La philosophie musulmane
Au moment d'inaugurer, en cette École des Lettres d'Alger, un cours sur « Le roman philosophique d'Ibn Thofaïl », je ne puis me défendre d'un sentiment d'inquiétude en songeant aux difficultés particulières de la tâche que j'entreprends. C'est la première fois qu'en terre française l'histoire de la philosophie musulmane est publiquement professée. Pour cet ordre d'enseignement les traditions manquent, un public d'auditeurs est à créer, et le professeur, qui cherche sa voie, reste livré à ses seules inspirations. S'il est embarrassé pour enseigner, il ne l'est pas
moins pour apprendre : les instruments de de travail font défaut. Depuis YEssai sur les Écoles philosophiques che^ les Arabes , de Schmolders, qui date de 1842, la thèse de Renan sur Averroès et Vaverroïsme soutenue en 1852, les Mélanges de philosophie juive et arabe, de Munk, imprimés en 1859, le livre qu'a publié Dugat, en 1878, sur les Philosophes et théologiens musulmans, et qui s'arrête à la chute du Khalifat d'Orient, quel ouvrage de fond d'une certaine étendue a-t-on vu paraître en France, qui soit relatif à la philosophie musulmane? A l'étranger, j'éprouve quelque honte à l'avouer, en Allemagne, en Hollande, en Danemark, en Angleterre, oh néglige un peu moins que chez nous cette branche de l'histoire de la philosophie universelle. Et pourtant les ouvrages qui lui sont consacrés chez nos voisins d'outre-Manche et d'outre- Rhin ne forment pas une bien longue liste. Les traductions de philosophes musulmans dans une langue européenne sont peu nom-
breuses. Les textes imprimés sont rares ; les éditions critiques font à peu près défaut. Des manuscrits arabes disséminés dans les bibliothèques de l'Europe, de l'Inde et du Caire, souvent de simples traductions, hébraïques ou latines, dont l'original arabe a disparu, voilà le plus clair des ressources dont on dispose pour faire l'histoire de la philosophie musulmane.
Cependant, malgré ces difficultés d'ordres divers, je ne laisse pas de reprendre confiance quand je considère l'intérêt que peut présenter cet enseignement nouveau, les travaux qu'il peut susciter, et les clartés qu'il peut répandre, d'une part sur les études orientales, de l'autre sur l'histoire de la philosophie européenne.
Ce n'est pas de la part des orientalistes que, sur ce point, j'aurais à craindre un démenti. Sans parler de la littérature arabe, imprégnée plus qu'aucune autre, depuis le prophète Mohammed, d'idées religieuses et
par conséquent métaphysiques ou morales, que d'énigmes philosophiques les historiens de l'islam rencontrent à chaque pas ! énigmes irritantes pour leur curiosité, et dont une histoire approfondie de la philosophie musulmane pourrait seule leur donner la clef! Que doivent-ils penser par exemple des Ismaéliens, des Karmathes, des Assassins ou « mangeurs de hachich », de toutes ces sectes religieuses dont les fureurs, pendant des siècles, ensanglantèrent l'islam, et dont les témoignages contemporains, avec une déconcertante unanimité, s'accordent à nous dépeindre en même temps le fanatisme effréné et l'incrédulité absolue ? Comment pénétrer l'état d'âme des partisans d'un Babek, d'un Halladj, d'un Hakem, de tant d'étranges énergumènes dont le cas paraîtrait relever des annales de l'aliénation mentale si nous ne les rencontrions à chaque page de l'histoire musulmane, sous le nom de mahdi ou même à'incarnation divine, déchaînant des
révolutions inattendues, ébranlant les trônes les mieux assis, fondant des dynasties, entraînant partout des peuples à leur suite ? La solution de ces énigmes s'impose si impérieusement aux historiens que plus d'un s'est improvisé philosophe pour essayer de soulever un coin du voile. Nous devons à ces tentatives isolées divers travaux estimables. Mais il y a là de la besogne assurée pour plusieurs générations de spécialistes, j'entends d'arabisants philosophes. Ils prépareront les voies à quelque génie synthétique et transcendant qui viendra sans doute à son heure, saura coordonner toutes ces singulières doctrines, les expliquer l'une par l'autre, les rattacher à celles des philosophes proprement dits, et jeter enfin sur cette partie de la philosophie musulmane la'lumière qu'un Edouard Zeller a pu, de nos jours seulement, répandre par exemple sur la philosophie grecque anté-socratique. Alors, sans aucun doute, l'histoire des peuples musulmans s'éclairera d'un jour