‹ La philosophie moderne [microform]Chapitre 67 sur 87 · CONCLUSIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS GÉNÉRALES

Se llaltor d'avoir, à propos du probleiwo de la conscience, une solution quiétude toutes les difficultés, serait pure folie. Les diflicultés sont très loin d'être écartées dans les sciences les plus parfaites et les plus anciennes, ('onim.nl voudrait-on qu'elles le fussent, à propos dune science qui naît à peine, et dont l'objet se montre comme le plus compliqué de tous, sans même peut-être en excepter celui de la sociologie? Pour être impartial, il ne faut, pas craindre de dire que les difficultés que l'on rencontrera ne sont même pas encore toutes devinées. Tout ce qu'on peut faire a propos de la psychologie et du problème de là conscience, c'est de signaler dans quelle voie les discussions et les travaux les plus récents ont l'air d engager les chercheurs. Il ne faudrait pas s'étonner outre mesure que, dans di.x ans. la manière de

LE PROBLEME DE L ESPRIT

ronsi(l(^rer les choses soit absolument bouleversée. Que l'on songe à la physique, à l'époque de la Renaissance, et à la biologie de la lin du xviii'' siècle et des deux premiers tiers du xix* siècle. La psychologie actuelle leur ressemble beaucoup. Mais, nue chose certaine et consolante, c'est que les quelques exf)érienees dûment contrôlées, dont nous sommes redevables à la psycho-physique et surtout à la [)sycliologie physiologique, et à la psycliologie palhulogi(|ue, qui en est la forme la {)lus féconde et, si je jmis dire, la plus expérimentale, resteront quand môme, comme sont restées les <'.\périences de (ialilée ou celles de Claude Bernard, dans la science de demain, dans la science de toujours.

r:iAPiTriK vi

Le problème moral.

§ I. La morale irrationnelle : mjslicisme ou tradiiionnlisme - l|||l

S - Le r.iii.in.ihsme mo|a|i:ivsi.|iie. — $ ;i | c, cfjrls Ji H

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3 i, La science des mu'urs. ■IIIHk'

§ L - LA MORALE IRRATIONNELLE : MYSTICISKIE OU TflADITIONALISmE.

Le problème moral est la forme la plus romplcxe et la plus haute du problème de l'nnion. C'est aussi le problème à propos duquel les dissentiments philosopliiques prennent aujourd'hui le plus d'acuité. C'est peut-être enfin celui qui détermine actuellement pour tous les autres problèmes, chez la plupart des penseurs, l'attitude et les solutions qu'ils onl choisies. Car il ne faut pas se laisser prendre aux formes d'exposition. Telle solution, telle opinion, qui nous sont présentées comme les conséquences d'un système, ont, en réalité, présidé à sa construction. C'est pour elles

LE rnOBLKME MORAL

nu'on a édilié le système et non par le système qu on a été amené vers elle. Présentées comme conclusions, elles sont les véritables prémisses.

Cette genèse de la pensée est manifeste dans les nouvelles orientations philosophiques qu. se sont lancées à l'assaut du rationalisme. N'est-ce pas pour se dérober aux conclusions morales qu. Lmblaient imposées par la raison, pour juslifier d'autres doctrines de l'action, que la sc.ence a éle soumise, à la (in -lu x-r siècle, à cette dure citique? On a voulu légitimer les raisons que la raison ne connaît pas, réhabiliter le sentiment, lirrationnel, le préjugé, la tradition, tout ce qm dans la vie sociale, équivaut à l'insunct, d rive des instincts primitifs et s'oppose, par su.te, a l'intelligence rationnelle, la dernière née des pu.ssa..ces directrices de l'action.

Vussi uvons-nous assisté à cette dernière inve sion qui paraissait invraisemblable depuis que la nvilisation grecque avait achevé de créer la raison en réalisant la liberté de penser, dans toute son audace : l'action et la .-éussiie .comprises au sens le plus large et le plus noble, c'est entendu) devenues la justification de la connaissance ; la pratique conférant à la pensée ses droits, ses litres de légi-

Jusqu'ici si l'on cherchait à savoir l'"""- «S,i c'est qu'on pensait que, pour agir bien, .1 falla.l

LE PROBLEME MORAL

penser juste. La raison et l'inlelligence nous dictaient ce principe: il n'y avait de résultais sûrs, efficaces, et par suite de bonheur, de moralité, de bien véritable, que dans laction guidée par l'intelligence du vrai. Et voilà qu'on nous dit .' ce que vous appelez rinlelligence du vrai, c'est une construction arbitraire Elle est donc indilTérente au vrai. Elle ne diffère jamais de Terreur que par ses résultats : lorsqu'elle a amené la réussite de l'action.

