Voir l'appendice: Maurice Barrés éducateur
nos enfants à prendre leur rang dans la procession nationale. »
Ainsi, du haut en bas de l'échelle sociale, de l'élite bourgeoise aux enfants du peuple, le problème de l'éducation et de la culture reste le même. Elle ne doit pas être purement abstraite, purement intellectuelle ; elle ne doit pas commettre le crime et la folie de se réclamer de la raison une, éternelle et universelle. « 11 y a là une méconnaissance orgueilleuse et vite tracassière de tout ce que la vie comporte de varié, de peu analogue, de spontané dans mille directions diverses ». Ici l'opposition est nette, et M. Maurras pourrait se croire directement visé. M. Maurras sacrifiait tout à l'unité rationnelle, M. Barrés dresse des autels à la diversité.
Oui, mais ne nous arrêtons pas en si beau chemin ! La pente est dangereuse ; une fois qu'on y est engagé on risque de rouler jusqu'au bas. Si l'on se déprend de la raison qui unit pour s'attacher à la sensibilité qui distingue, on ne peut s'en tenir à la patrie ou même à la province. Non seulement tous les hommes, mais tous les Français, tous les Lorrains même ne se ressemblent pas, non plus que tous les arbres de la forêt. Des
l'humiliation de la raison
vérités humaines, des vérités nationales et des vérités provinciales il nous faut, pour être logiques, descendre jusqu'aux vérités individuelles. Tel est le dernier mot du relativisme ; il aboutit à l'individualisme le plus caractérisé, le plus logique, le plus avoué d'ailleurs en son temps. «Individualisme, voilà toujours notre formule » disait M. Barrés au temps où il dirigeait la Cocarde, à cette époque intermédiaire entre le « Culte du Moi» et les « Bastions de l'Est », où l'«égotiste» cherchait déjà à fondre son moi dans l'association et la décentralisation, sa terre et ses morts. Et même cette évolution achevée, la tendance subsistera. Le pèlerin du Voyage de Sparte complétera la leçon en se déclarant impuissant à « utiliser » Athènes, parce qu'il n'a pas « le sang de ces Hellènes ». Il ne s'intéressera, dans la terre sacrée de la beauté antique, qu'au palais des ducs d'Athènes, parce qu'il a été bâti par des Lorrains ; et mieux encore parce qu'il plaît seul à la sensibilité de M. Barrés. Parti du culte du moi on aboutit ainsi au culte du moi, comme l'a finement montré M. Parodi. Parti de la haine du sentiment, de l'imagination et de l'instinct on aboutit à la domination du sentiment et de l'instinct,
bref du « romantisme ». La raison n'est haussée au pinacle que pour être aussitôt plus cruellement humiliée. Grandeur et décadence de l'intelligence !
Conciliation
Qu'il y ait entre ces deux aspects de la doctrine une contradiction au premier abord violente, c'est ce qu'il est difficile de nier. Aussi le premier mouvement de M.Maurras est-il de répudier toute solidarité avec un subjectivisme aussi compromettant. Collaborant à la Cocarde, il redressait déjà cet individualisme qui l'inquiétait. Et à M. Parodi, qui avait insisté peut-être trop exclusivement sur ce côté en quelque sorte physiologique du nationalisme, M.Maurras a répondu que son critique avait « brouillé ses idées avec celles de Maurice Barrés, et sur un point où, justement, les différences constituent une véritable opposition ».
Le mot n'est pas trop fort, car il ne paraît guère niable qu'il existe un double courant chez les théo-
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riciens nationalistes, quand ils cherchent à délimiter le pouvoir de l'intelligence. Il y a les physiologistes et les spiritualistes, ces derniers plus ou moins teintés — quoiqu'ils en aient — de rationalisme universitaire. Les premiers, selon la physiologie rigoureusement déterministe et quasi fataliste d'un Barrés ou d'un Soury, n'accordent à l'intelligence aucun pouvoir propre. La conscience, suivant eux, est un épi-phénomène. L'idéologie ou l'esthétique d'un être n'est que le reflet de sa physiologie ; elle emprunte nécessairement la couleur de sa faible expérience individuelle et de son immense hérédité ancestrale. Pour les seconds, au contraire, — et ces paroles de M. Lasserre ne seraient pas désavouées par M. Fouillée ni par M. Bouglé, — « ce prétendu éclaircissement de l'intellectuel et du moral par le zoologique dérobe à l'esprit les causes les plus intelligibles et les plus prochaines. » Prétendre le contraire est une idée de « la génération de 1860», qui « ne vit dans l'intelligence que la contemplatrice du fait, non la créatrice du fait ». Les positivistes attardés ne sont, eux aussi, que des romantiques.
Toutefois, il est peu probable que cette opposition soit sur tous les points absolue. Entre dé-
fenseurs d'une même cause, il ne saurait exister de contradiction irrémédiable ; il est donc loyal de chercher comment cette contradiction pourrait être résolue, et comment elle Fa été partiellement par les nationalistes eux-mêmes.
Il est vrai que d'une part on exalte l'intelligence et que d'autre part on la rabaisse ; mais cette antinomie se résout si l'on considère l'individu dans son développement, et la société dans sa constitution organique. Tout enfant est par nature un petit romantique, au sens que M. Lasserre donne à ce mot; la sensibilité et l'imagination prédominent en lui, la raison ne vient que plus tard. « Les enfants, dit en termes adorables M. Barrés, soîit des petits Davids qui dansent et chantent devant l'arche avant de savoir pourquoi leur arche est vénérable. Le problème de l'instruction primaire, c'est de leur donner de la beauté ou, plus exactement, de favoriser leur faculté innée d'expansion, de les aider pour qu'ils dégagent ce qu'ils possèdent de naissance : un continuel enchantement, le sens épique et lyrique, un hymne, un cantique ininterrompu. » Conclusion : cultivons d'abord l'imagination et la sensibilité, et
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l'intellectualiste de l'Ecole, M. Lasserre, est de cet avis : « Gomment parler à la sensibilité de l'enfant, sinon par ce qui a vie, émotion, chant et couleur pour elle ?... Il ne s'agit pas ici de la raison appliquée aux mathématiques, ou à la métaphysique, mais de la raison appliquée à la formation du cœur de l'homme... C'est un très haut élan de l'âme, c'est un des sommets du désintéressement personnel que d'aimer la vérité pour ellemême, plus que tout. Et certes, l'apprentissage de ce désintéressement n'est pas abstrait. N'étant pas abstrait, il est concret, c'est-à-dire religieux, poétique, familial; il est le legs indispensable, vital, d'un foyer, d'une terre, d'une histoire, à une intelligence supérieure. » Et ailleurs : « Ce qu'on appelle l'anti-intellectualisme de Barrés exprime, à vrai dire, les conditions psychologiques et vitales hors desquelles la fleur du désintéressement ne saurait s'épanouir. »
11 faut donc d'abord fortifier chez l'enfant des habitudes, des sentiments, des croyances, et pour cette culture pratique, il n'est pas, selon les nationalistes, de meilleure discipline que « l'enseignement par les corps religieux », car il est « ménager de ces forces frustes, par définition même ».
