AGE DU FÉTICHISME
considérant l'évolution la mieux caractérisée. L'étalage d'une érudition mal digérée ne sert qu'à entraver l'élude de l'évolution sociale par le mélange de l'histoire de populations telles que celles de l'Inde , de la Chine, etc.. qui n'ont pu exercer sur notre passé aucune influence. A cet égard, le génie de Bossuet a senti les conditions imposées par la nature du sujet, lorsqu'il a circonscrit son appréciation historique & l'examen d'une série homogène et continue, et néanmoins qualifiée d'universelle. Cette manière de procéder est d'autant plus indispensable qu'elle aide à régulariser un ordre important de relations politiques, celles qui concernent l'action des nations les plus avancées pour hâter le développement des civilisations inférieures.
La politique métaphysique et la politique théologique, guidées par le caractère absolu de leurs conceptions, conduisent à poursuivre la réalisation immédiate de leurs types immuables, malgré la diversité des conditions propres à chaque cas particulier ; ce qui équivaut à une consécration de cet empirisme qui dispose tous les hommes civilisés à transporter partout leurs idées, leurs usages et leurs institutions. Une pareille tendance suscite ou entretient de graves perturbations politiques.
La loi du développement de l'humanité nous offre déjà une première coordination du passé, considéré dans sa plus haute généralité et réduit & ses phases les plus tranchées. Il s'agit de conduire cette coordination à son second degré de précision en rattachant les états intermédiaires aux subdivisions correspondantes de la loi d'évolution. La physiologie sociale étant ainsi fondée, je laisserai à mes successeurs le soin de rendre celte conception de plus en plus précise par l'élude de l'enchaînement d'intervalles toujours décroissants, dont le dernier terme, qui sans doute ne sera jamais atteint, consisterait dans la Cobm. — Rfaumd. II. - 11
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filiation des progrès, en tous genres, d'une génération à la suivante.
Ainsi circonscrit, le champ de notre analyse historique ne doit embrasser que les résultats les plus généraux de l'exploration du passé. Si cette conception sociologique peut parvenir, dans l'étude de la série sociale la plus complète, à instituer une liaison scientifique entre les faits historiques qui sont familiers à tous les hommes éclairés, j'ose avancer que, par cela seul, elle aura réalisé ce que la nature d'un tel sujet offre de plus difficile et de plus important, soit pour la théorie, soit même pour la pratique. De plus, elle aura prouvé son aptitude à fournir les explications plus spéciales qui deviendront nécessaires.
Les phénomènes les plus communs sont les plus essentiels à considérer pour la science.
Cette réflexion, déjà si frappante en astronomie, en physique, en chimie et en biologie, est encore plus applicable aux éludes sociologiques, où les événements exceptionnels et les détails trop minutieux doivent être presque toujours élagués comme insignifiants. Les préjugés et les usages qui, à cet égard, prévalent encore en philosophie politique ne font que confirmer l'état d'enfance de cette dernière partie de la philosophie. Ils rappellent le temps où en physique on jugeait dignes d'attention les seuls effets du tonnerre ou des volcans, et en biologie l'étude des monstruosités. La réformation de ces habitudes intellectuelles est plus nécessaire à la science sociale qu'à toutes les autres sciences.
La restriction que je me propose d'établir dans l'analyse historique équivaut à étendre à l'étude des phénomènes sociaux la distinction que j'ai établie dans tout sujet entre la science abstraite et la science concrète. La détermination abstraite des lois de la vie individuelle repose, suivant
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ta remarque de Bacon, sur des faits empruntés a l'histoire des différents êtres vivants ; cependant tous les espri Is scientifiques sont habitués & séparer les conceptions physiologiques ou aitatomiques de leur application concrète au mode d'eiistence propre à chaque organisme. Des motifs semblables doivent empêcher de confondre la recherche abstraite des lois de la sociabilité avec l'histoire concrète des diverses sociétés, dont l'explication ne peut résulter que d'une connaissance très avancée de l'ensemble de ces lois. Aussi, malgré l'indispensable fonction de l'histoire en sociologie pour alimenter et pour diriger les spéculations, son emploi doit-il rester abstrait. C'est de l'histoire sans noms d'hommes, et même sans noms de peuples; mais il ne faut pas se priver de l'usage de dénominations qui peuvent contribuer à éclairer l'exposition ou à consolider la pensée.
