et qu'il se refuse dans son réalisme absolu, et dans son monisme expérimental à remonter au delà de l'expérience.

L'expérience, c'est d'abord et immédiatement, l'ensemble de nos sensations, ce que nous appelons les phénomènes. Mais elle commence à s'analyser d'elle-même, dès que l'attention, la réflexion s'y appliquent, parce que cet ensemble de sensations n'est qu'une vision grossière et très superficielle du donné. Presque tout de suite se démêlent en lui et sons lui quelques-unes des relations qu'il implique et qui en forment le fond véritable.

308 LA PHILOSOPniB MODERNE

A poursuivre progressivement cette analyse qui p(^nôtre toujours plus profondément la nature du donné, s'attache la science. Si Ton veut représenter le donné immédiat par un point, il faut se figurer, pour avoir une image du donné réel, que ce point n'est que la projection d'une droite se poursuivant derrière lui. Cette droite peut se découper en plusieurs segments dont chacun comprendra, sans qu'il y ait entre elles cloison étanche, les familles de relations dont dépend le donné immédiat. Chacune de ces familles sera constituée en vertu d'une définition qui s'appuiera sur les affinités naturelles par lesquelles ces relations sont unies les unes aux autres. Ce seront les relations de nombre et de situation, les relations mécaniques, physiques, etc., et enfin les relations psychologiques définies par leur dépendance de l'organisme auquel le donné est relatif. Autant de groupes semblables de relations, autant de sciences particulières.

La philosophie, au contraire, essaye de se figurer la droite dans toute sa longueur et sa continuité. Mais la ligne dans son ensemble, aussi bien que le point par lequel elle se projette, le donné immédiat, aussi bien que les relations qui viennent le compléter à mesure qu'on l'analyse, sont de même nature.

Ce sont des données de l'expérience. Et leur

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ensemble constitue une seule et même expérience : l'expérience humaine. C'est notre constitution psychologique et non la nature des choses qui distingue le monde de la perception, de Tunivers de la science ; et cette distinction est momentanée et contingente.

L'expérience n'a donc besoin que d'être expliquée. L'expliquer, c'est énoncer simplement les relations qu'elle implique et qu'elle offre d'ellemême à notre connaissance, si nous savons accepter ses enseignements. Et la science s'en charge. Mais, étant toute la réalité, Texpérience n'a pas besoin d'être justifiée : elle est.

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