‹ La philosophie positiveChapitre 10 sur 28 · SOCIOLOGIE · texte numérisé non relu

SOCIOLOGIE

plus simple el plus rapide, à donner des exemples de tous les procédés logiques. Cet exemple est fourni par les chapitres préliminaires des diverses sections de la mécanique analytique de Lagrange. En exposant la filiation des conceptions de l'esprit humain relatives à la mécanique rationnelle depuis l'origine de la science jusqu'à nos jours, Lagrange a pressenti l'esprit de la méthode historique. Je ne saurais trop recommander la méditation de cette éminente composition, où réside le seul exemple qui puisse donner une idée convenable de l'histoire telle que je lai caractérisée.

Ces indications permettent de constater l'importance de la réaction de la sociologie sur les autres sciences. D'une part, la science sociale subordonne les différentes sciences à la théorie du développement humain, et elle manifeste leurs relations mutuelles; d'autre part, elle assujettit leurs divers modes d'investigation à une méthode plus élevée, propre à en diriger l'usage.

CINQUANTIEME LEÇON

La partie dynamique de la science sociale nous occupera presque exclusivement; cependant je crois devoir donner quelques notions de statique sociale, sans lesquelles la suite de notre travail ne saurait être comprise.

J'apprécierai les conditions d'existence sociale relatives, d'abord & l'individu, ensuite àlafamille, et enfin à la société.

En ce qui concerne l'individu, nous pouvons écarter toute démonstration de la sociabilité de l'homme. La théorie de Gall a établi scientifiquement la tendance sociale de la nature humaine. Elle a détruit les fausses appréciations qui consistaient à attribuer aux combinaisons intellectuelles la prépondérance dans la conduite de la vie, et à exagérer l'influence des besoins sur la création des facultés. Une simple considération suffit & montrer la fausseté d'une doctrine qui fait dériver l'état social de l'utilité que chacun en retire pour la satisfaction de ses besoins. En effet, cette utilité n'a pu se manifester qu'après un long développement de la société.

Jn dois signaler l'influence des plus importants attributs de la nature humaine qui ont donné à la société son caractère propre, qu'aucun développement ne saurait altérer.

La continuité d'action constitue en tout genre une indispensable condition de succès. Cependant l'homme ré-

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pugne spontanément à une telle persévérance, et ne trouve d'abord de plaisir dans l'exercice de son activité qu'autant qu'elle est suffisamment variée. Les facultés intellectuelles étant les moins énergiques, leur activité, pour peu qu'elle se prolonge, détermine chez la plupart des hommes une fatigue insupportable. Par une déplorable coïncidence, l'homme a le plus besoin du genre d'activité auquel il est le moins apte. Nous devons noter celte discordance comme un premier document fourni à la sociologie par la biologie.

L'état spéculatif ne peut être produit, et surtout maintenu, que par une puissante impulsion hétérogène entretenue par des penchants moins élevés, mais plus énergiques. La nature de l'homme devient d'autant plus éminente que cette excitation étrangère résulte de penchants plus élevés, plus particuliers à notre espèce, et dont le siège anatomique réside dans des portions de l'encéphale de plus en plus rapprochées de la partie antérieure et supérieure de la région frontale.

L'économie sociale serait sans doute plus satisfaisante, si dans la nature de l'homme la prépondérance des passions était moins prononcée. Si nous supposions cet ascendant transporté aux facultés intellectuelles, la notion de l'organisme social deviendrait inintelligible; car la prépondérance des facultés affectives est indispensable, non seulement pour faire sortir l'intelligence de sa léthargie, mais encore pour donner à son activité une direction et un but, sans lesquels elle s'égarerait en d'incohérentes spéculations. Les plus mystiques efforts de l'extase théologique pour •'élever à la notion de purs esprits affranchis des besoins étrangers aux passions n'ont abouti qu'à la représentait d'une sorte d'idiotisme transcendant éternellement «orbe par la contemplation vaine et presque stupide de

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la majesté divine. Ainsi, sous ce premier aspect, l'économie de l'organisme social est ce qu'elle doit être, sauf le degré, qui seul pourrait être autrement conçu.