Voilà pourquoi, selon M. Bourget, « élever des enfants religieusement c'est les élever scientifiquement ». Ce n'est que chez l'adulte qu'il convient vraiment d'éveiller la réflexion. On a vu comment M. Barrés conçoit le rôle du professeur de philosophie. M. Bourget est plus net encore.il le supprime. C'est que M. Bourget donne au mot philosophie son sens traditionnel de discipline de Fentendement. Cet exercice n'a pas de place dans l'éducation des enfants ni même des adolescents. Si l'on écoutait l'auteur de Sociologie et Littérature il faudrait « retirer la philosophie du domaine de renseignement secondaire, où elle sera toujours funeste, parce que des cerveaux de dix-huit ans ne sont pas mûrs pour la recevoir, et la transporter dans le domaine de l'enseignement supérieur, où elle sera toujours bienfaisante ». Il n'y a donc pas contradiction à faire chaque chose en son temps, à développer normalement les facultés selon l'ordre même de leur apparition et de leur hiérarchie.
L'antinomie tombe tout à fait si l'on considère — je m'excuse de parler comme un kantien! — la catégorie de Fespace après celle du temps. La culture de Fintelligence doit être tardive, et de
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plus, pour ne pas devenir dans la cité un élément de désorganisation, elle ne doit pas être universalisée ; il faut qu'elle demeure le privilège d'une élite. M. Bourget s'élève avec la gravité d'un hygiéniste contre le « dogme primaire » de l'égalité de culture. « Un peuple doit avoir des organes d'acquisition et des organes de dépense, des familles où s'amassent les réserves de sa vitalité, et des familles où ces réserves accumulées se consomment. Vouloir que tous les membres qui le composent aient la même culture ou une culture seulement analogue, c'est gaspiller, c'est tarir les latentes énergies de l'avenir. »
On retrouve ici le vocabulaire et la pensée organiciste dont nous avons noté ailleurs l'obsession constante. Aux fonctions de l'organisme, exercées par des organes spéciaux, correspondent les fonctions sociales, qui doivent être aussi le monopole d'organes différenciés. Ces organes sont les classes. De même que, pour Aristote, il y avait des citoyens dont la fonction naturelle était de parler grec et de discuter politique l'agora, et des esclaves dont la fonction naturelle était de tourner la meule, de même, pour M. Bourget, il est scientifique qu'il y ait dans une société des « castes dis-
tinctes », dont les unes assimilent et dont les autres désassimilent. « C'est l'application de la grande loi du « prendre et rendre » qui est la définition même de la vie. »
Comment s'applique cette loi dans le corps social ? Avec la plus grande simplicité. Le peuple assimile, et pour cette besogne il est nécessaire qu'il conserve son instinct. 11 ne pourra mieux y parvenir qu'en se constituant en corporations, où Fartisan recevra une culture uniquement professionnelle, qui lui permettra de « penser métier au lieu de penser idées »,et l'empêchera de s'évader, sinon par exceptions rares et lentes, du métier héréditaire. La fixité du métier, voilà encore « une très importante vérité psychologique » ; naturellement encore elle s'appuie sur une vérité biologique : « C'est l'analogue social de la loi biologique de constance découverte parM.Quinton.» Quant à l'élite, apparemment, elle désassimile, c'est-à-dire qu'elle pense idées, car chez elle seule « la race est arrivée au point de maturité où l'éducation fait culture. » Elle seule en conséquence peut s'élever, par l'enseignement secondaire et supérieur, au-dessus des métiers, ou plutôt son métier propre, à elle seule, est
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de diriger, de coordonner, de philosopher.
Nous sommes donc, à peu de chose près, en pleine sociologie hindoue, ou plus près de nous, en pleine politique renanienne oucomtiste. M. Bourget, d'ailleurs, met une certaine coquetterie à comprendre et à exalter « la beauté du type plébéien, quand il se développe sur place, normalement, simplement et dans des données plébéiennes ». Mais qu'on ne demande pas à ce type plébéien de gouverner FEtat ; il y est incompétent. Qu'on ne lui demande pas non plus d'avoir des idées générales : l'éducation chez lui « fait blessure » ; essayer de lui inoculer son virus, c'est proprement « Terreur démocratique ». Le résultat de cette formidable erreur est que le producteur manuel, et qui doit rester manuel, une fois qu'il a quelque teinture d'une instruction abstraite, forcément mal comprise et mal digérée, ne veut plus obéir à son directeur intellectuel. Telle est l'explication des luttes sociales. «La guerre actuelle des classes, c'est proprement la révolte du muscle contre le nerf.» « Elle est en fonction de cette demi-instruction, de ce demiéveil de facultés critiques dont notre civilisation s'enorgueillit. »
Comment mettre fin à cette guerre, et rétablir la paix sociale indispensable à la grandeur nationale ? Car la division des classes, la lutte des classes, c'est un terrible obstacle à l'unité de la nation. Les classes existent, c'est un fait, et un fait bienfaisant, disent les nationalistes à rencontre des démocrates qu'ils accusent de méconnaître la réalité. Mais si ces classes se déchirent et doivent se déchirer éternellement, c'est un perpétuel élément de faiblesse installé au cœur de la nation. Comment remédier aux luttes sociales?
Il y a d'abord un moyen sur lequel tous les nationalistes sont d'accord. Persuadés de la prédominance du politique sur tous les autres facteurs sociaux, et particulièrement sur l'économique, les nationalistes croient peu à la spontanéité des luttes sociales. Dans toutes les grèves, dans toutes les jacqueries, dans toutes les révoltes ouvrières ou paysannes, ils cherchent d'abord la main de Fétranger. Is fecit oui prodest. C'est ainsi qu'ils répètent couramment comme un axiome, dont ils ont puisé l'idée dans l'histoire et dont ils voient l'application dans les luttes sociales actuelles qui, surtout aux heures de crise, déchirent la France et ses alliés, que «la révolution vient d'Al-
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lemagne ». A des manœuvres de ce genre il faut répondre par des mesures de défense et des manœuvres analogues, notamment par l'organisation d'un bon service de renseignements et d'espionnage, et par une diplomatie sachant diviser l'étranger. Politique d'abord.
Mais les nationalistes sentent tout de même que cette explication est insuffisante. Il y a dans les luttes sociales un élément proprement économique et moral, qui tient à la nature des choses. Comment en adoucir l'intensité et les prévenir s'il se peut? Par une bonne politique encore; mais quelle politique sociale est la meilleure?
A vrai dire, ici encore, il n'y a pas harmonie parfaite parmi les nationalistes. Les uns, comme M. Bourget, voudraient que le «nerf» réagît avec vigueur contre le « muscle », c'est-à-dire que les classes possédantes et dirigeantes fissent un effort énergique pour s'organiser, afin d'affirmer leur force et leur droit et de briser la force ouvrière, notamment en dispersant ses syndicats. C'est la thèse de la Barricade. Les autres, comme M. de Mun ou M. Maurras, disciples de M. de la Tour du Pin et du comte de Chambord, voudraient voir au contraire une entente entre l'élément ouvrier et
l'élément patronal, tous deux organisés, mais réconciliés, fondus dans la corporation. Les protestations royalistes et religieuses contre la thèse qui se dégage de la Barricade ont été fort vives ; elles se comprennent même après les explications de M. Bourget. M. de Mun a pu dire que le patron Breschard, qui veut bien de la solidarité avec les autres patrons, condamne les ouvriers à l'individualisme pour en avoir plus vite raison. Et M. Maurras a pu ajouter qu'il n'y a pas qu'un mal, le prolétariat,, comme le croit M. Bourget; il y en a aussi un autre, le capitalisme, car le capitaliste n'a pas seulement le devoir d'être fort à tout prix, il a aussi celui d'être humain. Betenons ces critiques que nous utiliserons tout à Fheure dans un autre domaine.
