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L'Opinion, 18 mars

harmonieux équilibre des facultés, il est d'un bon relativisme de contempler avec un sourire quelques-unes des circonstances qui lui ont donné naissance.

Revenons au génie grec. Même si certains détails de cette genèse ne sont pas exacts, pourquoi veut-on conclure à Féternité de ce qui est si évidemment contingent ? Il faudrait, pour avoir le droit de le faire, assurer que « Favant-garde intellectuelle et morale de notre espèce », comme dit M. Lasserre — en admettant que les grands poètes grecs aient été seuls à la constituer — a épuisé et condensé toute Fexpérience historique. Qui ne voit que cette conclusion dépasse infiniment les prémisses ? Si jusqu'à ce jour une histoire est « privilégiée, complète, synthétique », et en quelque sorte « une miniature très nette ou une esquisse très lucide de l'histoire universelle1 », c'est Fhistoire de Rome bien plus que celle d'Athènes. Aussi bien les nationalistes n'hésitent-ils pas à reconnaître que si la Grèce restera éternellement la révélatrice de la beauté pour

1. V. G. Ferrero. « Rome dans la culture moderne ». Revue des Deux-Mondes, l°r mai 1910.

notre race, c'est à Rome qu'il faudra toujours chercher des maîtres pour l'action. N'oublions pas enfin que Renan ajoutait l'histoire d'Israël à celles de la Grèce et de Rome.

Mais, depuis l'antiquité, d'autres histoires sont aussi complètes, aussi synthétiques, aussi riches d'enseignement, et pour nous d'un intérêt plus immédiat que celle de Rome. M . Ferrero accorde cette qualité à l'histoire de la France au xvm° siècle et à celle de la Révolution française ; étendons hardiment ce jugement à l'histoire de France tout entière. Oui l'histoire de Rome, définitivement fixée et bien connue, de sa naissance à son apogée et à sa décadence, nous présente dans son raccourci le spectacle de toutes les passions et de tous les intérêts qui meuvent l'histoire, de tous les mobiles historiques. A ce titre elle est la base indispensable d'une culture générale très étendue. Mais notre histoire aussi, bien étudiée, peut offrir matière à des réflexions pareilles. Son étude sera aussi suggestive; mais il faut ajouter que tout en étant aussi synthétique elle pourra être, à l'occasion, aussi insuffisante, car elle ne tiendra pas compte des facteurs nouveaux, imprévus et imprévisibles, qui entrent brusquement dans le champ

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de l'histoire et, sans altérer les vieux sentiments qui forment le fond éternel de l'espèce humaine, en modifient les modalités.

Qu'on veuille bien m'entendre ; il n'est pas question de nier tout ce que nos sociétés occidentales, et particulièrement nos sociétés françaises, doivent au génie grec et romain. Il est pour nous la raison, la culture, et cette croyance est enracinée dans nos esprits par une si longue tradition qu'elle est sans doute indestructible. Nous avons beaucoup à apprendre de lui parce que beaucoup des conditions qui ont déterminé son éclosion sont les conditions de toute culture et se sont conservées ; mais qui ne voit qu'à côté de ces conditions semblables et quasi éternelles il en est d'autres, toutes nouvelles ; que des perturbations économiques, politiques, sociales, ont fait naître directement ou par intermédiaires de nouvelles idéologies, et que celles-ci ont gravement transformé l'ancienne ? Nous retombons donc ici encore sur une question fondamentale, celle même que pose M. Lasserre : le passé, un certain coin et un certain moment du passé, nous donne-t-il tout le secret de l'histoire, de la politique, de l'esthétique, de la sociologie? Les nationalistes répondent oui : c'est cette affîr-

mation intrépide qu'il est difficile d'admettre sans réserves.

Leurs maîtres, d'ailleurs, étaient moins affirmatifs, ou du moins il leur est arrivé de se contredire. Si Renan affirme dans Y Histoire du peuple d'Israël que « le cadre de la culture humaine, créé par la Grèce, est susceptible d'être indéfiniment élargi, mais [qu'J il est complet dans ses parties », il a été d'autres fois pris de doutes devant l'Acropole même. « Le monde est plus grand que tu ne crois... » Voilà nécessairement le point de vue de celui qui n'admet pas le surnaturel, pas plus en esthétique qu'en politique ou en religion, et pour qui l'affirmation du « miracle » n'est qu'un cri d'admiration. Ces admirations sont d'ailleurs souvent jalouses et exclusives, elles se contrarient jusque dans leur unité. Quelques adorateurs fanatiques de la beauté grecque, de sa splendeur libre et souple, ont des paroles amères pour la barbarie romaine qui l'étouffa. Quant aux admirateurs de la force romaine, ils n'ont en général qu'une mince estime pour le peuple de dialecticiens, de rhéteurs et de sophistes que fut la démocratie d'Athènes.

Et si de ces deux génies on peut soutenir qu'une

même leçon se dégage, elle n'en impose pas à tous leurs héritiers. N'est-ce pas, encore une fois, Maurice Barrés lui-même qui, à Sparte et même à Athènes, n'éprouvait pas le sentiment de cet ordre universel et préférait sa Lorraine? N'est-ce pas lui qui osait écrire qu'à son avis « Pallas Athéné n'est pas une raison universelle, mais une raison municipale, en opposition avec tous les peuples, même quand elle les connaît comme raisonnables »? N'est-ce pas lui enfin qui, insensible à la splendeur trop parfaite de l'Acropole, se sentait une tendresse accrue pour l'humilité pauvre et triste de nos petites églises catholiques, et laissait son cœur « en dépôt à Daphné » ? Nous avons tous une Daphné qui nous envoûte de son sortilège et nous marque de son baiser ; et il faut beaucoup de Daphnés pour nous donner le sentiment du relatif et faire de nous, non sans une inguérissable nostalgie, des « hommes libres »...

Ainsi, dans cette conception de la raison, ce sont des nationalistes qui nous donnent les moyens de réfuter des nationalistes; c'est le relativisme d'un Barrés qui nous munit d'armes excellentes pour combattre le dogmatisme d'un Lasserre et d'un

Maurras. Le conflit va même beaucoup plus loin. Puisque c'est sur le magistère de la raison que repose l'intellectualisme nationaliste, examinons en face ce problème de la raison.

Un des grands efforts de M. Maurras consiste, on le sait, à opposer la raison classique et française, la raison selon lui purifiée de toute sensibilité, la raison de Platon, d'Aristote et de Descartes, la seule raison, la même pour tous, à la barbarie d'un Rousseau ou d'un Kant qui tend à faire prévaloir, sous le nom de raison, un mortel individualisme fait de fumées et d'instincts. Il faut s'entendre. Qu'est-ce en définitive que la raison? C'est par essence ce qui unit, ce qui est commun à tous les hommes, ce qui les rend semblables. Une croyance théologique, qui fait de tous les hommes des fils de Dieu, donc des frères, donne à la raison un fondement assuré, indestructible tant que dure la croyance. Mais si l'on écarte, avec M. Maurras, ce fondement théologique, il ne reste plus à la base qu'un chaos de phénomènes sans lois, d'individus différents, et de collectivités variées. On n'aperçoit plus, comme point de départ, que la diversité, et ce sera le lent et patient effort de la raison de se chercher, de trouver des simi-

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litudes parmi ces différences,par cette œuvre magnifique et sûre qui s'appelle la science, comme par cette systématisation progressive, cet ensemble de conventions vitales de plus en plus larges qui s'appellent le droit régional, national, international, la morale universelle.

La raison s'emploie donc d'abord à faire sortir la règle abstraite et claire du fouillis des sensations concrètes et fugitives, à établir des lois parmi la diversité des phénomènes et des ressemblances parmi la diversité des hommes ; elle est en ce sens victorieuse de l'individualisme, et M. Maurras peut dire et nous disons avec lui, « il n'y a rien de moins individualiste que la raison ».

Mais par delà la recherche empirique et objective des lois, il y a de nouveau les jugements subjectifs, toute la vie morale, esthétique, politique, des collectivités et des individus, et dans ces jugements personnels, où la sensibilité domine, reparaît l'individualisme foncier des peuples, des classes, des tempéraments, de toutes les forces qui luttent et s'équilibrent, et qui déterminent des jugements divers. Un Luther, un Kant, un Rousseau sont assurément des individualistes ; mais à ce point de vue un Platon l'est aussi,

et pareillement un Descartes, en qui un allié des traditionalistes, M. Georges Sorel, nous montre un aristocrate qui doutait de tout parce que telle était l'habitude de sa caste, et qui donnait le ton aux salons du xvne et du xvm* siècle.

C'est donc un jeu vain d'opposer Descartes à Rousseau, de croire Fan plus « rationaliste » que l'autre, car si Descartes n'est pas le philosophe intangible qui personnifierait toute la raison classique, Rousseau n'est pas non plus le nuageux théologien qui légiférerait éperdument pour une humanité abstraite et sans réalité. L'humanité de Rousseau, nous dit encore M. Sorel, n'est pas dans les nuages, « Rousseau raisonne sur une république d'artisans protestants » ; il construit le Contrat social « pour les gens de Genève, qu'il avait bien observés et qu'il a un peu idéalisés ». Partout des milieux différents font naître chez des penseurs différents des observations différentes. Au lieu de la belle continuité historique et de la certitude objective que représente pour nous la raison, nous n'apercevons finalement par delà l'unification scientifique, dans le domaine des intérêts et des passions, que des « superstructures » d'idées, projetées de conditions sociales diverses

par des groupes d'hommes isolés, sans rapport les uns les autres. C'est une œuvre nécessaire, mais difficile, que de chercher de nouveau l'unité dans ce domaine de la sensibilité qui tend à se discipliner, car on manque ici de critérium objectif. Ne peuvent s'unir et combattre ensemble que les âmes qui sentent, croient et veulent de même.

Ceci va s'éclairer par un commentaire de M. Maurras lui-même. Dans une incisive étude où il répond au livre de M. Paul Seippel, les deux France, M. Maurras a nettement dégagé sa conception de l'unité et de Tordre, en termes parfois admirables. Il voit bien, peut-on dire, les deux premiers stades de la pensée, et nous les parcourons avec lui. A l'origine il y a la liberté, la diversité,^ chaos. A ce point de départ il sied d'être aussi curieux, aussi accueillant, aussi tolérant que possible. « Je recommande, à l'égard des vertus fondamentales, une attention respectueuse envers les nouveautés, un examen sérieux, une discussion préalable de tout ce qui se montre à l'entrée du château-fort de l'intelligence. »

Mais ce n'est qu'un point de départ, qu'il faut nécessairement dépasser. De même qu'il faut fuir le doute, après l'avoir traversé, de même il faut

atteindre à Tordre par delà la diversité. Ce syncrétisme primordial, cette « diversité hideuse »,la vie exige qu'on en sorte, qu'on voie clair afin d'agir, et c'est la fonction de l'intelligence. La liberté absolue c'est l'inaction, où tout se balance et se compense, où tout apparaît sur le même plan. Position intenable : il faut vivre. Entre les éléments de ce chaos la raison va donc choisir, grouper, classer. Ayant confronté les principes contradictoires, elle en retiendra un, un seul, qui, ayant éliminé tous les autres, « pourra dominer, diriger et conduire », poser des règles et des lois ; « il sera prince et primera ». «La liberté posa son trône au fond des lieux inférieurs, près du chaos et des forces élémentaires : ce qui travaille et croît, ce qui monte et s'ordonne, ce qui prend figure de perfection est aussi ce qui a consenti à l'entrave et à la mesure, ce qui s'est présenté au sublime frein de la loi ». C'est ainsi que l'on passe « de la liberté suisse à l'unité française ».

Et c'est fort bien dit, c'est dit admirablement- Mais, là comme presque toujours, M. Maurras ne voit pas le troisième stade, il ne suit pas sa pensée jusqu'au bout. La raison, peut-on lui répondre, choisit le principe ordonnateur ; mais qu'est-ce

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que cette raison qui choisit ? Ce n'est plus la raison objective, l'intelligence qui par la science ordonne pour tous le chaos des phénomènes. C'est une raison métaphysique, une raison voulue, chérie par la sensibilité, magnifiée par l'imagination, une raison qui porte l'empreinte de conditions diverses. Tout à l'heure nous étions sur le terrain de l'expérience ; nous sommes maintenant dans la région des affinités, des humeurs et des goûts.

Le principe d'ordre et d'organisation, en effet, n'est pas unique ; il est propre à chaque civilisation, à chaque race, à chaque peuple, à chaque individu. Il n'y a pas, on le sait, que la géométrie d'Euclide, il y a celles des Lowatchewsky et des Riemann, les géométries à n dimensions. Pareillement, il n'y a pas qu'une seule conception possible de l'ordre social. Le principe d'ordre, ce peut être par exemple l'idée paternaliste et corporativiste,qui subordonne tout au respect des autorités sociales ; ce peut être aussi l'idée socialiste, qui subordonne tout au respect de la libre coopération des travailleurs égaux. La discipline politique peut être royaliste, elle peut être aussi démocratique. Gomment décider? Comment choisir ? Question d'intelligence, sans

doute, mais d'intelligence pénétrée de passion, car si l'intelligence détermine les moyens, c'est la passion qui choisit les fins. Nous retombons toujours sur les mêmes problèmes, nous n'échappons pas à Findividualisme, principe et fin de toutes choses, et fin plus encore que principe.

Mais le nationalisme traditionaliste a une réponse toute prête, par laquelle il se flatte d'éliminer l'individualisme. Il y a, dit-il, un principe supérieur qui permet de choisir sans tomber dans l'arbitraire, une règle suprême de l'action qui est la même pour tous et qui réconcilie toutes les diversités dans son unité ; c'est la tradition. En se confiant aux principes traditionnels, à l'expérience des siècles, on ne risque pas de prendre pour norme les fantaisies et les caprices de son éphémère et médiocre personne. Et si l'on objecte que la tradition elle-même n'est pas une, qu'il y a des traditions diverses et discordantes, et non une tradition, on répond qu'en fait il n'y a bien qu'une tradition, celle qui est positive et non négative, qui réconcilie et non qui divise, qui se traduit par une augmentation et nou par une déperdition de force nationale.

Voilà qui est généreux, mais jusqu'à présent va-

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gue. Voyons de plus près. A cette question : quelle tradition? l'ingénieux Barrés répond en se référant à la « claire parole » d'Antigone : « je ne suis pas née pour partager la haine, mais l'amour », qu'il accompagne d'un commentaire somptueux et énigmatique. « Je tiens de ma naissance française d'innombrables affinités, des amitiés par où j'accorde dans mon cœur nos Etéocle et nos Polynice, tous ces frères ennemis dont nous perpétuons la querelle. » Et M. Maurras,en apparence plus positif :« La règle traditionnelle se déduit du total des éléments qui se traduisent par un plus et non par un moins ; par une existence et non par une absence ; par un gain et par un progrès, non par un manque et par une destruction. C'est de ce point de vue que cette tradition est intégrale. » Suivant une autre distinction où se marque bien l'esprit intellectualiste de la doctrine, tous les sentiments nobles et généreux, qu'ils appartiennent à la tradition révolutionnaire ou à la tradition bonapartiste, sont susceptibles d'enrichir le patrimoine français et doivent être honorés ; mais quant aux idées il n'en est pas de même. Il n'y a pas d'idées généreuses, il n'y a que des idées vraies, et les idées vraies se reconnaissent en ce qu'elles

marquent objectivement leur vérité par un accroissement de force. L'individu n'a qu'à constater, sans ergoter.

