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grès humain est ainsi rattaché à la série du perfectionnement animal, dont il réalise le plus haut degré.
En développant l'action de l'homme sur le monde extérieur, la civilisation semble d'abord devoir concentrer l'attention sur les soins de l'existence matérielle, dont l'entretien et l'amélioration constituent en apparence le principal objet de la plupart des occupations sociales. Un examen plus approfondi démontre que ce développement tend à faire prévaloir les plus éminentes facultés, soit par la sécurité qu'il inspire à l'égard des besoins physiques, dont la considération devient ainsi moins absorbante, soit par l'excitation qu'il imprime aux fonctions intellectuelles et aux sentiments sociaux.
Dans l'enfance sociale, les instincts relatifs à la conservation matérielle sont tellement prépondérants que l'instinct sexuel lui-même, malgré sa grossière énergie, en est d'abord dominé. Les affections domestiques sont moins prononcées, et les affections sociales s'étendent à une imperceptible fraction de l'humanité, en dehors de laquelle tout devient étranger et même ennemi. Les passions haineuses restent, après les appétits physiques, le principal mobile de l'existence. Quant aux facultés intellectuelles, l'imprévoyance qui caractérise la vie sauvage permet de constater le peu d'influence qu'exerce alors la raison sur la conduite de l'homme. Les facultés sont encore engourdies, ou du moins il n'y a d'activité prononcée que chez les plus inférieures d'entre elles, qui sont relatives à L'exercice des sens. Les facultés d'abstraction et de combinaison demeurent presque entièrement inertes. La curiosité qu'inspire le spectacle de la nature se contente alors des moindres ébauches d'explication ihéologique. Enfin les divertissements, qui se distinguent surtout par une violente [activité musculaire, sont aussi
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peu favorables au développement de l'intelligence qu'à celui de la sociabilité.
Sous quelque aspect qu'on étudie les divers âges de la société, on trouvera toujours que le résultat de l'évolution consiste, non pas seulement à améliorer la condition matérielle de l'homme par l'extension continue de son action sur le monde extérieur, mais surtout à développer par l'exercice les facultés les plus éminentes, soit en diminuant l'empire des appétits physiques et en stimulant les instincts sociaux, soit en excitant les fonctions intellectuelles môme les plus élevées, et en augmentant l'influence de la raison sur la conduite. En ce sens, le développement individuel reproduit les principales phases du développement social. Aussi l'un et l'autre ont-ils pour but commun de subordonner la satisfaction des instincts personnels à l'exercice des instincts sociaux, et d'assujettir les passions aux règles imposées par une intelligence de plus en plus prépondérante.
Au point de vue anatomique, on pourrait caractériser cette tendance en la faisant consister à déterminer par l'exercice un ascendant de plus en plus marqué des différents organes de l'appareil cérébral, à mesure qu'ils s'éloignent davantage de la région vertébrale pour se rapprocher de la région frontale. Tel est le type idéal, dont la réalisation de plus en plus parfaite caractérise le cours de l'évolution humaine, soit dans l'individu, soit dans l'espèce.
Une pareille notion permet de distinguer la part de la nature et celle de l'art : le développement humain doit être jugé naturel, en ce qu'il tend à faire prévaloir les attributs de l'humanité sur ceux de l'animalité ; il se présente, en môme temps, comme artificiel, puisqu'il consiste à obtenir, par l'exercice des facultés, un ascendant d'autant
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plus marqué pour chacune d'elles qu'elle est primitivement moins énergique. De là résulte l'explication scientifique de cette lutte entre notre humanité et notre animalité qui a été reconnue depuis l'origine de la civilisation.
La direction de l'évolution humaine étant définie, nous allons considérer cette évolution relativement h sa vitesse, en Taisant abstraction des différences qui peuvent résulter du climat, de la race, ou de toutes les autres causes modificatrices, dont l'influence doit être écartée dans une première ébauche de la dynamique sociale. Cette vitesse est déterminée par l'influence combinée des principales conditions relatives d'une part à l'organisme humain, d'autre part au milieu dans lequel il se développe ; mais l'invariabilité même de ces conditions et l'impossibilité de suspendre ou de restreindre leur empire ne permettent pas d'en mesurer exactement l'importance. Notre développe* ment serait accéléré ou retardé par tout changement favorable ou contraire qne l'on supposerait opéré dans ces différentes influences, soit organiques, soit inorganiques, en imaginant, par exemple, que notre appareil cérébral offrit une moindre infériorité anatomique de la région frontale, ou que notre planète devint plus grande ou mieux habitable. L'analyse sociologique ne saurait atteindre que les conditions accessoires, en vertu des variations appréciables dont elles sont susceptibles.
Parmi les puissances secondaires qui concourent à déterminer la vitesse du développement, on peut d'abord signaler, d'après Georges Leroy, l'influence de Fennul, influence d'ailleurs fort exagérée par ce philosophe.
L'homme ne peut être heureux sans une suffisante activité de ses diverses facultés. Dans toute situation, il tend à remplir cette indispensable condition du bonheur. La difficulté de plus en plus prononcée qu'il éprouve a réa- Owi. - Miunt, il 10
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User un développement compatible avec la supériorité de sa nature le rend plus sujet que les autres animaux à cet état de pénible langueur qui indique l'existence des facultés et leur activité insuffisante. Une telle disposition, à la fois intellectuelle et morale, a dû puissamment contribuer, dans l'enfance de l'humanité, à accélérer l'évolution. Toutefois cette influence n'a pu devenir prononcée que dans un état social assez avancé pour faire sentir le besoin d'exercer les plus éminentes facultés, qui sont aussi les moins énergiques.
Les facultés les moins élevées comportent un si commode exercice qu'elles ne sauraient déterminer un véritable ennui, susceptible de produire une heureuse réaction cérébrale. Les sauvages et les enfants ne s'ennuient pas, tant que leur activité physique n'est pas entravée. Un sommeil facile et prolongé les empoche, à la manière des animaux, de sentir péniblement leur torpeur intellectuelle. Ainsi, en représentant l'ennui comme le mobile du développement social, G. Leroy a confondu un symptôme avec un principe, outre Terreur qui lui faisait trop exclusivement attribuer à l'homme une telle propriété. Malgré cette fausse appréciation, il était indispensable de signaler la participation d'une telle influence.