La sociologie doit se borner à emprunter à l'histoire proprement dite les renseignements susceptibles de mettre en évidence, d'après les principes de la théorie biologique de l'homme, les lois de la sociabilité. Chaque donnée ainsi obtenue subira presque toujours une préparation, quelquefois fort délicate, pour passer de l'état concret à l'état abstrait en se dépouillant des circonstances secondaires de climat et de localité. Cette épuration n'est qu'une imitation de ce que les astronomes, les physiciens, les chimistes et les biologistes pratiquent ordinairement A l'égard de leurs phénomènes respectifs. Néanmoins, la complication supérieure des phénomènes sociaux rendra plus difficile cette élaboration préliminaire. La réaction qui sera exercée sur le perfectionnement de l'histoire par l'institution de la dynamique sociale consistera surtout a disposer dans l'ensemble du passé une suite de jalons propres à rallier et à diriger toutes les observations. Cesja-
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Ions devront être d'autant plus rapprochés que nous avancerons davantage vers les temps actuels, vu l'accélération toujours croissante du mouvement social.
Notre analyse historique se trouve ainsi affranchie d'une foule de difficultés que l'imperfection des connaissances actuelles ne permettrait pas de surmonter. S'il fallait, par exemple, constituer une histoire concrète de l'humanité, on éprouverait beaucoup d'embarras à combiner les conceptions sociologiques avec les considérations géologiques. Un grand nombre de questions de sociologie concrète doivent être réservées pour une époque plus éclairée. L'esprit humain, habitué à ces ajournements rationnels à l'égard des plus simples phénomènes, ne saurait se dispenser de la môme sagesse à l'occasion des phénomènes les plus complexes.
Pour préciser ce précepte, il me suffira d'indiquer un seul exemple. Je choisis, à cet effet, l'explication de l'agent et du théâtre de l'évolution sociale la plus complète. Pourquoi la race blanche possède-t-elle le privilège du principal développement social, et pourquoi l'Europe at-elle été le lieu de celte civilisation prépondérante ? Ce sujet de méditations a stimulé plus d'une fois la curiosité des philosophes et des hommes d'État. Sans doute on aperçoit dans l'organisation de la race blanche, et surtout dans son appareil cérébral, quelques germes de sa supériorité. De même, on peut entrevoir diverses conditions physiques, chimiques, et même biologiques, qui ont dû faire des contrées européennes le théâtre de cette évolution.
L'esprit vague de la philosophie théologique et mêlaphysique, qui domine encore dans les études sociales, a pu trouver satisfaisantes les explications ainsi hasardées. Mais» si une intelligence préparée par l'habitude des spécula-
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Lions positives comparait les documents déjà obtenus avec l'appréciation de la difficulté qu'on prétend résoudre, elle en reconnaîtrait aussitôt l'insuffisance. Or, celte insuffisance ne tient pas seulement à ce que les renseignements sont trop peu multipliés et trop imparfaits; il faut surtout l'attribuer & l'absence de toute théorie sociologique. Sans cette lumière, on ne saura jamais si l'on est parvenu à réunir tous les éléments indispensables. Il est donc impossible de méconnaître la nécessité d'ajourner celte discussion de sociologie concrète jusqu'à ce que les lois delà sociabilité aient été abstraitement établies, au moins dans leur ensemble. La nouveauté et la difficulté de la science que je m'efforce de créer ne me permettront peut-être pas de rester moi-même Ddèle à cet important précepte ; mais j'aurai du moins suffisamment averti le lecteur, qui pourra rectifier les déviations involontaires auxquelles je me laisserais entraîner.
