LE CENTRE DES DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES
(comme celui de Bergson) : le dogmatisme de l'acte. Pour les premiers, il s'agit de savoir pour agir: la connaissance fait l'action. Pour les seconds le savoir suit les nécessités de l'action : l'action fait la connaissance.
Et qu'on ne croie pas que ces derniers restaurent le mépris de la science et la philosophie de l'ignorance. C'est après une enquête sérieuse, une érudition scientifique souvent du meilleur aloi, une réflexion critique, profonde, sur la science, c'est même pour avoir fortement « pensé cette science », selon une expression chère à quelques-uns de ces philosophes, qu'ils font dériver la science de la pratique. Si, par là, ils la diminuent, ce n'est qu'indirectement ; car beaucoup croient au contraire lui donner toute sa valeur.
C'est à peine si une extrême droite fidéiste conserve peut-être de l'âge précédent cette idée de derrière la tête : amoindrir, au nom du pragmatisme, l'éminenle dignité de la science, et son éminente utilité. L'un des plus grands parmi les chefs incontestés de la nouvelle tendance. Beri^son, renierait hautement, certes, cette conséquence. Il croit seulement qu'il faut approfondir la nature de l'activité pratique, de l'instinct créateur, pour découvrir au delà des explications intellectualistes de la science, en même temps que
la raison d'être de celle-ci, toute raison d'être en général.
Si la philosophie actuelle a vraiment son sens réel dims le rapprochement le plus étroit possible du problème de l'action ot de celui de la science, l'examen sommaire de la position du problème moral doit suffire à souligner et à préciser le centre de ses discussions.
Pour les positivistes, l'action ne peut être liée à la science et à l'expérience sur larpioile cette dernière repose, que comme la conséquence au principe. Les arts techniques qui « appliquent » la science aux besoins de la pratique fournissent alors le modèle sur lequel on doit concevoir les rapports de la morale à la science. La morale ne sera qu'un art technique, la technique des mœurs, qui appliquera les résultats de la science des mœurs, de la sociologie à la conduite humame. Cette position a été nettement lixée par Lévy- Bruhl, et on peut considérer l'ouvrage de celui-ci sur La Morale et la Science des mœurs comme la conscience la plus explicite de la tendance positiviste. Avec Durkheim, dont Ips vues sont très voisines, et qui ne les a exposées qu'occasionnel lement dans une préface à la Hivision du travail social, mais avant Lévy-Briihl, ce dernier peut ' être considéré comme le continuateur direct et lo rénovateur du positivisme.
tE CENTHE nES n.SCfSS.OXS PHILOSOPHIQUES 31
a plus décdée, on peut ranger, bien qu'ils la cômbattent parfois avec acharnement, tous ceux nui ne vo.eni dans l'homme qu'une raison, une et <nd.v.s.ble, qu'elle connaisse ou qu'elle agisse e
pour qui l'action ne vaut que lorsqu'on: est' la conséquence d'une délibération raisonnée : tous Ins ra(,onalistes,en un mot, surtout lorsqu'ils font comme Séailles. une part extrêmement large aux données scientifiques.
L'autre tendance, plus floue avec le pragma- 'sme anglo-américain, se manifeste d'une façon um.neuse dans les ouvrages de Bergson. J^jL- Ixnon créance est, de ce cùté, une mise au point comparable à celle de Lévy-Brûhl. de l'autre côté Les sciences y sont considérées comme une nécessité de activité pratique sur les choses inertes et 'nalénelles. C'est à peu près la conception hellén.que primitive des arts. Elles sont des instruments, t'es oufis, et elles dérivent de l'intérêt qui nous a porté vers l'invention des outils
de I activité, .1 faut aller le prendre au delà de la science, en remontant à la source de toute action dont la science n'est qu'une direction particulièredans 1 instinct, dans l'élan vi.al créateur de l'évol"l.on, dans l'intuition de la conscience active qui n est que la forme supérieure, humaine, de l'ins-
i^A PnirosoPinn moderxe
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contraire, la pratique soit fondée sur la science ne semble-t-il pas qu'il faille avoir du temps à'
perdre pourdisserlcr sur cette chinoiserie! Mais, en y rédéch.ssant un peu, on voit cette disserlation ennuyeuse s'enrichir de développements imprévus. Admettons en effet, un instant, que la thèse pragmatique soit exacte et que la science ne soit quune industrie spéciale, une technique appropriée a certains besoins. Qu'en résulte-t-il'
D'abord la vérité n'est plus qu'un mot. Une affirmation vraie, c'est la recelte d'un artifice qui réussira. Et comme il y a plusieurs artifices capables de nous assurer la réussite en présence des mômes circonstances, comme il y a, selon les -ndividus, des besoins fort dilféren.s, nous devrons adopter l'aphorisme pragmatique : toutes les propositions, tous les raisonnements qui nous conduisent aux mêmes résultats pratiques seront équivalents et également vrais, et tous ceux qui nràneront a des résultats pratiques seront légitimes au même titre. Il résul.e de ce nouveau sens du m.,, i;en<e que nos sciences ne sont que des constructions conlingenles et fortuites, qu'elles pourraient 61re tout autres qu'elles sont et être aussi vraies ces -a-d.re aussi bonnes en tant que moyens' Cl action. "^
U faillite de la science comme forme réelle de savoir, comme puissance de vérité, voilà une pre-
LA niirOSOPlIIE MODERNE
m.èrc conclusion. La léc^itimiié d'autres proct^dés fort dilTtTcnts do Imtelligonce et de la raison' comme le sentiment mystique, voilà une seconde' conclusion. C'est pour ces conclusions, au fond qua été bàlie toute la philosopliie qu'en apparence elles couronnent.
