L.\ PHILOSOPHIE BIODERNE
l'acquis scientifique par des Iiypolhès3S partielles, beaucoup plus précises et étroitement liées à cet
acquis.
Si bien que dune autre manière, mais pour arriver à des résultats à peu près identiques, se justifie ridée de Comte : une section du travail scientifique s'organise collectivement, qui a pour objet les généralités scientifiques et la synthèse
des sciences.
La façon dont s'opère le travail scientifique éclaire et précise cette conception de la philosophie. Les sciences se composent à la fois d'un ensemble de résultats expérimentaux certains et de théories d'ensemble qui sont toujours par quelque côté des hypothèses. Mais ces hypothèses sont indispensables à la science, oar anticipant sur l'expérience future et sur l'inconnu, c'est à elles que sont dus les progrès de la science. Elles systématisent tout le connu de faron à projeter sa lumière sur l'inconnu. Pourquoi la philosophie ne seraUt'ih' pas, de même farott, une si/ulhcse générale de toutes les connaissances s^^^.}iti/i'jues, un effort pour se représenter l'inconnu en fonction du connu afin d'aider à sa découverte et de maintenir l'esprit scientifiq'ic dan^ s.i véritable orientation? Klle ne différerait de U .^cienco .j^e par la plus ^,ij.i;dc généralité de l'hypoùièôt; ; la théorie pliilosi.phique, au lieu u être la théorie d'un groupe de
faits isolés et bien délimités, serait la théorie de l'ensemble des faits que la nature nous présente, le système de la nature, comme on disait au xvni« siècle, ou tout au moins une contribution directe à une théorie de ce genre.
Le point de vue philosophique ne s'oppose pas au point de vue scientiliiiue ; il s'y juxtapose. Même lorsque le savant fait tous ses efforts pour atteindre la positivité, il est philosophe, car la positivité est elle-même une philosophie. C'est même lorsque le savant réussit à être positif, qu'il est vraiment philosophe, car l'efforl vers la positivité, la volonté d'être positif, la croyance en la nécessité de cet effort n'est-elle pas, plus encore qu'une philosophie, la philosophie elle-même ? Les grands philosophes, qui presiiue toujours ont été les grands savants, et los grands savants, (jui n'ont pu s'empêcher d'être i,hilosophes. n'ont jamais jonglé avec des concepts. Us ont toujours cru attoindre une connaissance positive des choses.
La science ne doit se dillérencier de la philosophie ni par l'objet (il est le même: rendre compte de rexpérience), ni par la méthode (elle doit être la même, la discipline scientifique étant par définition la seule discipline par laquelle notre inlelligonce puisse être satisfaite). Non, il n'y a entre elles qu'une différence de points de vue et ce (jui distingue, ce qui, seul, doit distiniiucr le point de vue
I \ iiiii.osopiiiE MOUcnNn
LA i'mi.osoiMi;i: i-r i j:xri:i;iF.NCE
scienlirniue du point d.» vue philosophi(iue, <^'o«^t que le dernier est beaucoup plus général vi .^c pr('sonte toujours un pou connue uno nrmiurr. Il ne se soucie pas <liin.' |.i .Vi^inii ^.Tiipuleuso cl d'un contrôle rigoureux.il vriil vmr .1 .■•..cnihlc .t'-^idans un ensrmble, rallaclier à un ensemble. :^t'S aspirations vers la LMMU'ralib" H l'aveniure lentraînent loin du lail n Imii du vrnlialdo.Il ne s'agit ,,lus de dire niodeslenieut ce ipic l'expérionro rcvMe ou dr ^c borner à *lcs hypcdlièses .pn o-.Imkm.I l\^xpérie,MM>. .pii ru parlenl et y reviennent.
On se lance hardimeul dans lin. nmiu. -mus conserver de points d'appui constants. « .e sauL dan= l'incounii caractérise l'esprit pbilosopbi.pir . -n ropi)u>ant à l'esprit ^ nMililiMue.