Argumentation spécieuse, mais qui n'est que spécieuse. Elle n'élimine pas du tout, comme elle s'en flatte, le jugement personnelt car les phénomènes humains n'ont pas qu'une face, ils en ont de multiples, et on peut se placer pour les apprécier à des points de vue bien différents. Ce qui se traduit par un plus ou par un moins, ce sont des éléments purement matériels : les accroissements territoriaux, l'agrandissement de la métropole ou des colonies, obtenu généralement par la guerre. Le premier mot de ces « réalistes » est en effet que le patriotisme doit être territorial. Et certes il n'est pas question de nier l'importance de cet élément, mais il est permis de faire remarquer qu'il n'entre pas seul en ligne de compte, que d'autres viennent le balancer et parfois même le primer. Si un accroissement de territoire ne peut s'opérer que par une violation monstrueuse du droit des gens et des individus, si un plus matériel a pour contre-partie un moins moral, où se trouvera ce principe unique qui sera prince et primera ? Ce principe, on le voit, ne sera pas le même pour

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toutes les sensibilités ; les «politiques» verront la fin, les «moralistes » les moyens. Pour les uns la fin prime les moyens, pour les autres les moyens ne justifient pas la fin. Ici encore tout le monde ne fera pas le même choix: on n'évite pas le subjectivisme.

Cette conception nationaliste du patriotisme, nous allons tout à Fheure la retrouver et Fapprécier. Faisons remarquer seulement que la doctrine traditionaliste, même avec les précisions que lui donnent ses récents théoriciens, n'exorcise pas ce fantôme de l'individualisme, du personnalisme, dont on voudrait faire un tour d'esprit exclusivement protestant. .Fai parlé trop longuement ailleurs de ces questions pour y insister ici ; je me contente de cette critique particulière du dogme de la tradition, qui tient si fort à cœur — on le comprend — au nationalisme traditionaliste.

Et, sans doute, cet individualisme doit bien s'entendre. Il ne signifie pas qu'il faille en toutes circonstances le pousser à bout et comme Fexaspérer. Il faudra montrer dans quels excès, dans quelle dissolution intellectuelle et dans quelle anarchie morale tombent quelques philosophes

qui cultivent exclusivement ce que l'on appelle la sensibilité individualiste. On n'enrichit vraiment son moi individuel, on n'accomplit toute sa destinée que si Ton vit profondément de la vie sociale, si Ton acquiert par lamour le sentiment de l'identité idéale des êtres et Foubli des différences. Pour vivre socialement, pour ne pas s'enfermer dans un monadisme stérile, il faut avoir la passion de l'assimilation, de l'unité. Par delà l'unité abstraite de la science, même dans le domaine de la diversité, il faut prendre comme idéal la volonté de rechercher et de créer le plus grand nombre de ressemblances possibles entre les êtres, et ne s'arrêter à la diversité que lorsqu'on a vraiment le sentiment de l'irréductible. Mais enfin cet irréductible existe, et il existe en dernier lieu. Si, comme disait Leibniz, il n'y a pas deux feuilles qui se ressemblent, à plus forte raison en est-il ainsi des êtres vivants, et des êtres pensants et sentants que sont les humains.

En définitive, nous sommes amenés à faire quelques constatations fondamentales. On part de la diversité, du chaos ; mais on ne peut s'en tenir là. Il faut un lien entre les choses et entre les hommes, un lien objectif et universel, sans quoi il n'y

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aura ni connaissance ni société, tout ne sera que poussière d'êtres et poussière de phénomènes. C'est l'œuvre de la raison d'établir ce lien; elle s'y emploie par la science, la même pour tous, éliminatrice des diversités. Tout le monde lui reconnaît ce rôle, tout le monde en ce sens est rationaliste.

Mais dès qu'on quitte le solide terrain de la connaissance pure et de l'expérience, pour entrer dans celui de la croyance et de l'action, la diversité réapparaît. Elle tient à l'irréductibilité foncière des milieux sociologiques et des tempéraments physiologiques. Toute conception métaphysique de la raison, c'est-à-dire dépassant les bases objectives sur lesquelles s'élabore la science positive, et impliquant au fond un choix, une conception philosophique, esthétique ou politique, est nécessairement individualiste et arbitraire. Au temps où il écrivait la préface du Chemin de Paradis, M. Maurras, qui jetait sa gourme, l'affirmait avec la même désinvolture qu'un Barrés. « Bons ou mauvais, disait-il, nos goûts sont nôtres, et il nous est toujours loisible de nous prendre pour les seuls juges et modèles de notre vie ». Et si depuis cet individualisme anarchique s'est assagi,

s'il s'est plié à une discipline, à une règle, à ce qu'il appelle une vérité, c'est toujours par volonté et par goût. C'est chimère que de chercher dans ce domaine l'universalité et Féternité.

L'ordre mental (suite): Nationalisme et Vérité

Mais quelle que soit la gravité des objections que l'on peut faire au rêve de domination rationaliste d'un Lasserre ou d'un Maurras, pars héritiers, à ce point de vue, d'un Comte ou d'un Renan, ce n'est pas principalement dans ce problème de la raison qu'on sentira l'écueil fondamental du nationalisme. L'avouerai-je ? Ainsi découronné, délesté de ses vaines prétentions à l'universalité et à l'éternité, réduit au relativisme d'un Barrés, le nationalisme me paraît très sage. Le relativisme où il s'enferme fait sa force et sa vertu. Savoir s'interdire, prudemment, les longs espoirs et les vastes pensers : ignorer tout ce qui est démesuré, excessif ; se cantonner sur un coin de la terre lentement façonné par le travail du temps, où dorment nos morts et dont les horizons nous sont

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familiers, cela est (Tune grande sagesse, et je crois bien entendre la réponse des nationalistes.

Il y a, il est vrai, peuvent-ils dire avec les savants, plusieurs géométries abstraitement possibles ; mais si une seule a réussi, si une seule est « commode », si une seule nous est imposée par Fexpérience et la constitution de nos sens, que nous importent les autres? De même, admettons qu'il y ait plusieurs conceptions possibles de la raison métaphysique et de Tordre. Mais si nous sommes préparés par l'influence séculaire de nos traditions et par la constitution de notre sol à ne bien concevoir qu'une raison gréco-latine, française, nationale, qu'avons-nous à faire d'une raison byzantine ou japonaise, ou seulement germanique? Et si nous pouvons instaurer un ordre social qui unit tout de suite, qui réconcilie et qui fond, comme Tordre corporativiste, au lieu d'un ordre qui pose d'abord la lutte sans merci et sans doute éternelle, comme fait le soi-disant ordre socialiste, pourquoi ne préférerions-nous pas Tordre qui, tout de suite, cimente et unit ?

Et si enfin nous trouvons un ordre supérieur qui englobe et hiérarchise tous les autres, n'est-ce pas à celui-là que nous devrons nous attacher de toute

notre préférence passionnée? Or l'ordre national est vraiment cet ordre supérieur. La nation, respectant dans sa riche unité la diversité de ses provinces et la diversité de ses classes, encadre à la fois et limite harmonieusement. Elle fait sortir l'individu de l'égoïsme, sans le noyer dans les brumes d'une humanité vague ou de l'infini ; elle le discipline et le perfectionne, le fixe dans l'espace et la durée et l'élève par cette soumission même...

Ainsi pourrait parler un nationaliste, et n'était le redoutable obstacle qui provient de l'autre milieu qui concentre et limite, de la classe ; n'était la volonté toujours plus affirmée des producteurs ouvriers qui, nous l'avons vu, ne peuvent concevoir, comme respectant leur dignité, qu'un ordre égalitaire ; n'étaient des conditions économiques parfois effroyables, qui empêchent certains parias de l'industrie de voir les horizons familiers et de se bercer au rythme des légendes traditionnelles, on devrait aimer cet ordre nationaliste. Que l'on concilie la patrie et la classe, et l'angoissant problème de la discipline morale est résolu. Je suis tenté de le répéter : le nationalisme est une grande sagesse...

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Mais il ne Fest qu'humainement, relativement. Gela suffit-il ? Oui, est-on tenté de dire, si Ton n'éprouve pas le besoin du surnaturel. Mais il y a précisément ce besoin du surnaturel. La réponse n'est pas pour satisfaire un esprit religieux, épris d'absolu. S'imposer des limites, c'est bien, et nécessaire pour l'action. Mais par delà ces limites il y a d'autres terres, et d'autres encore, à l'infini. La flèche d'Achille, lancée au delà des bornes de l'espace, rencontrerait encore de l'espace. Le besoin d'infinité dévore certaines âmes, le besoin de s'élargir sans cesse embrase noblement certaines autres. C'est pour satisfaire à ce besoin urgent, primordial pour certaines âmes, que se sont créées les religions, que se créent chaque jour les idéaux. Au psychologue relativiste qui explique, par des lois rigoureusement déterministes, lagenèse d'une religion, la religion oppose sa Vérité surnaturelle et révélée. Gomment concilier les deux points de vue, celui de l'éternel et celui du mouvant ? Grave question qui a divisé et divise encore les esprits.

Les philosophes nationalistes nient énergiquement que le conflit existe et ils traitent sans charité ceux qui l'aperçoivent. Nous l'avons vu, ils admirent le catholicisme ; ils le considèrent unani-

no

moment au moins comme le chef-d'œuvre de la raison humaine ; ils veulent qu'il soit la religion privilégiée des Français ; mais plusieurs, et parmi eux les plus notables, ne sont pas catholiques. Philosophiquement, ils sont des incroyants, quelques-uns même des athées. Si respectueux qu'ils soient de la foi religieuse traditionnelle, si nécessaire qu'ils la proclament pour la grande majorité de la nation, et si privilégié qu'ils voudraient son statut, il reste qu'ils n'y adhèrent pas, qu'ils n'éprouvent pas le besoin d'y adhérer, et qu'ils ne font aucun effort pour que naisse ou renaisse en eux la croyance. S'ils ne sont pas, comme le grand poète païen du xvme siècle, athées avec délices, ils le sont du moins avec tranquillité, avec égalité et douceur, avec cette sérénité magnanime que donne le sentiment de la positivité, et qui est, pour un croyant, le plus offensant des états, puisqu'il est la négation de l'inquiétude d'où jaillit la foi. Or, y a-t-il pour une religion adversaire plus redoutable que ce besoin rigoureux de ne pas avoir de religion ?

Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir, chez un grand nombre de catholiques, même de ceux qui se montrent par ailleurs le plus sympathiques à

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Y Action française, de la défiance ou de l'inquiétude, quand ce n'est pas une franche hostilité, vis-à-vis de ces imprévus défenseurs de leur foi. « Par cela seul, dit M. Etienne Lamy, que nous reconnaissons dans l'Eglise une autorité divine, et qu'ils voient seulement en elle un chef-d'œuvre de la sagesse humaine, un abîme nous sépare. » Abîme, en effet, entre le naturel et le surnaturel, qu'on éprouve ou qu'on n'éprouve pas le besoin de combler. Et il ne suffit pas de protester de son respect. « La sincérité de ce respect n'est pas douteuse, dit encore le même critique, ?nais son efficacité ? » Oui, son efficacité ? Gomment une discipline a-t-elle chance de recruter des prosélytes si quelques-uns de ses soutiens les plus fermes opposent, respectueusement mais fermement, un non possumus à son dogme? Aussi un écrivain de la Compagnie de Jésus, pourtant très favorable à M. Maurras, M. Pedro Descoqs, a-t-il exprimé la crainte de voir les nationalistes catholiques, unis aux incrédules dans Y Action française, ébranlés et finalement gagnés par cette contagion d'incroyance.

Qu'on ne s'y trompe pas : sous ces termes modestes se dissimule peut-être le plus grand pro-

blême moral des temps modernes. Quelle attitude doit tenir à l'égard de la croyance dogmatique le penseur critique,, pénétré de l'impossibilité d'atteindre à l'absolu par les voies de la raison, mais également convaincu du bienfait moral et social des religions, et spécialement, puisque nous sommes en France, de la religion catholique? Laquelle doit l'emporter, de l'intransigeance intellectuelle ou de Futilité sociale, du culte de la vérité ou du culte de la paix sociale, ou plutôt encore du culte de la vie ?

Une première solution s'offre, naturelle et probe : suivre jusqu'au bout les exigences de la raison critique, conformer sa vie à ses croyances intellectuelles, rejeter absolument, sans forfanterie comme sans faiblesse, les réponses supra-sensibles avec tout le cortège d'institutions, de croyances accessoires, de pratiques traditionnelles qui fait d'une religion depuis longtemps enracinée dans une société un système complet. Voilà ce qu'exige la rigoureuse, la logique honnêteté, voilà jusqu'où irait, le plus simplement du monde, un pur intellectuel.

Oui, mais ne faut-il compter qu'avec l'intelligence ? Précisément parce que la religion forme

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un système vivant, parce qu'elle a jeté des racines profondes dans les institutions, les mœurs, la physiologie d'un pays, parce qu elle en assure depuis des siècles la discipline et la continuité, n'est-il pas imprudent, n'est-il pas criminel d'ébranler ainsi le plus puissant faiseur d'ordre que nous révèle Fexpérience historique, sous le vain prétexte d'une critique métaphysique qui ne peut que mettre un néant à la place d'une certitude ? L'idée de vérité doit-elle être si tyrannique qu'elle puisse devenir un facteur d'affaiblissement, de désagrégation, de désordre ? A s'appesantir sur ces considérations, le point de vue spéculatif de Fintellectualité pure, avec ses raides théorèmes et ses corollaires implacables, perd sa prépondérance et laisse la première place aux nécessités de la vie sociale, ou même de la vie individuelle. On envisage les religions, non plus comme les interprètes d'une Vérité qui ne présente plus aucun sens, mais comme des organes de paix sociale et individuelle, de bienfaisante discipline, de vie clarifiée et réglée.

Et si l'on fait de la nation le centre social, ni trop étroit ni trop flou, auquel il faut tout rapporter, on entourera d'une piété particulière, d'une

tendresse reconnaissante la religion traditionnelle qui a fait la grandeur d'un pays. Peu importe que la critique en explique la genèse, et en montre avec évidence le caractère historique ; cette analyse, bien loin d'ébranler le respect, le fortifiera au contraire, et en quelque sorte expérimentalement. Si une religion est née dans une race, chez un peuple, et s'y est perpétuée, elle a fait par là même la preuve qu'elle a su s'adapter aux besoins particuliers de cette race et de ce peuple, qu'elle lui est donc nécessaire. A quoi sert-il que de tristes rongeurs mettent à nu les racines de l'arbre, s'il continue toujours d'embaumer de ses fleurs, de nourrir de ses fruits et d'abriter de sa puissante frondaison les générations qui grandissent à ses pieds ?

Ainsi parlent, avec les nationalistes non catholiques, tous les utilitaires sincères, au sens le plus noble du mot, qui plaident la cause de la religion. Et peut-être un rationaliste ne demandera-t-il pas mieux que de se laisser convaincre, mais il est douteux qu'une telle justification soit goûtée des croyants profonds et sincères. Ceux-ci l'écarteront avec une secrète révolte.