La science, à prendre ses affirmations pour des ventés au sens plein du mot, est, en effet, fort gênante à certains points de vue. Elle a été le trésor où sont toujours venus puiser les partisans d une émancipation rationnelle de l'humanité.Ceux qui ne veulent croire que sur des preuves ne se sont déclarés satisfaits que par la science, ils ont opposé dédaigneusement aux croyances les vérités scientifiques.
Quel bon argument alors contre ces esprits forts que leur rendre la monnaie de leurs pièces. Les ventés scientifiques! Mais elles n'ont de vérités que le nom. Elles aussi sont des croyances et des croyances d'un ordre inférieur, et des croyances qui ne peuvent être utilisées que pour l'action matérielle; elles n'ontquelavalonrd'un instrument technique. Croyances pour croyances, le dogme religieux, l'idéologie métaphysique ou morale leur sont bien supérieurs.
En tout cas, ils ne sauraient être gênés l'un et i autre par la science, puisque le privilège de celleci est caduc.
LE CENTRE DES DISCUSSIONS l'HlLOSOPIlIQLES 35
Aussi le gros de l'armée pragmaliste se hâtc-l-il de restaurer, en face de l'expérience scientifique, l'expérience morale*, l'expérience métaphysique, et surtout Texpérience religieuse. Toutes ces expériences se développent à part les unes des autres et sans pouvoir jamais se gêner, parce qu'elles sont dirigées vers la satisfaction de besoins différents, vers des parties diversement distinctes de la pratique (satisfaction des besoins malériGÎi, de la conscience morale ou du sentiment religieux), créatrices de valeurs différentes. Celte expression commode, nouveau « tarte à la crème » des pragmalistes, est une réponse à tout. Elle sert, par exemple, avec W. James et d'un autre côté avec Le Roy et les modernistes, à concilier le dogme et la science. Science et dogme sont des genres de croyance motivés parla pratique, des attitudes parallèles de l'esprit, et qui, si loin qu'on les prolonge, ne pourront jamais se rencontrer. Si, pour agir sur le monde extérieur, nous sommes obligés d'admettre certaines propositions scientifiques, cela ne saurait nous empêcher, pour éclairer le monde intérieur et la conscience, d'admettre les propositions de la foi. Il y a là des pratiques d'ordre distinct qui, chacune, suscite les moyens (lui lui sont propres.
1. Ceci ne s'applifjuc pas du tout à ceux qui, comme Kauhy dans l'Expérience morale, entendent ce mot au sens scientifique et se rangent plutôt parmi les adversaires de ces idées.
LA riIILOSOI'IIIE MODERNE
Les plans sur lesquels se développent ces croyances sont-ils n,ù,ne loujours parallèles? La
de ses adeptes, permet daller plus loin : il y a des
plans supérieurs et .ln« r.t^.., • <■• •
1 1 ei uts plans inférieurs. L'ne fois
enfourche ce nouveau cheval do bataille, il est aisé e prevou- Où Ton en viendra. La scien. ton: e s la ausfac.on de besoins „,a.ériels, lournée
r, I xeneur ne peut avoir sa place que sur le P an nfoneur tout à coté du sens commun, et
et pluwbstraae; et alors si davon.ure, maL^ré o.,tes les précautions prises, elle peut sen.bl devenir une gène, c'est elle qu. doit Le sacrifi
L orlhocJox 0 en fn^A ri., r^ r • , . ' ^" '^^^ ^u modernisme reIi>ieuY
a opie une solution de ce ,enre. et lorsq ,e J modernisme se rencontre au soin d'une reli.J
.•.2-da,reeo„.nK.|ecatholic.s.ne,etveu,.:aï
lou.,sypl,o,.nd,'.|on.cnt.iln'estp..sloind'adopl une soluliuii (le ce -enrr> In I. I- . ^'^"Pi^r uu LL feenie. Le IJov disl n^'iiPr-i r.^..
