LA MANIÈRE PHILOSOPHIQUE QUI FINIT
Il semble dès lors assez naturel, pour caraclcriscr d'une façon très générale l'état de la philosopliic à un moment donné, de noter la réaolion qu'elle présente contre la philosophie de Tépoiiue aniorieure. Cherchons donc l'opposition qui existe entre la philosophie qui finit et la philosophie qui commence.
Si les recherches scientifiques se sont peu à peu séparées des recherches philosophiques à mesure que les laits particuliers accaparaient tout entière l'altention des laborieux, en nécessitant l'élimination résolue de toute théorie trop générale et trop prétentieuse, si tout le monde connaît l'historique de cette lente sécession, tous les spécialistes savent aussi que la philosophie, elle, avait toujours, au contraire, cherché à se rattacher à la science. Le contraire eût été surprenant, car il est desimpie bon sens que les tentatives d'explication générale s'appuient d'abord sur les résultats des recherches particulières et ne s'estiment sérieuses que si elles s'accordent complètement avec ces résultats. Aussi tous les grands philosophes furent-ils des savants remarquables, et les grands savants ne dédaignèrent-ils jamais de philosopher. On peut donc
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considérer comme une exception caractéristique la séparation complète qui s'est faite un moment, non entre les recherches (elle est légitime et nécessaire), mais entre les chercheurs, au cours du XIX* siècle.
Il y eut un moment où les savants eurent le dédain voulu de toute pensée philosophique, et où les philosophes, tout au moins ceux qui se prétendaient professionnellement tels, car la diiïorcnce est grande, ignoraient systématiiiuenient — ou à peu près — les travaux des savants.
Les raisons de cette monstruosité historique sont complexes.
Le positivisme de Comte, dont l'influence à tant de points de vue fut si heureuse, en est indirectement et partiellement responsable. Non point qu'il séparât la philosophie de la science; au contraire, il les rapprocha jusqu'à les identifier. Mais sa théorie relativiste de la connaissance, en rejetant vers la métaphysique tout problème d'origine, toute tentative d'explication véritable et en condamnant d'une façon absolue la métaphysique, n'a pas été sans provoquer cette illusion que l'explication véritable devait être cherchée en dehors des considérations scientifiques. Une philosophie métaphysique ne pouvait-elle alors croire qu'elle était autorisée à s'établir sans contact avec la science?
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TA rriirosopniF moderne
Une déviation de la métaphysique allemande, issue de Kant, est une rause plus directe de cette attitude exceptionnelle. Certes, Kant a une érudition scientifique tn'.. .ôrio„se. II connaît admirablement la mécanique de .Newton. La Critique de la Raison pure est la justification de la mathématique moderne .1 ,!(> I. physique newtonienne. Elle est, encore, une démonstration de la légitimité de la science moderne, une apologie de sa valeur. L'elTort central de Kant, dans cet ouvrage, n'esl-il pas de montrer comment la connaissance iHimaine de Tunivers ne pouvait être autre chose qno le mathématisme newtonien? Seulement celte connaissance, assurée dune façon absolue et univoque, n'a qu'une valeur reinfive. Au-dessus d'elle et sans elle (c'est là la ch..., .uiporlante), l'intuition morale permet d'établir une métaphvsique. Cette métaphysique va engendrer une philosophie nouvelle du primat de l'action.
i'i'^'ite, Hegel sont encore, comme Kant, ratioiKibstes, et ont le respect profond de la science. Le néo-criticisme français conservera pieusement celte tradition. Mais déjà Schelling, Schopenhauer n'habilitent l'indéterminé, l'inciuisciont, Tirrationnel. La déviation commence. Un courant antiintellectualiste et mystique qui depuis la vicieneuse lumière jetée par l'hellénisme sur toute la civilisation moderne n'avait plus eu ni influence