La vérité n'est pas la cause de la réussite; elle en est la conséquence. Aussi n'a-t-clle rien de commun avec l'idée qu'on s'est faite jusqu'ici de la vérité. Prométhée est bien vaincu, car en dérobant le feu sacré, il na dérobe qu'un instrument utile, et non une parcelle de l'intelligence divine.

La race do .laphct n'a été audacieuse qu'au sens littéral du terme : elle a osé agir. L'action tentée à l'aveugle d'abord, se change en activité intelligible, en raison, en vérité, lorsqu'elle a réussi, en erreur lorsqu'elle a échoué. La conclusion, nous l'avons déjà souvent entrevue; nous la voyons nettement à l'heure qu'il est. Entre le préjugé traditionnel, l'impulsion instinctive, l'élan du cœur, le fanatisme de la passion, entre tout ce qui a mu et meut encore la plupart du temps les hommes : sentiment, coutume, routine d'une part, — et l'intelligence rationnelle qui cherche pénible-

nicjit, mais librement, sa voie, d'autre part, — il n'y ■A aucune différence de nature. Si le préjugé mène M la môme réussite que la lente invesiigation de la raison, il vaut autant en valeur absolue ; et en valeur relative, il vaut plus, parce qu'il épargne peines, hésitations et sacrifice?. Si le préjugé, la Iradition permettent la ré\issite, c'est-à-dire dans la vie humaine, le bonheur, là où la raison nous fait payer — comme à IVométhée ou à Adam — sa rançon, c'est lexpéricnce instinctive et obsc re qui a raison et la raison qui a tort. C'est elle (pii est dans le vrai, et la recherche du vrai, la science qui sont dans l'erreur. Car la réussite, la fin p')ursuivie, enfin atteintes, seules, nous font dire que l'ensemble des moyens mis en cruvre pour les atteindre, avait celle valeur logique conventionnelle que nous appelons «vérité». Est-ce que ne reparait jjas ici, mais sous une forme métaphysique qui le dissimule et l'ennoblit, le fameux sophisme de la paresse morale ou de l'impudeur trionnphante: la fin justifie les moyens?

Les philosophies nouvelles sont donc avant tout des doctrines morales. Et il semble qu'on puisse définir ces doctrines : un m}jsticisme de Vaclion, Cette altitude n'est pas nouvelle. Elle a été celle des sophistes pour qui il n'y avait aussi ni vérité, ni erreur, mais simplement succès. Elle a été celle des probabilistes et des sceptiques post-aristotéli-

LA MllLOSOl'HIE MODERNE

ciens, celle de certains nominalisles, aux temps de

la sculasliciue, celle des subjectivistesduxviir siècle, iiolaminent de Berkeley.

Et les doctrines des anarchistes intellectuels comme Stirner et Nietzsche reposent sur les mêmes prémisses.

Dans le réquisitoire du nominalisme et du pragmatisme actuels les mots Pont donc plus nouveaux que les choses. Il semblerait même qu'à ce point de vue il battît singulièrement en retraite devant les conclusions de certains sophistes grecs surtout devant celles des individualistes hautains et agressifs, qu'étaient Stirner et Nietzsche. Ceux-là paraissaient aller jusqu'au bout de leur pensée. Ayant vu dai.s l'univers un devenir inintelligible, un mouvement qui ne se laisse arrêter dans aucune définition logique et déjoue tous les artifices de la pensée, ils avaient hardiment conclu, en même temps qu'à la négation de la vérité, à la négation de toute morale, lis ont été les impiloyables critiques de toute tradition et de tout préjugé.