Je dois indiquer, en second lieu, la durée ordinaire de la vie humaine, qui influe sur la vitesse de l'évolution peut-être plus que tout autre élément appréciable. La progression sociale repose essentiellement sur la mort, c'està-dire que les pas successifs de l'humanité supposent un renouvellement assez rapide des agents du mouvement général, qui, presque imperceptible dans le cours de chaque vie individuelle, ne devient prononcé qu'en passant d'une génération à la suivante. L'organisme social subit la môme condition que l'organisme individuel, où,
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Ceux qui ont le plus contribué dans leur virilité an progrès de la société ne peuvent conserrer longtemps leur prépondérance sans devenir plus ou moins hostiles au développement ultérieur. D'une part, une durée trop prolongée de la vie retarderait l'évolution sociale ; d'autre part, une existence trop éphémère deviendrait un obstacle en attribuant un empire exagéré à l'instinct d'innovation. La résistance opposée par l'instinct conservateur de la vieillesse peut seul obliger l'esprit d'amélioration a subordonner ses efforts à l'ensemble des résultats antérieurs. Sans ce frein, on ne serait que trop disposé a se contenter de tentatives ébauchées et d'aperçus incomplets, qui ne pourraient permettre aucun développement fécond et persévérant. Telle serait la suite d'une notable diminution dans la durée de la vie, si, par exemple, on la supputait réduite an quart ou à la moitié de ce qu'elle est au)"
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successifs ne peut Être pleinement établie entre divers individus qu'à l'égard d'opérations très simples et presque entièrement matérielles, où les diverses forces humaines s'ajoutent aisément. Elle ne peut être organisée d'une manière satisfaisante pour les travaux les plus difficiles et les plus éminents, où rien ne saurait remplacer l'influence d'une persévérante unité. Les forces intellectuelles et morales ne sont pas plus susceptibles de morcellement et d'addition entre successeurs qu'entre contemporains.
Nous devons enfin signaler, parmi les causes qui modifient la vitesse de révolution sociale, l'accroissement de lapopulation, qui contribue a déterminer dans l'ensemble du travail une division de plus en plus spéciale.
Une telle condensation excite les individus à tenter de nouveaux efforts pour s'assurer par des moyens plus raffinés une existence qui autrement deviendrait plus difficile, et elle oblige ta société à réagir avec plus d'énergie pour lutter contre les divergences particulières. A l'un et à l'autre titre, il ne s'agit pas ici de l'augmentation absolue du nombre des individus, mais surtout de leur concours plus intense sur un espace donné. En créant de nouveaux besoins et des difficultés nouvelles, cette agglomération développe aussi des moyens nouveaux, non seulement pour le progrès, mais encore pour l'ordre, en neutralisant les inégalités physiques, et en donnant une importance croissante aux forces intellectuelles et morales. Telle est l'influence de celte condensation continue. Si on l'envisage relativement à la vitesse, on y trouvera une. nouvelle cause de l'accélération du mouvement social dans la perturbation qu'éprouve l'antagonisme entre l'instinct de conservation et l'instinct d'innovation, ce dernier devant acquérir dès lors un sarcrolt d'énergie.
En ce sens, l'influence sociologique d'un plus prompt
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accroissement de population est analogue à celle que nous venons d'apprécier pour la durée de la vie; car il importe peu que le renouvellement plus fréquent des individus tienne à la moindre longévité des uns ou à la multiplication plus hâtive des autres. Il faut remarquer, comme dans le cas précédent, que, si cette condensation et cette rapidité dépassaient un certain degré, elles cesseraient de favoriser révolution, et lui susciteraient de puissants obstacles ; mais le mouvement de la population est toujours demeuré inférieur aux limites où doivent commencer de tels inconvénients.
Notre postérité, dans un avenir trop éloigné pour pouvoir inspirer, aujourd'hui aucune préoccupation raisonnable, aura seule à s'inquiéter de cette tendance, à laquelle la petitesse de notre planète et la limitation des ressources devront faire attacher une grande importance, quand notre espèce se trouvera partout aussi condensée qu'elle Test déjà dans l'Europe occidentale. A cette époque, le développement plus complet de la nature humaine et la connaissance plus exacte des lois de l'évolution sociale fourniront sans doute, pour résister avec succès à de telles causes de destruction, des moyens nouveaux dont nous ne pouvons nous former aucune idée.
Après avoir apprécié les éléments qui concourent à modifier par une influence plus ou moins mesurable la vitesse du développement humain, je dois indiquer la subordination que présentent entre eux les divers aspects de ce développement.
Malgré la solidarité qui règne entre les éléments de notre évolution, l'un d'eux doit être prépondérant, de manière à imprimer aux autres une impulsion primitive et à recevoir, à son tour, de leur évolution un essor nouveau. Il s'agit de discerner cet élément prépondérant, dont la
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considération devra diriger notre exposition dynamique. Ainsi réduite, la détermination ne saurait présenter aucune difficulté, puisqu'il suffit de distinguer l'élément social dont le développement pourrait le mieux être conçu, abstraction faite de celui de tous les autres, malgré leur connexité ; tandis que la notion s'en reproduirait inévitablement dans la considération du développement de ceux-ci. A ce caractère décisif, on ne saurait hésiter à placer en première ligne l'évolution intellectuelle comme principe de l'ensemble de l'évolution humaine.
Si le point de vue intellectuel doit dominer dans l'étude statique de l'organisme social, à plus forte raison doit-il en être de même dans l'étude du mouvement des sociétés. Bien que l'intelligence ait besoin de la stimulation qu'inspirent les appétits, les passions et les sentiments, c'est cependant sous sa direction que s'est accompli l'ensemble de la progression.
L'analyse statique montre que l'organisme social repose sur certaines opinions. La variation de ces opinions doit donc exercer une influence prépondérante sur les modifications successives de la vie de l'humanité. L'histoire de la société est dominée par l'histoire de l'esprit humain. Nous devons donc choisir ici, ou plutôt conserver l'histoire générale de l'esprit humain comme guide de notre étude historique. Par une suite rigoureuse du même principe, il faudra nous attacher, dans cette histoire in* tellectuelle, aux conceptions les plus générales et les plus abstraites. C'est donc l'appréciation du système des opinions relatives^ l'ensemble des phénomènes quelconques, en un mot l'histoire de la philosophie qui devra présider à la coordination de notre analyse historique.
Nous pouvons maintenant examiner la conception de la lue sociale en considérant surtout les lois de la
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marche de l'esprit humain. Le principe de celte théorie consiste dans la loi philosophique que j'ai découverte en 1822 sur la succession constante des trois états généraux, l'état théologique, l'état métaphyque, enfin l'état positif, par lesquels passe l'intelligence en un genre quelconque de spéculations.