exemple, le sens pra.iqne du dogme, ^ZnZ eso enque et réel. Le sens prali.jue du dogme it ut coinm.. 10 sens d'une proposition seienlinqne
e:ri'^doV^^■""^"*^^ " - '"^■"'^^-^«-' -2-
vdieur. Il doit oiro nlernnW/. ^^,.o
i»i«iis le sens rc i'mcmv du .i^r.^ .
iLiigiuix (III dogme nest plus défini
'^'""""■^"' une connaissance, un enseigne-
LE tKM l'.E IiES ni.SLlSSIONS IMIII osoi'H loi KS 87
ment, un savoir nécessaire et immuable que nous avons re(;îi. tandis que science et morale ne sont que des exiixenccs historiquement conlingentcs do la pratique. L'interpivlation prai,nnati(inc de la science permet donc de décréter(iue la science n'a ^aucun rapport avec la vérité, pour laisser le champ libre à iraiitres sources de vérité, sources religieuse, métaphysique ou morale.
Le déle.miuisme malhémalique des sciences modernes 'je sera plusiju'une symbolique, un schéma supe'iiciel et se subordonnera fort bien par exemple à y.ne métaphysique aristotélicienne de la qualité, r.rrangée à la mode Thomiste. La science sera redevenuc. comme ^\ik beaux tem[)s de la scolastique, la servante de la théologie, Vancilla iheolagiœ.
Les métaphysiciens s'en voudraient de ne pas profiter de cette aubaine. Acôlé d'une restauration religieuse, le pragmatisme sert la restauration mélai)hysique. Le ]>osilivisme avait à la suite de Kant et de Comte envahi à peu près tout le domaine de la connaissance, au cours du xi\" siècle. La biologie ot la psychologie nolammciit s'étaient émancipées des tulcllos et des idéologies philosoldii(|ues. Mais déjà, sous l'inspiration [)ragmatique, on peut noter dans ces domaines un retour violemment olVensif, vraisemblablement passager, de la métaphysique — et surtout dans les pays où le pragmatisme a pris naissance : Amérique et
LA l'iilLoaul'lllL MuKLUNE
Angleterre. Ce n'est pas seulement en politique qii'on peut observer parfcjis Je « Ilot moulant de ia réaction ». Ainsi, à côté de ceux qui ont subordonné \r. science à la pratique, viennent se ranger ccuxqui subordonnant la science à la méta[dîvsique, wvino lorsqu'ils ronlinucnt rancienne tradition rationaliste en honorant une raison qui n'a de commun, avec celle dont usent les savants, que le nom. C'est surtout clioz les métaphysiciens qui continuent le plus directement les routines de l'âge précédent et réenireprcnnent. sans jamais se lasser, de « fonder » la morale, que l'on trouve une .''llilndn assez conforme a • ,.|lc que nous venons *''• «1 '<niv. La séparation aljsolue des plans sur lesquels se dévolopi.eraienl la science, la métaphysique et la morale, leur permet d'ignorer la science avec iranqniiiiir.-- ce qui est bien commode. et de prêcher des lieux communs, (jui discréditent Ja philosophie auprès des gens sérieux, et ne réussissent pas .( intéresser les autres. Aussi le moindre des rei.roehes qnOn Ictir puisse adresser est-ce d'être profondément inutiles '.
I. Cor ,,oun,Mo, cette |.l.il.,sophio s.M-mor.nairc est heureusement en traiu de disparaître. Klle c.da survivance de celle que Brunet.ere a attaquée dans les ligues ci^c-es uu peu p.us /Kiut. ht SI cUe se survit encore vaguement à olle-même dans notre pavs, c'est grâce à quelques influences puissantes sur nos cn.seig„cme..ts secondaire n primain- par droit dancienneté Cl d orcu]):ition.