Si celte caraclérisluiur ol evie tr. ..ii voit t^nt de suite de quel secours pour riningination sciunli- (i.jne en quèle de découverte est un système conscient cm iu- •- ^ ''.l de philosophie. Soit que le savant veuille eleu.iiv imliv .•omni^^aiH-r <1."^ laits, soil qu'il veuille ordonner m»s connaissaucLs ^lan^ une sysiématisalion naturelle et logique, son esprit, couscieiuuH-uL mi inconsciemment, d'une façon'explicite on latente, sera gmdc i»ar des uU-i^< philosophiques. Klles sont le ressort de son action et de son o^ivre. Kl la critique pourra toujours démêler dau^ lieuviv .l'un savant, si cachée (prelle soit, et ne serait-ce que par les ubj. l^ qui ont
-olli^ité plus parlicnliérenjcul ses recherches, la marque d'idées philosopliKpies. Encore une fois, il n'en restera rien dans la science impersonnelle (pie ces recherches vont auguienter et servir ; encore une lois, s'il en subsiste des traces dans l'icuvre de l'individu, elles se résorberont bientôt <lans rimj>crsonnalilé du savoir; mais dans cette o'uvre individuelle, dans la recherche vivante et concrèfe. dans les réHevions qu'elle suggère à son auteur, ou démêle un es|)rit philosophicpie. Précis('ment, les savanls <le ce temps ont rétabli dans toute son ampleur cette union nécessaire de l'esprit scientifique et de l'esprit philosophique. Bien loin de dissimuler ce dernier, ils ont mis comme une ' u(iuetterie à le citer, à l'approfondir. Ils nous ont f»roposc leurs systèmes et ils sont bien plus intéressants et bien }du> inqiurlants en général que «eux de beaucoup de philosophes professionnels.
C'est qu'en elfet, la curiositc» humaine ne se laisse pas limiter et mutiler. Si In jirudence engage, dans les résultats que Ion propose, à sérier les questions •t à ne jamais mélanger science et philosophie,
ir contre, dans la réalité psycho!ogi([ue (jui I roduil les découvertes et les mises au point scien- ' Hques, ou les systèmes philosophiques, ces points /^ vue différents se mêlent étroitement et utile- I îcnt.
Car les spéculations très générales, et très hyj»o-
l\ PHILOSOI'MIE MOnFKNE
tK PHILOSOPHIE DE l'eXPÉBIEN'CE
thétiques, qui s'éloignent des faits et procèdent, grâce aux analogies, par une prolongation rationnelle de l'expérience, et non par une dialectique transcendante à l'expérience, ont toujours fourni aux sciences le trésor latent où elles puisaient leurs inspirations inventives, tout en perfectionnant leurs méthodes, et les grandes vues sans lesquelles elles ne seraient plus des sciences, mais de simples recueils empiriques.
A un autre point de vue encore la philosophie est utile, plus qu'utile, nécessaire à la science. L'histoire est là pour nous montrer que lorsque la science s'éloigne trop des préoccupations humaines les plus générales qui forment le fond de la plupart des probl.^mes philosophi.pies, lorsqu'elle laisse a d'autres spéculations, on aux croyances traditionnelles, par force, ou par excès de prudeuce, le soin de répondre à ces préoccupations, elle végète ou périclite. Il faut donc et il faut absolument que les conquêtes de la science et l'esprit scientifique soient défendus, an besoin contre eux-mêmes, contre trop de présomption ou contre l'aventure, quand ils outrepassent leurs droits. Car la Icuuilé abusive - que nous présentent certaines généralisations matérialistes par exemple - n'est pas moins dangereuse pour la science auprès des esprits sains et droits, que ne le seraient sa timidité et son esprit timoré auprès du vulgaire. C'est donc une
des tâches essentielles de la philosophie que maintenir l'atmosphère générale qui est nécessaire au développement de la science, au ma.ntwn normal et à la diffusion de l'esprit scientifique. Elle devra montrer comment et dans quelle mesure la science répond ou pourra répondre aux préoccupations bien humaines qui ont toujours fait r attirance des systèmes philosophiques ou des croyances religieuses, et pourquoi à certaines questions il ne peut y avoir de réponse, parce que ces questions sont mal posées ou sont en réalité inexistantes. Elle aura à faire ressortir comment et pourquoi la discipline scientifique est seule capable de satisfaire notre esprit, lorsque celu.-c. ne se préoccupe que de chercher la vérité.
Mais bien entendu, la philosophie ne pourra remplir la double mission à laquelle elle nous semble destinée : coordonner les efforts des savants et servir à la découverte par des hypothèses inspiratrices d'une part, - et d'autre part créer l'atmosphère nécessaire au progrès de la science. que si elle ne cherche qu'à être la synthèse organisatrice des sciences, vues et comprises comme les savants les voient et les comprennent, en un mot faite dans un esprit exclusivement scienti-
Or il est consolant de voir, à un degré moindre certes ('-ns le pragmatisme, mais pourtant a un
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LA PHILOSOPHIE MODEHNE
LA PHILOSOPHIE DE l'eXPÉRIKNCE
degré très élevé encore, que les recherches philoso. phiques actuelles, rompant rôsohiment avec les errements métaphysiques dr la période précédente, sont trèsconscienciousouHM)! informées des
travauxscientiliqnes, cherchent à se mettre d'accord avec eux, et y puisent leurs inspirations.