Depuis la découverte de cette loi, tous les savants doués de quelque portée philosophique sont convenus de son exactitude dans les diverses sciences. Les objections que j'ai rencontrées portaient non pas sur le fait lui-même, mais sur son universalité. Ce fait me semble ainsi implicitement reconnu dans les différentes sciences qui sont aujourd'hui positives, c'est-à-dire que la triple évolution intellectuelle est admise pour tous les cas où elle est accomplie; on ne parait y appliquer aucune autre restriction que l'impossibilité de l'étendre aux spéculations sociales.
Il importe d'insister sur l'explication d'une telle loi, qui, à l'état de fait général, resterait dépourvue de sa principale efficacité. Il est possible en sociologie de concevoir à priori toutes les relations des phénomènes, indépendamment de leur exploration directe, d'après les bases fournies par la théorie biologique de l'homme. Or celte opération ne peut présenter en aucun cas un intérêt plus capital qu'à l'égard de la loi la plus importante de la dynamique sociale. Nous devons donc indiquer les motifs puisés dans la connaissance de la nature humaine qui ont rendu inévitable et indispensable la succession des phénomènes sociaux envisagés par rapport à l'évolution intellectuelle qui domine leur marche.
. La nécessité de celte évolution résulte de la tendance de l'homme à transporter le sentiment de sa nature à l'explication de tous les phénomènes. Bien qu'on ait justement signalé la difficulté de se connaître soi-même, il ne
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faut pas attacher un sens trop absolu à cette remarque, qui ne peut se rapporter qu'à un état intellectuel déjà très avancé. L'esprit humain a dû, en effet, parvenir dans ses méditations à un degré notable de raffinement avant de pouvoir s'étonner de ses propres actes en réfléchissant sur lui-même une activité spéculative que le monde extérieur devait d'abord seul provoquer.
Si d'une part l'homme commence par se regarder comme le centre de tout, il est d'autre part non moins disposé à s'ériger en type universel. Il ne peut alors expliquer les phénomènes qu'en les assimilant à ses propres actes, les seuls dont il s'imagine comprendre le mode de production par la sensation qui les accompagne. On peut donc établir, en renversant l'aphorisme ordinaire, que l'homme ne connaît d'abord que lui-même : sa philosophie primitive consiste à transporter plus ou moins heureusement cette connaissance à tous les sujets qui peuvent attirer son attention.
Telle est l'origine de la philosophie théologique, dont l'esprit consiste à expliquer la nature intime des phénomènes et leur mode essentiel de production en les assimilant aux actes produits par les' volontés humaines, d'après cette tendance à regarder tous les êtres comme vivant d'une vie analogue à celle de l'homme, et d'ailleurs le plus souvent supérieure à cause de leur plus grande énergie. Cet expédient est si naturel que l'homme n'a pu y renoncer, même dans l'état le plus avancé de son évolution intellectuelle, qu'en se restreignant à la détermination des lois des phénomènes, abstraction faite de leurs causes.
Aujourd'hui encore, lorsque le génie tente de franchir ces limites, il retombe dans le cercle primitif des erreurs, parce qu'il reprend un point de départ et un but analogues en attribuant la production des phénomènes à des volontés
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spéciales. Pour me borner à un exemple décisif, il me suffira d'indiquer l'erreur de Malebranche relativement à l'explication des lois mathématiques du choc élémentaire des corps solides. Quand un tel esprit, dans un siècle aussi éclairé, n'a pu concevoir, pour expliquer cette théorie, que l'activité continue d'une providence directe et spéciale, une pareille vérification rend irrécusable la tendance de l'intelligence vers une philosophie théologique, toutes les fois qu'elle veut pénétrer la nature intime des phénomènes.
La spontanéité de la philosophie théologique constitue sa principale propriété et la source de son long ascendant. En effet, la destination d'une telle philosophie, seule apte à ouvrir une issue à l'évolution intellectuelle, en résulte immédiatement. Il était impossible d'établir primitivement en un sujet quelconque aucune théorie positive, c'est-àdire aucune conception fondée sur un système convenable d'observations. Indépendamment du temps exigé pour l'accumulation de telles observations, l'esprit humain ne pouvait les entreprendre, à moins d'être dirigé par une théorie.
Tel est, au point de vue logique, l'office de la philosophie théologique dans l'évolution intellectuelle, où l'imagination devance toujours l'observation, aussi bien pour l'espèce que pour l'individu. C'est à cette philosophie qu'il appartenait de dégager l'esprit humain du cercle vicieux où il se trouvait, obligé d'observer d'abord pour parvenir à des conceptions' convenables et de commencer par concevoir des théories pour entreprendre ensuite des observations suivies. Il n'y avait d'autre solution possible que l'assimilation de tous les phénomènes aux actes humains, soit directement d'après la fiction originaire qui anime chaque corps d'une vie semblable à la nôtre, soit
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indirectement d'après l'hypothèse qui superpose à l'ensemble du monde visible un monde invisible peuplé d'agents surhumains, dont l'activité détermine tous les phénomènes appréciables en modifiant à son gré une matière qui serait vouée sans elie à une inertie totale.
C'est surtout dans ce second état que la philosophie théologique fournit les ressources les plus étendues pour satisfaire aux besoins naissants d'une intelligence alors disposée à préférer naïvement les explications les plus illusoires. A chaque nouvel embarras provenant du spectacle de la nature, il suffit d'opposer la conception d'une volonté nouvelle chez l'agent correspondant ou la création peu coûteuse d'un agent nouveau. Quelque vaines que paraissent aujourd'hui ces puériles spéculations, il ne faut pas oublier qu'elles ont pu seules tirer l'esprit humain de sa torpeur primitive en offrant à son activité l'unique élément qui pût d'abord exister.
A ces motifs purement intellectuels viennent se joindre les motifs moraux et surtout sociaux qui rendent incontestable une telle nécessité. La philosophie théologique pouvait seule, à l'origine, animer l'homme d'une confiance énergique en lui inspirant, au sujet de sa position et de sa puissance, un sentiment de suprématie universelle. Regardant tous les phénomènes comme régis par des volontés surhumaines, il espérait modifier la nature au gré de ses désirs, non pas d'après ses ressources personnelles, dont la misérable insuffisance était alors trop évidente, mais en vertu de l'empire illimité qu'il attribuait à ces puissances idéales, pourvu qu'il parvint, à l'aide de sollicitations convenables, à se concilier leur intervention.
Si l'homme avait pu d'abord concevoir le monde comme assujetti à des lois invariables, l'impossibilité où il se fût trouvé de les connaître et d'en modifier l'exercice lui eût
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inspiré un falal découragement, et l'eût empêché de sortir de son apathie et de sa torpeur mentale.