Le second caractère social de la nature humaine consiste en ce que les instincts les moins élevés et les plus égoïstes ont une prépondérance sur les plus nobles penchants relatifs à la sociabilité. On s'efforçait, au siècle dernier, de réduire à l'égoîsme la nature morale de l'homme, en méconnaissant la spontanéité qui nous Tait compatir aux douleurs de tons les êtres sensibles amsi bien que participer à leurs joies au point d'oublier quelquefois en leur faveur le soin de notre propre conservation. L'école écossaise avait déjà ébauché la réfutation de ces extravagances ; mais c'est la physiologie cérébrale qui l'a complétée. Nos affections sociales sont inférieures en persévérance et en énergie à nos affections personnelles; cependant le bonheur commun dépend surtout de la satisfaction des premières, qui seules, après avoir produit l'état social, le maintiennent malgré la divergence des plus paissants instincts individuels.

En appréciant l'influence de cette dernière donnée biologique, il faut concevoir également la nécessité d'une telle condition, dont on peut seulement déplorer le degré. Par des motifs analogues aux précédents, il est aisé de comprendre que la prépondérance des instincts personnels peut seule imprimer à l'existence sociale un caractère déterminé] en assignant un but à l'emploi de l'activité individuelle. En effet, la notion de l'intérêt général ne serait pas intelligible sans celle de l'intérêt particulier, puisque la première résulte seulement de ce que la seconde offre de commun chez les divers individus. Si l'on pouvait supprimer en nous la prépondérance des instincts personnels, on détruirait notre nature morale, au lieu de

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l'améliorer; car les affections sociales, dès lors privées de direction, tendraient à dégénérer en une vague et stérile charité.

Quand la morale des peuples avancés nous a prescrit d'aimer nos semblables comme nous-mêmes, elle a formulé le précepte fondamental, avec ce juste degré d'exagération qu'exige l'indication d'un type au-dessous duquel la réalité ne sera jamais que trop maintenue. Mais dans ce sublime précepte l'instinct personnel ne cesse pas de servir de guide et de mesure à l'instinct social. De toute autre manière, le but eût été manqué. En effet, comment celui qui ne s'aimerait pas pourrait-il aimer autrui? Ainsi la constitution de l'homme n'est pas, à cet égard, vicieuse. On ne doit redouter que la trop faible intensité de ce modérateur, dont la voix est si souvent étouffée môme dans les meilleurs naturels, où il parvient si rarement à commander la conduite.

Si l'homme devenait plus bienveillant, cela équivaudrait dans la pratique sociale à le supposer plus intelligent, non seulement en vertu du meilleur emploi qu'il ferait alors de son intelligence, mais encore en ce que celle-ci ne serait plus aussi absorbée par la discipline qu'elle doit imposer à la prépondérance spontanée des penchants égoïstes. La relation réciproque n'est pas moins exacte, bien qu'elle soit moins appréciable; car tout développement intellectuel équivaut pour la conduite à un accroissement de bienveillance, soit en augmentant l'empire de l'homme sur ses passions, soit en rendant plus net et plus vif le sentiment des réactions déterminées par les divers contactssociaux. Sous le premier aspect, une grande intelligence ne saurait se développer sans un certain fonds de bien, veillance, qui peut seul procurer à son élan un but éminent et un large exercice. De même, tout essor intellectuel tend à

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faire prévaloir les sentiments de sympathie en écartant les impulsions égoïstes, et en inspirant en faveur de Tordre une prédilection spontanée, susceptible de concourir aussi heureusement au maintien de l'harmonie sociale que des penchants plus vifs et moins opiniâtres. La destination de la morale, en ce qui concerne l'individu, consiste à augmenter cette double influence modératrice, dont l'extension graduelle constitue le premier résultat du développement de l'humanité.

Telles sont, sous cet aspect élémentaire, les deux sortes de conditions qui déterminent le caractère de l'existence sociale. D'une part, l'homme ne peut être heureux que par un travail soutenu plus ou moins dirigé par l'intelligence, et cependant l'exercice intellectuel lui est spontanément antipathique. D'autre part, les facultés affectives sont seules profondément actives, et leur prépondérance fixe la direction et le but de l'étal social. En même temps, les penchants sociaux sont seuls propres à produire et à maintenir le bonheur privé ; néanmoins l'homme doit être dominé par l'ensemble de ses instincts personnels. Cette double opposition indique le germe de la lutte entre l'esprit de conservation et l'esprit d'amélioration. Le premier est inspiré par les instincts personnels, et le second par la combinaison de l'activité intellectuelle avec les divers instincts sociaux.

