L'ANTINOMIE FONDAMENTALE DE LA PENSÉE PHILOSOPHIQUE ACTUELLE
Itdk philosophie d'une époque ne s'oppose pas seulement à la philosophie d'une aytre époque.
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Mais les systèmes philosophiques contemporaiDS s'opposent encore les uns aux autres, se battent autour d'une contradiction fondamentale qui résulte de la façon dont Tépoque pose le problème philosophique. La forme antithétique est donc en même temps la forme que revêt la succession des opinions philosophiques à des moments différents et la forme que revêtent les opinions coexistantes. Quelles sont, avec la position actuelle du problème philosophique général, les alternatives possibles ? Il ne peut guère y en avoir qu'une, puisqu'il s'agit de conserver dans une union aussi serrée que possible la science et l'activité pratique, sans sacrifier l'une à l'autre, sans les opposer l'une à l'autre. Ou bien l'activité pratique sera la conséquence de la science, ou, au contraire, la science sera la conséquence de l'activité pratique. Dans le premier cas, c'est la science qui enveloppe l'activité pratique ; dans le second, c'est Tactivité pratique qui enveloppe la science. Il s'agit de conserver une liaison logique entre les deux termes, et on ne peut la varier qu'en renversant ces deux termes, en faisant dépendre le premier du second, ou le second du premier. Dans un cas, nous avons les systèmes rationalistes, intellectualistes et positivistes : le dogmatisme de la science. Dans l'autre, nous avons les systèmes pragmatistes, fidéistes, ou de l'intuition active
(comme celui de Bergson) : le dogmatisme de Tacte. Pour les premiers, il s'agit de savoir pour agir : la connaissance fait l'action. Pour les seconds le savoir suit les nécessités de l'action : l'action fait la connaissance.
Et qu'on ne croie pas que ces derniers restaurent le mépris de la science et la philosophie de l'ignorance. C'est après une enquête sérieuse, une érudition scientifique souvent du meilleur aloi, une réflexion critique, profonde, sur la science, c'est même pour avoir fortement « pensé cette science », selon une expression chère à quelques-uns de ces philosophes, qu'ils font dériver la science de la pratique. Si, par là, ils la diminuent, ce n'est qu'indirectement ; car beaucoup croient au contraire lui donner toute sa valeur.
C'est à peine si une extrême droite fidéiste conserve peut-être de l'âge précédent cette idée de derrière la tête : amoindrir, au nom du pragmatisme, Téminente dignité de la science, et son éminente utilité. L'un des plus grands parmi les chefs incontestés de la nouvelle tendance, Bergson, renierait hautement, certes, cette conséquence. Il croit seulement qu'il faut approfondir la nature de l'activité pratique, de l'instinct créateur, pour découvrir au delà des explications intellectualistes de la science, en même temps que
la raison d'être de celle*ci, toute raison d'être en général.
Si la philosophie actuelle a vraiment son sens réel dans le rapprochement le plus étroit posr sible du problème de Taction et de celui de la science, l'examen sommaire de la position du problème moral doit suffire à souligner et à préciser le centre de ses discussions.
Pour les positivistes, l'action ne peut être liée à la science et à Texpérience sur laquelle cette dernière repose, que comme la conséquence au prineipe. Les arts techniques qui « appliquent » la science aux besoins de la pratique fournissent alors le modèle sur lequel on doit concevoir les rapports de la morale à la science. La morale ne sera qu'un art technique, la technique des mœurs, qui appliquera les résultats de la science des mœurs, de la sociologie à la conduite humaine. Cette position a été neltement fixée par Lévy- Briihl, et on peut considérer Touvrage de celui-ci sur La Morale et la Science des mœurs comme la conscience la plus explicite de la tendance positiviste. Avec Durkheim, dont les vues sont très voisines, et qui ne les a exposées qu'ocoasionoeilement dans une préface à la Division du travail socialj mais avant Lévy-Bruhl, ce dernier peut ( être considéré comme le continuateur direct et le rénovateur du positivisme.
Autour de cette première école, la plus nette et la plus décidée, on peut ranger, bien qu'ils la combattent parfois avec acharnement, tous ceux qui ne voient dans Thomm^ qu'une raison, une et indivisible, qu^elie connaisse ou qu'elle agisse, et pour qui Faction ne vaut que lorsqu'elle est la conséquence d'une délibération raisonnée : tous les rationalistes, en un mot, surtout lorsqu'ils font, comme Séailles, une part extrêmement large aux données scientifiques.