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L'aKilude pragmatiste, et ces autres attitudes qui, sans élre aussi philosophiques, aussi originales et aussi intéressantes, conduisent à des conséquences connexes, ont donc toujours pour résultat la réhabilitation des anciennes formes directrices de la pensée humaine, que le positivisme scienlili(]uc a fait (le]>uis le milieu du xviii* siècle reculer viclorieusemenl : reli-ion,métaj)hysique. doiimalisme moral, au fond autoritarisme social. Voil » poiinpioi c'est l'un des deux pôles entre lesquels oscille toute la pensée, toute la philosophie actuelles. Il est le pôle de la réaction dogmatique, de l'esprit d'autorité, sous toutes ses formes. Il est d'aulant plus dangereux qu'il se présente d'abord, et chez ses plus grands adeptes, comme la plus audacieiiseet la dernière des révoltes du libre es])rit : la révolte contre la seule barrière qui tînt encore debout, et àlaquelleil s'i'-tait appuyé jusque-là pour renverser les autres : la science et la vérité scientin(jue.
Par contre, le pôle opposé de la ])ensée philo- ' sophifiue njoderne, l'attitude purement scientifique, i)uisqu'en faisaiit de la pratique la conséquence du savoir elle subordonne tout à la scienc.\ se caractérisent surtout par un elTort d'émancipation et de libération. C'est de ce côlé qu'on rencontre les novateurs. Ils sont les héritiers de l'esprit de la Renaissance; ils ont surtout pour
LA riiii.osoniir MonFn\E
[)ères et pour éducaleuis directs les philosophes et les savants du xviir siôcle, le grand siècle de ralTranchi.ssemoiit et dont Mach a dit avec tant de justesse: « Cehii qui, à travers la lillératiiro seulonient, a pu parliciporà cet essor et à colli» libération, conserve toute la vie pour le xviii* siècle un sentiment de nn'l.int'cii.jue regret »>. Pour eux, il y a une vérit(' dont on se rafjproclic sans cesse, sinon une vérité ininiuahle. Klh» ne peut être atleinle que par les méthodes scienlili<jues, et ne saurait se trouver en dehors de la science; la vérité, la science, sont les coud i lions nécessaires et surii-nnf<'< do toute activiti' humaine. Là r»n les sciencts ne peuvent encore rien nous dire — et c'est mallieurensement ce à quoi nous nous heurtons souvent, -— il n'y a qu'à attendre, en nous contenlnrd. soit de ce (jue nous savons déjà, soit des conjectures em{dri(jues 1rs plus vraisemblal)les. En tout cas il n'y a point d'autre méthode que la méthode scientili(|ue, ([ui puisse satisfaire notre esprit. Klle est donc la ««onio discipline acce[)table, la discipline nécessaire.
Cette attitude ressemble assez à l'attitude positiviste. Elle en ditTère cependant en ce que le positivisme mettait arbitrairement des frontières à la puissance de l'investigation scientifique et au domaine du connaissable, tandis qu'elle croit, elle, que la roule e«t libre pour la science. Il n'y a
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que de l'inconnu et point d'inconnaissable; hors la science, il n'est point de salut. Elle le croit, sur la foi de l'expérience, car la plupart des portes que le positivisme avait cru fermées à la science, celleci les a depuis ouvertes, ou tout au moins entrebâillées. Loind'essnyerde nous ramener en arrière, et de mettre des brides à notre puissance, l'attitude scientifique nous pousse donc à aller toujours plus avant, et ne nous demande que de l'audace. Au fond, le grand antagonisme philosophique, comme le grand antagonisme moral, politique et social, a toi.juurs été et sera sans doute toujours Cautagonismp entre Vespril iraulonlr et l'esprit de iihre examen, entre la raison serve, réduite au rôle de rin^linrf. et la raison maîtresse d'ellemême, agent de progrès, donc de révolte. Sous les formes les plus théoriques, les plus spéciales en apparence qu'aient revêtues les discussions entre philoso[dio<. dans la querelle des universau\. par exemple, ou dans les arguties bizantines, on retrouve toujours, même sans chercher beaucoup, le parti de la tradition et colui de Témancipalion. C'est là, dirait un biologiste, comme Le Dantec. l'aspect de la lutte universelle dans le domaine des idées : la lutte entre l'habitude acquise, et l'habitude qui se crée.
Ledébat philosophique actuel, pour qui sait le comprendre, est donc bien l'écho de tous les pro-
LA pnir.osopHiE MonrnxE
blêmes, de toutes les tendances, des angoisses et des espérances de l'heure présente.
