LIVRE I
Le choix (les Jeux instructifs est le point le plus essentiel de toute vraie pédagogie. Une gradation méthodique impliquera surtout des degrés d'intellectualité, même dans les jeux considérés comme les moins intellectuels. Le maître d'armes apprend à son élève l'art de bien porter les coups, c'est le rudiment ; il lui enseigne ensuite les passages d'un coup à Tautre dans toutes les positions possibles, les plus embarrassantes et les plus imprévues. La participation de la pensée devient plus grande à mesure que les problèmes se compliquent et le jeu progresse en s'intcUectualisant.
Est-il jeu en apparence plus fastidieux et plus dénué d'intellectualité que les exercices du piano ? Détrompez-vous : il n'en est pas de plus favorable au développement intellectuel quand il obéit aux principes de la saine pédagogie. Je veux essayer de le démontrer.
L'habileté du pianiste n'est pas comme on a l'habitude de le croire, une virtuosité des doigts, elle est une virtuosité de la pensée. D'un commun accord, tous ceux qui ont entendu l'admirable virtuose qu'était lîubinstein, se sont plu à lui reconnaître une supériorité d'un genre particulier qui l'a mis au dessus de tous ses contemporains, et, semble-t-il même, plus haut que ses émules de tous les temps. Le piano « chantait » sous ses doigts. C'est Taffirmation que l'on entend partout répéter: il chantait, non comme une voix accompagnée, mais
comme un concert de voix, « comme un orchestre ». Analysons ce que cela peut bien signifier.
Dans un concert de voix, dans un orchestre, chaque voix, chaque instrument évolue pour son compte personnel, suivant son propre caractère, dans le temps, dans l'intensité, dans l'espace ; chacun représente une individualité et suit sa mélodie propre ; on peut les comparer aux personnages d'une comédie La comédie ancienne avait des figurants, la comédie moderne ne les connaît plus : le plus petit rôle y prend caractère. Il en est de même dans les chefs-d'œuvre du roman où l'auteur a su faire entrer en scène des individualités multiples. Notice dame de Paris, GerminaL Guerre et pair de ToIstoï,;sont des épopées où il semble que l'on ne compte pas les personnages; et pourtant chacun s'y dessine en traits caractérisques, et la foule elle-même, lorsqu'elle entre en scène, figure une note personnelle à l'égal d'une individualité. Mais revenons au piano.
Le chant de cet instrument, conduit par la pensée d'un liubinstein, est celui d'une escouade artistique de dix personnages: autant de personnes que de doigts et autant ainsi d'individualités. Le virtuose du piano est celui qui, dissociant sa pensée en autant d'unités, peut les abandonnera leur évolution individuelle tout en les faisant contribuer harmonieusement au but d'émotion artistique que s'est proposé le compositeur : dix têtes sous un bonnet, dix têtes capricieuses à ravir ; les unes rapides, les autres lentes ; les unes tapageuses, heurtées, les autres