L'autre tendance, plus floue avec le pragmatisme anglo-américain, se manifeste d'une façon lumineuse dans les puvragQS de Bergson, L'Évolution créatrice est, de ce côté, une mise au point comparable à celle de Lévy-Bruhl, de l'autre côté. I^es soiapqes y sont conisidérées comme une nécessité de l'activité pratique sur les choses inertes et m^'téFiell6s. p'est à peu près la conception hellénique pripf^jtive des arts. Elles sont des instruments, dc3 outils, et çlles dérivent de l'intérêt qui nous a porté Y9rs Pinveotion des outils.
Au lieu 4q Qbarcber dans la science le principe de Cftotivité» il f^ut fiUer le prendre au delà de la science, ^p p0p[i0nt9.nt à la source de toute action dont la pcieiiae n'est qu'une direction particulière : dans l'ipstinct, dfin^ l'élan vital créateur de l'évolution, dptus l'intuition de la conscience active qui n>«t que la forint supérieure, humaine, de Tins*
tinct. Dans le courant philosophique voisin de ces idées, la morale sera considérée comme une discipline qui, ainsi que la science, répond à des besoins pratiques, mais à d'autres besoins pratiques : on aboutira alors soit à une mystique de l'action, qui se déroulera dans un plan autre que celui de la science, soit à une restauration de la tradition, instinct des sociétés, qui rapproche plus étroitement encore la morale et la science, en identifiant le respect des faits et la superstition du passé.
Nous venons de chercher à formuler, d'une façon aussi précise que possible, le problème philosophique tel qu'il nous semble se poser au temps présent. Et, pour cela, nous l'avons à dessein, afm de le rendre mieux intelligible, réduit à son expression la plus sèche et la plus étriquée. Il reste maintenant, pour en avoir une vue complète, à montrer tous les intérêts qui viennent se grouper autour de lui, et dont il est inséparable.
A première vue, le dissentiment fondamental qui partage nos philosophes paraît bien théorique : question de mandarins, est-on tenté de dire.
Que la science dérive de la pratique ou, qu'au
contraire, la pratique soit fondée sur la science, ne semble-t-il pas qu'il faille avoir du temps à perdre pour disserter sur cette chinoiserie! Mais, en y réfléchissant un peu, on voit celte disserlatioi ennuyeuse s'enrichir de développements imprévue.
Admettons en effet, un instant, que la thèst pragmatique soit exacte et que la science ne soit qu'une industrie spéciale, une technique appropriée à certains besoins. Qu'en résulte-t-il?
D'abord la vérité n'est plus qu'un mot. Une affirmation vraie, c'est la recette d'un artifice qui réussira. Et comme il y a plusieurs artifices capables de nous assurer la réussite en présence des mêmes circonstances, comme il y a, selon les individus, des besoins fort difl'érenls, nous devrons adopter l'aphorisme pragmatique : toutes les propositions, tous les raisonnements qui nous conduisent aux mêmes résultats pratiques seront équivalents et également vrais, et tous ceux qui mèneront à des résultats pratiques seront légitimes au même titre. Il résulte de ce nouveau sens du mot vérité que nos sciences ne sont que des constructions contingentes et fortuites, qu'elles pourraient être tout autres qu'elles sont et être aussi vraies, c'est-à-dire aussi bonnes en tant que moyens d'action.
La faillite de la science comme forme réelle de savoir, comme puissance de vérité, voilà une pre-
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mière Gonclusîon, La légitimité d'autres procédés, fort difîérents dd rintelligence et de la raison, comme le sentiment mystique, voilà uae seconde conclusion, Çest pour ces conclusioue, au fond, qu'a été bâtie toute la philosophie qu'en apparence elles couronnent.
La sciepce, ù prendre ses affirmations pour des vérités au spns plein du mot, est, en effet, fort gênante à certains points; de vue. Elle a été le Jrésor où sont toujours venus puiser les partisans d'une émancipation rationnelle de Thumauité.Ceux qui ne veulent croire que sur des preuves ne se sont déclarés satisfaits que par la science, ils ont opposé dédaigneusement aux croyances les vérités scientifiques.
Quel bon argument alors contre ces esprits forts que leur rendre la monnaie de leurs pièces. Les vérités scientifiques ! Mais elles n'ont de vérités que le nom. EJlles aussi sont des croyances et des croyances d'un ordre inférieur, et des croyances qui ne peuvent être utilisées que pour l'aotion matérielle; elles n'ontquela valeur d'un instrument tech^ nique. Croyances ppur croyances, le dogme religieux, l'idéologie ipétaphysique ou morale leur sont bien supérieurs.