Mais, là comme ailleurs, l'antagonisme pourrait bien n'être pas au fond aussi grave qu'il le paraît. M. Bourget ne serait sans doute pas ennemi de l'organisation ouvrière, à condition que ses membres ne soient pas des « conscients », c'est-à-dire à condition qu'elle ne soit pas autonome, qu'elle soit docilement subordonnée à l'organisation capitaliste, qu'elle ne fasse qu'un avec elle. C'est bien l'idéal des corporativistes. Pour
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eux la corporation seule, réorganisée et soumise à la tutelle royale, apporterait la solution du problème social. Dans la corporation, dit M.Maurras, « patrons et ouvriers concevraient, régleraient les intérêts communs ». La lutte des classes serait donc étouffée, car le roi, arbitre suprême de l'intérêt national, protégerait d'une part les salariés contre les « abus possibles du capital »,et d'autre part protégerait le capital contre l'étranger et les ambitions excessives du travail. L'harmonie régnerait, à condition que les « humbles » soient bien persuadés que « leurs plus sérieuses garanties,., sont liées au salut et au bien des puissants ». Ainsi, conclut M. Maurras, « sans nier les classes, nous les subordonnons aux corps de métier qui réunissent toutes les classes et rassemblent les membres de la nation.au lieu de les parquer et de les diviser ».
Mais comment les classes dirigées seront-elles persuadées de Fexcellence de la discipline et de la nécessité de la soumission? C'est le devoir social, pressant et indispensable, des classes dirigeantes de leur inculquer cette persuasion. Elles le peuvent par une méthode intelligente et elles en ont le devoir strict. On aperçoit donc le rôle éminent
qui incombe aux classes dirigeantes, et ce rôle leur incombe parce qu'elles sont ou doivent être les plus intelligentes, les plus cultivées, et les seules qu'il faille vraiment cultiver. Très logiquement, elles sont le pivot de toute cette construction sociale, la clef de voûte de la régénération nationale.
Parce qu'elles sont la pensée, le cerveau de la nation, les classes supérieures ont tous les devoirs et toutes les responsabilités. « A l'origine de tous les maux dont souffre la France, dit M. Bourget, il y a une erreur de pensée. » Et M. Léon Daudet commente. « Semblables au poisson du proverbe, les nations se gâtent par la tête. » 11 faut donc redresser cette erreur de pensée, et la redresser surtout dans les classes dirigeantes, qui guériront à leur tour les classes dirigées. « L'humanité vit pour et par ses élites » : c'est là, selon M. Bourget, « la loi éternelle de la société ». C'est pour cette fin qu'a été créé Y « Institut d'Action Française », dont les fondateurs paraissent bien avoir fait le même rêve que Boutmy et ses collaborateurs, quand ils fondèrent FEcole des sciences politiques. « Ils rêvèrent, dit M. Bourget, de modifier la mentalité des classes moyennes françaises, et par voie de
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conséquence celle du pays tout entier. » C'est ce qu'on se propose de faire, avec plus de succès, à Flnstitut d'Action française.
Par voie de conséquence : toute la méthode est là. C'est la méthode idéologique et théologique par excellence, celle que rappelait Pie X quand il opposait, dans une de ses encycliques, le troupeau aux pasteurs. La vérité découverte par les intellectuels est enseignée déductivement, de haut en bas. Et il suffît de convaincre une élite . « La propagande sur les sommets, dit encore M. Daudet, descend fatalement dans les vallées. Il y a des positions stratégiques qui commandent tous les défilés... il s'agit d'occuper ces points-là après en avoir délogé l'adversaire.» L'histoire est faite tout entière par les individualités énergiques qui constituent cette élite. M. Maurras a exposé cette méthode dans un récit curieux, qu'il intitule significativement : « Mademoiselle Monk ou la gé?iération des événements. » Il suffit de toucher « au point sensible les intérêts du premier politique contemporain. Ces passions et ces intérêts, une fois qu'ils sont mis en branle, se recrutent eux-mêmes leurs auxiliaires: courtiers, sergents et partisans. Les foules, les événements en sont, pour ainsi
dire, aimantés et polarisés. Dans l'écoulement infini des circonstances sublunaires, un être seul, mais bien muni et bien placé, si, par exemple, il a pour lui la raison, peut ainsi réussir à en dominer des millions d'autres et décider de leur destin ».
Ce sont ces idées qui ont déterminé M. Maurras à élaborer la fameuse théorie du « Coup » qui doit renverser la République et rétablir la royauté ; il s'accomplira très simplement, et presque fatalement, toujours par la vertu de la même méthode. « Quand nos idées, déjà établies ou proches de l'être dans l'ensemble des têtes qu'on peut appeler le système cérébro-spinal de la nation française, auront gagné les centres du mouvement, les muscles de l'exécution, de l'action, une petite promenade militaire, combinée avec l'effervescence du meilleur peuple de Paris, nous mettra en mesure de régler le problème n° 1 » (c'est-àdire le problème politique). Ce n'est pas plus difficile... Mais toute médaille a son revers.
Devoir à remplir implique responsabilité, flétrissure historique et déchéance politique pour la classe ou l'individu qui vient à y manquer. Les nationalistes le proclament volontiers. Si lesclas-
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ses dirigeantes ont seules des devoirs, elles seules aussi, et non le peuple, sont responsables des catastrophes historiques. « Nous n'ignorons pas, dit M.Bourget,que la responsabilité du cataclysme de 89 incombe aux dirigeants qui n'ont rien su diriger, à une noblesse qui n'a pas substitué le service civil au service militaire, à un clergé qui a manqué de vertus sacerdotales, à des princes qui n'ont pas fait leur métier de roi. » Quant au peuple, troupeau amorphe et moutonnier, incurablement ignorant et d'ailleurs irresponsable, il n'a qu'à se confier docilement, pour la prospérité de ses affaires et l'établissement de Tordre, à la science et à la sagesse de ses gouvernants.
C'est bien, on le voit, le rêve de Renan sérieux, du Renan de la Réforme intellectuelle et morale. « Former par les universités une tête de société rationaliste, régnant par la science, fière de cette science et peu disposée à laisser périr son privilège au profit d'une foule ignorante... en même temps élever le peuple, lui inspirer, avec l'aide d'un bon clergé dévoué à la patrie, l'acceptation d'une société supérieure, le respect de la science et de la vertu, l'esprit de sacrifice et de dévouement, voilà ce qui serait l'idéal. »
L'intelligence reprend ainsi, dans la hiérarchie des facultés et dans la hiérarchie sociale, sa place naturelle, qui est la première. Mais son triomphe n'est pas fait de l'écrasement des anti-intellectualistes. Il n'est que de s'entendre, et, pour s'entendre, de bien voir les conditions de toutes choses et de mettre chaque chose en son temps et à sa place. Quel que soit le pouvoir de l'intelligence, et les limites de ce pouvoir, il y a accord dans la doctrine pour reconnaître qu'elle n'est pas une force pure, en l'air, sans relation avec les autres facultés ou avec l'organisme. Même pour les plus intellectualistes, elle dépend étroitement de la sensibilité. « L'intelligence, dit M. Maurras, — et le théoricien nationaliste est la preuve vivante de cette assertion — l'intelligence vient au secours des passions. Elle peut tempérer celles qui sont très faibles. Sur les autres, qui sont les vraies, elle tombe comme de l'huile sur le feu. » Ou encore, commentant Auguste Comte, l'auteur de l'Avenir de l'Intelligence écrit : « La vraie logique se définit donc « le concours normal des sentiments, des images et des signes pour nous inspirer » (au lieu de dévoiler) « les conceptions » (au lieu de vérités)
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« qui conviennent à nos besoins moraux, intellectuels et physiques ». Cette philosophie, cette logique veut envelopper et soulever toute l'âme. » Ici, l'intellectualiste Maurras semble pencher bien avant dans le sens du sensualiste Barrés...