Nous allons apprécier maintenant les conditions d'existence sociale relatives à la famille.

Tout système devant être formé d'éléments qui lui soient homogènes, l'esprit scientifique ne permet pas de regarder la société comme composée d'individus. L'unité sociale consiste dans la famille, au moins réduite au couple qui en constitue la base. La famille présente le germe des dispositions de l'organisme social ; elle cons ' 1crmé-

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diaire entre l'individu et l'espèce. C'est par là que l'homme commence à sortir de sa personnalité, el apprend à vivre en autrui.

La constitution de la famille, loin d'être invariable, reçoit des modifications plus ou moins profondes, dont l'ensemble offre à chaque époque la plus exacte mesure du changement opéré dans la société correspondante. C'est ainsi que la famille ancienne, dont certaines catégories d'esclaves faisaient partie, différait de la famille moderne. Nous devons considérer la famille en ce qu'elle offre de commun à tous les cas sociaux, en regardant la vie domestique comme la base de la vie sociale. A ce point de vue, la théorie sociologique de la famille peut être réduite à l'examen de deux ordres de relations, savoir : la subordination des sexes et celle des âges, dont l'une institue la famille, tandis que l'autre la maintient.

L'institution du mariage ne pouvait pas échapper à l'ébranlement révolutionnaire de toutes les autres notions sociales, après la décadence de la philosophie théologique, qui leur servait de base. Quand la philosophie positive pourra consolider la subordination des sexes, principe du mariage et de la famille, elle prendra son point de départ dans une exacte connaissance de la nature humaine, suivie d'une judicieuse appréciation de l'ensemble du développement social et de sa phase actuelle. Sans doute l'institution du mariage est modiûée par le cours de l'évolution humaine. Le mariage catholique diffère du mariage romain, qui différait lui-même du mariage grec, et encore plus du mariage égyptien ou oriental, même depuis rétablissement de la monogamie. Les modifications de ce lien fondamental ne sont pas parvenues à leur dernier terme ; mais l'esprit absolu de la philosophie politique actuelle porte trop à confondre de simples modifications avec le

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bouleversement total de l'institution. Nous sommes dans une situation morale analogue à celle des temps principaux delà philosophie grecque, où la tendance instinctive et inaperçue à la régénération chrétienne de la famille et de la société donnait déjà naissance, pendant ce long interrègne intellectuel, à des erreurs semblables, comme le témoigne surtout la célèbre satire d'Aristophane oh le dévergondage actuel se trouve d'avance si rudement stigmatisé.

La sociologie interdit comme prématuré l'examen des modifications futures du mariage moderne, en vertu du principe qui oblige à procéder de l'ensemble aux détails. L'étude spéciale de ces modifications doit être, en effet, subordonnée à la conception, encore plus ignorée, du système de la réorganisation sociale. Tout ce qu'on peut garantir, c'est que, quelque profonds qu'on puisse supposer ces changements, ils resteront conformes à l'esprit de l'institution. Or cet esprit consiste dans la subordination de la femme à l'homme, dont tous les âges reproduisent le caractère, et que la nouvelle philosophie politique préservera de toute tentative anarchique eu lui ôtant ce caractère religieux qui ne peut plus que la compromettre, pour la rattacher à la base fournie par la connaissance de l'organisme individuel et de l'organisme social.

La philosophie biologique commence à faire justice des déclamations sur la prétendue égalité des deux sexes en démontrant, par l'examen anatomique et par l'observation physiologique, les différences physiques et morales qui existent dans toutes les espèces animales, et surtout dans la race humaine. La biologie positive tend à représenter le sexe féminin, principalement dans notre espèce, comme constitué, comparativement à l'autre, en une sorte d'état d'enfance qui l'éloigné du type idéal de la race* Com-

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plétant celle appréciation scientifique, la sociologie montrera l'incompatibilité de loute existence sociale avec une chimérique égalité des sexes, en caractérisant les fonctions que chacun d'eux doit remplir dans la famille.