En tout cas, ils ne sauraient être gênés Tun et l'autre p3.r )q. science, puisque le privilège de celleci est caduc.
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Aussi le gros de rarmiée pragmaliste se hâte-l-il dé restaurer, en face de l'expérience scientiflque, Texpérience morale*, rexpérience métaphysique, et surtout Texpérience religieuse. Toutes ces expériences se développent à part les unes des autres et sans pouvoir jamais se gêner, parce qu'elles sont dirigées vers la satisfaction de besoins différents, vers des parties diversement distinctes de la pratique (satisfaction des besoins matériels, de la conscience morale ou du sentiment religieux), créatrices de valeurs différentes. Cette expression commode, nouveau « tarte à la crème » des pragmàtistes, est une réponse à tout. Elle sert, par exemple, avec W. James et d'un autre côté avec Le Roy et les modernistes, à concilier le dogme et la science. Science et dogme sont des genres de croyance motivés par la pratique, des attitudes parallèles de l'esprit, et qui, si loin qu'on les prolonge, ne pourront jamais se rencontrer. Si, pour agir sur le monde extérieur, nous sommes obligés- d'admettre certaines propositions scientifiques, cela ne saurait nous empêcher, pour éclairer le monde intérieur et la conscience, d'admettre les propositions de la foi. Il y a là des pratiques d'ordre distinct qui, chacune, suscite les moyens qui lui sont propres.
1. Ceci ne s'applique pas du tout à ceux qui, comme Rauh, dans l'Expérience morale^ entendent ce mot au sens scientifique et se rangent plutôt parmi les adversaires de ces idées.
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Les plans sur lesquels se développent ces croyances sont-ils même toujours parallèles ? La théorie pragmatisle, entre les mains de certains de ses adeptes, permet d'aller plus loin : il y a des plans supérieurs et des plans inférieurs. Une fois enfourché ce nouveau cheval de bataille, il est aisé de prévoir où Ton en viendra. La science tournée vers la satisfaction de besoins matériels, tournée vers Texlérieur, ne peut avoir sa place que sur le plan inférieur, tout à côté du sens commun, et peut-être, au-dessous, parce que plus artificielle et plus abstraite; et alors si d'aventure, malgré ^ toutes les précautions prises, elle peut sembler devenir une gêne, c'est elle qui doit être sacrifiée.
L'orthodoxie, en face du modernisme religieux, adopte une solution de ce genre, et lorsque le modernisme se rencontre au sein d'une religion autoritaire comme le catholicisme, et veut, malgré tout, s'y plier fidèlement, il n'est pas loin d'adopter une solution de ce genre. Le Roy distinguera, par exemple, le sens pratique du dogme, de son seùs ésotérique et réel. Le sens pratique du dogme est, tout comme le sens d'une proposition scientifique, subordonné à la pratique; il a même rang et même valeur; il doit être interprété pragmatiquement. ^lais le sens religieux du dogme n'est plus défini par la pratique. Il est la vérité, le résultat de la révélation. C'est une connaissance, un enseigne-
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ment, un savoir nécessaire et immuable que nous avons reçu, tandis que science et morale ne sont que des exigences historiquement conlingcntcs de la pratique. . L'interprétation pragmatique de la science permet donc de décrétcrque la science n'a aucun rapport avec la vérité, pour laisser le champ libre à d'autres sources de vérité, sources. religieuse, métaphysique ou morale.
' Le détovminisme mathématique des sciences modernes ue sera plus qu'une symbolique, un schéma super/icielctse subordonnera fort bien par exemple à r.ne métaphysique aristotélicienne de la qualité, rjrangéc à la mode Thomiste. La science sera redevenue, comme àux beaux temps de la scolastique, la servante de la théologie, Vancilla theologiœ.