Depuis que le ^développement social nous a conduits à e xercer enfin sur la nature une action suffisamment étendue, nous avons appris à nous passer, pour le soulagement de nos misères, des secours surnaturels, dont une longue expérience nous a fait sentir la stérilité. Mais les dispositions primitives devaient être inverses, parce que la situation générale avait un caractère opposé. La confiance et le courage ne pouvaient alors venir que d'en haut, grâce aux illusions qui promettaient ainsi une puissance presque illimitée. Je fais même abstraction des espérances relatives à la vie future, qui n'ont pu acquérir que très tard une haute importance sociale, comme l'histoire le confirme.
La philosophie théologique a d'abord développé l'énergie morale, en même temps que l'activité mentale, en faisant entrevoir dans toutes les entreprises la possibilité d'une assistance surhumaine. Si même aux époques plus avancées on analyse l'influence de l'esprit religieux sur la conduite de la vie, on trouvera toujours que la confiance qu'il inspire résulte bien plus de la croyance à un secours actuel et spécial que de l'uniforme perspective d'une existence future. Tel est le caractère de la situation remarquable que produit dans le cerveau le phénomène intellectuel et moral de la prière.
Depuis la décroissance de l'esprit religieux, on a dû créer la notion de miracle pour caractériser les événements, dès lors exceptionnels, attribués à l'intervention divine. Mais une telle notion indique clairement que le principe des lois naturelles a déjà commencé à devenir très familier, et même, à certains égards, prépondérant, puisqu'elle ne saurait avoir d'autre sens que d'en désigner la suppression momentanée.
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Pendant la domination complète de la philosophie théologique, il n'y a pas de miracles, parce que tout parait également merveilleux, comme le témoignent les naïves descriptions de la poésie antique, où les événements les plus vulgaires sont intimement mêlés aux plus monstrueux prodiges, et reçoivent des explications analogues. Minerve intervient pour ramasser le fouet d'un guerrier dans de simples jeux militaires, aussi bien que pour le proléger contre toute une armée. De nos jours, quel est le dévot qui n'importune presque autant la divinité à raison de ses moindres convenances personnelles qu'au sujet des plus grands intérêts humains? En tout temps, le ministère sacerdotal a dû être plus occupé des demandes journalières de ses fidèles relativement à la sollicitation des faveurs immédiates de la Providence qu'à l'égard du salut éternel de chacun d'eux. D'ailleurs cette distinction n'altère pas la propriété qu'a la philosophie théologique de pouvoir seule, i l'origine, animer et soutenir le courage moral, aussi bien qu'éveiller et diriger l'activité intellectuelle.
Il faut enfin remarquer, pour apprécier l'énergie de la tendance primitive de l'homme vers une telle philosophie, que l'influence affectiveadûfortifier l'influence spéculative pour l'y attacher encore plus. On conçoit, en effet, quelle importance a dû avoir, pour l'excitation mentale de l'homme, la perspective du pouvoir de modifier la nature entière. Ainsi cette philosophie correspondait, au point de vue intellectuel, au seul mode possible alors de l'iuvestigation humaine et à la nature de ses recherches ; au point de vue moral, elle pouvait seule développer l'énergie en faisant briller l'espoir d'un empire absolu sur le monde extérieur comme une digne récompense promise aux efforts spéculatifs.
Nous pouvons nous boruer à indiquer sommairement
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les considérations sociales qui établissent à leur tour cette nécessité, puisqu'elles doivent se représenter dans l'histoire de l'état théologique. Il faut appréciera deux points de vue la destination sociale de la philosophie théologique, soit pour présider à l'organisation de la société, soit pour y permettre l'existence d'une classe spéculative. La formation de toute société susceptible de consistance et de durée suppose l'influence prépondérante d'opinions communes, propres à contenir les divergences indiviuelles. Une telle obligation est irrécusable dans l'état social le mieux développé, où tant de causes concourent à lier profondément l'individu à la société.
Quelque puissance sociale qu'on attribue au concours des intérêts et môme à la sympathie des sentiments, ce concours et cette sympathie ne sauraient suffire pour constituer la moindre société durable, si la communauté intellectuelle, déterminée par l'adhésion unanime à certaines notions fondamentales, ne venait pas prévenir ou corriger d'inévitables discordances.
L'intelligence préside à la vie sociale, et à plus forte raison à la vie politique : elle peut seule organiser la réaction générale de la société sur les individus, qui caractérise la destination du gouvernement, et qui exige un système d'opinions communes relativement au monde et à l'humanité. On ne saurait donc méconnaître la nécessité politique d'un tel système, à une époque quelconque, et encore moins dans l'enfance de la société. L'esprit humain, dont l'activité doit fournir la base de l'organisation sociale, ne peut à son tour se développer que par la société elle-même, dont l'évolution est inséparable de celle de l'intelligence. 11 n'y a encore d'issue que dans la philosophie théologique, seule apte à former d'abord un système suffisant d'opinions communes.
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Sous un antre aspect, la prépondérance de la philosophie théologique a été indispensable au développement intellectuel, comme pouvant seule instituer une classe consacrée à l'activité spéculative. Ce second point de vue n'est pas moins efficace que le premier pour l'ensemble de noire démonstration sociologique. De plus, l'appréciation en est plus facile, et l'application plus prolongée ; car à cet égard la prééminence sociale de la philosophie théologique a duré, pour ainsi dire, jusqu'à nos jours chez les peuples les plus avancés.
Nous ne pouvons nous former une idée des difficultés que devait offrir, dans l'enfance de l'humanité, l'établissement d'une division entre la théorie et la pratique. Au premier âge social, chez des populations composées de guerriers et d'esclaves, une corporation dégagée des soins militaires et industriels, et dont l'activité fût surtout intellectuelle, n'eût pu être ni établie, ni tolérée, si la philosophie théologique ne l'avait spontanément introduite, et même investie d'une autorité respectée. Tel est l'office politique de cette philosophie, instituant ainsi une corporation spéculative dont l'existence sociale devait précéder et diriger l'organisation de toutes les autres classes. Ces castes sacerdotales, malgré la confusion de leurs travaux intellectuels et l'inanité de leurs principales recherches, ébauchèrent la première division de la théorie et de la pratique.
Le progrès mental eût été arrêté presque a sa naissance, si la société avait pu rester composée de familles uniquement livrées aux soins de l'existence matérielle et à l'entraînement de l'activité militaire. L'essor spirituel suppose l'existence d'une classe privilégiée jouissant du loisir indispensable à la culture intellectuelle, et en même temps poussée par sa position sociale à développer le genre
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d'activité spéculative compatible avec l'état primitif de l'humanité. C'est ainsi que la philosophie théologique, après avoir présidé à l'organisation politique du premier âge social, a réalisé les conditions du développement futur de l'esprit humain par l'institution d'une classe spéculative.