Les considérations indiquées dans l'examen sociologique de la constitution de l'homme permettraient d'ébaucher une telle opération philosophique. Les deux parties de cet examen font ressortir en principe, Tune l'intériorité fondamentale, et l'autre la supériorité secondaire de l'organisme féminin, au point de vue social. La prépondérance des facultés affectives est moins prononcée chez l'homme que chez tout autre animal, et un degré spontané d'activité spéculative constitue le principal attribut cérébral de l'humanité, ainsi que la source du caractère de l'organisme social. Or on ne peut constester, à cet égard, l'infériorité de la femme. Elle est plus impropre que l'homme à la continuité et à l'intensité du travail mental en vertu de la moindre force intrinsèque de son intelligence, ou de sa plus vive susceptibilité morale et physique.

L'expérience a toujours confirmé, môme dans les beaux-arts, l'infériorité du genre féminin, malgré les qualités qui distinguent ordinairement ses spirituelles et gracieuses compositions. Quant aux fonctions de gouvernement, fussent-elles réduites à l'état le plus élémentaire et purement relatives à la conduite de la famille, l'inaptitude du sexe féminin est encore plus prononcée, parce que la nature du travail y exige une attention à un ensemble de relations plus compliquées dont aucune partie ne doit être négligée, et en môme temps une plus grande indépendance de l'esprit à l'égard des passions, en un mot, plus de raison. Ainsi, sous ce premier aspect, l'économie de la famille humaine ne saurait être intervertie,

Ifçon.l STATIQUE SOCIALE. Ii9

à moins de supposer une chimérique transforma lion do notre organisme cérébral.

En second lieu, nous avons reconnu que les instincts personnels dominent tes instincts sympathiques ou sociaux. C'est par l'examen de cette relation, si importante, quoique secondaire, qu'on peut apprécier l'heureuse destination sociale du sexe féminin. En effet, les femmes sont, en général, aussi supérieures aui hommes par un plus grand développement de la sympathie et de la sociabilité qu'elles leur sont inférieures par l'intelligence et par la raison. Ainsi, leur fonction dans la famille, et par suite dans la société, doit être de modifier, par une plus énergique et plus touchante excitation de l'instinct social, la direction de la raison trop froide ou trop grossière de l'homme.

Considérons l'autre élément de la famille, c'est-à-dire la corrélation entre les enfants et tes parents, qui, généralisée ensuite dans la société, y produit, à un certain degré, la subordination des âges. Ici les erreurs issues de l'anarchie intellectuelle sont d'un autre genre. La discipline naturelle est, sous ce second aspect, trop irrésistible pour pouvoir être sérieusement contestée. Les champions des droits politiques de la femme ne se sont pas encore avisés de construire une doctrine analogue en faveur de l'enfance.

Tous les Ages de la civilisation ont rendu hommage au type de la famille. Ou pourrait-on trouver, au même degré, de la part de l'inférieur, une plus respectueuse obéissance, imposée sans avilissement, d'abord par la nécessité et ensuite par la reconnaissance; et chez le supérieur, une autorité plus absolue unie a un plus entier dévouement? La vie de famille restera l'école de la vie sociale, soit pour l'obéissance, soit pour le commandement, qui doivent, en tont autre cas, se rapprocher autant que possible d'un pareil modèle. L'avenir ne pourra que se Comtb. - Ré»umé. h. — «

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conformer, comme le passé, à celte obligation, en tenanl compte des modifications que le cours de l'évolution déterminera dans la constitution domestique. Néanmoins, à toutes les époques de décomposition, des sophistes, au lieu de proposer la famille pour modèle à la société, ont cru montrer un grand génie politique en s'efforçant de constituer la famille à l'image de la société, et d'une société alors fort mal ordonnée, en vertu même de l'état exceptionnel qui permettait de telles rêveries.

Pour compléter l'appréciation de la subordination domestique, il importe de remarquer la propriété qu'a la famille d'établir la première notion de la perpétuité sociale, en rattachant l'avenir au passé. À quelque degré que puisse parvenir la progression sociale, il sera toujours important que l'homme ne se croie pas né d'hier, et que l'ensemble de ses institutions et de ses mœurs tende à lier, par un système de signes intellectuels et matériels, ses souvenirs du passé à ses espérances d'avenir. L'esprit révolutionnaire de notre temps devait produire , à cet égard, un ébranlement provisoire, sans lequel l'imagination aurait été trop entravée dans son élan vers la rénovation du système social; mais l'extension de ce dédain passager du passé tend à altérer l'instinct de la sociabilité.

