‹ La philosophie morale de saint Thomas d'AquinChapitre 73 sur 440 · De plus, quand on parlera de douleur sensible · texte numérisé non relu

De plus, quand on parlera de douleur sensible

il ne pourra guère être question que du toucher et de

ce qui se ramène au toucher. La vue, l’ouie, l’odorat, le goût ont leurs désagréments ; mais ce ne sont pas pro-

. prement des douleurs : opposés à la joie animale (qau-

dium animale), ils se rapprochent plutôt de la tristesse.

La raison en Lu que ces quatre sens sont pour nousdes

oulils de connaissance, et que le toucher, beaucoup plus fondamental, intéresse notre constitution même en tant

qu’êtres physiques. Les objets pénibles à voir, àentendre,

à sentir, à goûter sont donc, en tant que tels, hostiles seulement à notre faculté de connaître;-les objets pénibles au toucher sont hostiles à notre nature; ils

tendent à la détruire, et s’il en est ainsi également des autres, sous certaines conditions, c’est que ces conditions les ramènent au toucher, qui est en nous le sens

primitif.

De là vient que l’homme seul, entre tous les animaux, se montre sensible aux couleurs, aux sons, aux odeurs

et aux goûts envisagés en eux-mêmes. C'est qu'il est

seul vraiment connaissant, vraiment achevé sous le rapport connaissance (perfectum in cognitione). Les bêtes connaissent pour vivre et se défendre, non pour

connaître ; aussi ramènent-elles tout au toucher, dont

relèvent les fonctions qui les absorbent : la nutrition d’une part, la génération de l’autre‘

4. Ia Ile, Q. XXXV, art. 2, ad 3»; Cf. infra, ch. xui, L, À. 3

Le

HD — Bien que le plaisir et la douleur, la joie et la

peine soient des contraires, on ne s ’étonnera point de ë les voir sortir l’un de l’autre ou se mêler l’un à l’autre. Un contraire peut toujours, accidentellement, être cause de son contraire. Ainsi, la tristesse causée par l’absence d’un bien ou par la présence d’un mal fait rechercher avec plus d’ardeur le remède. Celui quia soif n’a-t-il pas plus d’empressement et plus de plaisir à chercher et à trouver le rafraîchissement? Ainsi encore le désir véhément d’une joie fait mépriser les peines qui y conduisent, et fait de celles-ci des moyens de bonheur. Ainsi pense le chrétien à l'égard de la vie éternelle.

De même, un contraire, accidentellement, peut revêtir les qualités de son contraire. Rien n'empêche donc que la tristesse réjouisse, comme par exemple au théâtre, où « cette chose amère que sont les larmes, comme dit Augustin, produit souvent une délectation si grande »!.

L’admiration qui se mêle à la tristesse la transforme. Le souvenir d’une chose aimée, rappelé par une souffrance relative à Êle, en réveille toutes les joies. C’est bien parfois ce qu’on ressent au spectacle, où la sympathie éprouvée pour les personnages fait trouver du plaisir à vivre leurs peines.

De plus, en réfléchissant sur nous-mêmes, nous pouvons juger bonnes pour nous certaines tristesses, et par là nous en réjouir, comme nous pouvons juger mauvais tels plaisirs ou telles joies, et par là nous en attrister. « Que le pénitent s’attriste, a dit Augustin, et qu’il se réjouisse d’être triste. » ? Inversement, Aristote a remarqué combien l’homme de plaisir est souvent attristé de ses plaisirs et en contradiction avec lui-même *

On peut voir par là que toute tristesse n’est pas con-

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