L'actuelle sophistique s'est attelée à la tâche directement opposée. Elle a voulu réhabiliter les philosophies traditionnelles de l'action- sa morale pratique est une morale de conservation sociale. Et sa critique, qui au iircmier abord faisait roule commune avec les anarchistes de la

LE PROBLEME MORAL

pensée et les révolutionnaires de l'idée, tourne à un dogmatisme moral qui n'est que la sanction et la restauration d'anciens dogmatismes. Cela est très net avec le pragmatisme traditionnel, — car il y a déjà une tradition pragmatiste. — Lorsque certains modernistes, comme Le Roy, tirent du pragmatisme une apologie du catholicisme, ils n'en tirent peut-être pas ce que certains des philosophes fondateurs du pragmatisme voulaient en tirer. Mais ils en tirent des conclusions qui légitimement en peuvent être tirées, et que d'ailleurs en ont tiré, ou presque, des pragmatistes de marque, comme W. James et les philosophes de l'école de Chicago. Je crois pouvoir même affirmer davantage. Je crois que Le Roy tire les seules conclusions qui légitimement devaient être tirées de celte manière de penser.

Le pragmatisme sensé ne soutient pas à proprement parler qu'il n'y a pas de vérité. Il soutient seulement que la vérité doit être conçue autrement que les savants, les philosophes rationalistes et intellectualistes la conçoivent. La vérité est vérificabilité et la vérificabilité est réussite. Est vrai ce qui mène à la fin désirée. Or, beaucoup de chemins mènent à Rome (le pragmatisme en est bien unî); nous pouvons atteindre une même fin, par plusieurs voies. Ces voies étant toutes équivalentes ont la même valeur logique. La

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LE PROBLEME MORAL

science, les méthodes rationnolles ne sont donc pas les seules vérités. Tout ce qui nous permet d'atteindre un l)ut vaut, en vérité, exactement autant, et ni plus ni moins, que la science et les méthodes rationnelles.

Ce qui caractérise l'anarehismc nietzschéen, c'est qu'il n'y a rien de vrai, sinon l'instant présent, pas plus la science que la tradition, la religion, la morale. Le monde est l'illnsion dont il nous faut jouer et rire. Ce qui caractérise le pragmatisme, c'est que tout est vrai, qui réussit et qui est d'une manière ou d'une autre adapté à l'inslanl : science, religion, morale, tradition, usage, routine. Tout doit être pris au sérieux, et également au sérieux, qui réalise un but et permet d'agir.

La même critique i)ermet aux uns de tout renverser, aux autres do tout laisser debout, et Ton comprend très bien connneni et pounjuoi. S'il n'y a pas de critères, do signes, qui permettent un choix, tout ce qui est, c'est-à-dire tout ce qui réussit, peut aussi oien être déclaré bon que mauvais et vrai que faux : tout est vérité, et : tout est erreur, — tout est illusion, et : tout est réalité, — sont expressions équivalentes. Les mêmes raisonnements qui nous amènent à l'immoralisme d'un Nietzsche, nous amènent au traditionalisme d'un pragmatiste. Il n'y a qu'à changer les mots par lesquels on les exprime.

Et le pragmatiste me paraît en cela mieux raisonner que ceux à qui il a, pour une large part, emprunté sa critique de la science, en la rajeunissant d'ailleurs par des connaissances beaucoup plus étendues, plus précises et plus approfondies. Déprécier la science s'allie beaucoup mieux en elTet à la conservation de la tradition, qu'à sa dépréciation parallèle.

Par quoi jusqu'ici ont été ruinés traditions et dogmes? Par la science, ou, si l'on aime mieux considérer l'instrument que l'œuvre, par la raison. La science vit de liberté; la raison n'est autre chose en somme que le libre examen. Aussi science et raison sont-elles avant tout révolutionnaires, et la civilisation gréco-occidentale fondée sur elles, a été, est et sera une civilisation de révoltés. La révolte a été jusqu'ici notre seul moyen de libération et la seule forme sous laquelle nous ayons pu connaître la liberté. J'entends la révolte spirituelle d'une raison maîtresse d'elle-même et non la révolte brutale qui n'a été que la gangue — souvent utile, parfois nécessaire — du métal précieux qu'est la première.

Le prinripal secours que l'on peut apporter à la tradition, à la conservation des anciennes valeurs morales, pour employer le terme à la mode, est donc la dépréciation de la science. Voilà pourquoi le pragmatisme, le nominalisme, devaient avoir

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LE PR0BLÊ5IE MORAL

pour conséquence logique, comme l'ont très bien vu la plupart de ceux qui s'y sont ralliés, en inlelligenle connaissance de cause, la juslificalion de certains motifs d'action : religieux, sentimentaux, instinctifs, traditionnels. Sur le même plan que les motifs d'action empruntés à la connaissance scientifique, ou, plus logiquement encore, sur un plan supérieur, car la scionce ne vise que l'action industrielle, la phiiosopliio nouvelle devait aboutir à légitimer une morale irrationnelle : élan du cœur ou soumission à l'autorité, mysticisme ou traditionnalisme. Le traditionualisme va même quelque fois si loin que certains (W. James, par exemple) n'hésitent pas à revenir en morale à l'absolu des morales rationalistes. Seulement de cet absolu on fait une sorte d'illusion toute relativiste que l'on conserve parce qu'elle a des conséquences pratiques éminemment heureuses. Cette façon de faire ressemble beaucoup à la boutade de Renan* qui voyait dans les traditions morales une ingénieuse duperie de l'homme par la nature.

