‹ La philosophie moderne [microform]Chapitre 68 sur 87 · Ç 3. - LES EFFORTS CONTEMPORAINS POUR FONDER UNE MORALE SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

Ç 3. - LES EFFORTS CONTEMPORAINS POUR FONDER UNE MORALE SCIENTIFIQUE

C'est d'ailleurs qu'à côté des vices irrémédiables de la dialectique, on se heurtait encore ici à une autre dilliculté. Dans les sciences ordinaires on cherche simplement ce que les choses sont. Aussi à mesure «lu'on s'aperçoit que la dialectique laisse tout ignorer, on s'aperçoit aussi que l'expérience toute simple peut nous apprendre quelque chose. Mais ru morale on ne cherche pas ce que les choses sont, on cherehe comment elles devraient être. IVu importe ce que l'homme fait. On veut lui assigner ce qu'il doit faire. Aussi, et c'est là la tare

jjJkmiiKiiiflM

• I ^Wl ll!i^, ""

LE PROBLÈME MOIWL

des morales qui jusqu'ici se prétendaient fondées sur l'expérience, Texpéricnce semble n'avoir rien à nous ap[)rendre puisqu'on veut précisément la reformer, la chancrer. Et alors nous retrouvons toujours sur notre chemin les objections classiques des rationalistes aux empiriques : ou bien la morale n'est que le résumé de l'expérience et alors elle ne nous sert à rien : les hommes ne peuvent agir que comme ils le font, — ou bien la morale peut leur apprendre à agir autrement qu'ils n'agissent et alors elle n'est plus la simple constatation des fails. Aussi en revient-on le plus souvent môme, quand on fait une part à l'expérience, à l'élaboration dialectique d'un idéal, i'un principe supérieur à l'expérience : idéal et principe auxquels la conscience nous inviterait à nous conformer.

Des critiques conlem[)orains sont, semble-t-il, arrivés à démêler un sophisme reslé très longtemps caché sous la subtilité de cette conception traditionnelle. Ce sophisme consiste à faire de la morale une spéculalion théorique, c'est-à-dire selon les goûts, une méla|»hysi(pie de l'action ou une science expérimentale : ce qui au fond revenait au même, car l'expérience ne pouvant pas nous renseigner sur ce qui doil être, était forcé de laisser la place par d'habiles tours de main à la conslniclion dialectique et à la métaphysique.

Mais si l'on rédéchit sur l'objet de la morale, il

paraît bien (lu'ellc n'a rien de commun avec une spéculation théorique. Pour agir, il faut sans doute connaître, mais il ne suffit pas de connaître, il faut se servir de ses connaissances. Ne voyonsnous pas, parallèlement à toutes nos sciences théoriques et désintéressées, des arts pratiques, des techni(jucs qui, à la vérité, se fondent bien sur les connaissances scientifiques, mais les utilisent pour modifier selon nos besoins, les choses telles que nous les font connaître l'expérience pure et simple et la science qui la traduit ? Les mathématiques pures nous donnent les techniques de la mesure. La mécanique pure nous permet de construire des machines. La physique a suscité ces arts de l'ingénieur qui ont fait la gloire du siècle dernier. La chimie est utilisée par un nombre considérable d'industries. Enfin qu'est-ce que la médecine ou l'hygiène, sinon des arts qui appliquent à certains buts, que l'expérience et le besoin nous suggèrent, les constatations expérimentales de la biologie et de la physiologie.

Ne peut-on pas, ne doit-on pas en dire autant de la morale ? La morale, comme toute recherche qui a pour objet de modifier l'expérience, n'est pas une science, mais un art, une technique ; elle doit se servir, pour des besoins suggérés par l'expérience, des connaissances scientifiques qui concernent les mœurs des hommes.

LE PROBLEME MORAL

C'est par ce moyen que nous nous élèverons à une morale vraiment positive : elle accomplira relativement à son oltjel la môme évolution <\ue notre activité tecliiiiiiue a déjà provo<iuée ailleurs à mesure que se fondaient et se développaient les sciences positives.

Toutes les morales qu'on nous a proposées jusqu'à présent sont donc absolument seinblaL>les aux arts empiriques qui exi>taient dans d'autres domaines, avant que fussent atteintes les connaissances positives et scientifiques qui ont transformé ces arts empiriques en arts rationnels. Ces prétendus systèmes de morale sont, à propos de notre conduite sociale, ce qu'étaient les rêveries des mages chaldéens, des prêtres égyptiens ou des philosophes pythagoriciens, à propos des nombres; des alchimistes, à propos des industries de la teinture, du verre ou des métaux précieux; des médecins, ou plutôt des rebouteurs, jusqu'au siècle dernier.

Actuellement, le travail essentiel du moraliste est donc celui-ci : constituer une science des mœurs ; ensuite se servir des indications de cette science pour résoudre les problèmes de la pratique, tels que l'expérience, la vie réelle les posent, et à mesure qu'elles les posent. Nous n'aurons plus de morales élernelles et immuables, fondées d'une façon systématique sur des principes indémontra-

lileset invérifiables. Il faut en prendre noire parti, -1 nous ne voulons pas faire comme le cliien qui essaie de sauter pardessus son ombre. Mais nous aurons, au lieu de ces spéculations qui furent toujours inutilisables, des moyens restreints sans doute, mais susceptibles de s'accroître chaque jour, pour améliorer les mœurs humaines et les relations

sociales.

Cette conception a été esquissée pour la première fois par Durkheim*, et exposée d'une façon systématique très nette par Lévy-Bruhl, dans son livre la Morale et la Science des Mœurs-,

On leur a objecté qu'il faudrait bien toujours une recherche spéculative des fins que nous devons poursuivre, pour savoir à quoi, dans quel sens, utiliser nos connaissances scientifiques.

C'est ne rien comprendre à la conception qui vient d'être exposée. Il serait tout aussi ridicule d'exiger pour chaque technique, par exemple, pour les industries chimiques et les constructions mécaniques ou pour la médecine, la justification métaphysique des fins auxquelles répondent ces recherches. C'est l'expérience qui nous renseigne

1. La Division du travail social, préface de la 1" édition (Paris, Alcan). — Espinas avait aussi, dans une classification (jue jai entendue à son cours, et qui a été reproduite dans une note de son ouvrage sur Les Origines de la technologie^ lance une idée analogue.

Page 1