Les vrais croyants, en effet, ne peuvent pas ai-

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sèment se détacher de cette contemplation de la vérité qu'on les invite à abandonner. Ils croient à la religion comme à la vérité éternelle, immuable, absolue, immensément supérieure aux misérables vérités expérimentales qui ne sauraient satisfaire leur besoin d'infini. Ils sont peu touchés par les considérations proprement nationalistes qui n'aboutiraient qu'à rapetisser leur religion. Le catholicisme est par définition une religion universaliste et absolue ; c'est en affirmant ce caractère qu'il a brisé les divinités locales des peuples qui composaient l'empire romain, auprès desquelles son Dieu aurait pu prendre place; c'est encore pour affirmer ce caractère universaliste qu'il envoie aujourd'hui des missions chez les « infidèles », et qu'il essaie en Europe même de catholiciser des nations comme l'Angleterre ou l'Allemagne, dont les traditions sont protestantes. Otez la croyance à la vérité, et vous détruisez le ressort, vous expliquez l'éternel par l'éphémère, le spirituel par le temporel; vous laissez tomber de vos lèvres le suprême blasphème.

Et cette vérité il faut l'entendre, non en un sens métaphorique, comme un vague symbole susceptible de toutes sortes d'interprétations capricieu-

ses, révoltes d'hérétiques ou fantaisies d'artistes, mais comme un dogme immuable, fixé par l'Eglise pour l'éternité. M. Barrés ayant, à la tribune de la Chambre, à propos des fondations pieuses, fait un éloge symbolique de la prière, se vit plus que sévèrement admonesté par les journaux catholiques orthodoxes. Aussi l'Action française, serrée de près sur cette question, crut-elle devoir déclarer que le catholicisme avait pour tous ses membres « un caractère de vérité que nul ne saurait séparer de la notion du catholicisme ». Alors, pourquoi tant déclamer contre les « nuées » théologiques ou métaphysiques? Et pourquoi ne pas faire un effort pour posséder cette vérité ?

Eternel conflit entre la psychologie qui tue parce qu'elle expliquent la métaphysique qui vit d'affirmations ! Laquelle domine l'âme davantage ? On voudrait se croire délivré de l'illusion métaphysique ; on voudrait pouvoir aimer, parce qu'on les comprendrait toutes en les replaçant chacune dans son milieu, toutes les religions, et particulièrement la religion de ses ancêtres ; on cherche, pour l'exalter, les raisons les plus nobles et les mots les plus touchants. Vains efforts! Arrive un croyant véritable qui ne se contente pas de sub-

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tilités psychologiques, et qui pose brutalement la question pour lui vitale: Croyez-vous? Il faut répondre sans détour: Je crois ou je ne crois pas. Le point de vue métaphysique, le plus haut, primera Fautre. Et toujours sous l'empire de cette interrogation impérieuse on sent qu'il n'est pas deux façons de justifier sa croyance ou son incroyance. Une seule réponse est recevable : « Je crois parce que c'est la vérité, je ne crois pas parce que ce n'est pas la vérité». A la justification pragmatiste — et le nationalisme est à ce point de vue une forme du pragmatisme — acceptable et logique pour l'incroyant seulement, qu'il faut juger l'arbre par ses fruits, le croyant véritable objectera toujours qu'il y a dans cette argumentation un renversement de la preuve : ce n'est pas parce que ses fruits sont bons que la religion est vraie, c'est parce qu'elle est vraie que ses fruits sont bons.

La religion en un mot ne distingue ni les âges, ni les sexes, ni les nationalités, ni les classes. Elle est universelle et éternelle parce qu'elle est vraie, parce qu'elle est une. Le croyant véritable ne placera donc pas dans la patrie, terrestre et éphémère, le culte de l'inconditionné et de l'absolu; il s'élèvera plus haut, toujours plus

haut, et ne s'arrêtera qu'à la religion, parce que la religion est pour lui au sommet de l'échelle des croyances, parce qu'elle seule donne satisfaction à son besoin d'infini.

Et cela ne veut pas dire qu'il y ait un très grand nombre de croyants de cette nature, capables de pousser jusqu'à cette surhumanité leur élan religieux. La plupart se contentent d'une religion singulièrement édulcorée et émondée, très terre à terre, étroitement moulée dans les habitudes nationales ; d'une religion qui institue une sorte de division du travail entre les âges, les sexes, les classes. Et cela est peut-être très sage pratiquement.Mais il est incontestable que l'âme vraiment religieuse s'élève par bonds éperdus au-dessus de cette enveloppe éphémère pour se perdre dans l'infini. Pour le croyant véritable, qui prend conscience de Fessence de sa croyance, le point de vue de la vérité domine tout.

C'est sur cette question de la vérité que se sont divisés les plus grands esprits du siècle dernier, et les maîtres mêmes de Y Action française. Un Renan, quels que fussent sa volonté de croire, ses regrets de ne plus croire, ses poétiques éloges de sa religion première, n'a jamais transigé avec

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ce qui lui paraissait un devoir d'élémentaire probité. La question pour lui ne se posait pas. Amené par la raison à l'incroyance, il n'a jamais cherché pour sa part à masquer cette évolution ni à en éluder les conséquences. Il est vrai qu'il ne se montrait pas très pressé d'appliquer au peuple ces conséquences, et c'est de lui qu'on a pu dire à juste titre qu'il voulait garder une religion pour le peuple.

Un Taine, dans le fond plus strictement rationaliste, plus austère, plus pessimiste, inapte à employer cette langue symbolique dont jouait si merveilleusement et si dangereusement Renan, était cependant plus que lui frappé par le côté social des religions et la bienfaisance morale du christianisme. C'est de lui que viennent toutes les tirades sur la nécessité pour la raison de se faire préjugé traditionnel. Et cependant cet admirateur du christianisme n'est pas allé jusqu'au catholicisme, et ses disciples, très logiquement, ne l'ont pas suivi jusqu'à la solution où il penchait en désespoir de cause, la solution protestante.

Pour sortir du doute, et faire concorder harmonieusement sa métaphysique et sa doctrine

sociale, M. Bourget est revenu franchement au catholicisme romain, et c'est au catholicisme aussi qu'est revenu cet autre disciple de Taine et de Comte, Brunetière, qui, s'il a cru pouvoir « utiliser » le positivisme pour revenir à la croyance, n'a pu s'arrêter à la religion artificielle de son fondateur. Quelles que soient les causes obscures et la spontanéité de ces conversions fameuses, elles indiquent un respect, un amour de la vérité et de la vie droite devant quoi il faut s'incliner. C'est aussi, n'en doutons pas, par un respect profond de la vérité qu'un Barrés ou un Maurras refusent d'accomplir, tant qu'ils n'ont pas été touchés de la grâce, les rites traditionnels de la religion de leur enfance. S'ils étaient désireux d'atteindre à la croyance 1' « abêtissez-vous » de Pascal leur offrirait sa recette infaillible. Pourquoi ne l'enploient-ils pas, et pourquoi persévèreni-ils dans leur athéisme lucide, sinon par respect d'eux-mêmes, par respect de la religion et pour tout dire de la vérité ! Ainsi toujours, partout, même chez les esprits les plus utilitaires, l'amour de la vérité reste le plus haut privilège de notre espèce, la seule divinité qui subsiste dans un panthéon désaffecté et qui reçoive encore

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nos hommages, qu'elle contemple d'ailleurs de son regard impénétrable et indifférent. Il faut aller jusqu'à Nietzsche et aux pragmatistes actuels pour trouver une répudiation complète du «préjugé » intellectualiste, et son remplacement par les exigences de la vie ou les besoins de la sensibilité. Encore est-ce Famour de la vérité qui inspirait ces solutions négatives : on sait à quel point Frédéric Nietzsche fut un martyr de la pensée.

Il ne faut donc pas s'étonner si Ton constate, de façon presque chronique, des protestations catholiques contre la façon dont les incroyants de Y Action française interprètent et défendent le catholicisme *. Il n'est pas besoin de chercher à ces protestations des raisons intéressées ou plus basses encore, elles s'expliquent par la nature des choses. On conçoit qu'un chrétien catholique, épris d'amour aussi bien que de règle, ne puisse supporter de voir opposer la sagesse de l'Eglise à l'anarchisme de l'Evangile, le Christ politique de la tradition catholique au Nazaréen « frénétique »

î. Voir surtout le livre du P. Laberthonnière : Catholicisme et Positivisme, Paris, Bloud, 1911.

du livre des « quatre Juifs obscurs », la musique du Magnificat au « venin » de son texte. On conçoit qu'un chrétien tout court, c'est-à-dire d'abord un théiste, ne puisse s'allier à des philosophes qui montrent tous les dangers de l'hypocrisie théistique », qui n'admettent l'idée de Dieu qu' « organisée »par l'Eglise catholique, qui subordonnent Dieu à la nature puisque ses décrets ne sont sages qu'en tant qu'ils sont conformes aux lois naturelles, qui laissent par conséquent à Dieu le choix entre être malfaisant, tenu en laisse, ou inutile. Quelque subtilité d'esprit qu'on veuille mettre à concilier et à expliquer, on conçoit qu'un esprit religieux ne puisse accepter cela.

Il y a en réalité deux catégories irréductibles d'esprits qui se heurtent, deux conceptions de la religion qui s'opposent. Il y a la religion du salut terrestre et la religion du salut éternel. Il y a les positifs et les illuminés, les architectes rationalistes et artistes du fini, et les mystiques assoiffés d'infini. Encore qu'il n'appartienne pas à un incroyant de juger le catholicisme des catholiques amis de Y Action française, on comprend qu'un esprit sincèrement, profondément religieux, puisse éprouver pour elle de l'horreur.

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L'ordre mental (fin) : Nationalisme et Idéalisme. Politique et Morale

Le nationalisme ne peut donc satisfaire un croyant véritable, un esprit sincèrement religieux qui cherchera toujours la vérité par delà les limites de sa nation. Mais il ne peut contenter non plus le vrai philosophe, qui ne suivra pas toujours le croyant dans ses solutions, mais qui participe à l'élan qui les pose, qui en comprend la noblesse et la nécessité. Le philosophe, lui aussi, tout en sachant se cantonner dans le relatif, a l'amour de l'universel, du toujours plus haut. Il peut aimer passionnément son pays, il ne l'aime pas exclusivement.

Certes, il n'est pas question de nier le très grand bienfait, la très grande douceur qu'entraîne avec soi le patriotisme ou le nationalisme — deux mots que nous pouvons ici tenir pour synonymes, puisque le nationalisme prétend n'être que la forme la plus conséquente et la plus synthétique du patriotisme. Il répond à ce désir de groupe-

ment, de concentration autour d'un noyau substantiel, qui est un des besoins les plus fondamentaux de Fêtre humain. Se grouper d'abord autour du chef de famille, dont l'autorité à la fois douce et forte, protectrice et tyrannique, sera longtemps, jusqu'à la fonction royale inclusivementale modèle et le type de toutes les autorités: voilà la première étape. Puis se grouper autour d'un clocher, d'un beffroi, d'un marché ou d'un château, de tout ce qui protège, agrandit ou unit, voilà le village, la commune avec sa physionomie particulière et les mœurs qui vont distinguer ses habit ants. Mais le village ne peut prétendre à former un tout et à satisfaire tous les besoins ; il faut un peu plus de terre à un homme que sa maison et son champ ; sa vue s'arrête sur un horizon plus étendu. Et la petite patrie, la région, la province vient encadrer le village natal, le complétant et le mettant en valeur, lui assurant sa note dans l'orchestre, sa place dans le système physique, géographique, historique aussi du « pays ». Un même support matériel, le même ciel et les mêmes eaux, les mêmes images familières, bref la continuité d'un même déterminisme enveloppant et insinuant, la même fortune

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historique composent insensiblement l'atmosphère d'une région naturelle qui pour quelques-uns est tout l'univers, et qui longtemps suffit à la vie économique et spirituelle du plus grand nombre.

Mais la province non plus n'est plus un tout. Ni elle ne peut bientôt se suffire entièrement à elle-même, ni l'humeur belliqueuse des fondateurs d'État ne lui permet de suivre un développement autonome. Bon gré mal gré, par les jeux de la politique, par les mariages, les apanages, les échanges, la diplomatie, la séduction ou la force, par le fer et par le feu, par l'extension aussi de l'économie, elle entre dans le système politique des grands Etats modernes ; elle s'incorpore à de grandes nationalités avec lesquelles, grâce au bienfait du temps, elle réussit si bien à se fondre qu'il semble qu'elle en a fait partie depuis toujours, et que la petite histoire se perd dans la grande histoire. Voilà la nation, la patrie, la terre des pères et des aïeux, la grande personne morale qui s'incarne d'abord dans une dynastie et dont on rêve l'éternité.

Un support physique la soutient encore, le territoire, les ressemblances et les harmonies du paysage, des climats, des récoltes ; mais ces si-

militudes physiques et économiques, qui font l'unité du pays naturel, se transforment plutôt dans la patrie en diversités complémentaires, en successions de climats, d'horizons, de productions qui se répondent et forment par leur ensemble un tout. C'est la volonté persistante des hommes plus que l'aveugle nature qui crée l'unité nationale ; c'est par l'épée et l'astuce du monarque, le code du légiste, la crosse de l'évêque ou la robe du moine ; c'est aussi par l'obscure et constante collaboration des gens de métier, des gens de guerre, de tous les ordres et de toutes les classes que s'est réalisé au cours des siècles ce chef-d'œuvre d'équilibre et de diversités devenues unes qu'est la nation française ; ce sont toutes les traditions des ancêtres qui forment notre patrimoine.

Comprenons bien son caractère. Avec la patrie nous avons un tout plus vaste que l'horizon où nos regards bornés s'arrêtent, plus artificiel que ne l'indiqueraient les configurations géographiques, plus volontaire que spontané, un tout créé et cimenté par l'histoire, mais qui reste un organisme, une personne politique et morale déterminée au-dessus de laquelle il n'y a rien. On ne peut, semble-t-il,

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imaginer une réalité positive, historique et politique, plus vaste, car l'humanité, la vague internation rêvée par quelques songe-creux, n'est qu'une chimère amorphe qu'il est impossible de réaliser. Il faut donc, semble-t-il, mettre un cran d'arrêt à la pensée, et s'en tenir à la patrie.

Et dès lors, cette patrie que Ton est arrivé à concevoir comme un tout complet, ou du moins comme la dernière réalité positive à laquelle s'arrête la pensée, on va apporter tout son effort à la vouloir grande et forte, prospère et pure, héritage magnifique de tous ses enfants et de ses seuls enfants. Autour d'elle cristalliseront, en se disciplinant et en s'ordonnant, tous les désirs altruistes ; pour elle s'atténueront, jusqu'au sacrifice, tous les intérêts égoïstes. Tout ce qui divise, tout ce qui désunit, tout ce qui entraîne les hommes dans des voies divergentes, tout cela s'adoucit et s'abolit sur l'autel de la patrie, où se tendent toutes les pensées, tous les vouloirs, tous les désirs.

