‹ La philosophie naturelle [microform]Chapitre 82 sur 188 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

L'idéal

Relativité de l'idéal

L'individualité est modifiée sans cesse au gré des circonstances tant externes qu'internes qui la déterminent. Variable est aussi l'idéal individuel. C'est ce que Ton exprime en disant des idées qu'elles sont chani^eantes.

Oui, les idées changent. Prenons pour exemple ridée de Dieu. Enfants, nous l'avons tous revêtue d'une forme accessible aux sens, et puis progressivement nous en avons plus ou moins immatérialisé Tessence suivant nos pratiques, nos études et nos réflexions. L'image de Dieu s'est donc nécessairement modifiée dans notre esprit, et elle pourra se modifier encore. A l'idée de Dieu s'attachent une foule d'idées apparentées remplissantune partie importante de notre idéal ; elles subissent par contrecoup un égal mouvement de transformation. Notre idéal d'aujourd'hui n'est donc pas, pour une partie importante de notre être, ce qu'il était hier ni ce qu'il sera demain.

J'ai choisi cet exemple h dessein au faîle de la pensée pour rendre plus sensibles les profonds bouleversements de l'idéal suivant les circonstances et

les milieux. Mais il n'était pas besoin de chercher si haut, et tout événement de l'existence peut fournir la preuve d'un changement intérieur assez profond pour inodiiier non seulement le cours' mais aussi le

clavier de nos idées.

Un fait survient qui place sur notre route un individu nouveau : c'est par exemple un nouvel enfant qui vient augmenter la famille ; tout le monde des idées du père et de la mère s'en trouve également bouleversé : des idées nouvelles surgissent, et l'intérêt de l'enfant est un filtre où s'accrochent, pour disparaître, bien des vues anciennes du primitif idéal .

D'élève vous êtes passé maître ; d'ouvrier, patron. Des idées nouvelles ne vous viennent-elles pas, et les anciennes ne sont-elles pas modifiées aussi ?

On pourrait ainsi, descendant réeli^Ile des mille faits de la vie, démontrer à propos de chacun d'eux et suivant son importance décroissante, une modification de plus en plus faible, mais certaine, de l'idéal ? passer de l'enfant à rhoiniiie fait, de celui-ci au vieillard, montrer enfin l'idéal différent hier et aujourd'hui, dans cet instant et dans finsiant qui vient. Moi qui écris cette page, je ne suis plus tel que tout à l'heure. L'idéal est changeant comme le blanc et le noir quand les jeux de couleur changent, comme la tonique change avec les morceaux de musique, comme toutes les relativités avec le changement des milieux.

DKUXlÈMfc] PARTIE

LIVHE I

Sources de l'idéal

L'idéal est fait des circonstances présentes de révolution individuelle et de l'ensemble des matériaux accumulés par la mémoire et Thérédité.

L'actualité source d'idéal. - Les développements qui précèdent concernant la relativité de l'idéal doivent servir de démonstration au thème de ses origines sans cesse renaissantes avec les circonstances. J'ai peu de chose à ajouter sur ce sujet.

Chaque événement apporte avec lui des éléments momentanés d'ideation. et ceux-ci, non seulement donnent à l'idéal la couleur relative du moment,

mais ils lui donnent la vie.

Soit par exemple, Ilemhran(U peint par lui-même. Sa vue émeut et ébranle le champ tout entier de mes idées sur cet artiste. En même temps qu'elles les corrige ou les modilie, elle les régénère et fait jaillir

le Rembrandt de mon idéal actuel.

Ou bien encore on ressent, comme à cette heure, une chaleur pénible ; elle éveille en moi. tout un idéal très vivant et très actuel auquel la sensation présente fournit l'élément capital, me faisant souhaiter la retraite sous de frais ombrages,

Je ne multiplierai pas ces démonstrations : elles suffisent, me semble-t-il à bien établir le rôle actif de l'actualité présente comme facteur d'idéal.

Le souvenir source d'idéal. — Le souvenir est

fait 6^/>5 souvenirs qui sont les idées acquises, images imprimées, fixées, matérialisées par le mécanisme de la polarisation. II y a du reflet en elles, mais il y a

aussi une part importante qui n'en esf pas, ou du moins, qui n'est plus un reflet du dehors, mais bien d'une activité intérieure. L'idée acquise n'est donc pas tant une image qu'une empreinte de ractlvité intellectuelle ; et nous arrivons à cette définition du souvenir: l'empreinte de l'activité passée dans le champ de l'idéal.

Figurez-vous un des appareils enregistreurs dont use l'expérimentation physiologique :^ces tambours roulants sur lesquels un pinceau chargé d'encre inscrit incessamment la marche des leviers, de façon à en permettre à volonté la lecture ultérieure. On peut comparer le souvenir aux courbes ainsi dessinées, mais combien documentées et riches en indications de toutes sortes : les moindres détails des événements, les moindres jugements portés par nous sur ces détails s'y trouvent rapportés; et la preuve, vous la connaissez, c'est la possibilité de les extérioriser à nouveau, de les rendre intégralement par les procédés de l'expression artistique ou du langage.

Les souvenirs accumulés forment le fond où se

dresse l'idéal : la mosaïque que les événements vont sans cesse dessinant et modifiant.

L'hérédité source d'idéal. ~ \\ est aujourd'hui de toute notoriété que l'idéal des individus se ressent de leurs procréateurs. Non seulement on hérite une grande taille, un grand nez, des disposi-

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