* Telles sont les propriétés intellectuelles, morales et sociales qui concourent à procurer à la philosophie théologique une suprématie aussi indispensable qu'inévitable, à l'origine de l'évolution humaine.
La tendance de toutes les conceptions à un état purement positif a été constatée dans les différentes sciences. Ainsi le terme de l'évolution intellectuelle n'est pas plus susceptible de contestation que son point de départ. Chacun des motifs qui expliquent et justifient l'empire intellectuel de la philosophie théologique le montre en même temps comme provisoire. Le lecteur peut reprendre, à ce point de vue, les considérations principales ; partout il reconnaîtra que, quand on en prolonge l'application jusqu'à un état social très avancé, elles constatent la décadence de la philosophie théologique et l'avènement de la philosophie positive. C'est môme en cela que consiste la délicatesse d'une telle argumentation, dont un esprit sophistique pourrait si facilement abuser pour nier l'utilité de la philosophie théologique.
Cette philosophie, après avoir développé l'intelligence, a fini par tendre partout à la comprimer, depuis que son antagonisme avec la philosophie positive a commencé à se caractériser. De même, dans Tordre moral, la confiance et l'énergie inspirées par les illusions d'une telle philosophie ont tendu à se changer, sous son empirq trop prolongé, en une terreur oppressive et en une langueur apathique, à partir du moment où, sa prépondérance
lBçon.| DïNAWQlE SOCIALE. 161
s'étant trouvée compromise, elle a dû retenir au lieu de pousser.
La supériorité de la philosophie positive est aussi indubitable a ce titre qu'au précédent. A elle seule il appartient, dans l'état viril de la raison humaine, de développer en nous, au milieu des entreprises les plus hardies, une vigueur inébranlable et une constance réfléchie, tirées de notre nature sans aucune assistance extérieure et sans aucune entrave chimérique.
Au point de vue social, la philosophie théologique, loin de tendre a lier les hommes suivant sa destination primitive, contribue à les diviser. La propriété de réunir, comme celle de stimuler et de diriger, appartient, depuis la décadence des croyances religieuses, à l'ensemble des conceptions positives, qui sont seules capables d'établir, d'un bout du monde à l'autre, sur des bases aussi durables qu'étendues, une communauté intellectuelle* pouvant servir de rondement h la plus vaste organisation politique. A tous ces litres, l'expérience commence à Taire pressentir la destinée des deux philosophies.
La philosophie Ihéologique n'a jamais entraîné l'intelligence qu'a défaut d'une meilleure philosophie. En un sujet quelconque, quand, après une préparation convenable, la concurrence des méthodes est devenue possible, l'homme n'a jamais hésité à substituer la recherche des lois des phénomènes & celle de leurs causes comme étant mieux adaptée à sa portée et à ses besoins. La philosophie Ihéologique, même dans la première enfance individuelle ou sociale, n'a jamais pu être universelle, c'est-à-dire que, pour tous les ordres de phénomènes, les faits les plus simples et les plus communs ont toujours été regardés comme assujettis à des lois naturelles, au lieu d'être attribués à la volonté d'agents surnaturels. Adam Smilli a très Comte. — Résumé. U. — il
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heureusement remarqué dans ses essais philosophiques qu'on ne trouvait, en aucun temps, ni en aucun pays, un dieu pour la pesanteur.
L'existence individuelle ou sociale n'aurait jamais pu comporter aucune prévoyance, si tous les phénomènes humains avaient été attribués à des agents surnaturels, puisque dès lors la prière aurait logiquement constitué la seule ressource pour influer sur le cours des actions humaines. C'est l'ébauche des premières lois naturelles propres aux actes individuels ou sociaux, qui, Activement transportée à tous les phénomènes du monde extérieur, a d'abord fourni le principe de la philosophie Ihéologique.
Ainsi le germe de la philosophie positive est tout aussi primitif que celui de la philosophie théologique, quoiqu'il n'ait pu se développer que beaucoup plus tard. Une telle notion importe à la rationalité de notre théorie sociologique. En effçt, la vie humaine ne pouvant offrir aucune création, mais une simple évolution, le développement de l'esprit positif deviendrait scientifiquement incompréhensible, si dès l'origine on n'en apercevait les premiers rudiments. Depuis celte situation primitive, à mesure que les observations se sont étendues et généralisées, cet esprit, d'abord à peine appréciable, a constamment suivi, sans cesser longtemps d'être subalterne, une progression très lente, mais continue, pendant que la philosophie théologique était toujours réservée pour les phénomènes, de moins en moins nombreux, dont les lois ne pouvaient encore être connues.
La fluctuation intellectuelle constitue la principale maladie de notre siècle ; on y redoute cependant toute opinion décivise, faute de sentir sur quelle base on pourrait l'asseoir. Aussi, malgré l'évidence de l'entraînement de l'esprit humain vers la philosophie positive, voudrait-on conserver
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à la philosophie théologique une éternelle autorité en rêvant entre elles une conciliation chimérique. Les explications contenues dans la première partie de cet ouvrage ne peuvent laisser aucnn doute sur l'incompatibilité des deux philosophie», soit pour la méthode, soit pour la doctrine. Il est vrai que d'abord on n'aperçoit pas une opposition inévitable entre la recherche des lois des phénomènes et celle de leurs causes essentielles. Pourvu que l'élude physique reste toujours subordonnée au dogme Ihéologîque, son développement propre peut s'opérer sans conduire à aucun choc direct, l'une des deux philosophies ne paraissant alors destinée qu'a explorer les détails d'un ordre fondamental, dont l'autre doit seule apprécier l'ensemble.
La progression de la philosophie positive a dû même dépendre de cette subalternité ; car, s'il eût pu en être autrement, cette philosophie étant beaucoup trop faible, à l'origine, pour résister avec succès h une collision immédiate, son premier élan eût été nécessairement comprimé. Mais, depuis que les observations ont perdu leur incohérence, l'opposition des méthodes a développé dans tous les sujets une inévitable hostilité entre les doctrines. Avant que l'antagonisme fût devenu ouvertement prononcé, celle opposition s'est dévoilée, soit par la répugnance de l'esprit positif pour les explications absolues de la philosophie théologique, soit par le dédain de celle-ci pour la marche circonspecte et les modestes recherches de la nouvelle école. Toutefois, l'élude des lois réelles paraissait encore pouvoirse concilier avec celle des causes essentielles.