Dans une telle concentration les antagonismes sont absorbés. Les intérêts des producteurs peuvent paraître opposés, et la lutte des classes est née de eur antagonisme ; mais si Ton aime la patrie plus

que tout on verra surtout ce qu'ils ont de commun, on les considérera comme solidaires. Le patron et l'ouvrier français, unis dans la corporation, feront front contre le patron et l'ouvrier étranger, et exigeront d'être défendus. Lareligion nationale, les philosophies nationales, la science nationale et le goût national, toutes les productions littéraires ou artistiques de la nation, en même temps que les industrielles, tout cela sera systématiquement défendu, encouragé, exalté, opposé à l'étranger. On veillera à ce que la physionomie héréditaire de la nation demeure intacte, à ce qu'elle ne soit pas troublée par des apports de sang, de mentalités, de sensibilités étrangères; on s'opposera énergiquement à ce que des étrangers, qui n'ont pas fait notre pays, qui n'ont pas constitué ce capital héréditaire de richesses, de traditions, de mœurs, qui n'en ont pas le sens, viennent à la onzième heure s'abattre comme des oiseaux de proie sur ce capital tout formé, le sucer comme des parasites, et en déposséder les artisans ou les descendants de ces artisans. On éprouvera une vive souffrance, on sentira gronder en soi une indignation furieuse, à voir l'étranger s'emparer du pouvoir, s'embusquer dans les administrations; s'in-

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filtrer dans les institutions les plus vieilles, les plus représentatives et les plus autochtones, et afficher dans les plus belles avenues de la capitale, dans des quartiers entiers des grandes villes et dans les plus riches parties du territoire, la prépondérance insolente de l'or cosmopolite et d'une barbarie à masque civilisé. A considérer les choses sous cet angle, et avec cette passion, les formules qui paraissaient d'abord d'étroites et haineuses formules de parti : « la France aux Français », « Politique d'abord », « Par tous les moyens », finissent par revêtir une certaine grandeur. Elles apparaissent comme les symboles et les expressions logiques d'un attachement passionné à la nation.

Mais pour noble et légitime que soit cet idéal, pour nécessaire que soit cette étape dans la marche de la pensée et du sentiment, il ne paraît pas possible de l'ériger en absolu. Une nécessité de fait s'y oppose d'abord. Une économie purement nationale n'est pas plus possible à Fheure actuelle qu'une économie purement provinciale. Le marché est devenu international, la production a le monde pour champ d'expansion. Et sans doute une

sage politique peut favoriser la production nationale et la favoriser dans la concurrence mondiale, mais elle ne peut étouffer cette concurrence ni ses lois.

La dialectique confirme ces conclusions de l'économie. S'adresse-t-on d'abord à l'égoïsme, veut-on intéresser en premier lieu l'instinct de conservation, comme le font les nationalistes pour réagir contre les « nuées » et les utopistes des universalistes épris d'humanité ? La tactique est bien imprudente, car Fégoïsme pur et simple ne s'arrêtera pas à la nation ; il descendra à l'individu et ne se tiendra pour content que lorsque les désirs, les convoitises, les ambitions de cet individu auront été satisfaits. L'égoïsme national est une forme de l'altruisme ; c'est une discipline qui exige des dévouements, des sacrifices ; il est inexact et décevant de vouloir le légitimer par des considérations intéressées. Si le prolétaire à peine incorporé, suivant le mot de Comte, à la société moderne ne songe qu'à son intérêt, il dira comme le Manifeste communiste qu'il n'a pas de patrie. Et ni le financier de haut vol, juif ou chrétien, qui enrichit l'étranger de l'or français pour des commissions fabuleuses, ni le petit épargnant, le « bas

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de laine » sordide qui laisse dépérir l'industrie nationale et consent à livrer son or à l'étranger pour qu'il lui rapporte un plus gros intérêt, ni les uns ni les autres de ces « Français » ne sont blâmables au point de vue de l'égoïsme. Justifier le patriotisme par l'intérêt est le plus sûr moyen de le tuer.

Mais si l'on consent à l'envisager sous son aspect véritable, comme une discipline et comme un devoir, l'impossibilité de s'arrêter à la nation seule apparaît aussi clairement. De même que pour le croyant, affamé de vérité universelle, le besoin religieux dépasse la patrie, de même pour le philosophe la science, la beauté, la justice, tous les idéaux dépassent les limites de la nation et aspirent à l'universalité. Certes le philosophe ne nie pas la patrie ; mais il ne peut la considérer comme une réalité qui se suffit à elle-même ; il la situe dans une hiérarchie ; il la juge, comme il juge sa famille tout en la chérissant ; et c'est sans timidité comme sans blasphème qu'il s'y résout. Il ne croit pas que l'intérêt national puisse absoudre toutes les violations du droit et tous les coups de force, et il est persuadé au contraire que pratiquement, réalistement, ces abus de pouvoirs affai-

blissent un pays, par les divisions, les haines, les désirs de revanche qu'ils provoquent. Et s'il peut se présenter des cas où le salut immédiat de la patrie ordonne d'agir avant de réfléchir, où la complexité des circonstances empêche de voir le provocateur, où une solution juridique n'apparaît pas possible, le philosophe fait tout son devoir : mais il ne souhaite pas pour son pays qu'un gouvernement le mette dans une situation pareille, car ce sont de telles alternatives qui conduisent un pays à la démoralisation, et par suite à l'affaiblissement suprême.

Pour tout dire en quelques mots, le philosophe ne peut faire abstraction des idées supérieures et de Thumanité. Il répète avec Renan — et, notez-îe bien, non pas avec le Renan de 1848, mais avec le Renan de la Réforme intellectuelle etmorale de la France, si profondément aristocrate, qui avait vu la guerre et dont le patriotisme saignait : « Une nation qui se renferme dans la pure considération de son intérêt n'a plus de rôle général. Un pays n'exerce une maîtrise que par les côtés universels de son génie. »

Elle est bien curieuse à relire, et, comme on dit, suggestive, cette Réforme intellectuelle et mo-

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raie qui est assurément le plus sincère, et peutêtre le plus parfait des livres de Renan. L'esprit aristocratique — on a pu s'en apercevoir par la citation qui précède — en est presque absolu ; on n'a jamais édifié, depuis Platon, une plus belle construction d'une cité aristocratique ou royaliste, reposant tout entière sur l'hérédité du pouvoir, la force guerrière, Fautorité des savants et la soumission des classes inférieures. Toutes les forces du penseur sont tendues vers ce but : la réfection de la France meurtrie, et c'est avec une tendresse, une émotion que le Renan sceptique des dernières années ne retrouvera plus que le germanophile désabusé parle de « la touchante folie d'une pauvre nation, trahie par le sort et par ses souverains, nation superficielle, dénuée de sens politique, je Favoue, mais dont Funique faute est d'avoir tenté étourdiment une expérience (celle du suffrage universel) dont aucun peuple ne se tirera mieux qu'elle. »

Oui, mais en même temps que le patriote proclame ainsi son tendre attachement pour son pays le philosophe, avec une liberté d'esprit vraiment admirable en cette période de crise, n'hésite pas à aller jusqu'au bout de sa pensée. Pourquoi se

dresse-t-il ainsi contre l'Allemagne ? C'est parce que la patrie des Gœthe et des Herder a cessé d'être « idéaliste » ; parce qu'elle « a posé en principe que le devoir d'un peuple est d'être positif, égoïste » ; parce qu'elle « s'est mise à suivre les visées d'un patriotisme exclusif », c'est-à-dire parce qu'elle a professé les principes qui sont aujourd'hui ceux du nationalisme absolu. S'il proteste, dans cette merveilleuse Nouvelle lettre à M. Strauss, frémissante d'ironie vengeresse et d'indignation contenue, — la revanche du civilisé contre le philistin et le barbare — contre la blessure faite à la France par l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine malgré le vœu des populations, c'est — exactement comme Fustel de Goulanges, un autre maître de Y Action française — au nom de la conception révolutionnaire du droit : non droit de la force ou d'une vague « archéologie », qui perpétue la guerre et arrive à ne trouver « de légitime dans le monde que le droit des orangsoutangs, injustement dépossédés parla barbarie des civilisés », mais droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, droit des provinces à vivre ensemble, droit des « Alsaciens, êtres vivants en chair et en os, de n'obéir qu'à un pouvoir consenti par

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eux », droits de Fhomme enfin, ces droits de l'homme tant méprisés par les actuels disciples de Renan, et qui, avoue le maître dans sa préface, « sont bien aussi quelque chose ».

Et qu'ils écoutent, ces traditionalistes, qu'ils écoutent cette limitation de la tradition et des droits du passé, cette revendication des droits du présent par un de leurs maîtres dont ils ne peuvent nier la piété historique. «Soyons moins absolus ; à côté du droit des morts admettons pour une petite part le droit des vivants. Le traité de 843, pacte conclu entre trois chefs barbares qui assurément ne se préoccupèrent dans le partage que de leurs convenances personnelles, ne saurait être une base éternelle de droit national. Le mariage de Marie de Bourgogne avec Maximilien ne saurait s'imposer à jamais à la volonté des peuples. Il est impossible d'admettre que l'humanité soit liée pour des siècles indéfinis par les mariages, les batailles, les traités des créatures bornées, ignorantes, égoïstes, qui au moyen âge tenaient la tête des affaires de ce bas-monde ». Il est heureux que ce soit un Renan qui ait écrit ces lignes ; on ne pourrait plus les écrire aujourd'hui sans être accusé d'être un mauvais Français, tant nous

avons perdu le sens de la vraie spéculation philosophique et de la liberté de l'esprit.

L'auteur de la Réforme ajoutait même : « Patriotisme est le contraire d'influence morale et philosophique », tant il est vrai que l'état d'esprit si bien appelé « cosmique » par M. Bourget se retrouvait toujours chez l'incurable idéaliste, même au moment où il gémissait sur les destins de sa patrie. Et c'est une exagération en sens inverse, une parole qu'un homme politique n'a pas le droit de prononcer. Le citoyen, en tant que membre d'un pays, est tenu à un certain égoïsme, l'égoïsme qui se retrouve au fond de presque tous les sentiments humains, et qu'il est vain de vouloir nier. En particulier un homme d'Etat a le devoir de conserver le patrimoine territorial qu'il a légitimement reçu de ses prédécesseurs, et de l'agrandir s'il le peut honnêtement. Il doit se garder par conséquent de certaines générosités imprudentes, comme celles qui discréditent dans l'histoire le nom de Napoléon III.

Mais pas plus que l'égoïsme absolu n'est possible pour un individu, il n'est tenable pour une nation. Parler de « réalisme universel », de « politique des résultats », d'une Europe « gérée comme

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une métairie », c'est fort joli ; mais une société humaine n'est pas qu'une porcherie, le bétail humain peut avoir des réactions dont il faut bien que les métayers finissent par tenir compte.

Et c'est ici que le régime politique, ou plus exactement l'esprit civique d'un pays, a tout de même quelque importance. Si un chef d'Etat considère un pays comme sa propriété, il sera en effet tenté de l'agrandir par tous les moyens, même la guerre et la ruse, comme un propriétaire sa. vigne ou son champ ; mais les hommes ne sont pas toujours aussi passifs que les choses, et s'ils ne le sont pas on dit qu'ils forment une démocratie. La volonté des citoyens peut s'opposer à l'intérêt du maître, et refuser d'agrandir une nation par certains moyens que le maître ne se ferait nul scrupule d'employer. L'opinion d'un pays peut s'élever contre des guerres injustes, et préférer le droit d'un autre peuple à son intérêt conquérant. Il y a un équilibre à garder, une balance à établir entre l'instinct égoïste de conservation et de conquête et la folie désintéressée qui pousserait à affranchir tous les peuples. Mais il ne faut pas oublier que l'aspiration à la liberté universelle, le sentiment de la justice se fait jour

— avec des reculs qu'il faut surveiller de près — dans l'opinion des pays civilisés, et qu'au-dessus des égoïsmes nationaux apparaît enfin cette chose immense, qu'il est du devoir de tout homme de préparer et d'affermir : la formation d'une conscience juridique internationale.

On dira que cette conscience internationale n'est qu'un leurre, une conception sans positivité, une « nuée », et qu'en resserrant sur ce point la pensée d'un de leurs maîtres les nationalistes ont montré, avec une grande liberté d'esprit, qu'ils aiment la vérité plus que Platon, et la patrie mieux que Renan. Assurément c'est le droit, c'est le devoir de tout penseur de ne s'asservir à aucun maître, si grand qu'il soit, et nul ne songera à invoquer, à l'égard des nationalistes, le magister dixit. Mais il s'agit de savoir si ce resserrement est heureux, et quels sont ceux, des disciples ou du maître, qui ont le mieux compris la nature humaine.

Sans doute, la société des nations n'est qu'un rêve encore, dont nous ne savons pas s'il se réalisera jamais. Mais que l'aspiration des peuples à la justice, que la formation d'une idée commune du droit soit un fait, une réalité positive, c'est ce

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qu'il est impossible de nier. Et l'on a mal expliqué, mais surtout on n'a rien empêché en qualifiant de nuées, ou d'idées suisses, ou d'idées allemandes, ou d'idées juives, ces aspirations spontanées de l'âme humaine à l'universel qu'éprouvaient si fortement un Taine ou un Renan, et qui sont à la base de la psychologie du croyant ou du philosophe. On n'a pas vu que ces aspirations sont incoercibles, qu'elles sont de l'essence de la raison, qu'il faut par conséquent les accepter comme des faits, et que c'est en fonction d'elles qu'il faut ordonner sa discipline.

D'autant plus que, sous des airs de profonde politique, c'est en réalité un machiavélisme bien aveugle et bien puéril que celui qui consiste à dire : faisons à l'étranger ce que nous ne voudrions pas que l'étranger nous fit, jouons à cache-cache avec lui, semons chez lui la division et chez nous restons unis, inoculons-lui le protestantisme, le socialisme, l'esprit révolutionnaire et gardonsnous soigneusement de ces pestes. Comme si l'étranger était aveugle et comme si l'unité de l'esprit, ou mieux l'honnêteté foncière de l'âme, pouvait supporter, même au nom de la patrie, d'être ainsi disloquée ! Gomme si le protestantisme,

le socialisme, l'esprit révolutionnaire n'avaient que des causes politiques et pouvaient être guéris par des remèdes surtout politiques !

C'est ce qui explique que la tentative nationaliste soit vaine, et nécessairement condamnée, qui veut isoler la politique de la morale ou de la religion et subordonner celles-ci à celle-là. D'une part c'est renverser Tordre naturel des choses : ni le croyant ni le moraliste ne subordonneront ce qui est au sommet de l'échelle à ce qui est au bas ou au milieu. D'autre part c'est scinder l'esprit, le considérer suivant une scolastique incompatible avec sa vie. Les nationalistes disent bien, avec Bonald, qu'il n'y a pas scission, qu'au fond la politique^ morale publique, est semblable à la morale privée, mais que le souci même de protéger et de fortifier la nation oblige parfois les détenteurs de l'autorité à des moyens qu'un directeur de conscience ne saurait conseiller à ses pénitents. Vains efforts, dialectique embarrassée ou sophistique. Mais voyons ceci d'un peu près.

La politique, ou grande morale > dit par exemple Bonald, ordonne à l'homme d'Etat de mettre à mort le méchant, ou de disposer de la propriété particulière par l'impôt : cela, la 'petite morale

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n'interdit-elle pas aux particuliers de le faire ? Admirable analogie ! Qui ne voit qu'il n'y a aucun rapport entre des mesures légales, indispensables à toute société policée, et — au moins dans une démocratie véritable — consenties et voulues par la collectivité, et des moyens de fortune, mensonge, faux, trahison, violence, employés par des individus pour arriver coûte que coûte à leurs fins, même sous prétexte de salut public. C'est dans la glorification de ces délits ou de ces crimes, faux, trahisons, meurtres même, que consiste essentiellement une politique « réaliste ».