11 nous reste, pour terminer l'ébauche de la statique sociale, à considérer, à un point de vue analogue, l'analyse de la société, envisagée comme groupe de familles, et non pas d'individus.

Les études biologiques montrent que la perfection croissante de l'organisme animal consiste surtout dans la spécialité, de plus en plus prononcée, des diverses fonctions accomplies par des organes de plus en plus distincts et néanmoins solidaires. Tel est le caractère de l'organisme social, et le motif de sa supériorité sur

leçon ] STATIQUE SOCIALE. 1 3 [

lout organisme individuel. Peut-on concevoir un plus merveilleux spectacle que cet accord d'une multitude d'individus, doués chacun d'une existence distincte et à un certain degré indépendante, tous disposés, malgré les différences de leurs talents et de leurs caractères, à concourir spontanément à un même développement général) sans s'être nullement concertés, et le plus souvent à l'insu de la plupart d'entre eux, qui croient n'obéir qu'à leurs impulsions personnelles? Tel est, du moins, l'idéal scientifique du phénomène, dégagé des cimes et des incohérences inséparables d'un organisme aussi compliqué.

La conciliation de la séparation des travaux avec la coopération des efforts, d'autant plus prononcée que la société se complique davantage, constitue le caractère des opérations humaines, quand on s'élève du point de vue domestique au point de vue social. La séparation des travaux ne saurait être très prononcée dans la famille, soit à raison du trop petit nombre d'individus qui la composent, soit surtout parce qu'une telle division est opposée à l'esprit de son institution. Les relations domestiques ne correspondent pas à une association proprement dite ; mais elles composent une véritable union, dont le caractère est essentiellement moral, et accessoirement intellectuel. Fondée sur rattachement et la reconnaissance, l'union domestique est surtout destinée à satisfaire l'ensemble des instincts sympathiques.

Les combinaisons sociales présentent un caractère inverse. Le sentiment de coopération devient prépondérant, et l'instinct sympathique ne peut plus former le lien principal. Sans doute l'homme est, en général, assez heureusement organisé pour aimer ses coopérateurs, quelque nombreux et quelque lointains qu'ils puissent être; mais

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ce sentiment, dû à une précieuse réaction de l'intelligence sur la sociabilité, n'a pas assez d'énergie pour diriger la vie sociale. Quand même un exercice convenable pourrait développer suffisamment l'ensemble des instincts sociaux, la médiocrité intellectuelle de la plupart des hommes ne leur permettrait pas de se former une idée assez nette de relations trop étendues, et trop étrangères à leurs propres occupations, pour qu'il en puisse résulter une stimulation sympathique, susceptible de quelque efficacité. C'est dans la vie domestique que l'homme doit développer ses affections sociales, et c'est peut-être à ce litre que la famille constitue la meilleure préparation à la vie sociale proprement dite ; car la concentration est aussi nécessaire aux sentiments que la généralisation aux pensées.

Les hommes, même les plus éminents, qui parviennent à tourner le cours de leurs instincts sympathiques vers l'ensemble de l'espèce ou de la société y sont presque toujours poussés par les désappointements moraux d'une vie domestique dont le but a été manqué. Quelque douce que leur soit alors une telle compensation, l'amour abstrait de l'espèce ne comporte pas la plénitude de satisfaction que peut seul procurer un attachement très limité, et surtout individuel.

La philosophie métaphysique du siècle dernier a commis une erreur capitale en attribuant au principe de la coopération l'origine de l'état social. Loin d'avoir pu produire la société, la coopération en suppose rétablissement préalable. Toutefois la gravité d'une telle erreur me parait tenir à une confusion entre la vie domestique et la vie sociale, trop ordinaire aux spéculations métaphysiques. Si la participation à une œuvre commune n'a pas déterminé le rapprochement primitif des

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ramilles, elle seule a pu cependant imprimer a leur association spontanée on caractère prononcé et une consistance durable.

