Laciielier : Fondement de l'Induction. (Paris, Alcan
[loi)
l.\ IIIILOSOI'IIIE MODLUNE
el d't'tiLiivalcnce. cl non point les deux ternies, arbitrairement choi<i> d'ailleurs, «jui consliluent l'élat initial et l'élal lin:il, les deux prétendus faits isolés de la conception einpirii|ne. De fait, il n'y en a qu'un, et c'est la relation entre l'étal initial cl l'état final, entre la cause et rciVol, la raison et la consé<iuence, c'est le proces>us de transloniuiliun qui amène de l'une à raiilre. Si toute expérience scionlilique est bien telle i|ue nous venons de la dccrire, on voit ai«';ii(Mil qu'il y a un moyen de dislinj:ucr la coïncidence l'oituilede la vérité scienliliipie. Dans un cas on ne peut pas, dans l'autre cas on peut, suivre le processus de transformation. Dans un cas, il y a deux faits hétérogènes ; dans Tautre cas, il n'y a. en réalité, qu'un fait.
Et c'est pourquoi la science, par tous les moyens po>siMo:=. cherche toujours à établir qu'une coïncidence hypothélitiiie se réduit à un processus de transformation. Ou bien elle atteint par une intuition expérimentale directe ce processus lui-même, comme dans tout ce qui concerne l'ordre, le nombre el l'étendue, comme en ce qui concerne certains principes des sciences physico-chimiques; — on bien elle montre que certaines coïncidences' couslaiites sont impliquées par de telles intuitions expérimentales, par de tels principes, et s'en peuvent déduire. C'est à ce moment qu'elle est véritablement satisfaisante.
PROni.ÈAIE DE LA CONNAISSANCE ET lE l\ VÉllITÊ 351
Peut-être ceux qui s'elTorcent à chercher des raisons de douter des résultats scientifiques pourraient-ils encore dire : nous voulons bien admettre (jue l'expérience dûment contrôlée nous donne etTectivement et d'une façon complète la transformation d'une cause en un efl'ct donné et par suite une relation indubitable de condition à ccmditionné. Maisqu'esl-ce qui nous prouveque celte relation se représentera identiquement une deuxième lois dans l'expérience ? Lcibnitz prétendait que Ions les faits dilTèrent, si peu que ce soit, les uns des autres puisque nous pouvons les discerner les uns des autres (principe des indiscein.ibles : on ne trouve pas dans toutes les forêts de la terre deux feuilles identiques). Un savant contetufiorain, Puincaré, a soutenu aussi que la j)hysi(jue n'avait jamais aiïaire à des faiis idenliques, mais simpleuieul a des faits très semblables les uns aux autres. Alors à quoi nous sert la science, puisque si elle veut être strictement ri^M)ureuse, tout fait nouveau réclame une loi nouvelle?
Celte objection est du même genre que la suivante : tout fait embrasse l'infini. Il nous faudrait donc la science com[)lèle pour avoir sur le moindre objet la moindre connaissance exacte. Elle se lesout de même et presque d'elle-même.
Pourquoi les faits, au lieu d'être idenliques, -unt-ils seulement très semblables les uns aux
LA PIIHOSOPHIF MODERNE
autres ? C'est parce qu'ils ne sont pas simples, qu'ils dépendent de relations très complexes, et ne sont jamais donnés aans les mêmes conditions de temps, de lieu, dans les mômes conditions physiques, chimiques, etc. Mais l'expérience ^.'"us montre que cette complexité s'analyse : c'est môme là l'objet direct de la science. F]t cette analyse isole des éléments, des relations, qui se retrouvent identiques dans des faits parfois fort dilTérents les uns des autres. Or, ce sont ces relations qui sont les données de l'expérience scientifique. Nous pourrons les reproduire idenfiques dans nos laboratoires, nous les relrouvorous identiques dans la nature parce qu'elles sont isola hirs et suporposahîps. Un fait brut résulte toujours de la superpo>ition, de la coïncidence d'une multitude de relations, c'est-à-dire de conditions causales.
En résumé le donné est objet de science, parce qu'il est analysable et que cette analyse nous révèle ses conditions d'existence. La science est certaine parce (pio toute analyse qu'elle ojière nous ramène de proche en proche à des intuitions expérimentales qui ont môme valeur que le donné; de sorte que la science a même degré d'^ '>.ititude que l'existence de lunivers qu'elle expiKjue, et que ma [)iop«r<' existence qui ne m'est égilemei connue que par une intuition expérimentale.
CIIAPITkt. VIII
Conclusion générale : La philosophie de rexpérience.