Et certes, encore une fois, il est bien difficile, dans les temps où nous vivons, d'être toujours rigoriste. La pratique actuelle de la politique, l'état de guerre constant, quoique latent, entre les Etats oblige encore les gouvernements prévoyants à recourir parfois à des pratiques nettement immorales, comme l'espionnage ou la corruption. C'est là une nécessité qu'il faudra subir tant qu'il se trouvera des individus pour s'en faire les agents. Mais que l'on donne comme le triomphe de la politique, comme le dernier mot du patriotisme des actes qui provoquent le dégoût de l'homme d'État au moment même où il les paie ; qu'on érige en vertu

publique ce qui est le fait de la bassesse humaine, c'est là une gageure difficile à soutenir. Autant vouloir élever à la dignité de la pensée, à la noble beauté des sentiments moraux les fonctions éliminatrices du corps humain ! Ni le croyant, ni le moraliste avant tout soucieux de la dignité humaine ne pourront entrer dans ces vues. M. Pedro Descoqs, pourtant si favorable à M. Maurras.et si empressé à atténuer ses thèses, est effrayé de son immoralisme. « Tant qu'on n'aura pas nettement affirmé, dit-il, le principe contraire qui maintient pour l'homme public, fût-ce devant V évidence du bien public, l'obligation rigoureuse de respecter toujours les lois supérieures de la morale, régnera pour les consciences la plus légitime des incertitudes. » Et M. Maurras lui-même a si bien senti l'antagonisme qu'il l'a nettement exprimé, tout en le résolvant à sa façon. « Il y a un culte de la dignité de Fhomme qui peut arrêter net toute tentation, toute sollicitation d'un tel ordre... Mais les héros capables de surmonter l'évidence du bien public par souci et par respect de la nature humaine ne font généralement pas de politique. » Ne pas faire de politique est une solution. Purifier la politique en est une autre, plus chiméri-

ORDRE ET CRITIQUE

que en apparence, plus vraiment positive au fond et plus assurée de l'avenir. Quel avenir en effet peut-on attendre d'une politique si nettement opposée au sentiment croissant de la dignité de l'homme?

Ces principes permettent de juger la campagne entreprise par les nationalistes contre les « quatre États confédérés : juifs, protestants, maçons, métèques». Certes, si ces «Etats » formaient vraiment des Etats dans l'Etat ; s'il y avait vraiment chez les israélites une volonté messianique de dominer notre pays, chez les protestants et les francsmaçons une volonté sectaire d'opprimer les consciences et de faire triompher par la force leur conception de la religion ou leur haine de la religion, chez les métèques une volonté de primer l'indigène et de l'empêcher d'être maître chez lui ; s'il y avait vraiment de la part de ces minorités une volonté collective d'asservissement économique, politique, religieux de l'immense majorité du pays, certes alors il serait nécessaire de prendre des sûretés vis-à-vis d'elles. Dans la mesure où cette volonté collective viendrait à exister, il serait légitime et nécessaire de s'en garder. Q faut faire

aussi bonne garde contre les ennemis du dedans que contre ceux du dehors et n'accorder la qualité de Français qu'à bon escient. Les fiertés nationalistes sont extrêmement compréhensibles et nobles.

Mais que cette volonté collective existe, c'est précisément ce qu'on oublie de montrer. On s'appuie beaucoup sur les écrits ou les paroles de quelques juifs fanatiques, derniers prophètes d'Israël, sur les propos anti-catholiques de quelques sombres disciples de Calvin ou de quelques stupides adorateurs du grand Architecte de l'Univers ; mais on ne voit pas combien il est illégitime et monstrueux de conclure des paroles ou des actes de quelques individus isolés à une solidarité conquérante de race ou de caste. Que cette solidarité se manifeste parfois, cela est vraisemblable et il est légitime alors que les pouvoirs publics la surveillent. Qu'elle se manifeste toujours, et nécessairement, et sous une forme toujours oppressive, c'est un postulat que rien ne vérifie et dont il ne faut pas craindre de proclamer l'inexactitude et la malfaisance. Que les protestants ou les juifs, ou même les étrangers naturalisés, s'agitent parfois et s'organisent pour réclamer le droit commun, le

ORDRE ET CRITIQUE

respect de leur dignité d'hommes et de leurs droits de Français, dans un pays tout pénétré de traditions catholiques et de mœurs spontanément intolérantes, cela est possible et se voit quelquefois ; mais il ne faut pas confondre une volonté de défense avec une attitude agressive, et un désir d'assimilation avec un parti-pris d'isolement et de haine. La plupart de nos discordes civiles viennent de ce qu'on fausse ainsi les données du problème, et qu'on présente comme des offensives anti-françaises de simples efforts pour accéder, dans toute sa plénitude, à la qualité de Français.

Bref, et pour terminer sur ce point, un philosophe, parce qu'il est homme, peut n'éprouver aucune tendresse, et même peut se sentir une aversion marquée, pour les israélites, les protestants ou les francs-maçons ; il peut reconnaître, en tant que politique, qu'il y a une question juive, une question maçonnique ou une question protestante, si l'on veut dire par là qu'il y a une question économique, une question politique, et pour les premiers — dans une mesure moindre aujourd'hui qu'autrefois, et qui pourrait encore diminuer si de part et d'autre on s'enfermait moins dans un isolement jaloux — une question ethnique. Ce sont là

dos faits positifs. Mais jeter mystiquement, quoique on s'en défende, Fanathème sur toute une race, que Ton proclame « traître de toute éternité » ; noyer Fidée de responsabilité pénale personnelle, idée si péniblement acquise et qui répugne tant à la démagogie, dans un péché théologique de tribu ou de peuple ; chercher partout et sans relâche, avec une férocité toujours plus aiguisée, le juif ou l'étranger ; imaginer des gouttes de sang germain, italien ou portugais sous la moindre pensée qui déplaît à la doctrine : toute cette industrie, ou cette polémique, qui aboutit à entretenir ou à créer le péril qu'elle dénonce, serait déjà coupable si elle pouvait réellement se réclamer de la science positive. Et quand on songe à la fragilité des preuves que Ton prétend fournir, des hypothèses que l'on donne comme des lois, on ne peut s'empêcher de la trouver monstrueuse . Telle est la sensibilité du philosophe, il était loyal de la définir, tout en sachant bien que le nationaliste sincère ne verra qu' « utopie » et que « niaiserie » dans Fétat d'esprit qui vient d'être décrit, comme il ne verra que mômeries dans le scrupule protestant. Les voilà bien, les deux jeunesses et les deux Frances, beaucoup plus réelles que celles

ORDRE ET CRITIQUE

dont Waldeck-Rousseau parlait jadis à Toulouse. Voilà la coupure profonde que Fobservateur doit constater, avec la tristesse de se dire qu'il ne voit pas à l'heure actuelle, à moins d'une bonne foi et d'une charité égales de part et d'autre, comment elle pourrait être fermée.

Nous arrivons doue, en définitive, à une triple constatation. Il faut d'abord nous accoutumer au relatif , qui est la grande sagesse morale et sociale. Mais l'acceptation de ce relatif n'étouffe pas, dans Tordre métaphysique et religieux, le besoin d'absolu, l'élan vers une Vérité immuable et totale qui conditionne ce relatif. Et si l'expérience révèle à l'observateur désintéressé que ces Vérités sont multiples, si la psychologie explique les choix divers des croyants par des besoins de sensibilité qui aspirent à une doctrine propre à les satisfaire, la conséquence à tirer de ces faits est qu'il faut laisser chaque âme, chaque monade, sous la réserve nécessaire de la sécurité collective, se nourrir de la Vérité à laquelle elle attache invinciblement une valeur absolue. Nous aboutissons, dans l'ordre pratique, à l'antipode de ce jacobinisme où nous avons vu que conclut le nationalisme,

parce qu'il est persuadé qu'il possède la vérité politique, esthétique, morale. Nous aboutissons à proclamer la nécessité de la tolérance, ou mieux de la liberté, non seulement comme un pis-aller politique, mais comme un bienfait philosophique. Nous nous sommes en effet persuadés, contrairement à la prétention dogmatique, que la diversité des croyances est un fait inéluctable, et qu'elle est un bien, parce qu'elle est un stimulant pour la pensée. Il faut donc la respecter. L'esthétique, la morale, la religion, la politique même sont des objets de croyance. Il faut donc respecter ces croyances, toutes les croyances, encore une fois sous les réserves politiques indispensables. La tolérance en matière politique ou religieuse doit reposer, non seulement sur l'impossibilité pratique de faire respecter intégralement la vérité, comme le veulent tous les dogmatiques, mais aussi sur l'impossibilité spéculative de connaître toute la vérité. Que par delà la vérité scientifique et la communion civique chacun se fasse sa vie propre : c'est la loi des libres sociétés modernes.

CONCLUSION

Conclusion. Politique et Economique

Ainsi s'explique à la fois et ce qu'il y a d'attachant dans le nationalisme, et ce qui empêche finalement quelques esprits pourtant sans sectarisme de lui donner leur adhésion. Il énonce des principes excellents, mais il n'en voit pas la contrepartie ; il simplifie et il abstrait sans mesure. Oui, il y a une hiérarchie mentale et il faut donner la prééminence à l'intelligence, à la claire et sereine raison ; mais — nous le verrons plus longuemen t en étudiant le syndicalisme — cette intelligence est soudée à une sensibilité qui la teinte de ses couleurs, comme elle peut à son tour la purifier et l'élever ; il ne faut donc pas espérer, sauf dans les sciences abstraites, entendre jamais le verdict de la science pure, de l'intelligence pure. Taine avait beau s'efforcer de copier la réalité telle qu'elle était ; il l'a en réalité copiée telle qu'il la voyait, tout comme Renan ou comme Michelet, en donnant pas mal de « coups de pouce » aux documents qu'il interprétait. Et ainsi cet « indes-

tructible monument » qu'est selon M. Bourget le livre des Origines est une massive et passionnée construction philosophique, ce n'est pas un livre d'histoire. Aussi bien l'histoire impartiale ne peut être écrite que par des eunuques.

Oui, il faut nourrir l'intelligence de certitude et de vérité ; mais la seule vérité qui puisse se croire objective, la vérité scientifique, ne laisse pas de recéler, dans les grandes hypothèses qui dépassent l'expérience, une part de contingence, c'est-à-dire de relativisme et de doute. Cette part grandit à mesure qu'on approche des sciences de la vie et de la société, et il devient alors indispensable de distinguer les moyens et les fins, les techniques scientifiques et les vouloirs subjectifs, la science des mœurs et la morale d'une part, la sociologie et la politique de l'autre.

Et il est bon de ne pas appuyer Faction sur de trop grandes ambitions spéculatives. Cette modestie ne déconseille pas Faction ; elle n'est pas exclusive non plus des grands espoirs ; mais elle sait que ce sont des espoirs, et elle garde l'homme politique des mésaventures ou des crimes où pourrait Fentraîner un appétit trop grand de certitude. Et si le doute philosophique doit tempérer Fac-

CONCLUSION

tion dans la pratique sociale, à plus forte raison doit-il pénétrer le penseur dans ses hypothèses philosophiques, et le garder des dogmatismes. Il est une discipline austère, virile, nécessaire aux âmes bien trempées, comme Guyau Fa si admirablement montré. Mais si le penseur critique doit s'accoutumer au relativisme, il ne doit pas essayer d'enrayer l'élan de l'esprit humain vers l'absolu, et surtout tromper ce besoin d'absolu par des raisons utilitaires qui, si nobles qu'elles soient, ne sauraient satisfaire l'amour de toute âme bien née pour la vérité.

Oui, enfin, les méthodes historiques et naturalistes ont fait faire à la sociologie un très grand progrès, en la détachant d'une philosophie souvent trop abstraite et en lui faisant prendre, suivant une expression maintenant consacrée, un bain de réalisme. Nous sommes pour une bonne part tributaires du passé ; nous dépendons, dans une large mesure, des instincts héréditaires, des traditions, des coutumes. A travers toutes les transformations scientifiques et économiques il y a des instincts, des sentiments, des passions qui restent fixes ou nécessaires : nous aurons à y insister. Mais ce que les traditionalistes ne voient pas, c'est

que ces sentiments éternels doivent s'adapter sans cesse à des conditions nouvelles, et que cette adaptation est ce qui importe le plus pour la compréhension et la transformation du présent.

Le présent, sans doute, est conditionné par le passé ; mais tel fait économique nouveau peut donner à de vieux sentiments, à d'éternelles aspirations des formes nouvelles et décisives ; il peut mettre d'antiques qualités et d'antiques vertus au service d'un idéal nouveau, d'un droit nouveau, et si la conception de ce droit nouveau s'implante avec profondeur et ténacité dans une classe, ce n'est pas le pâle fantôme de la tradition qui suffira à l'arrêter. S'il se trouve une classe sociale capable de maintenir longtemps, contre toutes les persécutions et toutes les corruptions, par la lutte, la compétence et le dévouement, son idéologie propre, cette classe triomphera dans une large mesure ; il n'y a pas de « lois éternelles » de la nature capables de l'en empêcher. Ce qui est au contraire une loi de la nature, et constamment vérifiée, c'est qu'à toutes les époques de l'histoire les classes opprimées, qu'elles fussent victimes d'une oppression politique ou d'une oppression économique, ont tendu à secouer le joug, à concevoir un

CONCLUSION

idéal de bien-être, d'indépendance, de dignité qu'elles essayaient de réaliser par la force, et qui n'était étouffé que par une force, une compétence ou une vertu plus grandes.

C'est précisément ce qui frappe d'impuissance la conception nationaliste, et plus généralement conservatrice, de l'économie sociale, qui s'obstine dans un paternalisme sentimental, dans une conception patriarcale des rapports du capital et du travail qui ne correspond plus aux exigences nouvelles que l'organisation de la grande industrie fait naître presque fatalement dans la classe prolétarienne. Et il est vain par conséquent d'évoquer le bon vieux temps, Faction pacificatrice des anciens sentiments et des anciennes traditions : autant vaudrait évoquer, par réaction contre l'odeur de pétrole des automobiles, le charme des antiques diligences. Si respectables et si puissantes que soient les traditions, elles ne sauraient empêcher l'action quasi-mécanique des facteurs économiques nouveaux, qui portent les opprimés à faire la critique des traditions anciennes et qui peuvent leur donner la volonté de les briser et de les remplacer. Ainsi le passé ne meurt pas, mais il se coule dans le moule d'institutions nouvelles, issues

des exigences primordiales du présent, et plus précisément des inventions techniques.