Les métaphysiciens s'en voudraient de ne pas profiter de cette aubaine. A côté d'une restauration religieuse, le pragmatisme sert la restauration métaphysique. Le positivisme avait à la suite de Kant et de Comte envahi à peu près tout le domaine de la connaissance, au cours du xi\* siècle. La biologie et la psychologie notamment s'étaient émancipées des tutelles et des idéologies philosophiques. Mais déjà, sous l'inspiration pragmatique, on peut noter dans ces domaines un retour violemment offensif, vraisemblablement passager, de la métaphysique — et surtout dans les pays où le pragniatisme a pris naissance : Amérique et
Angleterre. Ce n'est pas seulement en politique qu'on peut observer parfois le « flot montant de la réaction ». Ainsi, à côté de ceux qui ont subordonné la science à la pratique, viennent se ranger ceuxqui subordonnent la science à la métaphysique, môme lorsqu'ils continuent Tancienne tradition rationaliste en honorant une raison qui n'a de commun, avec celle dont usent les savants, que le nom. C'est surtout chez les métaphysiciens qui continuent le plus directement les routines de Tàgo précédent et réentreprennent, sans jamais se lasser, de « fonder » la morale, que Ton trouve une altitude assez conforme à celle que nous venons de décrire. La séparation absolue des plans sur lesquels se développeraient la science, la métaphysique et la morale, leur permet d'ignorer la science avec tranquillité — ce qui est bien commode, — cl de prêcher des lieux communs, qui discréditent la philosophie auprès des gens sérieux, et ne réussissent pas à intéresser les autres. Aussi le moindre des reproches qu'on leur puisse adresser est-ce d'être profondément inutiles ^
1. C'est pourquoi cette pliilosopliic sermonnaire est heureusement en train de disparaître. Elle cot la survivance de celle que Bruncticre a attaquée dans les lignes cik*es un peu plus haut. Kt si elle se survit encore vaguement à clIc-mème dans notre pays, c'est grâce à quelques influences puissantes sur nos enscjgficments secondaire et primaire par droit d'ancienneté et d'occupation.
L'attitude pragmatiste, et ces autres attitudes qui, sans être aussi philosophiques, aussi originales et aussi intéressantes, conduisent à des conséquences connexes, ont donc toujours pour résultat la réhabilitation des anciennes formes directrices de la pensée humaine, que le positivisme scicnlifique a fait depuis le milieu du xvni* siècle reculer viclorieusemcnt : religion, métaphysique, dogmatisme moral, au fond autoritarisme social. Voilà pourquoi c'est l'un des deux pôles entre lesquels oscille toute la pensée, toute la philosophie actuelles. Il est le pôle de la réaction dogmatique, do l'esprit d'autorité, sous toutes ses forme». Il est d'autant plus dangereux qu'il se présente d'abord, et chez ses plus grands adeptes, comme la plus audacieuse et la dernière des révoltes du libre esprit : la révolte contre la seule barrière qui tînt encore debout, et à laquelle il s'était appuyé jusque-là pour renverser les autres : la science et la vérité scientifique.
Par conlre, le pôle opposé de la pensée philosophique moderne, l'attitude purement scienlifiquè, puisqu'en faisant de la pratique la conséquence du savoir elle subordonne tout à la scienci^ se caractérisent surtout par un effort d'émancipation et de libération. C'est de ce côté qu'on rencontre les novateurs. Ils sont les héritiers de l'esprit de la Renaissance; ils ont surtout pour
pères et pour éducateurs directs les philosophes et les savants du xviii* siècle, le grand siècle de ralTranchissement et dont Mach a dit avec tant de justesse : «Celui qui, à travers la littérature seulement, a pu parliciper à cet essor et à celle libéralion, conserve toute la vie pour le xvm* siècle un sentiment de mélancolique regret ». Pour eux, il y a une vérité dont on se rapproche sans cesse, sinon une, vérité immuable. Elle ne peut être atteinte que par les méthodes scientifiques, et ne fc'aurait se trouver en dehors de la science; la vérité, la science, sont les conditions nécessaires et suffisantes de toute activité humaine. Là où les sciences ne peuvent encore rien nous dire ^- et c'est malheureusement ce à quoi nous nous heurtons souvent, — il n'y a qu'à attendre, en nous contentant, soit de ce que nous savons déjà, soit des conjectures empiriques les plus vraisemblables. En tout cas il n'y a point d'autre méthode que la méthode scientifique, qui puisse satisfaire notre esprit. Elle est donc la seule discipline acceptable, la discipline nécessaire.
Cette attitude ressemble assez à l'attitude positiviste. Elle en diffère cependant en ce que le positivisme mettait arbitrairement des frontières à la puissance de l'investigation scientifique et au domaine du connaissable, tandis qu'elle croit, elle, que la route est libre pour la science. Il n'y a
que de Tinconnu et point (inconnaissable; hors la science, il n'est point de salut. Elle le croit, sur la foi de Texpérience, car la plupart des portes que le positivisme avait cru fermées à la science, celleci les a depuis ouvertes, ou tout au moins entrebâillées. Loin d'essayer de nous ramener en arrière, et de mettre des brides à notre puissance, l'attitude scientifique nous pousse donc à aller toujours plus avant, et ne nous demande que de Taudace.