5 2. - LE RATIONALISWIE MÉTAPHYSIQUE.

Il faut bien dire qu'on avait parfois beau jeu à combattre le rationalisme. Celui-ci avait eu à la

1. Dialogues philosophiques, p. 72 »q. (Paris. Calmann-Lévy).

fin du XIX* siècle, une tendance fâcheuse à s'isoler du mouvement scientifique contemporain, surtout quand il s'agissait de morale. Il oubliait aussi — ce qui était peut-être encore plus grave — les actualités pressantes de la vie sociale. Il se cantonnait dans la réédition de vieux clichés, admirables formules verbales qui n'avaient peut-être jamais eu beaucoup de sens, mais qui en tout cas, dictées en d'autres époques par d'autres circonstances, ressemblaient beaucoup à des fossiles bizarres et monstrueux.

Le rationalisme métaphysique se croyait peutêtre fondé à exhumer, sans même les rajeunir, ces nobles antiquités, car comme l'ancien mécanisme en physique, comme l'ancien finalisme, à propos de la vie, comme le spiritualisme, à propos de l'esprit, il proclamait en morale l'éternité et l'immutabilité des principes fondamentaux, ce qui impliquait la connaissance certaine du plan général de l'univers et de ses destinées. Il croyait, en morale comme ailleurs, tenir l'absolu.

Mais en morale aussi, comme ailleurs, cette prétention a été rendue insoutenable. C'est là l'incontestable mérite de la critique pragmatiste.

Les morales métaphysiques peuvent être d'orientations très dilTérentes. Certaines d'entre elles veulent faire à l'expérience sa part. Quelques-unes même prétendent se fonder directement sur l'ex-

ÂÊÊk

LA rniLOSOPHIE MODERNE

LE PROBLÈME MORAL

périonce : telles sont les morales utilitaires, les murales du bonheur que Técole ani^laise a mises à la mode dès le xviu- Hêcle et qui restaurent rancienne conceplion dÉpicure.

Mais il ne faut pas s'y méprendre. L'expérience n'y apparaît jamais que d'une faron très vague et très générale comme dans les conceptions métaphysiques de l'ancienne physique. Ce n'est qu'une lïu'ado, ou plutôt ce n'est qu'un prétexte à développer les idées préconçues. Il s'agit toujours de chercher un principe général qui serve de fondement à toutes nos règles d'action. Il s'agit toujours de dépasser inliniment ce que l'expérience scientifiquement contrôlée nous permettrait d'affirmer, voire de su|)poser. On ne peut môme pas prendre ces constructions dialectiques pour des hypothèses qui servent à orienter la recherche scienliliiiue. Elles sont bien trop prétentieuses et trop étrangères aux faits.

Au fond si les morales métaphysiques ont une signitication, elles ne peuvent guère être considérées que comme l'expression, chez des gens intelligents, raisonneurs el bien intentionnés, soit de la sentimentalité morale d'une époque, ^.it chez les métaphysiciens les plus audacieux, d'un idéal i-idividuel et chimérique, soit enfin el le plus souvent, des préjugés, des conventions et de la tradition. En tout cas une chose est certaine, c'est qu'au-

cune de ces constructions métaphysiques n'a pu imposer ses conclusions d'une façon universelle et nécessaire. Chez toutes, la criticiue moderne a relevé des sophismes, des insuffisances, des ignorances. En somme, les morales telles qu'on les a entendues jusqu'à nos jours peuvent nous renseicrner sur ce que certains hommes ou certaines époques voudraient que fût la nature humaine. Mais à fonder des règles universelles et nécessaires de conduite, toutes se sont montrées également •.mpuissantes. Leur seul résultat a été de fournir .1./ thème banal et facile aux sceptiques et aux pessimistes.

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