Ces rapports entre la sensibilité et la raison expliquent le culte que les nationalistes ont pour le passé, culte qui est la pierre angulaire de la doctrine et qui fait des nationalistes des traditionalistes. La sensibilité d'un être dépend étroitement de sa constitution organique, héritée de ses ascendants. L'éducation, l'expérience personnelle est d'un poids insignifiant auprès de l'expérience héréditaire accumulée par les ancêtres. De ce point de vue, la raison individuelle apparaît proprement impuissante, ou si elle a quelque pouvoir elle doit l'exercer dans le même sens que l'expérience héréditaire. On a remarqué la formule de Barrés, « la raison humaine est enchaînée de telle sorte que nous repassons tous dans les pas de nos prédécesseurs. » M. Lasserre la traduit en termes moins poétiques, plus sociologiques : « Il n'est pas pour l'activité humaine guide plus sûr ni plus nécessaire que les leçons du passé . » Or, ce qui reste du passé, ce sont dans Findividu des prédisposi-
tions physiologiques, et ce sont socialement des traditions, des coutumes, des préjugés. Le rationalisme, qui a « le triste dédain du passé », méprise ces préjugés héréditaires, mais il faut au contraire, avec Taine, les réhabiliter, car ils ont pour source, comme la science, une accumulation d'expériences » ; ils constituent, dit M. Lasserre « l'expérience du genre humain »,et ils sont ce qu'il y a de plus solide dans notre substance cérébrale, puisqu'ils sont l'œuvre des siècles, auprès de laquelle toute prétention individuelle est misérable.
La raison ne doit donc pas s'inscrire en faux contre les institutions, les coutumes, les « préjugés » qui nous viennent du passé ; elle doit au contraire s'exercer dans le même sens que l'inconscient, et viser à le fortifier au lieu de le contrarier. Ainsi concordera la double action de l'intelligence et de la sensibilité. On reconnaît ici l'enseignement de Taiue, qui a été recueilli par tous les traditionalistes. La raison, enseigne le maître, si elle veut conduire les choses humaines, « doit elle-même devenir un préjugé », et son disciple, M. Bourget, conclut : « Une race ne trouve les institutions qui lui conviennent que dans l'action séculaire de la vie inconsciente, par les traditions et par
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les coutumes.» C'est, avec celui de Taine, l'enseignement d'Auguste Comte : « Les morts gouvernent les vivants, — l'humanité se compose davantage de morts que de vivants. » D'où résulte un véritable droit des morts sur les propriétés des vivants. « Les morts, dit M. Bourget, ont une hypothèque imprescriptible sur la propriété des vivants. Ceux-ci n'ont le droit de modifier les institutions fondées par ceux-là que sous la réserve de respecter les volontés formellement exprimées des fondateurs. » On sait comment M. Barrés a défendu ces idées à la tribune de la Chambre.
Est-ce à dire que les nationalistes méconnaissent les droits du présent ? Il serait inexact de le prétendre. M. Lasserre reconnaît que chaque époque apporte avec elle ses changements, progrès scientifiques ou transformations économiques. Mais ces changements éphémères ne modifient pas les lois éternelles des choses. La différence des grands problèmes modernes « avec les problèmes anciens n'est-elle pas, comme disent les philosophes, plutôt de quantité que de qualité, de matière que déforme? La grandeur, l'extension, la complication matérielle des facteurs sont incom-
parablement supérieurs ; mais la nature de ces facteurs et leurs rapports ne sont-ils pas les mêmes ?.„. Dans tous les cas, il y a entre la position ancienne et la position moderne de tous les problèmes une part de données communes immuables, celles qui tiennent à la nature humaine » ; les phénomènes nouveaux qui peuvent se produire « ne sont qu'une faible minorité par rapport à ceux dont chaque génération recommence l'expérience ». En d'autres termes, le passé l'emporte toujours sur le présent. Et M. Bourget,qui ne recule jamais devant l'expression quasi-paradoxale de la doctrine,va jusqu'à déclarer que les faits économiques ne modifient pas sérieusement le donné ; « la création de la machine à vapeur n'est pas, au sens propre, un fait nouveau ; c'est une combinaison nouvelle d'un fait immuable », et cela parce que « avant que Watt n'eût constaté la force expansive de la vapeur, cette force se produisait » ! Voilà comment on réfute le matérialisme historique...
Il y a donc une vie morale instinctive du peuple, qui repose sur ses traditions, ses préjugés et ses coutumes, et ces traditions forment dans leur ensemble une base définitive et éternelle. Il n'y
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a pas, selon M. Lasserre, « de découverte ou de synthèse scientifique, ni de nouvelle philosophie, capable de les renouveler ». Donc, favoriser l'extension de la demi-culture, ou d'une soi-disant morale scientifique, est un crime. « Persuader au « peuple » que les fondements vrais de la morale dépendent des conquêtes de la science, c'est nécessairement, dans la mesure où son bon instinct ne se refusera pas à suivre cette sottise, dégrader, affoler, détruire son âme. » C'est pour les mêmes raisons que, dans Tordre politique, la démocratie est un gouvernement criminel, car son mécanisme invite chaque citoyen à se faire une opinion sur les affaires de l'Etat, où il n'entend rien. « La vie politique, dit M. Maurras, doit reposer, pour la plus grande partie, sur le respect et sur le culte des habitudes insensibles, d'autant plus fortes et précieuses qu'elles sont moins senties. Il est presque impie de les amener à la conscience. Le grand malheur de notre temps est qu'il faille que le citoyen ait une opinion délibérée sur l'Etat. » Ne pas troubler les habitudes est donc le premier mot de l'art de gouverner. Aussi l'élite, connaissant ce poids formidable des traditions héréditaires, ne devra, suivant le mot
de Joseph de Maistre, « innover qu'avec tremblement ».
Au terme de cette analyse, le nationalisme traditionaliste apparaît bien, comme s'en flattait M. Lasserre, une « attitude de la raison ».
S'il fallait résumer d'un mot la pMlosophie des nationalistes, il faudrait dire qu'ils ont passionnément le goût de Tordre. « L'immense question de Tordre », disent-ils avec Comte. Le besoin primordial des nationalistes, leur seul besoin pour ainsi dire, est un besoin d'organisation et d'ordre. Ordre mental, ordre moral, ordre social, obtenu par l'écrasement dans tous les domaines de Tindividualisme. En cela ils se sont montrés les fidèles disciples de Comte, qui était surtout préoccupé, comme on sait, d'assurer l'apparition et la durée d'une période positive, organique, après la période purement critique qui avait été celle de l'Encyclopédie et de la Révolution.