La pliilosoj.hic sériouse, vivante, innuonle, est une philosophie dv la srionco et une philosophie scienlifiquc, parce ([ue la science tient une place de plus on plus grande, la place dhonneur, dans notre vie sociale, morale et intellectuelle. Notre époque assiste à la formation d'un .< senlimenL intellectuel » ou <c scientifique » aussi fort, aussi vivace, aussi riche en conséquences dotons ordres, que les grands sentiment^ qui jus(|u'i('i ont mené les hommes et les races. Aussi dans les deux tendances entre lesquelles se ].arlagent les esprits philos(>phi,iues se pénètre-t-on profondément des enseignements delà sciencr ,1 ,|,^ son opiil. Mais, dans un cas, c'est pour étendre de plus en [.lus loin sa juridiction, et parce qu'on no veut pas en accepter d'autre. Dans l'autre, au contraire, r'est pour la limiter le plus possible, et pour .|uelle ne vienne jamais en conflit avec une autre juridiction, (pie Ton instaure à côté d'elle, ou au-dessus d'elle.
Des deux côtés, on veut connaître la science, toute la science. Mais, d'un côté, c'est, sinon pour l'exalter, au moi us pour la défondre avec sincérité ; rt. de l'autre, c'est, sinon pour la combattre, au moins pour l'empêcher de gêner et pour la réduire.
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.? 7. -CLASSIFICATION DES PRINCIPAUX PROBLÈMES DE LA PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE.
J'armi les problèmes que rencontrent d'ordinaire les philosophes sur leur route, le premier auquel ils mesurent leur force, est le problème de la matière. Chronulogiquement n'avons-nous pas perçu le monde extérieur avant de nous rendre clairement compte, par la réHexion. de notre existence personnelle, et do dégager la notion de notre esprit? Los [.hilosoplies. comme le vulgaire, ont d'abord éh' a!,sori)és pai la contemplation de' l'univers exf rii'ur.
Logiquement d'ailleurs, si la philosophie veut suivre les conseils de Doscartes et du simple bon sens, si elle veut aller du ^i;np!e au compliqué, pour accoutumer et préparer en quohjue sorte ses forces aux diflicult^'s progressives qu'elle doit rencontrer, c'est par l'étude du j.roldème de la matière qu'il cimvient de commencer. Il n'en suppose, par lui-même, aucun autre, tandis que, comme on le verra, le prohlème de la vie suppose' des connaissances empruntées à l'étude de la mali'Te. et le i)roblème de l'esprit, des connaissances ciupruntéesàcolle de la vie. Le problème moral no pourra être abordé qu'après tous ceux-ci : il les implique nécessnircmcnl. i.uis(|u'il est unasi>oct et
LA rnii osoriiiE MonrnxE
la complication la plus l.aule de la vie de Tesprit, à peu près comme la vie sociale est une complication de la vie individuelle.
La simplicih. du problême de la matière n'est d'ailleurs que relative.
La matiôre a des propriétés multiples. Ces propriétés peuvent se diviser en deux groupes : les propriétés quaulilalivf. ,1 les propriétés qua'lilatives. or-anolopliques, comme certains phvsicieus Mach. par exemple) les ont nommées : ce sont les propriétés qui alîeclrnf o\ impressiuiiiient directement nos sens. L... >c.eures n.alhématiriues ont pour ohjet les propriétés (luanlilalives de la matière ; les sciences physico-chimiques ont pour ohjet ses projuiétés qualitatives.
Aussi convient-il dexamiurr d'ahord le pro- Mème du nombre, de l'étendue et de la quantité et de voir ce que la [dnlosophie actuelle pense des mathématiqnos et de l.ur objet, avant d'abor- <ier hM^roblème dr la matière, telle qm- lesphysi- (*iens se la rei)résenteul.
L'ordre dos éludes qui vont suivr.. «> détermine donc ainsi : problème du fumuIuv et de lélendiui •
- problème de la matière ; -- problème de la vie'
- problème de l'esprit ; - pnd.lème uioral. Nous terminerons par de courtes rédexions sur les conclusions qui se dégagent de ces études, r'esf-à-dire sur le problèuit" général do la vérité, et sur l'ave-
LE CENTRE DES niSCUSSIOXS l'IIILOSOPIllOl ES 45
nir qui paraît réservé aux spéculations philosophiques.