Quand des lois naturelles de quelque portée ont élé enlin découvertes, il s'est manifesté une incompatibilité de plus en plus grande entre la prépondérance de l'imagi-
1 G 4 SOCIOLOGIE. ICinquanle cl iinièma
nation et celle de la raison, enLre l'esprit absolu et l'esprit relatif, et surtout entre l'antique hypothèse de ladireclion des événements par des volontés arbitraires et la possibilité de les prévoir ou de les modifier par les seules voies de la sagesse hu maint'. Jusqu'à ce que la collision ait pu s'étendre à toutes les parties du système intellectuel, ce qui n'a eu lieu que de nos jours, la spécialité des recherches scientiliques a dissimulé à ceux qui les poursuivaient la tendance de leur ensemble vers une philosophie nouvelle inconciliable avec la prépondérance de la philosophie Idéologique. Les esprits spéciaux ont cru alors de bonne foi que, ^'interdisant toute enquête sur la nature inlîme des êtres et sur le mode essentiel de production des phénomènes, les recherches de la physique n'étaient nullement opposées aux explications de la théologie.
Une telle illusion s'est graduellement dissipée, quand l'esprit scientifique, inliodui>ant dans les recherches une marche nouvelle, a fait ressortir, au point de vue logique, le contraste entre la rationalité des procédés appliqués au but le plus abordable et la témérité des tentative; destinées a dévoiler les plus impénétrables myslores. (Juanl à la doctrine, l'impossibilité de concilier la subordination des phénomènes à des lois naturelles avec ieur assujeUissemcnl a des volontés mobiles est devenu de plus en plus irrécusable.
La conception d'une providence universelle combinée avec des lois spéciales qu'elle-même se serait imposées ne constitue qu'une concession involontaire de l'esprit théologique à l'esprit positif, par une sorte de compromis qui a été inspiré par l'évolution intellectuelle. Cette transaction, que le catholicisme a surtout organisée en interdisant l'usage habituel des miracles et des prophéties, si prépondérant daas toute l'auliquilé, caractérise dans
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l'ordre religieux une situation transitoire analogue à celte qu'indique dans l'ordre monarchique l'institution de la royauté cooslitntionnelle. A l'un et à l'autre titre, telles notions sont des symptômes de déclin.
C'est surtout dans l'application que deviennent incontestables pour le vulgaire les différences des diverses philosophies. Il est impossible de concilier aucune philosophie Idéologique avec le pouvoir de prévoir les événements ou de les modifier, pouvoir qui constitue la principale destination de la philosophie positive. C'est, en effet, par ce double attribut qu'une telle philosophie a obtenu une prépondérance décisive. En comparant son aptitude à satisfaire les besoins intellectuels de l'humanité arec la stérilité des conceptions de la théologie, la raison publique, indépendamment de toute lutte directe, n'a pu s'abstenir de condamner involontairement les explications chimériques de celle-ci. Tel est le principal aspect sous lequel s'est manifestée le plus nettement la tendance vers une philosophie positive chex ceux qui sont restés le plus fidèles à la philosophie Ihéotogruine, et qui, sans en Taire un usage plus réel dans la vie journalière, lui ont conservé en principe une prédilection fondée sur sa généralité, seul titre légitime qui lui reste à la suprématie sociale.
Après avoir ainsi caractérisé te point de départ et le terme de l'évolution intellectuelle, nous devons en apprécier l'état intermédiaire. Il importe de n'examiner en un sujet quelconque les cas intermédiaires que sous l'influence de l'analyse préalable des deux cas extrêmes, entre lesquels ils sont surfont destinés a opérer une transition graduelle. La question actuelle nous présente une application de ce précepte logique; car, après avoir reconnu que l'esprit humais doit partir de l'état théologique et arriver à l'état positif, on peut aisément comprendre la nécessité qui
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l'oblige à passer de l'un à l'autre à l'aide de l'état métaphysique, lequel ne saurait avoir d'autre destination. Gela résulte de la trop grande opposition qui existe entre l'esprit théologique et l'esprit positif, et du caractère bâtard et mobile des conceptions métaphysiques, susceptibles de s'adapter au déclin de l'un et à l'essor de l'autre, de manière à ménager à l'intelligence, si antipathique à tout changement brusque, une transition presque imperceptible.
A mesure que la théologie se retire du domaine spéculatif, l'occupation provisoire de la métaphysique y prépare l'avènement de la philosophie positive. Dans chaque cas, toute contestation de suprématie entre ces trois philosophes peut se réduire à une simple question d'opportunité, jugée d'après l'examen du développement de l'esprit humain. La modification de la philosophie théologique s'opère par la substitution graduelle de l'entité à la divinité, lorsque les conceptions religieuses se généralisent en diminuant le nombre des agents surnaturels, ainsi que leur intervention active, et surtout quand elles parviennent, sinon en réalité, du moins en principe, à une rigoureuse unité.
Dans ce dernier état, l'action surnaturelle, perdant sa spécialité primitive, abandonne la direction immédiate des phénomènes en laissant à sa place une mystérieuse entité d'abord émanée d'elle, mais à laquelle, par l'usage journalier, l'esprit humain rapporte d'une manière de plus en plus exclusive la production de chaque événement. Cette étrange manière de philosopher a été longtemps nécessaire, soit pour faciliter le déclin de la théologie en éliminant peu à peu l'intervention des causes surnaturelles, soit pour préparer l'essor de la science en habituant l'esprit à la considération exclusive des phénomènes. A l'un
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et à l'autre titre, cette situation transitoire a été indispensable.
La philosophie métaphysique est analogue, à l'égard de la méthode et de la doctrine, à la philosophie théologique, dont elle ne peut jamais devenir qu'une simple modification. Elle possède seulement une moindre consistance intellectuelle, et par suite une puissance sociale beaucoup moins intense. Ces caractères, qui s'adaptent à son office transitoire dans l'ensemble de l'évolution humaine, soit indWiduelle, soit sociale, la rendent moins susceptible de résister à l'esprit positif.
D'une part, la subtibililé croissante des conceptions métaphysiques tend & réduire de plus en plus leurs entités à de simples dénominations abstraites des phénomènes correspondants, de manière à rendre ridicules de telles explications, ce qui n'eût pas été aussi facile à l'égard des formes théologiques. D'autre part, l'impuissance organique d'une semblable philosophie doit empêcher, sous l'aspect politique, les modifications successives du régime thcologique de pouvoir lutter avec la môme efficacité contre l'esprit positif.