Sans doute, disent avec le maître ses disciples actuels, cette période critique a été nécessaire, mais elle est close maintenant. Trêve à l'esprit de discussion ; qu'on ne laisse cette arme dangereuse qu'entre les mains d'une élite, et encore
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que cette élite ne s'attaque pas à certains principes, qui ont pu être utilement jadis mis en question, mais sur lesquels il faut maintenant faire le silence à jamais, murés qu'ils sont dans le tombeau sacré des choses jugées. De ce nombre sont les lois éternelles de toute organisation sociale et les principes éternels de tout gouvernement, toujours immuables sous les apparences contingentes qui pourraient un instant les voiler; gouvernement et examen s'excluent. Il est malsain et téméraire de douter de tout, de vouloir se faire une opinion propre sur une foule de sujets où Ton est incompétent. Sus au « romantisme », au protestantisme, à la démocratie, c'est-à-dire à l'instabilité perpétuelle des sentiments et des idées, à la prédominance des fantaisies et des passions subjectives, toujours démoralisantes, sur la saine raison et les lois objectives de la vie, qui amènent toujours avec elles la certitude et la sérénité. Sus en un mot à l'individualisme sous toutes ses formes. L'analyse a montré que l'individu, cette réalité qui se croyait première, est en réalité conditionnée ;bien mieux, qu'il n'est qu'une abstraction. Ce qui est seul réel, ce sont les groupes sociaux dont les individus ne sont que des cellules ; et les
cellules n'ont pas d'autre devoir que de s'ordonner pour assurer la vie des groupes. La philosophie nationaliste est essentiellement un hymne à la règle, au classicisme harmonieux, élégant, hiérarchique, créateur de goût éternel et de beauté durable, comme de sécurité et de prospérité sociale.
Et cet ordre, social, moral, mental, a trouvé pour s'exprimer un organisme qui concentre toutes les aspirations à la discipline: la nation. En cela les nationalistes ne suivent plus exactement Comte ni Renan. Ceux-ci, plus ou moins pénétrés d'esprit « cosmique », rêvaient d'une organisation scientifique de Fhumanité tout entière, ou même de la planète. Très délibérément, par crainte de se perdre dans les nuées et par désir de ne pas quitter le terrain solide de la réalité, les nationalistes ont resserré sur ce point renseignement de leurs maîtres ; ils lui ont fait subir une restriction que Fexpérience historique de ces quarante dernières années leur a paru devoir imposer. Il faut faire sortir, disent-ils, l'individu de l'individualisme stérile et mortel où il se débattait, mais sans le noyer dans un rêve chimérique disproportionné à sa mesure ; il faut Taccrocher à des réalités prochaines.
CONCILIATION
Son village, sa région, sa petite patrie, voilà une de ces réalités bienfaisantes; son corps de métier, en voilà une autre. Et c'est ainsi que décentralisation, régionalisme, corporativisme prennent naturellement place dans ce système de Tordre. Mais ces centres eux-mêmes doivent être groupés. Isolés, ils ne forment encore que des membres épars, membra disjecta, qui tirent l'individu en sens divers et souvent même contradictoires, car, malgré Bastiat, les intérêts ne sont pas harmoniques. Il faut ua milieu plus vaste qui coordonne, concilie, réconcilie ; une unité harmonieuse où toutes les diversités se fondent en gardant chacune sa nuance. Ce milieu est la nation, cette unité est l'unité nationale.
Ce n'est pas tout encore : les plus hardis, les plus logiques, les plus « intégraux » vont plus loin: ils ajoutent qu'à cette unité nationale ellemême il faut un substratum, un cerveau, un organe permanent et éclairé ; cet organe ils le voient dans la monarchie héréditaire, et c'est ainsi qu'ils sont amenés à mettre au premier rang Tordre politique, condition et support de tous les autres. Mais pour ceux mêmes qui ne les suivent pas jusque-là, la nation reste le centre qui discipline
et concentre tout. Amour de Funité, de la sensibilité, de la raison, de la grandeur françaises; donc amour de la royauté, du catholicisme, du classicisme, de tout ce qui unit et se traduit par une augmentation de force nationale, par une affirmation plus haute du rôle de la France dans le monde; haine du protestantisme, du romantisme, de l'individualisme, de tout ce qui divise et se traduit par une déperdition de force nationale, par un recul de la France dans le monde. Voilà le critérium, voilà le phare qui éclaire les efforts, voilà la pierre de touche qui contrôle les résultats.
L'ordre, et l'ordre par la nation. Le nationalisme élève à l'ordre national un temple dorique, et il ne s'aperçoit pas qu'il y a, là aussi, des « lézardes sur la maison »...
Ordre et critique : l'ordre social
Oui, des lézardes. J'ai retracé la genèse de la pensée nationaliste avec un ardent désir d'être convaincu. Et je sens au moment de conclure les
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obstacles qui s'accumulent pour rendre cette adhésion impossible. Il ne suffît pas de constater le désordre et de vouloir avec une ferveur une solution, il faut encore que cette solution ne déclanche pas dans Fâme trop de ressorts qui la rejettent. La certitude, sans doute, est au plus haut point désirable. Il est malsain, il est souverainement dissolvant de se complaire dans le dilettantisme et le scepticisme, mais il est naïf de croire qu'il suffise d'affirmer fortement pour qu'une affirmation soit plus fondée en raison. Chanter fort n'est pas toujours chanter juste. Un certain dogmatisme trop assuré indispose aussi sûrement qu'un perpétuel détachement. Il est nécessaire, pour agir, de déblayer le champ de la pensée de certaines subtilités et certaines complexités qui l'encombrent comme des végétations parasites, et de s'en tenir à quelques principes simples ; mais il ne faut pas se flatter d'avoir, par ces concessions pratiques, imposé silence à la critique.
La critique, les nationalistes l'ont bien vu, ne peut s'arrêter que devant la vérité, mais la question est de savoir s'ils ont vraiment trouvé la vérité, s'ils sont en possession de la vérité scienti-
fique, si même, appliquée à l'ordre politique ou à Tordre social, la notion de vérité conserve un sens. Autant de points sur lesquels le dogmatisme nationaliste, comme tout dogmatisme, est loin de satisfaire l'esprit, car dès qu'on aborde l'ordre politique et social il n'y a plus de critérium de la certitude ; il n'y a qu'un conflit d'intérêts, de passions, d'idéaux ou de forces, et l'esprit est continuellement tendu à la poursuite de nouveaux objets. C'est pourquoi la prétention de Comte d'avoir à tout jamais clos la période critique apparaît puérile, surtout quand on songe aux principes par lesquels le fondateur du positivisme prétendait assurer Tordre éternel. Le développement de la pensée paraît amener au contraire Téclosion toujours plus grande de la diversité, et Tunité ne se fait que sur quelques constatations formelles, où chacun verse le contenu que lui suggère sa conception particulière des choses.
Si une conclusion se dégage du colossal effort des penseurs du dix-neuvième siècle, c'est donc bien l'impossibilité de tout nouveau dogmatisme, qu'il soit philosophique, social ou d'allure scientifique. M. Barrés lui-même nous Tenseigne:
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nous sommes murés dans le relatif. Cette proposition, nous allons le voir, suffit à ruiner tout l'édifice de vérités soi-disant immuables que M.Maurras cherche à restaurer. Le relativisme et le doute, une liberté spéculative complète, une possibilité indéfinie de révision, tels sont les présents intellectuels que tout chercheur original voudra désormais trouver dans la corbeille de ses fiançailles avec la pensée. Nos aînés en ont beaucoup souffert; ils ne se sont jamais résignés au relativisme, car ils étaient encore trop frémissants de Favoir découvert. C'est à nous à l'accepter virilement, sans mièvrerie ni révolte ni mysticisme éploré, comme un postulat désormais indispensable de l'intelligence moderne.