L'ordre dans lequel nous venons d'énutnérer les problèmes qui seront examinés ici était d'ailleurs indiqué par l'ordre dans lequel s'enchaînent les sciences fondamentales qui épuisent l'étude du réel : sciences malhémaliqnes, ou du nombre et de rétendue; physico- chimiques ou de la matièrebiologiques, ou de la vie; psychologi(,ues, ou de' l'espnt; socioh.LM.pies, ou des institutions et des mœurs humaines.
Comme on le verra, cet ordre a encore un autre avantage. 11 est l'ordre dans lequel la philosophie contemj»oraine. à mesure, s'éloigne des conclusions purement scientifiques et veut, en les interprétant, les dépasser.
INmr les mathémali(,ues, la presque unanimité des philosophe^ . accorde à dire que ces sciences se suffisent com[)i;.temont à elles-mêmes et épuisent leur objet, quelle que soit la faron dont ils le conçoivent.
Pour la physique, il y a déjà quelques réserves. Toutefois, les philosophes les plus considérables, ceux qui peuviMit être considérés comme les maîtres de la pensée contemporaine, sont encore presque unanimes à porter sur la phvsique un jugement assez voisin de celui qu'ils portent sur les mathématiques. Le géomélrisme et le mécanisme
LA riIH.OSOriIIE MOnEHNE
épuiseraient la science de la mali:»re, quelles que soient les idées — assez dilîeienles — que l'on se f:iit sur la matière eilf-mrme. La [)hysique par ouM'iinent, commo I,.-. nialhêmiliqncs, et dans son domaine, aurait une valeur à peu près" absolue.
iMais lorjfju'on arrive à la biologie, les pbilosophes actuels se divisent en parties à peu près égales, et peut-èlre même la majorité pencliorait-cUe vers riusufnsancc (le la biologie à e.xpliqiiorln vie, si du moins cette scienro iH-iH^to dans la vuic .»ù elle est mainlonant euira^ée.
Avec l'esj.rit, c'est une minorité très nette cpii ose s'adresser à la psychologie scientifique pour savoir ce qu'il e<t. et (pii croit à l'avenir de cette sn.jice. — Kniin, h nous atteignons le problème moral, nous voyons (pi'on en est encore à discuter la possibilité de la science qu'il suppose: la sorinlogie. Aus'^i. à l'mverse de ce qui se pas- !^:iil |)our les mathématiques, c'est la pres(ii:e unanimité des philosophes qui proclame l'insuflisance de la science dans l'étude du f.robi;,,,,. moral. En procéd.int ...aime nous com{>tons le faire, nous nous acheminerons donc proirressivcment vers des divergences de pins en i)Ins accenluéos entre la science ot la i»liil(>vophie.
Ce fait remarquai. ' r<| dû. je crois, à ce que l'ordre dans lequel nous allons étudier les prin-
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cipaux problèmes philosophiques est l'ordre chronologique dans lequel ces problèmes ont attiré l'attention des savants, par conséquent l'ordre dans lequel le point de vue scientifique est venu se ju.xlaposer au point de vue philosophique. Si les mathématiques ont commencé à s'émanciper de h tutelle philosophi(iue à l'aurore de la civilisation grecque, et la mécanique à son déclin, si la physique a suivi cet exemple lors de la Renaissance occidentale, la biologie, comme science positive, date du début du xix« siècle, et lapsycholoic de son dernier tiers. La sociologie ne fut (jne de naiire. Quoi d'étonnant alors à ce que les vestiges d'un esprit philosophique sans contact avec les recherches scientifiques et même quelquefois hostile (surtout dans l'étude du problème moralise manifestent avec force au milieu des domaines qui, jusque-là, lui étai.iil exclusivement réservés.
Combien, dans des sujets aussi neufs, il est plus facile de manier les idées générales et les théories en l'air î Comme on y i)cut brillera bon compte aux yeux de ceux qui ont même ignorance — et c'est à peu près tout le monde! - Quand on ne sait rien sur les faits, rien non plus n'empêche d'en parler.
Au moyen âge on a fait de la physique avec des phrases. N'en est-il pas de même aujourd'hui de la psychologie, quelquefois, et presque tou-
LA l'HILOisOl'IlIE MuDLIlNË
jours de la morale? SeuIprn»Mil. ce qu'on l'ait avec dos phrases est d'ordinaire aux anlij.odes de ce que font les savants. C'est pouniuoi. sans doute, les divergences s'accusent entre savants et philosophes, à mesure qu'on arrive aux faits qui. j.our les savants, sont, parce que leur connaissance suppose celle de tous les autres, les derniers qui puissent être connus.