LIVRE I
les circonstances propres à éveiller les sentiments ; qu'en d'autres termes elle met en jeu tous les ordres de sensations, les visuelles, les olfactives, les gustatives et les tactiles comme les auditives;
qu'elle soulève, par conséquent, l'échelle entière des notions d'espace, de temps et d'intensité, la musique d'orchestre, elle,, en est réduite aux seuls moyens de la couleur auditive et du mouvement. C'est comme si, au lieu de faire des tableaux, le peintre jouait des rayons de la lumière à la manière des fontaines lumineuses en donnant la couleur seule avec le mouvement. Incapable d'éveiller en nous le sentiment total des choses, l'orchestre n'en évoque qu'une partie, on pourrait dire avec quelque justesse : une chanson de sentiment. La limitation de ses ressources donne à l'orchestre une puissance toute particulière, celle qui résulte de l'échange des sentiments indépendamment de l'objet qui peut en être la cause. Voyez donc cet homme, il est joyeux ou triste, sans savoir pourquoi, simplement parce qu'ainsi le veut le jeu normal ou pathologique de son individu. Eh bien il émet des sons ou joyeux ou tristes, sans nulle parole, c'est de l'orchestration. Et ces sons jouant les infinies nuances de la couleur et (lu mouvement ne sont point limités par la réalité des choses et des formes; tels ceux qu'émettrait une lyre émue de ses propres sons. Chaque harmonie en appelle d'autres par le seul retentissement interne de son propre jeu. Gomme un mathématicien que la danse des chiffres entraîne à des problèmes sans
cesse renouvelés, le compositeur de musique orchestrale joue sur le clavier de son entendement, entraîné à des sentiments nouveaux par les seuls ébranlements de son intelligence.
C'est donc un art remarquablement intellectuel et subtil que l'art musical ; après la mathématique, le plus intellectuel, en ce qu'il réduit le plus la part des faits externes nécessaires à l'éclosion des sentiments. Le thème en a été traité en psychologie au chapitre des oueurs et nous ne saurions nous y arrèter plus longuement.
La parole. — La parole est le cri perfectionné, le
cri industrieusement et savamment articulé ,pour servir à l'expression des sentiments. Llle appartient à tous les animaux doués d»un appareil phonétique, .^on développement est proportionné à la multiplicité des sentiments propres à chacun.
Le chien gronde, appelle, supplie, pleure et dit beaucoup d'autres choses à ses semblables comme au chasseur qui sait le comprendre. L'oiseau qui fait « pi » à la fenêtre pour demander nos miettes chante tout autrement à sa famille dans les arbres.' Le chat miaule pour appeler, fait ronron pour exprimer son contentement, siffle pour dire qu'il a peur ou pour effrayer qui l'attaque, tempête de toute sa VOIX pour faire entendre son amour. Les exemples analogues abondent ; en voici l'exposé classique :
P , , « Quand la robuste lice
Lntre en fureur, son frout irrité qui se plisse, • Ln découvrant les dents, étrangle ses abois • La rage et la menace altèrent cette voix.