La philosophie jusqu'à présent a été surtout, pour employer une expression à la mode, un système de valeurs. Elle a cherché à hiérarchiser les choses, et à légiférer sur le bi'iu. le vrai et le beau au nom de cette hiérarchie. D'une façon générale on peut dire qu'elle ne concevait jamais les faits naturels sur un même plan, et d'une facou impartiale et objective, mais au contraire elle les étageait sur des plans dilTérents au nom de préférences individuelles toutes subjectives, ou de préjugés collectifs, bien humains, mais par cela même tuut aussi subjectifs.
Toute la philosophie grecque, et la scolastique, héritière de l'aristotélisme, nous présente le type même de ces échelles selon lesquelles se mesure la valeur des choses. Et la philosophie de la Renais-
LA l'IIILOSOPHIE MODl'UNE
LA Pim.OSOPIIlE DE L EXPERIENCE
sance, el loule la i>hilosophio moderne, malgré les efforts isol«'s d'un Spinoza, s'est cristallisée dans le môme moule. Aussi, le système de Spinoza mis à part, parce qu'il r<l un effort admirable pour concevoir les choses d'un point de vue aussi peu humain et aussi objectif que possible, retrouvonsnous toujours, depuis les débuts de la rédexion philosophitjue helléni(|ue. les deux ou Irois mêmes orientations générales de l (^sprit métaphysique. Ce sont ces orientations selon lesiiuelles tous les manuels classent encore d'ordinaire les systèmes de philosophie sous les noms de matérialisme, de spiritualisme et d'idéalisme.
Au fond, — à considérer les choses au point de vue très général où nous nous plaçons ici, c'est-àdire au point de vue de «< réchtlle parliculièrc des valeurs » que nous offre chacune do ces orien" lations, — comme le spiritualisme et l'idéalisme ont souvent les analogies les plus étroites, ou peut dire que la métaphysique nous a toujours mis en présence de deux grandes ('chelles de valeur : réchelle matérialiste, et l'échelle idéalisle-spirilua- Hste. Ces deux échelles s'opposent et sont à peu près chacune l'image renversée de l'autre.
Dans l'échelle idéaliste et spiritualisle, c'est l'esprit qui est au sommet de l'échelle, c'est lui qui donne son sens et sa valeur à tout le reste, soit qu'avec l'idéalisme il représente l'unique réalité,
les apparences matérielles étant créées par lui ou n'existant que par lui, soit qu'avec le spiritualisme, il offre, au-dessus de la réalité matérielle qui n'est (jue son support ou son ambiance, la réalité supérieure en laquelle la nature s'achève et par laquelle elle s'explique. — Dans l'échelle matérialiste au contraire, tout part de la matière et tout y revient. Elle est la créatrice éternelle et immuable de tous les spectacles de l'univers, y compris le spectacle de la vie et celui de la conscience. La vie n'est qu'une espèce particulière — entre une infinité d'autres — des combinaisons que le hasard aveugle fait jaillir de la matière originelle. La conscience, la pensée, ne sont que des phénomènes de la vie ; le cerveau les sécrète comme le foie sécrète la bile. Au fond, tous les phénomènes que nous pouvons constater: l'ambre qui s'électrise, le fer qui s'échauffe, la vapeur qui se condense, le liquide i[u\ se solidifie, la lumière ou le son, la vie ou la pensée, tous ne sont que les apparences brodées par les combinaisons diverses des tourbillons d'un fluide homogène qui remplit tout l'espace, ou des atomes qui s'entrechoquent dans le vide infini.
On peut, je crois, représenter schématiquement M peu près ainsi la façon dont raisonnent le spiritualisme et l'idéalisme : le mouvement ne se conçoit pas sans une force qui anime le mobile. La force n'est intellifrible que rappor-
LA pnii.osopHir AïonrnxE
LA rnii.osoniTE de l'expéutexce
tée à l'cfTort qiiR nous sentons en iioii<, daiiN ie mouvement musculaire, dans la Undarno vitale; l'elTort suppose donc la vie. Mais r.llorl vital, à son tour, vise toujours un but; em[)ieinl de finalité, il n'est ronrovable que p:«r la ror)science qui le guide. La peusée, ou tout au m..ii,s quelque chose de l'ordre de l'esprit iinniatériel el libre est donc nécessaire à la fois comme prin( ipe suprême d'explication, et comme principe essentiel
d'existence et de création. Posez resprit,tout s'éclaire dans la nature. Supprimez-le, et la nature devient incompréhensible. Elle s'évanouit dans le néant.
Le matérialisme prétend, au contraire, — si l'on me permet d'employer le même procédé sommaire—que chaque expérience qui nous ex[)lique un fait psychologique, le réduit à des fails organiques. La matièie organique se ramène de proche en proche à la matière inorganique. La force n'est rien autre que l'impulsion du choc; c'est un mouvement qui se compose avec un autre. Au fond des choses nous ne trouvons donc que le mouvement brut et aveuurle.
