Ibid., Q. LXXXIX, art
4: On: remarquera qu'e en tout cela "n bas ne. parle pas de l'amour de Dieu, que tout chrétien considère comme la condition d’un vrai culte. Augustin avait dit pourtant: « C'est un culle de Dieu, que la foi, l'espérance etl’amour», Mais saint Thomas esEphilosophe. La vertu de religion, annexe de la justice, ne doit pas être confondue, disait-on, avec les vertus proprement théologales. On ne doit donc pas y introduire leurs actes. Aimer Dieu d’un amour de charité, cela suppose avec Dieu une société que ne peut one la nature telle que l’entendent et la jugent nos philosophies. Aimer Dieu d’un amour naturel, tel que le requiert le Décalogue, cela est dû en toute hypothèse ; mais cela n’est plus de. la justice. Qu'est-ce donc, et quelle place accorder, en : philosophie, à l'amour de Dieu?
Pour saint Thomas, l'amour de Dieu par-dessus toutes choses est un article de loi naturelle qui sert de présupposition aux vertus, qui les fonde et les anime en chacun de leurs actes. C’est que l'amour du bien, sans lequel il n’est point de vertu ni d’acte vertueux, inclut soit explicitement soit implicitement l’amour de Celui qui est le Bien suprême et la Source suprême des biens. | Ne sait-on pas que toute vertu, même la vertu intellectuelle de prudence, présuppose une affection droite ? Or toute affection de l’âme est fondée sur l’amour, et c’est pourquoi Augustin a pu dire que la vertu, en toute matière, n’est que l’ordredel’amour (ordo amoris”). Mais pour que cet ordre règne et ne soit pas détruit à sa source même, ne faut-il pas qu'il y ait, dans l’amour aussi, un ordre, et l’ordre de l’amour ne se calque-t-il pas sur l’ordre des biens ?
On a dit fine le ressort suprême de la vie morale, c’est
‘1. Enchiridion, cap. ni.
2. Ia Ile, Q. LXIL, art. 2, ad 3. Cf, Q. LI, art. 4, en fine.
û RARE ; i 282 a LA MORALE DE SAINT THOMAS D’AQUIN
la tendance de l'homme vers sa fin, qui est la béatitude.
Mais il faut le redire sans cesse, la béatitude, ou bien
humain suprème, n’est pas relative qu’au seul individu ;
elle tient compte de toutes nos attaches et de l’emboi-
tement des milieux divers dans lesquels nous sommes engagés. Le bonheur d’un être isolé serait tout en soi; mais le bonheur d’une partie prise comme telle est dans son tout, exclusivement, et le bonheur d’un être qui
est à la fois tout et partie, mais principalement partie,
est dans son tout d’abord; en soi-même seulement
ensuite. Tel est le cas de l’homme. Ne trouve-t-on pas
juste qu’un citoyen se dévoue pour sa patrie? Et si la patrie était un tout naturel dont le citoyen serait une partie, cette tendance ne lui serait-elle pas donnée par la nature ? Ainsi en est-il à l’égard de l’ordre moral en son tout. Nous avons notre autonomie ; en tant que personne, chacun de nous est une fin en soi ; mais cette autonomie, en face de Dieu, estessentiellement relative.
Nous sommes partie de l’univers moral, dont Dieu est le chef. L'univers moral lui-même, ordre dispersé des biens, émiettement de l’Un, être en participation dans le multiple, se réfère au Bien suprême subsistant. C'est Dieu même, qui est le bien commun de tous les êtres, dont chacun n’est qu’en lui et par lui. Aimer le bien selon la raison, c’est-à-dire selon l’ordre, si c’est aimer d'abord le premier bien, c’est donc aimer d’abord le Bien divin, qui est nôtre plus que le nôtre. S’y refuser serait refuser l’ordre et contredire la raison pratique.
2. — C'est tellement vrai que la nécessité d'aimer Dieu par-dessus toutes choses, en tant qu’il est le Souverain Bien, devra être placée parmi les toutes premières évidences; que cet amour sera pour la volonté raisonnable un instinct, instinct qui se retrouvera, proportionnellement, dans la brute même et dans les corps
LES VERTUS ANNEXÉES | si] LA JUSTICE PU 288
inanimés, dont les tendances vont à sauver l'espèce à laquelle ils appartiennent ; à constituer les ensembles dont l’ordre est fait; à les défendre, au besoin en s y
sacrifiant ; à former un cosmos et à réaliser ainsi le bien divin dans. la création !.
3. — On en conclura qu’un acte d'amour de Dieu par-dessus toutes choses, implicite ou explicite, est la première obligation de l'homme à son entrée dans la vie morale. Le premier regard de la raison pratique doit porter là, et une droite volonté suivre ; sans quoi, les fins de l’action ne seraient pas bonnes, l’action même le fût-elle, et l’on débuterait par un péché?.
4. — Que si au contraire l’acte est posé et si son influence persiste, toutes les vertus seront amorcées, car c'est dans la volonté etdans ses tendances premières que doit être cherchée leur racine , Par la suite, toutes les vertus en seront pénétrées, vivifiées, comme toujours les t et les fins relatives par le recours à la fin suprême *.