LIVRE I
douces, le pianiste sait les conduire toutes. Dix pensées dans une pensée, ayant chacune son mécanisme, comme son intention, famille de pensées sous la conduite d'un chef qui est un ami en même temps qu'un maître. Enseigner Tart de jouer du piano doit donc consister non pas tant à développer la force et l'autonomie des muscles des doigls et de la main, qu'à donner à chaque doigt son organisation intellectuelle propre, sa lihre initiative, et à leur intelligence commune l'habileté nécessaire pour les engrener dans une commune harmonie.
Autrefois les exercices de piano se sont bornés à des successions de notes à jouer par les divers doigts au gré de leur position sur le clavier. Leur gradation a consisté à les rendre plus rapides et aies faire frapper avec plus d'intensité. De cette façon les muscles des doigts et de la main étaient hypertrophiés par rentraînement, mais la pensée n'y pouvait trouver son prolit.
Aujourd'hui, à l'instigation d'une femme, dont le nom mérite d'être inscrit dans les annales de la pédagogie, l'on tend à abandonner les anciens errements et à introduire dans cet enseignement les exercices « polyrithmiques » (1). Voici en quoi ils consistent. Tandis qu'un ou plusieurs doigts frappent l'instrument suivant un certain rithme, les
(1) Exercices polurith iniques pour acquérir V indépendance absolue des doigts, par M"c P. Zeiger de Saint->Iahc. Librairie de l'art indépendant, Paris, 1896.
autres obéissent à un rithme différent. La progression consiste à multiplier les rithmes, et l'on arrive à faire jouer les doigts dans cinq rithmes différents pour chacune des deux mains, ce qui fait un jeu simultané de dix rithmes. Que les rithmes soient ensuite combinés avec des changements de notes, il en résultera pour lemusicien la possibilité d'exécuter, par la pensée et par les doigts dix mélodies différentes dans la même durée de temps et finalement d'imprimer à chacune d'elles une nuance propre dans la
tenue et dans l'intensité.
Les exercices du piano sont ainsi devenus des jeux de la pensée à côté desquels la dépense de travail musculaire entre à peine en ligne de compte : des jeux dont l'intellectualité ne le cède en rien aux combinaisons les plus affinées de la pédagogie littéraire ou scientifique.
Je demande pardon pour cette longue digression sur un sujet en apparence si spécial, mais qui me paraît en réalité d'une portée très élevée. Il importe qu'en toute éducation l'on multiplie ce que l'on peut appeler les facilités de l'intelligence. On le fait dans les mathématiques par la démonstration apprise une fois pour toutes des formules générales. On le fait bien plus simplement encore dans les mille circonstances de la vie, où il nous est donné de conduire simultanément nos pas et nos gestes au milieu d'obstacles divers et sans cesse renaissants, de guider à la fois notre parole et notre plume, au gré d'une pensée qui suffit à tout sans distractions ni défaillances. La su-