Et voilà bientôt trois mille ans que ces systèmes de valeur sont repris à chaque ixénéralion, développés, précisés parfoi;^^, bien souvent obscurcis par les subtilités d'une pensée qui ne veut jamais s'avouervaincue. Et nous sommes à peu près aussi avancés qu'au début.
Ne serait-ce pas alors que les questions que déballenl ces systèmes conlradicloires sont mal posées et oiseuses? Vouloir établir entre les choses une hiérarchie explicative ne serait-il pas un préjugé tout anthropomorphique? Et ce préjugé ne relèverait-il pas beaucoup plus des aspirations du sentiment individuel que de la discussion rationnelle? Cest pour des fins fort dilTércnles de la connaissance objective, pour des soucis, qui n'ont rien à voir avec l'imparliale recherche de la vérité, qu'au fond ces systèmes se posent et s'opposent. Puisqu'ils ne relèvent pas d'une discussion positive, ne les discutons plus.
Ou je me trompe fort, ou c'est à cette conclusion que tend la philosophie contemporaine dans ses courants vivants et forts, qui sont le positivisme et le pragmatisme^.
La science nous apprend à laisser tous les phénomènes sur le même plan. Les questions de valeur, en tant que la sciences'y applique, doivent être étudiées hisl()ri<iuement d'une façon objective et impartiale. En tant que questions de valeur, elles doivent rester exclusivement sur le terrain de la pratique et des préférences individuelles.
1, W. James insiste, pour définir le pragmatisme, sur cette idée q«ie cVst un système qui se détourne des explications n priori, de la dialoctique et de la mclaplivsique, pour regarder toujours vers les faits et l'expérience.
i.\ innosoPHiE MOiti:r.\E
Lascionro élahlil des rapports entre les choses; elle l«'v vuil d'une façon continue et unilinéaire. inlellociuclle et non xMiliiiM'ntale. Klle les o\pli.iue et n'a pas à donner de rang ni à construire
d'échelle.
Or, tout ce qu ifu-f^c^Mle semble bien monlrer non seulement que la philusuphic coideni[)Orain." -<> rapproL-lic de plus en plus de la science et lui ïixd la part de [.lus en plus belle, mais encore qu'on peut arriver à une conception scientifique de la philosophie : celle-ci ne serait que le complément nécessaire de la science. Délaissant 1- pommes métaphysi«pies de rimaginalion individuelle, elle deviendrait la collaboration rollective des savants, des historiens et des ciiliqucs.
Tous les fails relèvent de l'explication scientifique; aucun d'eux ne peut être connu d'une façon objective, c'esl-à-dinw /-/;;//- ///, si ce n'est à faide des disciplines scienliliques. La science est évidemment très restreinte v\ très superficielle encore, mais il n'y a qu'elle qui puisse être cultivée par qui veut connaître; en dehors d'elle toute spéculation est stérile.
La philosophie est donc condamnée ? N'esl-elle plus qu'un mot, vide de sens et de contenu? Un grand nombre de savants fauraicnt affirmé il y a quelques années, tt à vrai dire, si i)ar philosophie on entend ces spéculations qui au delà de fexpé-
LA rUlLOSÙl'lIIE UE L EM'ÉUIENCE
rience, ou en deçà, cherchent f origine, la fin et la nature des choses, les fondements inutiles de la science ou de faction, en doublant tout ce qui est connu directement d'un inconnaissable chargé de le justifier, si en un mot on entend les anciennes dialectiques, qu elles soient rationalistes ou sceptiques, idéalistes ou matérialistes, individualiste^ ou panthéistes, ces savants semblent bien avoir ;:uii de cause. Toutes ces métaphysiques n'ont plus qu'un intérêt esthétitiue qui d'ailleurs peut être passionnant pour ceux qui les goûtent : ce sont les rêveries individuelles d'esprits élevés et
peu pratiques.
Seulement à mesure que cette philosophie trouvait moins d'adeplos, les savants en créaient en quelque sorte une autre, et depuis quelques années le fait le plus marquant dans le domaine de la connaissance rénéciiie a été l'apparition d'un grand nombre de philosophies esquissées par les savants à l'occasion de leur science, avec elle et pour elle. Certes il y avait eu déjà des savants philosophes. Presque tous les grands systèmes de philosophie sont leur œuvre. Mais ces systèmes s'écartaient notablement par leurs méthodes et leurs conclusioiis des travaux scientifiques de leurs auteurs. Les savants contemporains, au contraire, au lieu de chercher une concei)tion générale du monde cherchent simplement à compléter et à éclairer
LA PIULOSOI-HIE UE l'eXPÉUIENCE