Et il se peut bien, comme le pensent et le proclament les disciples de M. Quinton, qui croient avoir trouvé un argument irréfutable, il se peut bien que ces institutions et ces inventions n'aient physiologiquement pour but que de maintenir les conditions élémentaires de la vie sur la planète, mais ce n'est pas une raison pour crier à la faillite du fînalisme et du volontarisme, en politique et en morale. Il ne nous en reste pas moins politiquement et moralement la possibilité de choisi?' entre ces institutions, et de préférer celles qui nous paraissent le mieux satisfaire aux aspirations du présent et préparer le mieux notre rêve d'avenir. En définitive, s'il est vrai de dire avec Comte que les morts gouvernent les vivants, il est encore plus vrai de répéter le mot de Gœthe dans ses Conversations avec Eckermann : « Marchons à l'avenir par delà les tombeaux. »

Cette position du problème permet de comprendre pourquoi, à un point de vue politique qu'il n'était pas dans le dessein de cette étude d'aborder, mais dont il faut dire un mot en terminant, la conception nationaliste de Tordre social ne va pas

CONCLUSION

au fond des choses. Cet ordre, pour les nationalistes intégraux, doit être surtout un ordre politiqne> et sur ce point ils se séparent des positivistes orthodoxes aussi bien que des marxistes. Ils ne nient pas Fimportance du facteur économique ni du facteur moral, mais ils pensent que tout doit se subordonner, à l'heure actuelle, à la réalisation de l'ordre politique, qui ne peut être assuré que par la monarchie. « Politique d'abord ! » « La question mentale, la question morale, la question sociale, tout se ramène à une question politique. » « Au point de vue de l'importance, dit encore M. Maurras, le n° 1 appartient évidemment aux questions religieuses et morales ; le n° 2 aux questions sociales,et len° 3 aux questions politiques. Mais au point de vue de la marche et du moment, de l'ordre dans lequel le problème peut se traiter en fait dans les conditions de la France d'aujourd'hui, c'est le numérotage inverse qui s'impose : le n° 1 est politique, le n° 2 social, le n° 3 moral et religieux. »

Certes tout n'est pas faux dans- cette vue des choses qui affirme nettement l'action du gouvernement et des institutions sur les mœurs, alors qu'on insiste davantage en général sur la thèse

opposée : l'action des mœurs sur les institutions et les lois ; tout n'est pas faux dans ce réalisme politique qui reconnaît que la moralité des individus n'est pas suspendue en l'air, qu'elle doit être soutenue par des institutions solides. Historiquement même il faut reconnaître que le pouvoir politique a préexisté à l'organisation économique moderne, que les monarques, comme l'a dit M. Charles Andler, ont été les premiers « architectes sociaux» 4, et que le capitalisme primitif, loin de se subordonner l'Etat, Ta d'abord imité. C'est grâce au pouvoir royal, assurément, à son action constante et à sa politique intelligente, que les anciennes économies locales des diverses régions ont fait place à une économie nationale. Et à l'heure actuelle la politique peut encore, dans une certaine mesure, faire servir à ses fins l'économie politique. Les nationalistes ont donc le mérite de faire comprendre, contre des détracteurs aux vues trop courtes, ce que vaut l'Etat, ce que peut l'Etat, et on vient de voir qu'ils sont ici approuvés par certains socialistes. Ils montrent la nécessité de l'action politique saine, bien qu'ils

î, La Civilisation socialiste, dans la Revue socialiste, 15 octobre et 15 novembre 1910.

CONCLUSION

soient les premiers à flétrir — et en quels termes! — les politiciens.

Mais leur analyse est encore insuffisante ; nos réformateurs s'arrêtent en route. Ils ne voient pas qu'à Fheure où nous sommes, « au point de vue de la marche et du moment », le n° 1 n'est plus politique, il est social, ou plus précisément économique. Toutes les institutions politiques, quelle que soit leur forme, sont dans la dépendance des forces économiques, elles ne font qu'exprimer le conflit de ces forces. Si l'on veut du réalisme, c'est là qu'il faut aller le chercher. Le capitalisme a bien pu commencer par imiter l'Etat, mais c'est un fait qu'à présent il le domine; et qu'il s'agisse de monarchies de droit divin, de monarchies constitutionnelles ou de républiques « démocratiques», partout c'est l'organisation capitalistique de la production qui dirige la politique, partout c'est elle qu'il faut d'abord transformer. Les gouvernements, monarchiques ou démocratiques, peuvent dans une certaine mesure agir sur la finance et sur l'industrie. Mais on sait de reste, hélas, que, dans les monarchies comme dans les républiques, c'est la finance et l'industrie qui dominent les gouvernements.

Cette méconnaissance de l'importance essentielle, à l'heure actuelle, du facteur économique est la principale faiblesse d&la doctrine nationaliste ; elle suffit à la frapper de stérilité. Hallucinés par l'idée, plus imaginative d'ailleurs qu'historiquement exacte, d'une ancienne France à la Bonald, d'une France formée de régions naturelles, de « républiques » fédérées conservant leurs libertés propres sous l'égide d'un pouvoir fort, de corporations unissant toutes les classes sous la même bannière et dans les mêmes assemblées; hallucinés par cette séduisante construction idéologique les nationalistes ne voient pas l'impossibilité actuelle d'un tel rêve, parce qu'ils ne sentent pas les raisons profondes de cette impossibilité. Certes le pouvoir politique, aujourd'hui même, n'est pas impuissant. Quelle que soit sa forme — car elle importe au fond bien peu, et la dispute sur les mérites respectifs d'une république et d'une monarchie du xx° siècle est bien scolastique — quelle que soit sa forme le pouvoir politique peut aujourd'hui encore organiser les institutions, les favoriser, les doter, assurer à la société ses cadres fixes. Il peut encore essayer de concilier les intérêts divergents, et de servir d'arbitre en cas de con-

CONCLUSION

Ait. C'est parce que le rôle de ce pouvoir politique est indispensable qu'on ne peut concevoir,à l'heure actuelle, la possibilité de l'anarchie proudhonienne et du fédéralisme pur. J'ai essayé de le montrer.

Mais ce rôle reconnu, étant accordé ce que peut le pouvoir politique, il faut voir aussi ce qu'il ne peut pas. Les temps approchent où les ministres de la monarchique Angleterre ou de l'impériale Allemagne, où les personnes mêmes des souverains seront aussi impuissantes à arbitrer les formidables conflits économiques qui se préparent, grèves monstres ou lock-out gigantesques, que les ministres de la République française. Les temps approchent où par delà les comités et les ligues politiques, et les innocents petits jeux parlementaires qui amusent la galerie, se formeront de plus en plus et se heurteront les deux ligues rivales des «gras » et des « maigres », de ceux qui ont, d'où qu'ils soient, et de ceux qui n'ont pas, d'où qu'ils viennent, des révolutionnaires et des conservateurs. Deux immenses vagues longitudinales et qui s'opposent, vague de démocratie et vague d'autocratie, dans tous les domaines, zèbrent l'Europe et traversent les océans, en répandant leurs agita-

tions sur les vieilles et toujours nécessaires concentrations nationales.

Que peut contre ce terrible courant de déclassement et de reclassement des problèmes le rêve de corporatisme hiérarchique qu/on lui oppose ? Quel intérêt peut présenter un rêve de régionalisme territorial, agricole et sentimental à une époque où, grâce aux progrès du machinisme, des voies de communication,, de Finstruction obligatoire, du journal à un sou et des conférences politiques, il n'y a plus d'anciens « pays » au sens géographique du terme, de régions isolées et se suffisant à elles-mêmes, et presque plus de mœurs, de parlers, de coutumes autochtones ? Que peut une conception presque exclusivement terrienne et agricole de l'économie à une époque où la mobilité croissante de la richesse substitue à l'ancien régime de la propriété foncière un régime de valeurs de Bourse? Que peut enfin ce tableau attendrissant des mœurs idylliques de l'ancienne France, où il y avait de si bons serviteurs et de si bons maîtres, de si bons patrons et de si bons artisans, de si bons protecteurs et de si bons protégés, à une époque où, par la mobilité perpétuelle et quasi fatale des hom-

CONCLUSION

mes aussi bien que des choses, un esprit d'assimilation, d'équilibre, d'égalisation rapproche la campagne de la ville, uniformise lentement les régions et les métiers, et oblige à concevoir la diversité comme devant renaître par delà ce nivellement croissant? Témoins de ce travail, de ce déracinement et de ce tourbillonnement qu'ils sont bien obligés d'observer quelquefois, les nationalistes croient avoir tout dit quand ils ont accusé « la Juiverie », ses dupes, ses agents ou ses complices. Facile simplisme, qui dispense de scruter la structure d'une société ! Certes le problème d'une régénération morale et d'une organisation sociale reposant sur de pareilles données n'est pas facile à résoudre, et l'on peut concevoir des craintes sérieuses pour Favenir. Mais, à défaut d'une solution, il est d'un esprit viril d'envisager au moins pleinement tous les termes du problème.

Prédominance de l'économique sur le politique : voilà donc comment le problème se pose. La classe productrice commence à s'en douter. Toute pénétrée de terreur, de misère et d'ignorance, elle a cru d'abord que la cause de cette misère était religieuse, et que le remède était re-

ligieux. Détrompée par les démocrates anticléricaux, qui ont éteint les lumières du ciel et ne lui ont laissé aucun espoir, elle a cru ensuite que le remède était politique, qu'il était dans rétablissement d'institutions démocratiques. Ceux des nationalistes qui veulent avant tout la réforme de ces institutions politiques se placent, à leur insu ou très consciemment, sur le même terrain que leurs adversaires.

Et ce n'est pas à dire que cette proposition soit fausse ; elle n'est qu'équivoque. En un sens, il n'y a pas opposition entre le politique et l'économique. C'est bien toujours le politique qui domine l'économique, car si les producteurs aspirent à une nouvelle organisation du travail, s'ils sentent le besoin de prolonger la démocratie politique en démocratie industrielle, c'est pour un accroissement plus grand de liberté et de dignité, c'est-àdire pour des fins politiques, morales, religieuses. Mais ce n'est pas ainsi qu'on l'entend d'ordinaire* Opposer l'économie à la politique, cela veut dire que les réformes purement politiques sont insuffisantes à réaliser les nobles fins de la politique. Les producteurs s'aperçoivent enfin de l'énorme disproportion entre leur souveraineté politique

CONCLUSION

et leur asservissement économique, et ils réclament maintenant une nouvelle organisation de la production, qui ne peut d'ailleurs reposer que sur leur compétence et leur moralité. Nous touchons le fond. Prédominance du politique sur Féconoinique ou de l'économique sur le politique, tout le problème est là.

Ou plutôt il semble qu'il soit plus bas encore, et plus large. Il pourrait se définir : prédominance du spirituel sur le biologique, ou sur le physique. Les facteurs économiques n'agissent en définitive qu'en influant sur le psychologique, en se transformant en mobiles et en motifs, en mobiles d'abord instinctifs et impulsifs, qui peuvent devenir peu à peu, pour tous, des motifs réfléchis et volontaires. Par suite de ce simple fait que tous les individus, ou au moins le plus grand nombre possible d'individus, peuvent devenir de plus en plus des consciences, et le deviennent de plus en plus, la « sociologie » où se complaît un Paul Bourget s'écroule.

L'erreur fondamentale des penseurs nationalistes, même de ceux qui s'en défendent le plus, estde trop concevoir la société sous son aspect organi-

cistç, comme un corps bien agencé dont chaque classe accomplirait une fonction différenciée et exclusive. Ils sont trop persuadés qu'il est possible d'organiser scientifiquement l'humanité sans tenir compte des volontés humaines, de toutes les volontés humaines, en croyant que ces volontés, ces désirs, ces passions ne prévalent pas contre la « nature des choses ». Ou s'ils connaissent et proclament la puissance des idées et des volontés, s'ils en font la base de toute leur propagande, ils se bercent de Fillusion folle que ces idées, ces vouloirs, ces fonctions resteront toujours le privilège d'une classe, ou de quelques individus énergiques. En un mot ils restent les adversaires irréductibles du contractualisme social.

Ou bien, s'il n'est pas exact de les appeler organicistes, il le sera de dire qu'ils sont paternalistes, c'est-à-dire partisans d'autorités sociales entendues à la façon de Le Play, dont celle du chef de famille est le type. Qu'il s'agisse d'organisation politique ou d'organisation économique, d'institutions ou d'usines, ils ne voient partout que des hiérarchies autoritaires ne supportant aucun équilibre de droits, n'admettant que des devoirs, c'est-à-dire des sentiments, et ne tempérant que

CONCLUSION

par la charité chrétienne, si arbitraire, l'autorité absolue que s'arrogent les chefs dans leur domaine, à tous les degrés de l'échelle sociale.

Or, si l'on ne saurait trop insister sur la notion de devoir comme complément nécessaire de celle de droit ; si la famille est bien en un sens, comme le dit Comte, la cellule de la société, il faut bien reconnaître que l'autorité familiale elle-même a subi bien des transformations, qu'elle a notablement perdu de sa rigueur depuis le pouvoir absolu du pater familias romain, et que le droit de Fenfant est venu très heureusement préciser le devoir du père.

Il faut reconnaître en outre que le type familial de l'autorité sociale, qui restait encore vrai de l'ancienne monarchie, disparaît rapidement d'à peu près tous les domaines, si bien que la conception de Le Play apparaît aujourd'hui singulièrement archaïque. Ce qui se substitue à l'autorité absolue du chef d'autrefois, ce sont des contrats entre hommes libres. Si l'on a depuis longtemps renoncé à soutenir la théorie du contrat telle que l'avait présentée Rousseau, on n'en a pas moins rejeté la thèse des Lilienfeld, des Ammon ou des Vacher de Lapouge. Le

contractualisme mieux compris, délesté de toute prétention historique, présenté comme un idéal agissant fortement sur les esprits, et s'imposant aux consciences, paraît devoir fournir une nouvelle carrière. Et c'est un autre nom de l'individualisme.

Certes il n'est pas question de nier nos attaches avec l'organisme ou avec la nature. Nous sommes d'abord des êtres vivants, et les sociétés humaines sont d'abord des sociétés animales. Il ne saurait exister entre les unes et les autres une différence absolue. Il y en a une cependant, qu'il dépend de Feffort des volontés humaines d'agrandir. C'est ce que M. Fouillée exprime d'une formule très heureuse en disant que la société est un organisme contractuel. Et c'est pourquoi la division du travail qui s'annonce n'est pas la division purement physiologique de l'organisme, où les cellules et les tissus sont nettement cloîtrés dans une seule fonction ; c'est la division plus mobile et plus souple d'un coopératisme social, où chaque cellule consciente pourra refléter l'ensemble et réagir à son tour sur cet ensemble en insérant volontairement ses activités complexes dans diverses associations qui se coor-

CONCLUSION

donneront. La seule discipline qui apparaît possible est une discipline volontaire, œuvre de conviction réfléchie et d'adhésion joyeuse. Aucun ordre social ne pourra se flatter d'être stable tant qu'il ne sera pas accepté, non seulement par une élite, mais par la majorité des citoyens conscients.

Il semble que les nationalistes les plus orthodoxes, même ceux qu'inquiètent les hérésies de M. Barrés, devraient être les premiers à reconnaître ce principe, car il est bien, lui aussi, la continuation du « mouvement » commencé par M. Bourget, une affirmation nouvelle de la spécificité des différentes disciplines. Après Taine, Claude Bernard, qui affirme la spécificité de la vie. Après Claude Bernard et M. Bourget, Comte et M. Durkheim, qui affirment la spécificité de la sociologie, ou Comte et M. Maurras, qui affirment la spécificité de la politique. Mais la sociologie ou la politique étudiant des individus doués de conscience, il semblerait naturel, après l'affirmation du sociologique ou du social, d'affirmer la spécificité du psychologique et de l'individuel, étroitement conditionné d'ailleurs par le sociologique (comme celui-ci Test par le biologique), et

réagissant sur lui, mais s'en distinguant et ayant ses méthodes propres.

De fait M. Durkheim, tout en défendant le sociologique contre le psychologique pur, et en affirmant sa prédominance dans la formation de la conscience individuelle, n'a jamais prétendu nier que la conscience et la volonté individuelles eussent un pouvoir d'action et de réaction sur le social. Nous avons vu de même M.Lasserre affirmer, contre les partisans de la conscience épi-phénomènes, l'action et le pouvoir des idées. Mais d'autre part M. Maurras, quelque étrange et incompréhensible que cela paraisse, semble nier cette action, et c'est ce qui lui permet de s'en tenir au « politique » et de fixer les lois de la « physique sociale ». Dans son désir de faire de la science, il élimine systématiquement tout ce qui peut être action du sentiment ou de la volonté. C'est se donner à bon marché l'illusion de faire de la science, mais c'est en oublier jusqu'aux conditions les plus élémentaires.

