L'AMITIÉ
trui une importance quise mesure à leur lâcheté et s’en altristent comme d’un échec personnel notable‘,
3. — Mais la nature de l’envie et sa malice ont besoin encore d'être précisées. On a dit : Ce n’est point être envieux que de redouter le bien d'autrui ouvrier de notre mal, auquel la charité ajoutera le mal d'autrui. Cela non plus n’est pas coupable, si ce qu’on craint de perdre ainsi est vraiment désirable au regard de l’homme de bien, et si d’ailleurs le succès qui nous en prive n’est pas de ceux qu’il faut souhaiter, füt-ce au prix de son mal propre. |
Que si l’on est triste du bien d'autrui non parce que c’esi son bien ou notre mal; mais parce que ce bien nous tentait aussi et que nous ne l’avons point, cela non plus n’est pas de l’envie : c'est un effet du désir qui produira l'émulation (zelus), chose louable toujours, s’il s’agit des biens de la vertu; chose louable quelquefois, s’il s’agit de biens terrestres.
4. — La jalousie, qui est apparentée à ces sentiments, est un zèle d'envie plus particulièrement relatif aux choses du cœur. Aïmant quelqu'un ardemment, on veut écarter de son commerce ceux qui vous raviraient l’exclusivité qu’on recherche. Mais il faut remarquer que l'amour dont on fait preuve, dans le cas de la jalousie, est un amour de concupiscence, un amour référé à soi ; car l'amour d'amitié, qui recherche le bien de l'ami, se demanderait non ce qu’on perd, soi, par le commerce nouveau ; mais ce que l'ami gagne *.
Il faut toutefois en juger dans les limites de l’amitié même ; car si un bien arrivant à notre ami doit l’empêcher d’être notre ami, on ne peut demander à l'amitié qu’elle y consente.
À. 1bid., ad 3» et 4m, 2, Ie Ile, Q. XXVIIL, art. 4.
Si elle s’y portait, ce serait par le fait d’une plus haute amitié, de sorte qu'il y aurait là, à parler en général, une contradiction interne, Et d’ailleurs le désintéressement total n’est pas de mise ici, puisque le premier ami de chacun de nous est lui-même, je dis le meilleur lui-même, celui précisément qui dans l'amitié vraie trouve son compte. Et comment serait-il bon d'aucune part que l'amitié fûtrompue, s’il s’agit d'amitié parfaite, et si l’on a eu raison de dire que l’amitié véritable est ici-bas le plus haut des biens‘?
5.— La jalousie à base d’amitié n’en est plus une qu'en un sens dérivé. On est « jaloux » du bien de l’ami, c’est- __ à-dire qu'on écarte ses contraires, et cela est proprement du zéle. « Le zèle de ta maison me dévore », dit à Dieu le Psalmiste (Ps. LX VII ?
6. — Un autre sentiment du genre de ceux-ci peut être envisagé, mais non pas admis par le chrétien : c’est celui qu’Aristote appelle némésis et qui consiste dans une
tristesse du bien d’autrui quand autrui en est indigne. Évidemment, cela ne peut se discuter que s’il s’agit de biens extérieurs : les biens de l’âme savent eux-mêmes rendre dignes ceux qui les possèdent. Mais le philosophe qui ne pense qu’à la vie présente juge volontiers le succès des méchants et des indignes un désordre, et comme représentant de la raison, il s’en attriste. Son blâme sera une sorte de vengeance du bien, la seule que l’organisation de ce monde permette“.
Un tel état d'esprit décèle chez celui qui le fait voir une diminution de doctrine. Les biens de ce monde n'ont pas assez d'importance pour qu’on s ‘attriste de ce qu’ils échoient aux uns ou aux autres, comme au hasard.