Au fond, le grand antagonisme philosophique, comme le grand antagonisme moral, politique et social, a toujours été et sera sans doute toujours l* antagonisme entre l'esprit d'autorité et C esprit de libre examen^ entre la raison serve, réduite au rôle de l'instinct, et la raison maîtresse d'ellemême, agent de progrès, donc de révolte. Sous les formes les plus théoriques, les plus spéciales en apparence qu'aient revêtues les discussions entre philosophes, dans la querelle des universaux, par exemple, ou dans les arguties bizantines, on retrouve toujours, même sans chercher beaucoup, le parti de la tradition et celui de Témancipation. C'est là, dirait un biologiste, comme Le Dantec, l'aspect de la lutte universelle dans le domaine des idées : la lutte entre l'habitude acquise, et l'habitude qui se crée.
Le débat philosophique actuel, pour qui sait le comprendre, est donc bien l'écho de tous les pro-
blêmes, de toutes les tendances, des angoisses et des espérances de Theure présente.
La philosophie sérieuse, vivante, influente, est une philosophie de la science et une philosophie scientifique, parce que la science tient une place de plus en plus grande, la place d'honneur, dans notre vie sociale, morale et intellectuelle. Notre époque assiste à la formation d'un « sentiment intellectuel » ou « scientifique » aussi fort, aussi vivace, aussi riche en conséquences de tous ordres, que les grands sentiments qui jusqu'ici ont mené les hommes et les races. Aussi dans les deux tendances entre lesquelles se partagent les esprits philosophiques se pénètre-t-on profondément des enseignements delà science et de son esprit. Mais, dans un cas, c'est pour étendre de plus en plus loin sa juridiction, et parce qu'on ne veut pas en accepter d'autre. Dans Fautre, au contraire, c'est pour la limiter le plus possible, et pour qu'elle ne vienne jamais en conflit avec une autre juridiction, que Ton instaure à côté d'elle, ou au-dessus d'elle.
Des deux côtés, on veut connaître la science, toute la science. Mais, d'un côté, c'est, sinon pour Texalter, au moins pour la défendre avec sincérité; et, de l'autre, c'est, sinon pour la combattre, au moins pour l'empêcher de gêner et pour la réduire.
§7. - CLASSIFICATION DES PRINCIPAUX PROBLÈMES DE LA PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE.
Parmi les problèmes que rencontrent d'ordinaire les philosophes sur leur route, le premier auquel ils mesurent leur force, est le problème de la matière. Chronologiquement n'avons-nous pas perçu le monde ext(?ricur avant de nous rendre clairement compte, par la réflexion, de notre existence personnelle, et de dégager la notion de notre esprit? Les philosophes, comme le vulgaire, ont d'abord été absorbés par la contemplation do Tunivers extjrieur.
Logiquement d'ailleurs, si la philosophie veut suivre les conseils de Dcscarlcs et du simple bon sens, si elle veut aller du simple au compli(|ué, pour accoutumer et préparer en quelque sorte ses forces aux difficultés progressives qu'elle doit rencontrer, c'est par l'étude du problème de la matière qu'il convient de commencer. Il n'en suppose, par lui-même, aucun autre, tandis que, comme or\ le verra, le problème de la vie suppose des connaissances empruntées à l'étude de la matière, et le problème de l'esprit, des connaissances empruntées à celle de la vie. Le problème moral ne pourra être abordé qu'après tous ceux-ci : il les implique nécessairement, puisqu'il est un aspect et
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la complication la plus haute de la vie de l'esprit, à peu près comme la vie sociale est une complication de la vie individuelle,
La simplicilé du problème de la matière n'est d^ailleurs que relative.
La matière a des propriété» multiples. Ces propriétés peuvent se diviser en deux groupes : les propriétés quantitatives et les propriétés qualitatives, organoleptiques, comme certains physiciens (Mach, par exemple) les ont nommées : ce sont les propriétés qui affectent et impressionnent directement nos sens. Les sciences mathématiques ont pour objet les propriétés quantitatives de la matière ; les sciences physico- chimiques ont pour objet ses propriétés qualitatives.
Aussi convient-il d'examiner d'abord le problème du nombre, de l'étendue et de la quantité, et de voir ce que la philosophie actuelle pense des mathématiques et de leur objet, avant d'aborder le problème de la matière, telle que les physiciens se la représentent.
