I] faut tenir toujours ferme le lien qui, àtravers
de multiples notions, fait l’unité de la morale thomisle.
Le but est le principe de la marche. La marche humaine a des conditions fixes, une direction générale assurée par la nature sous les auspices de ce que nous ‘appelons précisément la loi naturelle. Les données de la loi naturelle, relatives à chaque genre d’activité pratique dont l'homme est susceptible, rangent sous la fin toute dernière, qui est la béatitude, un certain nombre de fins plus prochaines, très générales encore, qui seront les fins des vertus.
De même donc que les tendances naturelles, bien jugées, vont à réaliser la fin ultime, ainsi les vertus vont à satisfaire raisonnablement les tendances naturelles ‘.…
Le Sequere naturam, que, saint Thomas adopterait parfaitement comme principe moral, à condition de l'entendre, prend ainsi une signification de plus en plus précise. On suit la nature, moralement parlant, en sui-
{. Virtutes perficiunt nos ad prosequendum debito modo inclina-
tiones naturales. Il8 Il#, Q. CVIIT, art. 2.
. vant la raison. On: raison obéit ia diclée
de ses premiers principes pratiques, forme intellec-
‘tuelle des tendances profondes qui sont en nous la raison de la nature. On satisfait enfin aux premiers principes pratiques et aux tendances qu’ils manifestent en fournissant à ces tendances, envisagées comme fins plus prochaines, leurs moyens de nn autrement dit leurs vrais objets.
Si l’on veut concréter ces données abstraites, on dira : Suivre la nature, pour l'homme, c’est tendre à sa fin naturelle : le bonheur rationnel, l'humanité intégrale, l'achèvement de soi tel que notre raison l’envisage. Suivre la nature, c’est ensuite, substance naturelle, se conserver et se développer harmonieusement; vivant et sensitif, évoluer selon les lois de la vie, respectant ‘les fonctions sensitives, nutritives ou reproductrices en acceptant leurs lois primordiales ; être pensant, tenir compte, dans ses vouloirs, de cette caractéristique de
l'homme. Suivre la nature, c’est enfin, à la lumière de
ces notions générales et de leurs tendances consécutives, se décider, en chaque cas, conformément à ce que réclame, par elles, la raison organisatrice de la vie humaine
C’est ici qu'intervient proprement la vertu. Il faut
en venir à l'exposé des idées complexes qui font.
de ce chapitre le plus important de la morale thomiste,
2. — En un certain sens du mot, la vertu ne comporte, par rapport à ce qui a étédit, aucune détermination nouvelle. « La vertu, écrit Augustin, c'est le bon usage du libre arbitre. » Dans cette acception, vertu et acte bon devenant synonymes, rien ne se présente à ajouter, si ce n’est le détail des devoirs pe à la question : Où est le bien?
Mais tout le monde sait que le mot analysé couvre
SERTILLANGES. A1
162 LA MORALE DE SAINT THOMAS D'AQUIN autre chose encore. Saint Thomas lui trouve trois sens!. La vertu, c’est l’objet qui convient à notre activité,
comme si l’on dit : La charité, c’est le bien des autres.
La vertu, c’est encore l’acte qui atteint cet objet, ainsi que l'indique la définition d’Augustin. En ce sens, on dira : La vertu, c’est de faire telle chose. Enfin, on appelle vertu la disposition habituelle qui nous porte à accomplir de tels actes, et alors, il y a lieu de dire : Qu'est-ce que cette disposition? Est-elle une ou multiple ? Quelles sont ses conditions, ses causes, ses
effets, etc.?
Tout d’abord, on peutse demander : Pourquoirequérir, pour donner lieu à l’acte bon, autre chose que nos puissances d’agir elles-mêmes ? Question psychologique si l’on veut, mais qui inquiète aussi le moraliste. Or la réponse ressort des simples réflexions suivantes.
Tout ce qui a une règle et qui n’est pas déterminé de soi à la suivre, a besoin qu'on l’y dispose. Le cheval qui doit sauter l’obstacle Le sauterait sans dressage, s’il y était déterminé par sa nature. On ne le dresse point à hennir. Mais parcé que la règle du saut n’est pas incluse dans les manifestations spontanées de sa nature, on l'y soumet en créant en lui, artificieusement, des dispositions spéciales.
Or, c’est l'honneur de l’homme de n'être point déterminé naturellement à tout ce qu’il doit faire. On pourrait lui souhaiter plus de richesses naturelles qu'il n’en a; mais ce ne serait que reculer le problème. Riche ou non, la nature a des chemins étroits; le naturel est toujours identique à lui-même. La vie humaine, elle, riche de virtualités, n’est déterminée ni à un genre d'objets, ni à une façon définie de les atteindre. Elle devra donc chercher sa rectitude non dans l’infaillibilité relative de la nature, mais dans les recherches et dans