Il en faut dire autant de la critique nationaliste du « rationalisme ». Les nationalistes triomphent trop facilement quand ils montrent sans cesse, avec M. Lasserre ou M. Bourget, Terreur

CONCLUSION

folle que commettaient les révolutionnaires proclamant qu'ils voulaient « recommencer la société », « la reconstruire a priori ». Il est trop évident qu'on ne reconstruit pas de toutes pièces une société déjà vieillie, et on a montré à quels intérêts et à quelles préoccupations très précises répondaient les soi-disant principes abstraits de la Déclaration des Droits de l'Homme. Mais si les Constituants, dans la fièvre de leur action, ont eu l'illusion qu'on leur reproche, il faut interpréter cette illusion comme un fait historique. 11 était bon, il était nécessaire qu'ils eussent cette illusion bienfaisante, car elle les a fait accoucher de grandes choses. C'est pour une raison analogue que les philosophes syndicalistes reconnaissent l'efficacité des « mythes » révolutionnaires d'aujourd'hui, qu'ils rapprochent de ceux des volontaires de 1792 ou de ceux des premiers chrétiens. Plus tard, le penseur critique arrive avec ses dynamomètres, ses loupes et ses scalpels ; il fouille, dose, pèse, mesure, fait le départ de la réalisation et de l'espérance, et trouve généralement que la part d'illusion a été excessive, que la montagne a accouché d'une souris. Mais l'œuvre est faite; la petite souris est vivante ;

elle trottine ; et de ses dents acérées elle va rompre les rets qui retenaient d'enfanter d'autres montagnes...

Ainsi, quel que soit le point de vue auquel on se place pour voir les faits et juger les disciplines, le nationalisme ne contente pas l'esprit. Que faut-il à un homme, et jusqu'où aspire-t-il ? L'homme est d'abord un producteur, un travailleur. S'il réfléchit à son travail, il est amené à en concevoir la dignité, et à songer aux moyens de la faire respecter. Il pose le problème de la justice, et ce problème dépasse la nation.

L'homme est aussi un citoyen ; il n'est pas que citoyen, mais il est citoyen. Que veut-il en tant que citoyen ? S'intéresser à la vie nationale, directement ou par le contrôle de ses représentants, dire son mot sur la politique qu'il désire voir faire au gouvernement, fixer les fins pour la réalisation desquelles les techniciens devront trouver des moyens. Le citoyen qui pense et agit ainsi est un démocrate, et le nationalisme a horreur de la démocratie.

L'homme est enfin un philosophe et un artiste. Son travail, son activité civique n'ont de sens et

CONCLUSION

d'agrément que s'ils se couronnent de philosophie. L'homme vit par Fart, la pensée, la religion. Et chacune de ces cultures Fachemine nécessairement à l'universel.

J'entends l'objection dernière des nationalistes. 11 faut se limiter, se conceutrer, ne pas se perdre dans Finfini. C'est cela même qui est une discipline, au delà il n'y a que vague et fumée. — Sans doute il faut se limiter, et la nation est un excellent centre de concentration positive. Nous en avons vu Futilité, la nécessité, la beauté. Nous sentons nos devoirs envers elle et nous les acceptons d'un cœur joyeux. Mais quoi ! est-ce notre faute si elle ne nous enclôt pas tout entiers, s[ l'âme frémissante rejette pour voir le ciel le couvercle de plomb qu'on voudrait abattre sur elle, si Famour du fini et du parfait ne peut étouffer le goût du sublime déchiré et peut-être inaccessible, si par delà le citoyen déborde l'homme ?

Proposer une discipline qui ne peut pas contenter l'âme, cela est grave. Et la donner comme réaliste est s'abuser. Le vrai réalisme est celui qui tient compte de tous les faits, comme de toutes les aspirations de l'âme humaine.

Il resterait à déterminer quelles conditions et quelles influences ont rendu possible Félaboration de la doctrine, expliquent l'évolution d'un Bourget ou d'un Maurras. Ce serait une étude psychologique nouvelle, et les éléments me manquent pour la tenter. Peut-être trouverait-on que les littérateurs nationalistes, tout en prétendant se rapprocher de la réalité, se sont progressivement détachés d'elle ; qu'ils ne Font vue qu'à travers les hypothèses d'une science trop livresque et d'une philosophie trop rigide. Ils sont trop uniquement les fils du livre. L'avant-propos de 1883 des Essais de psychologie contemporaine est à ce point de vue un document bien frappant.

On se souvient de cet adolescent que nous montre M. Bourget, se penchant sur des livres un soir de juin, et vivant « d'une vie plus intense que s'il cueillait les fleurs parfumées, que s'il regardait le mélancolique Occident, que s'il serrait un des fragiles doigts d'une des jeunes filles. » Oui, il vit, si c'est vivre que de se laisser envoûter par les sortilèges imprimés. Mais il ignore à peu près tout du monde extérieur, de la société qui Pentoure, de ses remous et de ses courants. Il ne se nourrit que de littérature, et cette hypertrophie

CONCLUSION

du sentiment et du cerveau le prédestine à toutes les maladies que son initiateur intellectuel analyse si complaisamment. S'il veut se guérir, comme le lui conseille cet initiateur devenu thérapeute, en portant « un intérêt sincère au monde extérieur », en étudiant le monde et la société, il ira dans un de ces salons dont il aura lu, toujours dans les romans de son directeur de conscience, la description suggestive et troublante, ou dans un de ces cercles ou de ces instituts qui lui recommanderont la méditation presque exclusive des « maîtres de la Contre-Révolution », et lui enseigneront une condamnation sans appel de la démocratie. Ainsi vidé de toute sève plébéienne, il se persuadera que lui seul possède la vérité politique, que tous les rationalistes sont des esprits faux, et les prolétaires socialistes des barbares ou des égarés. Il croira que la racine de tous nos maux consiste dans de mauvaises institutions politiques, et il s'enthousiasmera à ridée d'organiser scientifiquement la France par la monarchie.

Sans doute tous les intellectuels nationalistes ne ressemblent pas à cet adolescent. Il en est parmi eux qui sont d'origine a ithentiquement

plébéienne, et qui désirent sincèrement, en même temps que la puissance de la nation, le bien-être et le bonheur de leur classe. Et il y a des esprits puissants, qui chantent, nous l'avons vu, un magnifique poème à l'ordre. Mais ils construisent cet ordre d'une façon si archaïque, ils sentent si peu les conditions de Tordre véritable qu'il est bien difficile d'engager avec eux une discussion profitable. Après les plus brillants tournois, on est réduit à constater la radicale incompatibilité des esprits.

Et surtout — chose à laquelle ils ne peuvent rien, mais qui les perd plus que toutes les dialectiques—surtout ils sont encadrés, ils sont noyés dans une foule de hobereaux, de débris d'ancienne noblesse ou de parvenus enrichis, si dénués de vraie culture, si insupportables de morgue et de prétention, si secs de cœur et si pauvres de pensée, si antipathiques à tout esprit qui pense en même temps qu'à tout cœur qui aime, qu'à les voir on détourne instinctivement la tête et qu'on aime encore mieux, malgré tout, Y « aristocratie » républicaine, qui n'est pas fameuse non plus. Devant cette « élite » de pacotille, devant cette noblesse dégénérée et morte à jamais historique-

CONCLUSION

ment,, devant aussi la bourgeoisie « républicaine » qui croit élégant de suivre ses traces, on se prend à souhaiter avec ferveur la naissance d'une aristocratie véritable, de l'élite dont nous avons besoin et dont le manque nous fait mourir, d'une aristocratie fille de ses œuvres, profondément et pleinement cultivée, sortie du peuple et de l'action, mais ayant gardé le goût du travail et assez pénétrée du sentiment de l'éminente dignité du travailleur, de tous les travailleurs, pour ne pas s'offenser du mouvement chaotique des masses ouvrières vers la production associée, et pour le favoriser dans la mesure d'une intelligente prudence.

Il est d'autres intellectuels que ceux qui ressemblent à ce littérateur ou à ce fils de famille. Il en est qui la sentent vivre en eux, cette sève plébéienne sous-jacente à la culture et qui la baigne sans cesse pour la régénérer ; qui « ne vont pas au peuple », mais qui en sont restés. Ceuxci connaissent, par tous leurs souvenirs et par leur propre expérience, l'horrible difficulté de vivre. Us sentent ce qu'il y a d'inéluctable dans les revendications prolétariennes, et leur intelligence soumise accepte le fait inévitable des prochaines

transformations. Leur culture n'est plus uniquement littéraire ou philosophique, ni une science de cabinet; elle est sociologique, elle découvre l'économie et s'efforce surtout d'en avoir le sentiment. Parce qu'ils sont restés du peuple, ils se rendent compte que tous les palliatifs purement politiques sont insuffisants à guérir la crise sociale, qu'il faut descendre plus profond, pour trouver le tuf. Et parce qu'ils veulent passionnément 1' « avancement » de ce peuple, sans vouloir rien laisser perdre du magnifique patrimoine d'intellectualité et de vertu que nous ont transmis les siècles, ils sont amenés à désirer, à concevoir la possibilité d'une nouvelle culture qui saurait, elle aussi, monter jusqu'aux étoiles, conserver les merveilles de goût, d'harmonie, de délicatesse dont sont dépositaires les civilisations raffinées, mais qui plongerait ses racines dans le terreau le plus commun et le plus riche, dans l'activité créatrice la plus humble, la plus honnie par la tradition théologique, la plus méprisée par la tradition historique, mais la plus nécessaire et en ce sens la plus « démocratique » : le travail.

Ce problème de la culture est au fond de toutes les préoccupations de l'heure présente. Il ne

CONCLUSION

peut pas être tranché de la même façon par les deux types d'intellectuels qui viennent d'être décrits ; leur formation est trop différente, ils ne sont pas delà même race. Mais ils peuvent au moins essayer de le comprendre, de se comprendre. C'est ce que j'ai voulu faire dans ces pages, sans autre désir que de n'être pas accusé d'avoir tracé de la philosophie nationaliste une caricature.

APPENDICE Maurice Barrés éducateur 1

Le grand événement littéraire du mois a été la réception de Maurice Barrés à l'Académie française. Séance brillante, dirent les journaux, où Ton glorifia le beau langage, les grâces de l'esprit et la poésie. Incontestablement, on ne pouvait mieux honorer les lettres françaises qu'en fêtant dans un salon littéraire un grand artiste, qui fut dans ses premiers livres et qui est quand il le veut un magicien de la phrase, au talent sobre et inquiétant, classique et somptueux, et qui pare des pensées saines d'un alanguissement de décadence. Il enchanta trop notre adolescence pour que nous ne lui gardions pas, même au moment où nous sommes si loin de lui, une reconnaissance discrète.

1. A propos de la réception de M. Barrés à l'Académie française, février 1907.

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Mais ce n'est pas ainsi, ou ce n'est plus ainsi, que Barrés veut être aimé. Il veut être un penseur et un homme d'action. Il a abdiqué l'ironie, les espiègleries et Jes nonchalances pour célébrer, en un style volontairement lourd, l'énergie nationale. A l'en croire, d'ailleurs, il a toujours été ce qu'il pense être aujourd'hui, un politique et un pédagogue. Tous ses livres exposent une discipline. Même quand Bougie-Rose et Petite-Secousse suivaient leur instinct, ou quand Bérénice mourait de le contrarier, même quand André Maltère crachait dans l'eau, ils mettaient en œuvre une philosophie. Quand le candidat Philippe commettait avec élégance ce que les Charles Martin appelleraient des mufleries, il s'autorisait de Descartes, de Kant et d'Auguste Comte. Maurice Barrés est un philosophe, commentateur de Hartmann; et c'est un sociologue, théoricien du nationalisme. M. Doumic avait tort de tuer le Veau- Gras en son honneur. L'Académie, en l'accueillant, a voulu faire une manifestation politique, et les héros de la réception n'étaient pas Leconte de Lisle ou M. de Hérédia : c'étaient Paul Déroulède et le colonel Marchand.

Soit, croyons Maurice Barrés. Il est agréable

de croire ses adversaires sur parole, même quandla « science » et Philippe ne le permettent pas. Ce n'est pas nous, au surplus, qui ferons reproche à un écrivain de vouloir être pris au sérieux. Maurice Barrés est un penseur. Je ne veux pas, ici, discuter sa doctrine. Un universitaire — un kantien ! — qui pourrait être Bouteiller, et qui est M. Parodi, vient de le faire avec conscience. Il est arrivé à cette conclusion que, malgré son nationalisme, son fédéralisme, son déterminisme et sa sociologie, Barrés est resté, jusqu'au bout, un « amateur d'âmes », un égotiste voluptueusement, mais foncièrement... anarchiste. Opinion qui peut sembler paradoxale, qui est démontrée dans Fappareil copieux des dissertations de professeur, et qui est vraie comme l'humble honnêteté.

Ma tâche sera plus simple. Je ne veux dans cette causerie que réfléchir, par profession et par goût, sur Maurice Barrés éducateur. Je ne pense pas que ce soit le trahir. Il y a, parmi ses livres, un traité de pédagogie que M. de Vogué, dans son discours terne et pourtant courageux, déclarait préférer à tous les autres. Et avant les Amitiés françaises, nous connaissions déjà de déli-

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cieux chapitres sur la pédagogie de Bérénice. Et toute l'œuvre de Barrés, si elle est l'approfondissement constant du culte de la vie intérieure, trouve son unité et sa continuité dans un effort d'éducation.

On a quelque appréhension d'essayer une tâche ingrate. On risque d'être un Barbare, l'Adversaire, Bouteiller, ou au mieux Simon. Affrontons les railleries faciles.

La pédagogie de Barrés est simple : voilà sa grande vertu et son efficacité. Ne souriez pas, comme Simon, du mot « simplement ». Toutes les complexités, toutes les subtilités de notre intelligence ne sont qu'une très petite chose à la surface de nous-mêmes. Ce qui est profond et fondamental, ce qui est omnipotent et omniscient, c'est l'inconscient, la simplicité de l'instinct qui nous est commune avec les animaux et les plantes, et qui occupe les territoires les plus étendus, les plus mystérieux et les plus moteurs de notre être. Ce qu'il faut cultiver dans un enfant, c'est sa sensibilité propre, son inconscient.

Qu'est-ce à dire ? Un enfant n'est pas une table rase, ce n'est pas une entité, un être abstrait : c'est un organisme qui, dès sa naissance, est fait de plis et de replis vivants. En ces plis dorment des tendances affectives profondes, que la vie va éveiller. L'enfant est prédestiné. Il faut que le déroulement de ces inclinations originelles ne soit pas contrarié par des influences perturbatrices, qui les détourneraient de leur cours harmonieux. Il faut faire agir les influences qui orienteront ce petit être suivant la loi de ses affinités. L'éducation nationaliste est l'acceptation et le choix d'un déterminisme.