Après avoir caractérisé l'esprit qui doit présider à l'emploi des observations historiques, je dois compléter, avant de procéder à l'appréciation du développement social, le mode de définition des époques successives qui seront examinées. Ma toi d'évolution fiie, à l'abri de tout arbitraire, l'attribut et la coordination de ces diverses phases. Néanmoins, il reste à ce sujet une incertitude secondaire que je dois dissiper. On voit coïncider, par exempte, l'état métaphysique d'une certaine catégorie intellectuelle avec l'état tbéologique d'une catégorie postérieure, ou avec l'état positif d'une autre antérieure, malgré la tendance de l'esprit humain a l'unité de méthode et à l'homogénéité de doctrine. Celle apparente confusion doit faire hésiter sur le caractère philosophique des temps correspondants. Il faut, pour dissiper toule hésitation, discerner d'après quelle catégorie intellectuelle on doit juger l'état spécu-
ISî SOCIOLOGIE. [CiixiuanLe-tleuïLénie
lutif d'une époque quelconque. Tout concourt pour indiquer l'ordre dénotions le plus spécial et le plus compliqué, c'est-à-dire celui des idées morales et sociales, comme devant fournir la base d'une telle décision. C'est seulement quand un nouveau régime mental a pu s'étendre jusqu'à cette dernière catégorie que l'on doit regarder l'évolution correspondante comme pleinement réalisée. L'avancement plus rapide des catégories plus générales et moins compliquées ne peut servir qu'à faire constater dans chaque phase les germes de la suivante.
Nous devrons regarder l'époque théologique comme subsistant encore tant que les idées morales et politiques auront conservé un caractère théologique, malgré le passage d'autres catégories intellectuelles à l'état métaphysique, et quand même l'étal positif aurait commencé pour les plus simples d'entre elles. Pareillement, il faudra prolonger l'époque métaphysique jusqu'à la posilivilé naissante de cet ordre prépondérant de conceptions. Par cette manière de procéder, l'aspect essentiel de chaque époque demeurera aussi prononcé que possible, tout en laissant ressortir la préparation de l'époque suivante.
Cet ensemble d'explications étant complété, nous pouvons commencer l'étude du développement social d'après la loi d'évolution, mais sans remonter jusqu'à cet âge préliminaire dont la biologie doit fournir la détermination. Nous devons apprécier le caractère de chaque phase, et en constater la filiation, ainsi que la tendance à préparer la phase suivante, de façon à réaliser l'enchaînement dont j'ai établi le principe.
Les motifs qui nous ont fait reconnaître, dans la leçon précédente, la spontanéité d'un état intellectuel pleinement théologique prouvent également que ce premier régime mental a dû commencer par un état complet de pur
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féliohisme, caractérisé par une tendance primitive à concevoir tous les corps extérieurs, naturels ou artificiels, comme animés d'une vie analogue à celle de l'homme, avec de simples différences d'intensité. Cette constitution originaire ne peut être mécqnnue, soit qu'on l'examine à priori au point de vue de la théorie biologique de l'homme, soit qu'on l'étudié à posteriori d'après les renseignements qu'on possède sur ce premier âge social. L'appréciation du développement individuel confirme, à cet égard, l'analyse de l'évolution collective.
Beaucoup de philosophes sont parvenus à obscurcir ces notions en s'eDorçanl d'établir que le point de départ intellectuel a dû consister dans le polythéisme, c'est-à-dire dans la croyance à des êtres surnaturels, distincts et indépendants de la matière, passivement soumise, pour tous ses phénomènes, à leurs volontés suprêmes. On a même voulu présenter le monothéisme rigoureux comme la source d'où seraient ensuite issus par corruption le polythéisme et le fétichisme. Ces erreurs sont contraires, non seulement à l'ensemble des observations sur l'homme et sur la société, mais encore aux lois les mieux établies sur le développement intellectuel. A tous égards, notre point de départ intellectuel on moral est plus humble que ne l'indiquent ces suppositions. L'homme a partout commencé par le fétichisme et par l'anthropophagie. Malgré l'horreur et le dégoût que nous éprouvons au seul souvenir d'une semblable origine, notre orgueil doit consister, non pas à méconnaître un tel début, mais a nous glorifier de l'évolution qui nous a tant élevés au-dessus de cette situation misérable.
D'autres philosophes, tout en admettant la progression du fétichisme au polythéisme et ensuite au monothéisme, sont tombés dans une erreur inverse de la précédente, et
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qui, beaucoup moins grave, mérite cependant d'être signalée. Cette erreur secondaire consiste à regarder le fétichisme comme n'ayant point caractérisé le régime mental primitif, en ce sens que ce premier état aurait été précédé par une enfance encore plus imparfaite, où l'homme, exclusivement occupé de sa conservation, n'aurait présenté qu'une existence toute matérielle sans aucun souci d'opinions spéculatives, même au degré le plus élémentaire. Tels seraient, par exemple, encore aujourd'hui, les malheureux habitants de la Terre de Feu, de diverses parties de l'Océanie et de la côte nord-ouest de l'Amérique.