Il faut avoir égard à ma théorie de la hiérarchie scientifique dans toute application de la loi de l'évolution intellectuelle. Dès le début de cet ouvrage, j'ai présenté cette hiérarchie comme le complément de la loi des trois états. Je n'ai jamais trouvé d'argumentation sérieuse en opposition à cette loi, si ce n'est celle que l'on fondait sur la considération de la simultanéité, jusqu'ici très commune, des trois philosophies chez les mêmes intelligences. Un tel ordre d'objections ne peut être résolu que par l'usage de la hiérarchie scientifique, qui, disposant les diverses parties de la philosophie selon leur complication et leur spécialité croissantes, conformément à l'ensemble de leurs liaisons,
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fait comprendre que leur progression a dû suivre le môme ordre. Ainsi l'une des phases de révolution totale a pu faire coïncider l'état théologique d'une science avec l'état métaphysique et môme avec l'état positif d'une autre science plus simple et plus générale, malgré la tendance de l'esprit humain à l'unité de méthode. Ces anomalies apparentes étant ainsi régularisées, la difficulté ne serait insoluble que si la simultanéité pouvait présenter un caractère inverse; ce qui, d'ailleurs, prouverait seulement la nécessité de perfectionner ou tout au plus de rectitier la théorie hiérarchique, sans qu'il en rejaillit aucune incertitude sur la loi d'évolution elle-môme.
Pour compléter cette longue démonstration, il me reste à établir que le développement matériel a dû suivre une marche correspondante à celle du développement intellectuel. Celte étude supplémentaire étant aujourd'hui mieux conçue que la théorie principale, je n'aurai besoin, après avoir rapidement apprécié révolution matérielle, que d'insister sur sa corrélation avec l'évolution intellectuelle. Il s'agit d'expliquer la connexité qui lie les deux termes extrêmes et le terme transitoire du développement temporel des sociétés aux phases correspondantes de leur développement spirituel.
Tous les moyens d'exploration applicables aux recherches politiques ont déjà concouru à faire constater, la tendance primitive de l'humanité à une vie militaire et sa destination finale à une existence industrielle.
L'antipathie de l'homme primitif pour tout travail régulier ne lui laisse à exercer aucune autre activité soutenue que celle de la vie guerrière, la seule à laquelle il puisse alors ôtre propre, et qui constitue pour lui le moyen le plus simple de se procurer sa subsistance. Quelque déplorable que semble une telle nécessité, son universalité. et.
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son développement en des temps même assez avancés pour que l'existence matérielle pût reposer sur d'autres bases doivent faire sentir à tous les philosophes que ce régime militaire a rempli un indispensable office. L'évolution ma-* térielle des sociétés a longtemps exigé la prépondérance de l'esprit militaire ; car c'est seulement sous son empire que l'industrie pouvait se développer. Les motifs de celte tutelle sont analogues à ceux qui ont fait accomplir par l'esprit religieux la même fonction provisoire pour préparer le développement de l'esprit scientifique.
Loin d'avoir dirigé d'abord la société temporelle» l'esprit industriel est résulté d'un développement déjà considérable qui ne pouvait s'être opéré que sous l'influence de l'esprit militaire. Sans cet esprit, les familles seraient demeurées isolées, ce qui aurait empêché toute division du travail, et par suite tout progrès de l'industrie. Les propriétés sociales et surtout politiques de l'activité militaire» quoique ne devant exercer qu'une prépondérance provisoire, sont, à l'origine, conformes à leur fonction civilisatrice. Plusieurs philosophes ont déjà reconnu l'aptitude d'un tel mode d'existence à développer des habitudes de régularité et de discipline, sans lesquelles aucun régime politique n'aurait pu. s'organiser.
Cet ensemble d'attributs, est adapté à la nature et aux besoins des sociétés primitives, qui ne pouvaient apprendre l'ordre à aucune autre école qu'à celle de la guerre. Ainsi, malgré de poétiques rêveries sur l'institution des pouvoirs politiques» oa ne peut douter que les premiers gouvernements n'aient été militaires. De même, la première autorité spirituelle ne pouvait être que théologique. L'esprit guerrier n'a pas. été seulement indispensable à la consolidation des sociétés politiques; il a surtout présidé à leur agrandissement.
171) SOCIOLOGIE. |CinijUflnlp et unième
Le régime militaire a dû avoir partout pour base l'esclavage individuel des producteurs, afin de permettre aux guerriers le développement de leur activité. Sans celte condition, l'opération sociale qui devait être accomplie par la progression du système militaire eût été manquée. L'institution de l'esclavage était destinée à préparer îa vie industrielle, ainsi imposée à la majeure partie de l'humanité malgré son aversion pour le travail. En se reportant par la pensée à cette situation primitive, on ne peut méconnaître la nécessité d'une telle stimulation.
L'activité industrielle présente la propriété de pouvoir être stimulée en même temps chez tous les individus et chez tous les peuples, sans que l'essor des uns soit inconciliable avec celui des autres. Au contraire, la plénitude de la vie militaire dans une partie notable de l'humanité suppose et détermine une compression dans tout le reste ; ce qui constitue même le principal office social d'un tel régime dans l'ensemble du monde civilisé. L'époque industrielle ne comporte d'autre terme que celui de l'existence progressive de notre espèce; mais l'époque militaire a dû Glre limitée au temps d'un suffisant accomplissement des conditions qu'elle était destinée à réaliser. Ce but a été atteint, quand la majeure partie du monde civilisé s'est trouvée réunie sous une même domination, comme les conquêtes de Rome l'ont opéré en Europe. Dès lors l'activité militaire a manqué a la fois d'objet el d'aliment. Aussi, depuis ce terme, sa prépondérance a-l-elle assez diminué pour ne plus dissimuler l'accroissement de l'esprit industriel.
L'étal industriel diffère tellement de l'état militaire que le passage de l'un à l'autre régime ne comportait pas plus un accomplissement immédiat que la succession correspondante, dans l'ordre spirituel, entre l'esprit Ihéo-
leçon.! DTCAXIQt'E SOCIALE. 171
logique et l'esprit positîr. De là résulte l'indispensable intervention d'une situation intermédiaire, semblable à l'état métaphysique de révolution intellectuelle, où l'humanité a pu se dégager de la rie militaire et préparer la prépondérance de la vie Industrielle. Le caractère équivoque et flottant d'une telle phase sociale, où les diverses classes de légistes devaient surtout occuper la scène politique, a d'abord consisté dans la substitution de l'organisation militaire défensive à la première organisation offensive, et ensuite dans la subordination, de plus en plus prononcée, de l'esprit guerrier à l'instinct producteur. Telle est l'évolution temporelle de l'humanité. Tout esprit philosophique doit être Trappe de l'analogie que présente celte progression avec la loi relative à la succession des trois états de l'esprit humain. Mais, outre celte similitude, il importe de reconnaître que des liens onl toujours uni, d'abord l'esprit théologique et l'esprit militaire, ensuite l'esprit scientifique et l'esprit industriel, et enfin les deux fonctions transitoires des métaphysiciens et des légistes. Cet éclaircissement portera notre démonstration à son dernier degré de précision et de consistance, et lui permettra de servir de base à l'ensemble de notre analyse historique. La suite des faits montrant suffisamment celte remarquable concordance, il suffit d'en exposer le principe.
