‹ La philosophie morale de saint Thomas d'AquinChapitre 70 sur 440 · I Ile, Q. IL, art. 6, ad · texte numérisé non relu

I Ile, Q. IL, art. 6, ad

nera à croire que tous ch on car le vulgaire dis= tinguera-t-il, là où des philosophes négligent les distinctions nécessaires ? ‘

A3. — Les raisons avancées en faveur de cette thèse

__ outrancière sont d’ailleurs aussi faibles que la thèse élle=.

même est imprudente. On loue, dit-on, ceux qui fuient ae plaisir : oui, s'ils agit des mauvais plaisirs. Le plaisir tend à corrompre la raison : oui, s’il s’agit de plaisirs étrangers à la raison. Les enfants et les animaux sont les plus prompts au plaisir : oui, mais à certains plaisirs, et qu'ils y soient enclins, cela ne prouve pas que ces plaisirs soient mauvais en soi, bien au contraire, puisqu'ils y sont portés par un instinct de nature, dont sue même est responsable *.

44. — Si donc il est acquis que le pose est un bien, à condition de demeurer dans son ordre, c’est-à-dire de rester lié à l’objet qui lui donne sa raison d’être, il est acquis en même temps que l’exclure en toute hypo- thèse, soit réellement, soit en intention, cela non seulement n’est pas bien, cela est très formellement un vice. Saint Thomas donne à ce vice un nom spécial : l’insensi- bilité, dont il sera question à propos de l’intempérance *.

Voudrait-on que la morale consistât à nous détacher des conditions générales de la vie ? Or, qui dit vie dit

épanouissement dans le bien conquis. Ce que la nature

a ainsi établi, il appartient au sujet moral de le reconnaître et d’y consentir comme à l’ordre. N'a-t-on pas dit que le bien de l’ordre est vue à tous biens par-

4. In X Elhic., lect. 1; Ia lle, Q. XXXIV, art. 1; In IV Sent. Dist. XLIX, Q. I, art. 4, Qa 1

DE Ia Ile, Q. XXXIV, art. ad 4 et 2» ; In VII Ethic., lect:12, 3. Cf. infra, ch. xu, I, B.

ue et telle etats y afférente Re recherchés selon l’ordre, un unique bien moral, saint Thomas concède qu’on peut juger de la Suiens des actions humaines par les délectations qu’elles comportent. Celui-là est le moins bon qui recherche les délectations inférieures; celui-là est le meilleur qui recherche les délectations supérieures. À un certain point de vue, on jugera mieux d’un homme par ses plaisirs que par ses actes ; car certains actes peuvent pro- ‘ . céder de la volonté comme par force ; ceux où elle se repose, ce-qui est le fait du plaisir, prouvent les finalités qu “elle recherche! Eee

16. — Pour finir, passant à la limite, nl Thomas en arrive à dire qu’au degré suprême se rencontre Fi. tation dont on a le droit de dire : C’est le souverain bien. Non pas qu'on place cette délectation au-dessus du bien divin dont elle est la jouissance, ni davantage au-dessus de l’action vitale par laquelle on étreint ce bien-là : mais cette infériorité est tout ontologique et d’ailleurs relative. Elle est relative, puisque s’il est bien vrai que le plaisir prend sa valeur et ses caractères de l’opéra- tion vitale qui le provoque, il est vrai aussi que Loop ration vitale trouve en lui son achèvement et en dépend” donc d’une certaine manière. Elle est purement ontologique et non pas morale; car à l’égard du mouvement de l’âme qui s’élève vers les biens tels qu’ils sont : revêtus de leur accident propre, à savoir délectables ; à l'égard

4. Ia Ile, Q. XXXIV, art. 4; In IV Sent., Q. XLIX, Q. II, art. 4, Q2 3, ad 1». - :

de l'ordre rationnel qui donne la loi d cette ascension, la délectation suprème n’est ni inférieure ni supé-

ours à la suprème activité béatifiante, puisque, à vrai

dire, elle ne s’en distingue pas. Elle est bonne de sa bonté ; elle est donc excellente aussi de son excellence, suprême de sa suprématie, et elle termine avec elle le mouvement de l’âme.

17. — On voit par làcombien peu saint Thomas serait disposé à admettre ici la thèse de Kant.

La doctrine de l'impératif catégorique, qui fait de la moralité une forme pure et refuse d’étendre la notion de bien à une réalité quelconque, permettait encore moins de l’étendre jusqu’au plaisir. Celui-ci est relégué au rang des émotions pathologiques, comme si une poussée universelle de la nature pouvait être mauvaise ou en tout cas étrangère au bien.

Déclarer le plaisir irrationnel, comme le fait Kant, c’est se faire du rationnel une idée trop étroite. Laissé à sa place, c’est-à-dire dans un juste rapport avec la raison, le plaisir est rationnel aussi : non en lui-même ; mais de par la fonction dont il est dépendant et dont il reçoit ses caractères. Un homme qui se porte bien n’a pas un visage maladif dans le miroir. La conscience d’un état rationnel est rationnelle : donc aussi son effet immédiat, le plaisir.

Par là aussi le plaisir prend un caractère d’univer-

salité qui ne permettra plus de l'appeler avec Kant

égoïste, Un fait de raison est toujours un fait général.

Si je fais une chose parce qu ‘elle est raisonnable, je ne ne la fais pas pour moi exclusivement, me concernâtelle exclusivement à titre immédiat. Le bien de la raison est un patrimoine commun. Quand donc je jouis d’une action bonne, ma jouissance est un bien qui me dépasse

1. Le Le, Q. XXXIV, art. 3, cum comment, Cajet ; In VII Ethic., lect- 11 ; X, lect. 2 ; In IV Sené., loc. ult. cit.

et qui appartient à l’ordre ; c’est un hommage à l’ordre: c’est donc un fait divin au sens d’Aristote, non un “ei phénomène subjectif.

Kant est le premier à déclarer que la raison généralise et rend tout impersonnel, même le cas de la personne; mais il enferme la raison dans une autonomie qui la coupe de communication avec le réel et empêche celui-ci d'en vivre. La théorie de la moralité « forme sans matière » ne pouvait aboutir qu’à une mysticité ennemie de la vie.

D'ailleurs, Kant est bien près, sur ce point, de se contredire. Il admet que l’homme établi dans la vertu prenne intérêt à cet heureux état de son être, et il déclare que cet intérêt est bon. N'est-ce pas réhabiliter les plus hauts plaisirs : ceux de la conscience ? Dès lors, pourquoi exclure les autres, dont le cas est proportionnellement le même ? Il ya en nous, pourrait-on dire, comme une conscience générale qui a le droit d’être heureuse de son bon fonctionnement, aussi bien que la conscience morale. Elle en a le droit de par la conscience morale elle-même, puisqu'elle en participe en se laissant régler par elle. Elle est morale en participation : donc sa Joie est morale comme elle. Le Jusfum sur aestimium de Kant, généralisé, devient le bonheur thomiste.

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