Cette hypothèse n'altère pas notre progression comme les précédentes ; elle n'a d'autre effet que d'y superposer un terme préliminaire. La rectification de cette illusion n'en est pas moins importante pour maintenir l'unité et l'invariabilité de la constitution de l'homme. En effet, d'après cette hypothèse, les besoins purement intellectuels n'auraient pas toujours existé dans l'humanité, et il faudrait admettre une époque où ils auraient pris naissance sans aucune manifestation antérieure. Cette supposition est contraire au principe fourni par la biologie: toujours et partout l'organisme humain a présenté les mêmes besoins, qui n'ont pu différer que parle degré de développement et par leur mode de satisfaction.
Dans l'état même d'idiotisme ou de démence, où l'homme parait rabaissé au-dessous d'un grand nombre d'animaux supérieurs, on peut encore constater l'existence d'un certain degré d'activité spéculative, qui se satisfait alors par un fétichisme très grossier. Il est donc irrationnel de penser que, dans un âge quelconque de l'enfance sociale, l'homme normal et doué implicitement de toutes ses facultés ait jamais pu être livré à une vie purement
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matérielle de guerre ou de chasse, sans aucune manifestation de besoins intellectuels. En principe, celte hypothèse est insoutenable; niais je puis d'ailleurs indiquer la source d'une pareille illusion, que me semblent partager presque tous les observateurs qui ont étudié directement les premiers degrés de la vie sauvage. Dans ces différents cas, l'absence d'idées théologiques a été conclue du défaut de tout culte organisé à sacerdoce plus ou moins distinct. Or le fétichisme peut se développer bien avant de donner lieu à aucun sacerdoce, jusqu'à ce qu'il ail atteint l'état d'aslrolltrie, ce qui arrive souvent forl lard et tout près de sa transformation en polythéisme. Telle est l'origine de cette illusion ; elle est excusable chez des explorateurs qui ne pouvaient èlre dirigés par aucune théorie positive, susceptible de prévenir ou de réparer toute vicieuse interprétation des faits.
On a dit, il est vrai, à l'appui d'une telle hypothèse, que l'homme a dû commencer à la manière des animaux. Je l'admets, en effet, sauf la supériorité d'organisation, mais en niant l'induction qu'on en veut tirer, et qui repose sur une fausse appréciation de l'état mental des animaux eux-mêmes. Je suis convaincu que les animaux assez élevés pour manifester, en cas de loisir suffisant, une certaine activité spéculative, parviennent, de la môme manière que nous, à une sorte de fétichisme grossier, consistant toujours & supposer les corps extérieurs, même les plus inertes, animés de passions et de volontés plus ou moins analogues à celles qu'ils éprouvent. Que, par exemple, un enfant ou un sauvage d'une part et d'autre part un chien ou un singe contemplent une montre pour la première fois, il n'y aura aucune diversité dans la conception qui aux uns et aux autres représentera ce produit de l'industrie humaine comme une sorte d'animal
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ayant ses goûts el ses inclinations. Il en résulte par conséquent un fétichisme commun, dont les premiers ont seuls le privilège de pouvoir sortir ultérieurement. Ainsi l'appréciation du degré de similitude entre le développement mental de l'homme et celui des autres animaux supérieurs, d'après la similitude correspondante de leurs organismes cérébraux, confirme notre proposition sur le point de départ intellectuel de l'humanité.