La rivalité qui a souvent troublé l'harmonie enlre le pouvoir théologique et le pouvoir militaire a dissimulé leur relation aux yeux de plusieurs philosophes. En principe, il ne peut exister de véritable rivalité que parmi les éléments d'un môme système politique. Quand deux pouvoirs également énergiques naissent, grandissent et déclinent simultanément, on peut être assuré qu'ils appartiennent au même régime. La lutte ne prouverait une incoin-
172 SOCIOLOGIE. [Cinquante et oatèm
patibilité complète que si elle avait lieu entre deux éléments appelés à des fonctions analogues, et qu'elle fit constamment coïncider l'accroissement de l'un arec la décadence de l'autre. Dans tout système politique, il doit y avoir une profonde rivalité entre la puissance spéculative et la puissance active. Quels que soient, parmi les éléments du régime moderne, les liens de la science et de l'industrie, il faut s'attendre à des conflits entre les savants et les industriels, à l'époque où leur influence politique deviendra plus prononcée. Ces conflits sont indiqués, soit par l'antipathie intellectuelle et morale qu'inspire aux uns la snbalternitédes travaux des autres, soit par la répugnance de ceux-ci pour l'abstraction des recherches des premiers et pour le juste orgueil qui les anime.
Ces objections étant ainsi écartées, rien n'empêche plus d'apercevoir le lien qui unit la puissance théologique et la puissance militaire. Aucuq régime militaire ne saurait s'établir ni surtout durer qu'en reposant sur une consécration théologique. Chaque époque impose par des voies spéciales des exigences équivalentes. A l'origine, où la restriction et la proximité du but ne prescrivent pas une soumission d'esprit aussi absolue, le peu d'énergie de liens sociaux encore imparfaits ne permettait d'assurer le concours de tous que par l'autorité religieuse dont les chefs de guerre se trouvaient alors naturellement investis.
En des temps plus avancés, le but devient tellement vaste et lointain et la participation tellement indirecte que, malgré les habitudes de discipline déjà contractées; la coopération resterait insuffisante et précaire, si elle n'était garantie par des convictions théologies* détaf» minant envers les supérieurs militaires une confiant» aveugle et illimitée. Sans cette corrélation, l'esprit militaire n'aurait jamais pu remplir sa destination sociale.
'OGM.J DYNAMIQUE SOCIALE. 171
Aussi sa prépondérance n'a-t-elle élé réalisée que du» l'antiquité, où les deux pouvoirs se (rôtiraient en général concentrés aux manu des mêmes chers.
Unis autorité spirituelle quelconque n'aurait pu convenir à la fondation el à la consolidation du gouvernement militaire. Quels que soient, par exemple, les serrices que, dan» les temps modernes, il ait rendus à l'art de la guerre, l'esprit scientifique, par les habitudes de discussion qu'il tend à propager, n'en est pas moins incompatible arec l'esprit militaire. La liaison des pouvoirs militaires et des pouvoirs théologiques est donc suffisamment expliquée. On peut d'abord croire qu'une telle coordination est moins nécessaire i l'inftaeoce politique de l'esprit théologique, puisqu'il a existé des sociétés purement théocraliques, tandis qu'où n'en connaît aucune qui ait été exclusivement militaire. Un examen plus approfondi fera apercevoir l'efficacité du régime militaire pour consolider, et surtout pour étendre l'autorité théologique.
Le dualisme de la politique moderne est encore pins irrécusable. Nous sommes 1res bien placés pour l'apprécier, parce que les deux éléments ne sont pas encore investis de leur influence définitive, bien que leur développement social soit asses prononcé. Quand la puissance scientifique et la puissance industrielle surent acquis l'influence politique qui leur est réservée, et- une leor rivalité se sera pareillement prononcée, la philosophie éprouvera peut-être pLus d'obstacle* à leur faire reconnaître une similitude À'ù-. rigine el de destination.
J'ai déjà indiqué l 'incompatibilité qui existe entre l'esprit scientifique et l'esprit .militaire. On ne peut contester davantage l'antipathie de l'esprit industriel pour l'esprit Uiéoiogique. Le snodiAeation des phénomènes d'après les règles d'une «assisse purement humaine ne doit pas sem-
)74 SOClOLOlilE. [Cinquante el unième
bler moins impie que leur prévision. Suivant la logique barbare, mais rigoureuse, des peuples arriérés, loule intervention de l'homme pour améliorer a son profil l'économie de la nature constitue une sorte d'injurieux attentai au gouvernement providentiel. La prépondérance Irop absolue de l'esprit religieux tend à engourdir l'essor industrie! par le sentiment exagéré d'un slupide optimisme. Si cette désastreuse conséquence n'a pas été plus souvent réalisée, cela lient uniquement à la sagesse sacerdotale, qui a su manier avec habileté un pouvoir aussi dangereux, de manière à développer son influence civilisatrice en neutralisant son action délétère.
La solidarité des deux puissances qui constituent le régime transitoire est une suite de celle dont nous venons d'apprécier le principe a l'égard du régime initial et du régime définitif. La réalité en esl tellement irrécusable qu'elle n'a besoin d'aucune indication. Ce n'esl pas en voyant a l'œuvre les métaphysiciens et les légistes qu'on peut méconnaître les liens qui les unissent. Nous devons donc regarder comme terminée l'explication complémentaire qu'exigeait la loi de l'évolution sociale avant de pouvoir être appliquée à l'étude du passé.
11 n'est pas inutile de signaler la conformité d'une telle loi de succession intellectuelle el matérielle avec la coordination que l'instinct de la raison publique a établie dans l'ensemble du passé en y distinguant le monde ancien el le monde moderne, séparés par le moyen âge. Sans engager aucune discussion d'époque sur un rapprochemenl qui ne saurait Cire précis, on ne peut méconnaître une analogie entre cet aperçu vulgaire et ma loi sociologique. Loin de craindre que cette coïncidence ne diminue le mérite de mes travaux, je dois, au contraire, m'en prévaloir, en vertu de cet aphorisme de philosophie posi-
kçoa.)