Insistons encore, car je me heurte à une effrayante question préalable. L'enfant suivra la loi de son hérédité. Mais quel est le pouvoir de cette hérédité ? Je pose la question parce qu'un grand physiologiste, que Maurice Barrés ne reniera pas, Jules Soury, l'a résolue en termes qui rendent toute controverse superflue. L'enfant est le produit d'un œuf fécondé ; il appartient à une race et à une espèce ; il reproduira les caractères de cette race et de cette espèce avec une rigueur si absolue, que l'éducation n'y changera rien. «Faites élever un juif dans une famille aryenne dès

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sa naissance, donnez-lui une éducation et une instruction religieuses de catholique ou de réformé, conférez-lui tous les sacrements et tous les ordres de FÉglise, créez-le évêque, cardinal, pape; appelez-le, selon la nation, Français, Allemand, Russe : ni la profession ou Fabsence d'une religion, ni la nationalité légale, ni le langage n'auront modifié un atome des cellules germinales de ce juif, par conséquent de la structure et de la texture héréditaires de ses tissus et de ses organes. »

Certes, si ce fatalisme de la race, si cette sombre prédestination est la vérité scientifique, il est inutile d'essayer de la corriger, et les petits jeux auxquels se livrent les éducateurs apparaissent aussi efficaces que les efforts de pygmées pour soulever un éléphant mort. Toute discipline, quelle qu'elle soit, est radicalement condamnée. Déterminisme, en revanche, au plus haut point rassurant, car les barbares auront beau essayer toutes les manœuvres pour pervertir un instinct héréditaire, ils n'y réussiront pas plus qu'à modifier une cellule germinale. Toutes indignations sont puériles, il n'y a qu'à se rire des rages impuissantes. Strictement et implacablement, nous

mettons nos pas dans les pas de nos prédécesseurs les plus lointains. Déterminisme, enfin, d'une grandiose poésie, car le premier œuf fécondé contenait dans sa gélatine toutes les métamorphoses accomplies et futures de l'humanité ! C'est l'absolu de l'unité.

Pour simpliste que soit Barrés, il ne Test pas à ce point. Son déterminisme est double,, son unité est à deux branches. Avec le déterminisme des morts, avant peut-être le déterminisme des morts, il y a le déterminisme de la terre. Barrés, ainsi que Taine, est pour l'influence du milieu. Si le caniche Simon, surnommé le Velu, a une âme, et qu'un chien allemand n'en a pas, c'est que « ça dépend du climat ». Et il en est des hommes comme des ânes et des chiens. Nous touchons ici le fond du nationalisme. De même qu'un paysage allemand n'est pas un paysage français, il y aura une qualité particulière de l'honneur allemand et une autre de l'honneur français ; il y aura des vérités françaises, des amitiés françaises. Et comme « les immenses mouvements doux de la terre lorraine » diffèrent « du plat désert de mélancolie d'Aigues-Mortes, où régnent les ibis roses et les fièvres paludéennes » (Ah! cette langue

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merveilleuse de Barrés paysagiste !) la discipline d'un Lorrain ne conviendra pas identiquement à un Provençal. Les traditions donnent des notes distinctes, dans la grande harmonie de la nation qui lénifie et qui berce. On sent sourdre la complexité, mais elle doit rester mystérieuse : l'analyse n'entre pas ici.

L'éducation redevient donc possible, la bonne et aussi la malsaine. L'enfant est une plante qui va s'orienter suivant les images qui défileront devant ses yeux, comme un arbre suivant la lumière. Les sourires et les plis délicats du visage de Bérénice y avaient été marqués par le musée du roi René, qui Fencadrait à ravir. Pour éduquer le petit Philippe, on lui donnera d'abord de fortes assises, puis on le promènera dans la vie. On Feiiracinera solidement, par une sorte de magie constante qui le circonviendra, dans sa famille, dans sa province, dans son pays. Les ambiances agiront sur lai comme elles ont agi sur ses aïeux, les deux déterminismes se fondront au lieu de se contrarier, et la plante humaine en sera plus forte. « Un petit enfant chez qui l'on désigne et vénère les émotions héréditaires, que l'on meuble d'images nationales et familiales tout

au cours de sa vie, dans son fond possédera une solidité plus forte que toutes les dialectiques, un terrain pour résister à toutes les infections, une croyance, c'est-à-dire une santé morale. »

L'excellence de cette hygiène préventive, l'enfant l'éprouvera en confrontant sa sensibilité avec des sensibilités différentes. Ce petit Lorrain immunisé aura beau connaître d'autres sites, promener pour la joie de son intelligence sa curiosité disciplinée à travers des paysages somptueux et corrupteurs, savourer avec raffinement, comme son père, les beautés diverses de Venise, de Séville ou de Sparte, il est pour toute sa vie un petit Lorrain. L'éducation est un envoûtement, et elle est une invitation au voyage...

Un trait encore, décisif. Même s'il vit à Paris — et il vivra certainement à Paris — , le petit Philippe sera un rustique. Du moins il croira être un rustique. Les villages lorrains, longuement contemplés, auront fait de lui un méditatif. Et cela sera suffisant, avec la lecture de nos classiques, pour former son sens moral. « L'honneur, comme dans Corneille, l'amour, comme dans Racine; la contemplation, telle que les campagnes françaises la proposent, voilà, selon mon jugement,

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la noble et seule féconde discipline qu'il nous faut hardiment élire. »

Je ne veux pas disséquer cette pédagogie ; je ne veux pas formuler certaines critiques abstraites très pressantes. Non que je dédaigne l'intelligence, ou l'analyse, ou la raison, tout ce qui nous rapproche et nous permet de nous comprendre. J'ai assez commis le péché d' « intellectualisme » pour sentir tout ce qu'il y aurait à dire, au nom de la raison, contre un pareil sensualisme. Non que je sacrifie, d'autre part, au snobisme de l'Inconscient, qui a défiguré une idée profonde. Mais je voudrais rester encore en communion avec l'âme du système : c'est le système lui-même qui va m'offrir des armes pour le ruiner.

N'hésitons pas à le dire : l'idée maîtresse de cette pédagogie est profondément exacte. Ce n'est pas avec des idées qu'on façonne un petit être, c'est avec des images. Les idées agissent sur l'homme fait, et lentement, péniblement : un esprit d'enfant n'est formé que par des visions. Rien de tout cela n'est bien nouveau, c'est même

une banalité pédagogique. Mais cela a été dit par Barrés plus magnifiquement qu'on ne l'avait jamais fait, et l'éducation officielle semble si souvent l'oublier qu'il est salutaire de le rappeler.

Seulement, s'il faut un beau décor pour incliner à la beauté et à l'héroïsme, combien de petits Français seront des héros ou des artistes? Remarquez-vous que ce petit Philippe est élevé seul — comme Emile ! — qu'il a gouvernante et chien caniche, qu'on le promène à Domrémy pour y acquérir le goût de la patrie, à Lourdes pour y apprendre le sens du mystère, et sur les montagnes de Genève pour villégiaturer ? Vous souvenezvous que son père se trouvait malheureux, jadis, de n'avoir que quatorze mille livres de revenu ? Et les petits de la laïque ? Je demande pardon à M. Barrés d'être si peu élégant. Je parle presque comme Charles Martin. Mais tout de même, quand je lis au commencement du discours de réception l'éloge de la « suite incomparable de poètes, de savants, de philosophes, de politiques, de prêtres et de grands seigneurs qui ont travaillé à constituer la société française », je pense que Maurice Barrés n'a oublié... que le peuple. Et je sais bien que c'est insignifiant, qu'on ne parle pas

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du peuple entre gens bien élevés, qu'on ne se frotte à lui que pour enrichir son moi, et qu'il ne sied d' « aller à lui » que pour s'attendrir sur sa propre bonté d'âme... Je sais bien que jusqu'à présent le peuple en effet n'a rien été parce qu'il a cru qu'il n'était rien. Tout de même cette omission me laisse rêveur : je suis d une « irrémédiable vulgarité ».

Je reprends donc avec lourdeur : Et les petits de la laïque ? Ou simplement: et les petits des bons frères, des orphelinats et des ouvroirs ? Et les petits des usines ? Et les petits de la rue ? Et ce petit verrier de neuf ans qu'ont vu Léon et Maurice Bonneff, dont « un bandeau ceignait les joues tourmentées de fluxion », dont le « visage était cave et desséché : un visage de vieux » ? Et cet autre petit verrier de douze ans qu'a dessiné Grandjouan, qui n'est entré à la verrerie que pour échapper à la mine ? Et toutes les petites filles qui n'ont pas d'âne comme Bérénice, pas de petit chien et pas de canards ? Je sais bien que ces petits êtres ne sont pas intéressants : ils sont la majorité. Ils sont laids, ils sont sales, ils ont quelquefois des poux. Leur hérédité est moins indécise que celle des dilettantes cosmopolites, elle

se dessine en traits effrayants. Les seuls voyages qu'ils connaissent sont de leur taudis à une caserne, et parfois dans le panier à salade. Mais s'il faut, pour être Français, goûter avec sérénité, avec une harmonieuse béatitude, les différents coins de lumière de notre pays, vos camarades de Fougères, petit Philippe, les petits errants qu'on exporte pour que leurs pères se serrent le ventre, les tristes déchets aux yeux d'ombre ne sont pas près d'être Français.

Défions-nous de toute sentimentalité facile, faisons de l'idéologie, Maurice Barrés a rêvé d'être le théoricien et le poète de l'unité nationale. 11 la célèbre, il l'embellit, et il la construit. Famille d'individus, ce sont les communes ; famille de communes, ce sont les provinces ; famille de provinces, c'est la nation. Ainsi s'exprime Maurice Barrés, mais j'ai bien peur que Barrés ne parle ici comme Bouteiller. Car est-il vrai que les milieux qui prédestinent un organisme soient toujours et seulement la famille, la commune, la région, le pays ? La famille souvent n'existe pas ; peut-on parler de l'influence éducatrice de la famille mondaine, ou de la famille ouvrière ? La commune n'existe plus que comme cadre admi-

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nistratif, ce n'est plus un foyer de vie. Cela est évident de beaucoup de centres urbains, et devient vrai de la campagne à mesure que la technique la transforme. La région est un milieu sentimental qui meurt, malgré les nobles efforts d'un Mistral. Pourquoi ces revirements de la sensibilité, et vers quels centres la vie se porte-t-elle? Pourquoi les mêmes paysages cessent-ils d'exercer leur vertu ?

Pourquoi? Mais qui donc a le temps de les contempler ? Qui se laissera bercer par leurs lignes onduleuses, quand la vie devient si tumultueuse et si âpre, quand le besoin de vivre est si pressant ? Ah ! que nous sommes loin, dans la réalité, de ce demi-rêve de beauté où baigne le petit Philippe ! Quand vous avez du loisir, vous savourez quelques lignes de Barrés. Vous vous enivrez de cette prose admirable, vous rêvez d'une vie champêtre nostalgique et suave. Vous aimez « la paix, le silence, la tristesse de nos villages, où bruissentles noyers sous la brise d'automne». Vous connaissez le rôle de la propriété, qui vous tourne vers le passé, vous enracine dans l'immobilité, et vous incline à l'éternité. Et brusquement vous sursautez. La vie moderne vous ré-

clame. Des jugements plus nets cernent votre rêve. Le paysan authentique ne voit pas la campagne comme Barrés, le vieux droit immuable de propriété devient un droit mobile de créance, et vous songez aux assignats d'Allemane !

Entre les divers décors qui encadrent l'individu, qui font passer devant lui des visions, Barrés n'en a oublié qu'un, celui précisément qui absorbe le plus souvent tous les autres ; le milieu professionnel. L'homme dont l'activité est réglée, le travailleur, vit de plus en plus dans son groupement professionnel avant de vivre dans sa commune. Le Syndicat tend à apparaître comme le pôle d'attraction le plus efficace, comme le plus ardent centre de vie. Et la discipline qui s'y élabore, Fâme qui s'y forme sont tout autres que la discipline et l'âme du petit Philippe : les produits de ces deux milieux sont destinés à se heurter. Qu'on s'en indigne ou qu'on s'en réjouisse, il faut constater le fait. Jamais la pédagogie de Barrés n'aura été plus tragiquement exacte ; il y a des classes d'hommes qui aujourd'hui sont irrémédiablement ennemies, parce que les visions de leur enfance et de leur adolescence demeurent toute leur vie ineffaçables. Si Maurice Barrés, à huit ans, n'avait pas vu les

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Prussiens brutaliser son grand-père, écrirait-il aujourd'hui que l'honneur allemand consiste à cracher au visage d'un officier français désarmé ? Mais les petits grévistes qui voient la guerre civile, en qui la souffrance et la révolte entrent par tous les pores, quelle idée se font-ils de l'honneur, comment comprendraient-ils l'unité nationale, et quelles revanches imaginent-ils ?

Je crois que nous touchons ici au vif de la question sociale concrète. Je le demande en toute sincérité à Maurice Barrés éducateur, ou au politique qui reconnaissait que l'âme populaire décide spontanément « les conditions nécessaires de la vie » : Quand pendant toute une jeunesse, pendant toute une vie, pendant une longue suite de générations, un taudis infect et des odeurs de graillon ont tenu lieu de voyage à Venise ou de musée du roi René, que peut-on penser du monarchisme abstrait de Charles Maurras? Gomment peut-on voir la ligne bleue des Vosges, quand on ne peut pas plus sortir de la ligne noire de l'usine que le barbet du cercle de Faust ?

La voilà, la vraie question. De parle jeu même de la vie économique il se forme une mentalité, une sensibilité de classes et de métiers qui se

développent en largeur au lieu de cristalliser autour d'un centre commun. Les banquiers de tous les pays sont frères, et aussi les opprimés de tous les pays, et deux compatriotes qui se touchent peuvent ne s'inspirer que de la haine : ils n'ont pas vu les mêmes images. Le parlementaire qui s'adjuge quinze mille francs et la mère de famille qui le maudit ne pourront jamais se comprendre : ils ne voient pas les mêmes images. Faut-il désespérer de Funité nationale ? Nous espérons passionnément que non. Mais nous avons l'esprit libre et l'estomac satisfait, nous n'avons pas grand mérite à aimer notre pays.

Quand donc, dans chaque profession, les travailleurs associés pourront-ils se reposer, se relayer comme des hommes libres et laisser errer leurs yeux sur la beauté des lignes qu'ils ne peuvent voir aujourd'hui ? Quand donc il y aura-t-il pour tous, pour chacun suivant ses humbles forces, une fête de la lumière, de l'esprit et du cœur ? Ce jour-là, mais ce jour-là seulement, on découvrira nos paysages, on se régénérera dans la contemplation, on se mêlera en cercles fraternels au lieu de se grouper en unités de combat. Ce jour-là il y aura peut-être, dans un plein

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épanouissement, une vie régionale et une patrie française. 11 ne faut pas compter que ce jour soit très proche. Mais quelles conditions sont nécessaires pour réaliser cette patrie, pour en faire une chose vivante et non une abstration d'école, c'est ce que nous aura appris de science certaine — et sans qu'il Fait expressément voulu ! — notre maître Maurice Barrés1.

1. Dans une conférence sur les mauvais instituteurs, faite à Paris peu de temps après cette étude, M. Maurice Barrés a bien voulu reconnaître la part de vérité qu'elle contient. Il a reconnu notamment l'influence éducatrice du syndicat, et souhaité qu'elle s'exerce dans le sens d'an accroissement du patriotisme. Nous le souhaitons tous, et ce n'est pas impossible; mais nous ne voyons pas tous avec les mêmes yeux les conditions de réalisation de ce souhait.

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