L'élude de la vie sauvage montre les diverses familles, quelquefois fort liées pour un but temporaire, retournant, presque comme les animaux, à leur indépendance isolée, dès que l'expédition, ordinairement de guerre ou de ebasse, est suffisamment accomplie, bien que certaines opinions communes, formulées par un certain langage uniforme, tendent à les réunir d'une manière permanente en tribus plus ou moins nombreuses.

C'est sur le principe de la coopération que doit reposer l'analyse de la société, dont le caractère dépend de ce principe, mais dont l'établissement et le maintien n'ont pu avoir lieu sans la participation de l'instinct sympathique, qui est destiné en outre à répandre sur tous les actes de la vie sociale un indispensable charme moral.

Un principe aussi évident semble à l'abri de toute attaque. Mais, après avoir vu la philosophie métaphysique nier, a la stupide satisfaction des beaux esprits contemporains, l'utilité de la société elle-même, peut-on s'étonner de la production de tout autre sephisme, quelque important qu'en soit l'objet, et quelque absurde qu'en soit la pensée ? Aussi, de nos jours, une sorte de métaphysique spéciale attaque-l-aile l'antique maxime de la répartition des travaux et de la spécialisation correspondante des occupations individuelles. La division des opératious et la persévérance des efforts ne sont plus regardées comme d'indispensables conditions de succès. Poursuivre a la fois beaucoup d'occupations différentes, et passer à dessein de l'une à l'autre avec toute la rapidité possible, tel est le nouveau plan de travail qu'on ose recommander comme essentiellement attrayant.

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Cest sor l'examen de la répartiiicin de traraiti que repose la théorie de la statique sociale proprement dite; car on y IrooTe te géras* de la eorrêiaâon entre l'iô» de société et l'idée de pouvernernemL

La répartition des travaux suscite, a un derrt proporlionnel, les divergences particulières, à ia lois intellectuelles et morales, dont 1 Influence combinée exîçe. dans la même mesare, une diseip'ine permanente, propre à prévenir ou à contenir sans cesse leur discordance. Si d'one part la séparation des fonctions permet a l'esprit de détail an développement qui serait impossible autrement, elle tend d'antre part i étouffer l'esprit d'ensemble, ou du moins a l'entraver. Pareillement, an point de rue moral, en même temps que chacun est placé sons une étroite dépendance de la masse, il en est déloorsé par son activité spéciale, qui le rappelle constamment à son intérêt privé. A l'nn et a l'antre titre, les inconvénients de la spécialisation augmentent arec les avantages. La spécialité des idées et des relations rétrécit l'intelligence, tout en l'aiguisant sans cesse en an sens unique; elle isole l'intérêt particulier de l'intérêt général. Les affections sociales, concentrées entre les individus de même profession, deviennent étrangères à toutes les autres classes, Taule d'une suffisante analogie de mœurs et de pensées. C'est ainsi que le même principe qni a permis le développement et l'ex-

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tension de la société, menace, sous un autre aspect, de la décomposer en une multitude de corporations incohérentes. De môme, la première cause de l'habileté humaine paraît destinée à produire des esprits très capables sous un aspect unique, et monstrueusement ineptes sous tous les autres, esprits trop communs chez les peuples les plus civilisés, où ils excilent l'admiration universelle.

Si l'on a justement déploré dans Tordre matériel le sort de l'ouvrier occupé, pendant toute sa vie, à la fabrication des manches de couteaux ou des tôtes d'épingles, la saine philosophie ne doit pas faire moins regretter dans l'ordre intellectuel l'emploi exclusif et continu d'un cerveau humain à la résolution de quelques équations ou au classement de quelques insectes. L'effet moral, dans l'un et l'autre cas, est malheureusement analogue. C'est toujours de tendre à inspirer une désastreuse indifférence pour le cours général des affaires humaines, pourvu qu'il y ait toujours des équations à résoudre et des épingles à fabriquer. Celle sorte d'automatisme humain ne constitue heureusement que l'extrême influence dispersive du principe de la spécialisation; mais sa réalisation, déjà trop fréquente, doit y faire attacher une grande importance.