Il se forme inconteslahlement aujourd'hui un sentiment scientifique fn''s vif et très net qui, chez les uns, se développe parallèlement au sentiment religieux ou moral et comme sur un plan différent où le heurt est impossible, et qui chez les autres a remplacé ce sentiment religieux et suffit à la complète satisfaction de leurs besoins. A ceux-là selon les belles expressions de Renan, la sciences fourni un symbole et une loi. Ils ont pris une attitude vraimPut positive qui garde de l'ancien rationalisme sa foi inébranlable en la raison humaine, tout en recueillant du triomphe incontesté de la méthode expérimentale .o résultat incontestable que la raison n'est que rcffort constant de l'esprit pour s'adapter à Texpériencc eî la counaître toujours plus à fond, la pénétration réciproque de la réalité objective et de la pensée subjective.
Je crois que c'est de ce dernier côté (lu'est l'ave nir de la philosophie, parce que c'est de ce côt.^ qu'est la vérité. Comme dans toutes les prophéties, il n'y a là qu'un acte de foi. C'est l'avenir qui dirJ s*il est justifié. Et comme c'est un acte de foi, je
trouve légitimes tous les autres actes de foi, à condition que ceux qui les font en usent de même à mon égard. J'estime mémo qu'il est eureux qu'un courant d'idées trouve en face de . }j des courants d'idées opposés; c'est par la critique des adversaires qu'il s'affine, se développe, s'amende et se précise.
On pourrait nommer l'altitude philosophique qui a été esquissée au cours de ces brèves éludes, positivisme rationalislc, positivisme absolu, ou scientisme. Pour éviter toute é(|uivoque, il serait j>eut-être i)référal)le de l'afq.elcr : expérimentalisme : ce qui indiquerait à la fois qu'il repose fout entier sur l'expérience. — - mais, au contraire de l'ancien empirisme, sur l'expérience contrôlée, fruit de l'expérimentation scientifique, — et qu'il se refuse dans son réalisme absolu, et dans son monisme expérimental à remonter au delà de l'expérience.
L'expérience, c'est d'abord et immédiatement, l'ensemble de nos sensations, ce que nous appelons les phénomènes. Mais elle commence à s'analyser d'elle-même, dès que l'attention, la réflexion s'y appliquent, parce que cet ensemble de sensations n'est qu'une vision grossière et très superficielle du donné. Presque tout de suite se démêlent en lui et sous lui quelques-unes des relations qu'il implique et qui en forment le fond véritable.
LA PHILOSOPHIE DE i/eXPÉRIENCE
LA pnn.osorniE moderne
A poursuivre prof^ressivement cette analyse qui pônètre toujours plus profondément la nature du donné, s'attache la science. Si l'on veut représenter le donné immédiat par un point, il faut se li^urer, pour avoir une image du donné réel, que ce point n'est que la projection d'une droite se poursuivant derrière lui. Cette droite peut se découper en [)hisieurs segments dont chacun comprendra, sans ([u'il y ait entre elles cloison ('tanche, les familles de relatiiuis dont dépend le donné immédiat. Chacune de ces familles sera constituée en vertu d'une délinition qui s'appuiera sur les afllnités naturelh's par lesquelles ces relations sont unies les unes aux autres. Ce seront les relations de nombre et de siluation, les relations mécaniques, physiques, etc., et enfin les relations psychologiques définies par leur dépendance de l'organisme auquel le donné est relatif. Autant de groupes semblables de relations, autant de sciences particulières.
La philosophie, au contraire, essaye de se figurer la droite dans toute sa longueur et sa continuité. Mais la ligne dans son ensemble, aussi bien que le point par lequel elle se projette, le donné immédiat, aussi bien que le» relations qui viennent le compléter à mesure qu'on l'analyse, sont de même nature.
Ce sont des donin'cs de l'expérience. Et leur
ensemble constitue une seule et même expérience: l'expérience humaine. C'est notre constitution psychologique et non la nature des choses qui distingue le monde de la perception, de l'univers de la science ; et cette distinction est momentanée et contingente.
L*expérience n'a donc besoin que d'être expliquée. L'expliquer, c'est énoncer simplement les relations qu'elle implique et qu'elle offre d'ellemême à notre connaissance, si nous savons accepter ses enseignements. Et la science s'en charge. Mais, étant toute la réalité, rexpérience n'a pas besoin d'être justifiée : elle est.