Une affirmation aussi générale, peut-être les nationalistes ne la contesteraient-ils pas. Nous aussi, diraient-ils, nous sommes relativistes ; c'est même parce que nous sommes tout pénétrés de relativisme que nous sommes nationalistes. Mais sur la base solide de ce relativisme nous pouvons édifier quelques règles qui vaudront pour tous les Français, quelques lois qui vaudront pour tous les hommes. Nous sommes soumis aux limites de l'esprit humain, et plus par-
ticulièrcment de l'esprit français. Mais Fesprit humain a construit une œuvre objective, sur laquelle nous nous appuyons : lascience. La science bien conduite, coordination rigoureuse de i'expérience, nous permet de retrouver Tordre même des choses, les lois éternelles de la nature et des sociétés. Et ces lois naturelles, contre lesquelles nous ne pouvons rien, nous les acceptons.
Accepter, une belle notion stoïcienne dont Taine se nourrissait avec un pessimisme tragique, et dont M. Barrés a fait çà et là pressentir la noblesse. Combien elle est différente de la résignation chrétienne ! Celle-ci, gémissante, courbée, continuellement larmoyante et molle, tend à tous les coups du caprice une joue humiliée, en baisant la main qui la frappe. L'autre au contraire, sereine et grave en son inaltérable dignité, le front beau de pensée, les yeux clairs, sans une larme, ne s'incline que devant le destin, l'arrêt immuable du sort. L'une est un sentiment d'homme libre, l'autre d'esclave. Les nationalistes sentent tout le prix de cette notion ; ils font sonner bien haut leur méthode « réaliste »; ils déclarent ne vouloir s'incliner, sans mépris, sans désespoir, sans sarcasmes, que devant la nature et la réalité, les
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choses qui ne dépendent pas de nous, comme aimaient à dire les stoïciens.
Attitude irréprochable, mais que la pratique ne justifie guère. C'est mal connaître la science que de couvrir de son autorité les hypothèses vieillies ou risquées et les fausses analogies qui constituent l'appareil scientifique des penseurs nationalistes. Et c'est mal la comprendre que de tirer de faits positivement établis des interprétations politiques ou sociales qui ne méritent à aucun degré le nom de lois. Les impératifs qu'on nous présente comme les « lois éternelles » de la nature ne sont que des vues de l'esprit; les lois sociales véritables sont encore loin d'être connues, et il ne suffit pas, pour les connaître, de transposer en termes positifs, — dans une langue, on Fa vu, parfois si étrange — les élans mystiques ou les arrêts théologiques d'un Joseph de Maistre ou d'un Bonald. La sociologie enfin est loin d'être assez avancée pour qu'on puisse avoir le droit d'appuyer sur elle une « politique scientifique », eucore aussi impossible, à l'heure actuelle, qu'une morale scientifique, et pour les mêmes raisons. La question se pose même de savoir s'il sera possible de l'établir jamais, si la notion de politique, de mo-
raie, comme celle d'esthétique n'est pas, à la bien prendre, radicalement irréductible à Fidée de science *■
S'il en est ainsi les « lois » politiques et sociales auxquelles les nationalistes déclarent se soumettre ne sont pour la plupart que des croyances, des opinions subjectives, toutes relatives aux besoins de leur sensibilité, dont ils aiment à s'enchanter. Il faut seulement se demander si elles sont vraisemblables, si elles ont chance d'être adoptées par une élite de bons esprits, ou si elles peuvent espérer trouver cette large adhésion populaire qui seule en ferait des forces sociales. Gela est bien douteux. Dès qu'on entre dans l'examen de ces lois immuables, que d'illusions, que d'arbitraire, que de mécomptes !
Parlerons-nous d'ordre politique ? Mais rien n'est moins fatal, plus contingent, plus dépendant de la volonté humaine que la conception organiciste de la société que nous avons vue ingénieusement esquissée par M. Bourget. Et rien ne paraît
1. Voir pour le développement de ces vues le Procès de la Démocratie^ deuxième partie.
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plus éloigné de révolution actuelle des sociétés occidentales. Non seulement c'est une folie de penser qu'il viendra une époque où une autorité quelconque pourra dire à Fesprit critique: « tu n'iras pas plus loin ! », mais c'est une autre illusion, et plus grave encore, de croire qu'il est possible de limiter cet esprit critique dans son extension, de le circonscrire dans une classe, tandis que d'autres classes conserveraient intactes les énergies vitales, les réserves de l'avenir. On se souvient de la véhémence avec laquelle l'auteur de Sociologie et Littérature s'élève contre la diffusion universelle de la culture, caractéristique de la démocratie. Tout cela est très logique, mais combien puéril! Il faut se crever volontairement les yeux et s'emplir de cire les oreilles pour oser espérer Farrêt d'un mouvement pareil ! Des hommes aussi peu suspects que M. de Tocque ville ou M. d'Haussonville considèrent la démocratie comme un fait « providentiel », ou tout au moins comme un « fait universel et nécessaire», comme un courant qu'on ne remonte pas.
11 est vrai que M. Bourget a répondu à M. d'Haussonville que cette croyance à l'universalité et à la nécessité du fait démocratique était un « pré-
jugé » et que les barques sont faites précisément pour remonter les courants. Mais si un bateau remonte la Seine, remonterait-il un Niagara? Remonterait-il toujours la Seine un jour de crue, et la démocratie ne peut-elle être comparée à la crue croissante d'un fleuve ? Les nationalistes, il est vrai, le nient ; mais il suffit de comparer le cours des événements, tels qu'ils se sont historiquement déroulés, avec le tableau qu'en fait par exemple M. Bourget, pour se convaincre une fois de plus de la facilité avec laquelle Fesprit de système, de la meilleure foi du monde, fait de l'histoire un roman.
Si peu élégant qu'il soit de paraître d'accord avec le vulgaire, force nous est d'avouer que le vulgaire ici semble avoir raison. On n'échappera pas à la diffusion progressive de la culture ; l'esprit critique, après avoir dissout les traditions et les instincts des classes dirigeantes, fait tache d'huile et s'empare aujourd'hui de l'élite de la classe ouvrière, où il produit les mêmes effets de dissolution des liens sociaux et des croyances traditionnelles. Certains nationalistes s'en réjouissent, parce qu'ils constatent que c'est le fétichisme démocratique qui paraît le premier atteint ; mais ils
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sont bien imprudents, car ce que les révolutionnaires rejettent sous le nom de démocratie c'est, en même temps que le parlementarisme, le patriotisme, la solidarité nationale, c'est-à-dire tout ce que les nationalistes considèrent comme la réalité dernière et la plus solide.
Cette possibilité de se retourner contre la nature, cette arme redoutable qu'est la faculté de juger et de choisir, c'est-à-dire d'accepter ou de rejeter, les nouvelles classes qui s'éveillent à la conscience l'emploient à rejeter tout ce que nous considérions comme normal, tout ce que nous nous étions accoutumés à chérir. Elles rejettent les traditions, elles répudient la solidarité entre les classes ; elles vont jusqu'à rêver ce qui apparaît bien comme le contraire même d'une sociologie organiciste : une décentralisation poussée jusqu'au fédéralisme et dans laquelle l'impulsion, au lieu de partir d'un cerveau unique et dominateur, partirait des individus eux-mêmes pour se faire simplement enregistrer au centre par un appareil coordinateur. Voilà bien la négation de ce que nous croyons être l'Etat, le gouvernement, le fonctionnement organique l Nous ne savons pas ce qu'il adviendra de ce rêve, parce
que nous ignorons les forces, la lucidité et la ténacité de ceux qui veulent le réaliser. Il est probable qu'un équilibre s'établira, comme dans toutes choses humaines, entre la conception traditionnelle du gouvernement et cette conception violemment antithétique. Le seul fait qu'elle se soit produite et qu'elle gagne du terrain prouve néanmoins que les choses sont moins simples que Fa décrété la science sociale des penseurs traditionalistes.