La destination du gouvernement consiste à contenir et à prévenir, autant que possible, la dispersion des idées, des sentiments et des intérêts, qui, si elle pouvait suivre son cours sans obstacles, finirait par arrêter la progressiou sociale. Cette conception constitue la base de la théorie du gouvernement, envisagé dans sa plus noble extension, c'est-à-dire comme caractérisé par la réaction, d'abord spontanée et ensuite régularisée, de l'ensemble sur les parties. En effet, le seul moyen d'empêcher une telle dispersion consiste à ériger cette réaction en une nouvelle fonction susceptible d'intervenir dans l'accomplissement

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de toutes les fonctions particulières, pour y rappeler la pensée de l'ensemble et le sentiment de la solidarité commune avec d'autant plus d'énergie que l'activité individuelle tend à les effacer davantage. C'est ainsi que doit être conçue la participation du gouvernement au développement de la vie sociale, indépendamment des grossières attributions d'ordre matériel, auxquelles on veut réduire sa destination. Sans exécuter par lui-même aucun progrès déterminé, il contribue dès lors à tous ceux de la société.

L'intensité de cette fonction régulatrice, loin de décroître à mesure que l'évolution humaine s'accomplit, devient plus indispensable. C'est la prédominance de l'esprit d'ensemble qui constitue le caractère du gouvernement, sons quelque aspect qu'on l'envisage.

On peut concevoir combien est irrationnelle cette antipathie pour toute doctrine générale, qui distingue la plupart des savants actuels. L'esprit d'ensemble et " l'esprit de détail sont également indispensables. IU doivent alternativement prédominer dans le cours de l'évolution, n suivant la nature des progrès que sa marche réserve à chaque époque. L'analyse des plus grands besoins de la société actuelle indique que, si pendant les trois derniers siècles l'esprit de délai! a dû être prépondérant pour opérer la décomposition de l'ancienne organisation» et pour faciliter le développement des éléments d'un ordre nouveau, c'est maintenant à l'esprit d'ensemble qu'il appartient de présider à la réorganisation.

Après avoir signalé la destination du gouvernement, je dois expliquer comment son action tend à résulter du cours de l'économie sociale. La tendance dispersive, inhérentes: la spécialisation des travaux, a toujours existé, et s'est développée de plus en plus. Il a donc fallu aussi que

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l'influence destinée à la neutraliser suffisamment ait été également spontanée et croissante, pour que l'économie sociale ait pu subsister. En effet, la répartition des opérations établit une subordination croissante, qui tend à faire ressortir le gouvernement de la société elle-même. Cette subordination n'est pas seulement matérielle; elle est surtout intellectuelle et morale, c'est-àdire qu'elle exige, outre la soumission pratique, un certain degré de confiance, soit dans la capacité, soit dans la probité des organes spéciaux, auxquels est exclusivement confiée une fonction précédemment universelle. Rien n'est plus sensible dans le système très développé de notre économie sociale, où chaque jour, par une suite nécessaire de la subdivision du travail, chacun de nous fait reposer le maintien de sa vie sur l'aptitude et la moralité d'une foule d'agents presque inconnus, dont l'ineptie ou la perversité pourraient exposer beaucoup de monde. Une telle condition appartient à tous les modes de l'existence sociale : si elle est surtout attribuée aux sociétés industrielles, c'est parce qu'elle y est plus prononcée, à raison d'une spécialisation plus intime ; mais on la retrouve dans les sociétés militaires, comme le montre l'analyse statique d'une armée, d'un vaisseau, ou de toute autre corporation active.

L'appréciation de cette subordination spontanée en fait découvrir la loi, qui consiste en ce que les diverses sortes d'opérations particulières se placent naturellement sous la direction de celles qui sont du degré de généralité immédiatement supérieur. On peut s'en convaincre en analysant chaque spécialisation du travail à l'instant où elle prend un caractère nettement séparé. Une telle loi fait comprendre la liaison de la subordination sociale avec la subordination politique, qui est la base du gourvernement,

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et qui se présente comme le dernier degré d'une hiérarchie de plus en plus étendue. Les fonctions particulières de l'économie sociale, étant dès lors engagées dans des relations d'une généralité croissante, doivent tendre à s'assujettira la direction émanée de la fonction la plus générale, qui est caractérisée par l'action de l'ensemble sur les parlies. D'un autre coté, les agents de celte action régulatrice doivent être secondés dans leur développement par une autre conséquence de la répartition des travaux, qui favorise l'essor des inégalités intellectuelles et morales. En effet, cet essor doit rester presque entièrement comprimé, tant que la concentration des opérations, réduisant l'homme à la vie domestique, absorbe son activité pour la satisfaction des besoins de la famille.