L'ordre des études qui vont suivre se détermine donc ainsi : problème du nombre et de l'étendue ;
— problème de la matière ; — problème de la vie;
— problème de l'esprit ; — problème moral. Nous terminerons par de courtes réflexions sur les conclusions qui se dégagent de ces études, c'est-à-dire sur le problème général de la vérité, et sur l'ave-
nir qui paraît réservé aux spéculations philosophiques.
L'ordre dans lequel nous venons d'énumércr les problèmes qui seront examinés ici était d'ailleurs indiqué par Tordre dans lequel s'enchaînent les sciences fondamentales qui épuisent l'étude du réel : sciences mathématiques, ou du nombre et de rétendue; physico- chimiques ou de la matière; biologiques, ou de la vie ; psychologiques, ou de Fesprit ; sociologiques, ou des institutions et des mœurs humaines.
Comme on le verra, cet ordre a encore un autre avantage. Il est Tordre dans lequel la philosophie contemporaine, à mesure, s'éloigne des conclusions purement scientifiques et veut, en les interprétant, les dépasser.
Pour les mathématiques, la presque unanimité des philosophes s'accorde à dire que ces f-ciences se suffisent complètement à elles-mêmes et épuisent leur objet, quelle que soit la façon dont ils le conçoivent.
Pour la physique, il y a déjà quelques réserves. Toutefois, les philosophes les plus considérables, ceux qui peuvent ôtre considérés comme les maîtres de la pensée contemporaine, sont encore presque unanimes à porter sur la physique un jugement assez voisin de celui qu'ils portent sur les mathématiques. Le géométrisme et le mécanisme
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épuiseraient la scieace de la maliôre, quelles que soient les idées — assez différentes — que Ton se fait sur la matière elle-môme. La physique par conséquent, comme les mathématiques, et dans son domaine, aurait une valeur à peu près* absolue.
Mais lorsqu'on arrive à la biologie, les philosophes actuels se divisent en parties à peu près égales, et peut-être môme la majorité pencherait-elle vers l'insuffisance de la biologie à expliqucrlavie, si du moins celte science persiste dans la voie où elle est maintenant engagée.
Avec l'esprit, c'est une minorité très nette qui ose s'adresser à la psychologie scientifique pour savoir ce qu'il est, et qui croit à l'avenir de cette science. — Enfin, si nous atteignons le problème moral, nous voyons qu'on en est encore à discuter la possibilité de la science qu'il suppose: la sociologie. Aussi, à l'inverse de ce qui se passait pour les mathématiques, c est la presque unanimité des philosophes qui proclame l'insuffisance de la science dans l'étude du problème moral. En procédant comme nous comptons le faire, nous nous acheminerons donc progressif vement vers des divergences de plus en plus accentuées entre la science et la philosophie.
Ce fait remarquable est dû. je crois, à ce que l'ordre dans lequel nous allons étudier les prin-
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cipaux problèmes philosophiques est Tordre chronologique dans lequel ces problèmes ont attiré l'attention des savants, par conséquent Tordre dans lequel le point de vue scientifique est venu se juxtaposer au point de vue philosophique. Si les mathématiques ont commencé à s'émanciper de le tutelle philosophique à Taurore de la civihsation grecque, et la mécanique à son déclin, si la physique a suivi cet exemple lors de la Renaissance occidentale, la biologie, comme science positive, date du début du xix» siècle, et lapsycholoic de son dernier tiers, La sociologie ne fait que de naître. Quoi d'étonnant alors à ce que les vestiges d'un esprit philosophique sans contact avec les recherches scientifiques et même quelquefois hostile (surtout dans Tétude du problème moral) se manifestent avec force au milieu des domaines qui, jusque-là, lui étaient exclusivement réservés.
Combien, dans des sujets aussi neufs, il est plus facile de manier les idées générales et les théories en TairI Comme on y peut briller à bon compte aux yeux de ceux qui ont même ignorance — et c'est à peu près tout le monde ! — Quand on ne sait rien sur les faits, rien non plus n'empêche d'en parler.
Au moyen âge on a fait de la physique avec des phrases. N'en est-il pas de même aujourd'hui de la psychologie, quelquefois, et presque tou-
jours de la morale? Seulement, ce qu'on fait avec des phrases est d'ordinaire aux antipodes de ce que font les savants. C'est pourquoi, sans doute, les divergences s'accusent entre savants et philosophes, à mesure qu'on arrive aux faits qui, pour les savants, sont, parce que leur connaissance suppose celle de tous les autres, les derniers qui puissent être connus.