L'esprit critique a donc gagné Félite de la classe ouvrière, où, sous Finfluence principale des conditions économiques, il a produit une nouvelle idéologie. Il est à prévoir que ce mouvement va s'accentuer, grâce au jeu même des transformations matérielles et des lois démocratiques qui assurent un minimum croissant d'instruction et un minimum croissant de loisir, sans lesquels ne peut naître dans un individu même un rudiment de pensée. Les conséquences prochaines de cet élargissement seront vraisemblablement une extension de la culture technique et une transformation économique de la société, qui peuvent rendre les travailleurs maîtres de la production et capables de la diriger. Mais il faut prévoir aussi une exten-
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sion de la culture « générale », de celle que M. Bourget réserve à l'élite dirigeante et dont il fait la culture par excellence.
Ici encore on peut constater un singulier mélange de bon sens et d'illusion. M. Bourget a écrit sur la dignité du travailleur manuel, sur la bienfaisance de la pensée vécue, et non pas seulement pensée, des pages qu'on pourrait utilement rapprocher de celles des socialistes de la « Nouvelle Ecole ». Il a montré, en termes saisissants, que l'artisan consciencieux, passionnément épris de son métier, réalise un type d'humanité infiniment supérieur au flasque et vide idéologue bourgeois détaché de tout labeur productif. Tout cela est excellent, mais cela n'empêche pas M. Bourget de placer ensuite ces producteurs compétents sous la direction d'intellectuels ignorants de la production, et dont le « métier » propre et privilégié serait de penser pour les autres classes et de gouverner l'Etat. Quelle méconnaissance absolue des prétentions et de l'idéal des classes travailleuses, dont le moteur moral, de jour en jour plus puissant, est le sentiment de la souveraineté du travail!
Il faut aller plus loin que M. Bourget, et poser un dilemme dont un avenir prochain verra très
probablement la vérification. Si l'instruction professionnelle est bonne, elle l'est pour tous, et on ne peut établir de différence entre une éducation dite « désintéressée » et une instruction qui aurait un but pratique. L'enseignement secondaire est lui-même, en fait, — il ne serait pas difficile de le montrer — un enseignement professionnel. Et si la culture générale est une volupté de choix, si elle est le couronnement exquis et indispensable de toute culture professionnelle, sans lequel, suivant le mot de Taine, le technicien le plus accompli ne reste jamais qu'un « manœuvre », il faut s'attendre à la voir, tôt ou tard, revendiquée par les meilleurs des producteurs.
On pourra, si l'on veut, gémir ou s'indigner. Il vaudrait mieux, peut-être, que les producteurs modérassent leur pensée, qu'ils missent des lisières à leur appétit d'investigation; mais il n'est pas prudent de l'espérer, c'est folie d'escompter la prolongation indéfinie de la bienheureuse inconscience chez les dirigés. M. Lasserre lui-même l'a écrit, « les avantages de l'irréflexion sont une faible raison à invoquer auprès du clairvoyant » ; ce mot d'un rationalisme bien inquiétant suffit à ébranler toute la construction sociologique de
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M. Bourget. Ni dans la durée ni dans l'étendue, aucune philosophie ni aucune organisation sociale ne peut se flatter de contenir par le dehors l'esprit critique ; il faut qu'il s'apaise de lui-même ; mais il ne le peut que lorsqu'il a parcouru tout le champ de son action, de même qu'un fleuve débordé ne rentre dans son lit qu'après avoir projeté le plus loin possible au delà de ses rives l'élan de l'inondation.
Les progrès de l'esprit critique ne permettent donc pas de considérer comme vraisemblable la constitution de la société en castes, sur le modèle qu'imaginent tous les penseurs aristocrates depuis Platon. Ceux de l'esprit de justice ne permettent pas davantage de croire à l'éternité d'une division en classes, durables parce qu'acceptées par tous les membres du corps social,et toutes subordonnées les unes aux autres sous l'égide d'un roi absolu. Cette affirmation fera sourire M. Maurras. De même que certains révolutionnaires, il affecte un beau mépris pour cette nuée théologique qu'il appelle la justice. Dédain trop commode. Il ne serait pas difficile de montrer que le sentiment de la justice n'a rien de théologique, qu'il n'est que la reven-
dication 4rès précise, très positive, très relative, d'une nation, d'une classe, d?un individu se rebellant contre certaines violences de fait qu'ils estiment contraire à l'idée qu'ils se font de leur dignité. C'est de la morale, ce n'est pas nécessairement de la théologie.
Sans insister ici sur des considérations que j'ai développées ailleurs, demandons-nous si la réalité justifie la superbe avec laquelle M. xMaurras repousse l'intrusion de la morale dans l'économie . « Toute société, dit-il avec M. Lucien Moreau, s'équilibre suivant des nécessités naturelles dont il s'agit de connaître exactement l'essence, non de plaider et de contester la justice ou le bien-fondé.» Principe en partie juste et d'une belle allure scientifique, mais dont nos auteurs font aussitôt des applications qui ne laisseront pas d'étonner. « Savons-nous s'il est juste qu'un fils ne puisse choisir son père, ou qu'un citoyen soit jeté dans une race avant d'avoir témoigné du vœu de sa conscience ? Nous savons que les choses se sont toujours passées ainsi, et qu'elles ne sont pas maîtresses de se passer autrement. » Facile triomphe ! Evidemment on n'est pas libre de choisir son père ou sa race ; mais il arrive un moment où Ton
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juge son père ou sa race, et les sentiments qu'on a pour eux se ressentent de ce jugement, et Faction qui en dépend s'en ressent à son tour. On peut alors accepter ou repousser des solidarités qui jusqu'alors s'imposaient à nous.
Plus loin, MM. Maurras et Moreau sont plus imprudents encore : « Il y a des riches,, il y a des pauvres, c'est un fait qui ri a souvent rien à voir avec le mérite ou le démérite.,. A moins de nous complaire et de nous borner à des récriminations pures et vaines, nous sommes bien forcés d'accepter les conditions de toute existence... Il est donc, en politique..., de certaines inégalités de fait auxquelles nous ne pouvons rien changer, et qui ne concernent donc point la morale. » Explication qui doit, sans nul doute, satisfaire les syndicalistes, avec lesquels les nationalistes poursuivent la ruine de la démocratie ! A vrai dire, le vague de la phrase la rend inattaquable, mais il faut la presser pour en exprimer le sens.
Il est strictement exact qu'il y aura toujours des riches et des pauvres, d'esprit comme de muscles ou même de fortune ; ce sont là des « inégalités de fait » qui sont vraiment une loi naturelle. Mais d'abord nous avons quelque pouvoir sur cette
loi naturelle ; nous pouvons réduire, sinon supprimer, ces inégalités de fait, et cela suffit à légitimer Faction. Quand M. Maurras demande aux classes possédantes — vainement d'ailleurs — des sacrifices matériels au profit des classes privées de propriété, pour l'amour de la paix sociale et de l'intérêt général, il ne fait pas autre chose que contribuer à diminuer cette inégalité de fait qu'il érige en principe intangible.