Les différences individuelles, vraiment tranchées, se font sentir dans tout état social. Cependant la division du travail et le loisir qu'elle a pu procurer ont été nécessaires au développement prononcé des prééminences intellectuelles, sur lesquelles repose, en majeure partie, l'ascendant politique durable, La civilisation a la propriété de développer les inégalités morales, et encore plus les inégalités intellectuelles ; mais les forces morales et intellectuelles ne peuvent ftlre unies à la manière des forces physiques.

S'il s'agit de lutter de vigueur physique, ou même de richesse, quelle que puisse être la supériorité d'un individu ou d'une famille, une coalition suffisamment nombreuse des moindres individualités sociales en viendra aisément à bout. Par exemple, la plus immense fortune particulière ne saurait soutenir la concurrence avec la puissance financière d'une nation un peu étendue, dont le trésor public n'est pourtant formé que d'une multitude de cotisai' minimes.

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Si l'entreprise dépend surtout d'une haute valeur intellectuelle, comme une conception scientifique ou poétique, aucune réunion d'esprits ordinaires, si vaste qu'on la suppose, ne pourra lutter avec un Descartes ou un Corneille. De même, sous l'aspect moral, lorsque la société aura besoin d'un grand dévouement, elle ne pourra le composer de l'accumulation de dévouements médiocres. A l'un et à l'autre titre, le nombre des individus ne peut qu'augmenter l'espoir d'y mieux trouver l'organe de la fonction proposée.

Telle est la tendance de toute société à un gouvernement spontané. Cette tendance est en harmonie, dans notre nature individuelle, avec un système correspondant de penchants spéciaux, les uns vers le commandement, les autres vers l'obéissance. Il ne faut pas regarder la disposition trop vulgaire à commander comme le sigue d'une vocation de gouvernement. C'est ainsi que les femmes, si passionnées pour la domination, sont ordinairement impropres à tout gouvernement, môme domestique. Il existe chez la plupart des hommes une disposition à l'obéissance. Nous sommes tous plus ou moins enclins à respecter chez nos semblables une supériorité quelconque, intellectuelle ou morale. Au milieu môme des plus violentes convulsions politiques, quand l'économie sociale semble menacée de dissolution, l'instinct des masses manifeste encore cette tendance, qui, jusque dans l'accomplissement des démolitions les plus révolutionnaires, leur inspire l'obéissance aux supériorités intellectuelles et morales, dont elles suivent la direction, et dont elles ont souvent sollicité la domination temporaire. Ainsi la spontanéité des dispositions individuelles est en harmonie avec le cours des relations sociales, pour établir que la subordination politique est aussi inévitable qu'indispen-

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s;ible; ce qui complète l'ébauche de la statique sociale.

La condensation et l'abstraction, peut- être excessives, de ces conceptions pourront d'abord mettre obstacle à leur appréciation directe; mais l'usage qui en sera fait dans les leçons suivantes dissipera cette première incertitude. Dans ces considérations statiques, la vie individuelle a été caractérisée par la prépondérance des instincts personnels; la vie domestique, par l'essor des instincts sympathiques; la vie sociale, par le développement des influences intellectuelles. Chacun de ces trois degrés de l'existence est destiné à préparer le suivant. Il en résulte la coordination de la morale, d'abord personnelle, ensuite domestique, et enfin sociale. La première assujettit à une sage discipline la conservation de l'individu ; la seconde tend à faire prédominer la sympathie sur l'égoisme; et la dernière à diriger l'ensemble de nos penchants d'après les indications d'une raison convenablement développée, toujours préoccupée de la considération de l'économie générale, de manière à faire concourir au but commun toutes les facultés de notre nature selon les lois qui leur sont propres.

Après avoir exposé la théorie de la statique sociale, nous devons procéder à l'étude de la dynamique sociale en consacrant d'abord la leçon suivante à apprécier l'ensemble de l'évolution humaine.

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