En outre, il ne faut pas que le vague de l'expression « riches » ou « pauvres » masque la précision de la réalité économique. Veut-on entendre par riches et pauvres patrons et salariés? Il est alors assez osé d'affirmer que le capitalisme est une loi éternelle de la nature ; il évolue comme la famille, la propriété, la patrie, toutes les institutions humaines, et en partie par la volonté des hommes. Il y aura toujours des riches et des pauvres, mais si les salariés le veulent il n'y aura pas toujours des capitalistes et des prolétaires. Les salariés de la grande industrie aujourd'hui, l'immense armée des travailleurs ruraux demain, n'accepteront plus leur situation économique ; s'ils sont assez compétents et assez forts pour la transformer, la conscience moderne
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leur donnera raison. Elle n'accepte la mise en tutelle d'une classe, l'autorité d'une autre classe que si l'une est dans l'enfance et si l'autre est digne de son rôle tutélaire ; mais si la classe dirigeante décline, et si la classe dirigée prend conscience de sa propre capacité morale et technique, les rôles sont renversés. C'est ce que nous commençons à voir à notre époque ; c'est ce que nous pourrons voir de plus en plus, si les prolétaires savent et veulent. Si, comme le dit M.Bourget, les caractères éminents d'une classe dirigeante sont, non la violence brutale, mais la dignité, la fermeté, le savoir, la compétence, la vertu, on ne voit pas pourquoi ces vertus seraient le monopole de la classe capitaliste ; on ne voit pas quelles impossibilités empêcheraient le prolétariat de les acquérir. L'avenir est à lui s'il sait et s'il veut.
Il n'est donc pas d'ordre éternel des sociétés indépendant de la volonté des hommes. Il y a certes, dans l'histoire, des actions et des réactions quasi mécaniques, des lois déterminées qu'il est possible de connaître et d'utiliser, mais dont l'utilisation dépend précisément de la volonté d'un peuple, d'une classe ou d'un individu. Nul obs-
tacle scientifique, nulle « force des choses » n'arrêtera la classe sociale qui voudra réaliser, fûtce par la force, une certaine conception de la justice, fille de sa situation économique. Cette classe pourra sans doute échouer, elle pourra se trouver incapable de faire une réalité du rêve grandiose qu'elle porte en elle ; mais c'est qu'elle se heurtera à des volontés plus fortes que la sienne, à des intérêts mieux armés, à des compétences plus sûres, à des vertus plus hautes, et non à je ne sais quelle aveugle loi d'airain mécanique ou théologique.
Ordre et critique (suite). L'ordre mental : Nationalisme et Raison
Cette certitude absolue, qui nous est refusée dans Tordre social, la trouverons-nous du moins dans Tordre intellectuel, ou plus précisément dans Tordre philosophique ? Car si la vérité scientifique n'est contestée par personne, c'est une vérité abstraite et sans lumière pour l'action ; il faut affirmer une vérité vivante. C'est, on le sait, le
dessein tenacement proclamé des nationalistes de donner une valeur absolue à leur philosophie politique, esthétique, morale, parce qu'elle s'appuie sur la raison. Mais cette raison elle-même, d'où vient-elle et quelle est sa valeur ?
Écartons Forigine divine, qui seule cependant pourrait donner à la raison la valeur absolue qu'on cherche ; nous devons rester, on le sait, sur le terrain de F « empirisme organisateur ».Mais hélas, dès que nous posons les pieds sur ce terrain, nous sommes transpercés par les pointes aiguës du relativisme à la Barrés, qui nous interdit de donner une valeur éternelle à ce qui est né en un point et en un temps. La raison classique ellemême n'échappe pas à cette loi, et ainsi le nationalisme périt de la contradiction qu'il porte en lui: un vautour ronge le cœur de ce nouveau Prométhée. Cette contradiction, sans doute, a été résolue ; M. Lasserre du moins a essayé de la résoudre ; on sent bien cependant que cette solution laisse tout en Fétat, que le vrai problème reste entier. Sur Fhumble terrain de l'expérience, la raison classique est immédiatement dépouillée de son reflet de gloire et d'immortalité. Elle apparaît nue aux yeux de Fanalyste, qui reconstitue
sa genèse. Et les dissecteurs sont impitoyables...
Certes, c'est là une besogne barbare. Nous sommes tellement habitués par notre éducation à concevoir la beauté grecque comme le prototype immuable et éternel de toute beauté que nous éprouvons presque une impression de sacrilège à regarder l'idole en face. Tout notre culte pour le classicisme' s'insurge ! Pourtant, si Ton se demande sans timidité comment est apparu dans l'histoire ce qu'on appelle le miracle grec, on se rend compte sans peine qu'il n'a rien de surnaturel, ce qui serait encore une fois le seul moyen de lui assurer l'éternité. Il est donc humain ; il s'est produit chez tel peuple, à une certaine époque de son histoire,, et dans telle classe. Plus précisément, comme Fa montré M. Georges Sorel l, la culture classique est la culture telle que la concevaient les grands intellectuels conservateurs de Tépoque héroïque d'Athènes, avant le triomphe de la démagogie et de la sophistique. Elle n'est même pas autonome, elle est le résumé et la quintessence de nombreuses importations asiatiques
1. Les Intellectuels à Athènes. Mouvement socialiste, 15 septembre 1908.
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et barbares. Cette constatation cruelle, les nationalistes vraiment relativistes n'hésitent pas à la faire. « Ce que les meilleurs d'entre nous appellent leur hellénisme, dit Fauteur du Voyage de Sparte, est un ensemble d'idées conçues dans Alexandrie, dans Séleucie, dans Antioche, et que nos professeurs débitent. » Le peuple grec luimême, réduit à ses seules forces, à Fétat pur, n'aurait pas été capable de la créer, car il est, dit Renan, « une race superficielle, prenant la vie comme une chose sans surnaturel ni arrière-plan »; aimablement épicurien. Il n'a même pas su la conserver, car après la mort des grands poètes la sophistique triompha, parce qu'elle était beaucoup mieux appropriée au caractère moyen des Athéniens.
Quant à Fidéal classique français à son plus haut point de perfection, c'est-à-dire au xvn° siècle, il sied de ne pas oublier dans quelles circonstances précises il a été élaboré. Quand Boileau, Molière, Racine, Furetières, Chapelle, La Fontaine, entourés d'une joyeuse bande de «jeunes snobs, fils à papa, amis de « bombe » des Vivonne et des Sévigné » — ainsi s'exprime M. Georges Grappe — arrêtaient les règles du
classicisme éternel, ce n'était pas l'ombre hautaine et héroïque d'Eschyle qui présidait à leurs travaux. Sophocle, et surtout Euripide, beaucoup plus que le vieux Titan,emplissaient leur mémoire, et en fait une compagnie beaucoup plus aimable encore, moins gênante, inspirait leurs écrits. Le jeune écrivain à qui je viens d'emprunter une citation, et qui n'est certes pas un ennemi du classicisme, nous l'apprend ingénument, dans un style très moderne. « Entre deux soulographies et d'innombrables courtisanes — demi-mondaines ou comédiennes de l'époque — ces jeunes gens élaboraient les principes du classicisme.» Et encore : « On réformait la littérature, traitait de « perruques » Chapelain, Scudéry, et les autres. On exaltait Corneille. Et puis, on se soûlait consciencieusement l. » On exaltait Corneille... pensez de quel cœur, en des conjonctures aussi cornéliennes ! Sans être offusqué outre mesure par ces « dessous » et leur attacher plus d'importance qu'ils n'en méritent, ni sans prétendre qu'ils expliquent tout ; sans effleurer même d'un doute la perfection de Tidéal classique français, fruit d'un complet et