Longtemps habitués à une théologie métaphysique, nous avons de la peine à comprendre cette grossière origine, qui a donné lieu à de graves méprises. C'est ainsi qu'on a confondu le fétichisme avec le polythéisme en appliquant à celui-ci la dénomination d'idolâtrie, qui ne convient qu'au premier. Les prêtres de Jupiter ou de Minerve auraient aussi légitimement repoussé le reproche banal d'adoration des images que le font nos docteurs catholiques, injustement accusés à ce sujet par les protestants. Chacun de nous n'a qu'à remonter dans sa propre histoire pour y retrouver la représentation d'un tel état initial. Lorsque les plus éminents penseurs tentent de pénétrer le mystère de la production des phénomènes dont ils ignorent les lois, ils peuvent constater cette tendance à concevoir la génération des effets inconnus d'après les passions et les affections de l'être correspondant, toujours envisagé comme vivant. Ce n'est pas autre chose que le principe philosophique du fétichisme. Ceux qui auront souri avec le plus de dédain à la naïveté du sauvage animant la montre dont il admire le jeu pourront se surprendre eux-mêmes plus d'une fois dans une disposition mentale peu supérieure en s'apercevant, s'ils sont étrangers à l'horlogerie, des accidents imprévus et souvent inexplicables dus à quelque dérangement de cet ingénieux appareil.
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La philosophie théologique a pour base le fétichisme, qui divinise chaque corps ou chaque phénomène susceptible d'attirer la faible attention de l'humanité naissante. Malgré les transformations de cette philosophie primitive, l'analyse sociologique y peut toujours mettre à nu ce fond primordial, qui n'est jamais entièrement dissimulé, même dans l'état religieux le plus éloigné du point de départ. La théocratie égyptienne, dont celle des Juifs ne fut qu'une dérivation, a présenté, aux temps de sa splendeur, la coexistence des trois âges religieux dans les différentes castes de sa hiérarchie sacerdotale : les rangs inférieurs en étaient encore au simple fétichisme, tandis que les premiers rangs étaient en possession d'un polythéisme très caractérisé, et que les degrés suprêmes s'étaient déjà élevés à une ébauche du monothéisme.
En scrutant plus profondément l'esprit théologique, on y reconnaît en tout temps des traces de fétichisme, malgré les formes métaphysiques qu'il a prises chez les plus subtiles intelligences. Qu'est-ce, en effet, que celte conception de l'âme du monde chez les anciens, ou l'assimilation plus moderne de la terre à un immense animal vivant, et tant d'autres doctrines analogues, sinon un véritable fétichisme déguisé sous un pompeux verbiage philosophique? De nos jours même, qu'est-ce réellement pour un esprit positif que ce ténébreux panthéisme dont se glorifient, surtout en Allemagne, tant de métaphysiciens, sinon le fétichisme généralisé et enveloppé d'un appareil doctoral propre à donner le change au vulgaire ? Ces confirmations d'un principe directement établi montrent bien que le fétichisme, loin de constituer une altération de l'esprit théologique, en indique la source et en détermine le caractère. Cette première philosophie s'est bornée d'abord au inonde inanimé, considéré dans ses phénomènes impor-
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tants, sans même en excepter les phénomènes négatifs, par exemple ceux des ombres, qui ont dû longtemps produire la même impression de terreur qu'ils déterminent encore si souvent chez les enfants et chez tant d'animaux.
Une telle manière de philosopher est aussi bien adaptée au caractère moral de l'humanité naissante qu'à sa situation mentale. Le sens de l'évolution consiste surtout à diminuer la prépondérance de la vie affective sur la vie intellectuelle ou, suivant la formule anatomique, de la région postérieure du cerveau sur la région frontale. Or, l'empire plus prononcé des passions sur la raison est plus favorable à la théologie fétichiste qu'à toute autre théologie. Tous les corps observables étant ainsi personnifiés et doués de passions ordinairement très puissantes, selon l'énergie de leurs phénomènes, le monde extérieur se présente au spectateur dans une harmonie qui n'a jamais pu se retrouver ensuite au même degré, et qui produit en lui un sentiment de pleine satisfaction.
On peut vérifier cette corrélation, même dans un état plus avancé de révolution humaine, en considérant les organisations ou les situations, dès lors plus ou moins exceptionnelles, où la vie affective acquiert à un titre quelconque une prédominance très prononcée. Malgré leur plus grande culture intellectuelle, les hommes qui, pour ainsi dire, pensent par le derrière de la tête, ou ceux qui se trouvent momentanément dans une disposition semblable, ont besoin de surveiller activement leurs pensées pour ne pas se laisser entraîner, dans l'état de crainte ou d'espérance déterminé par une passion quelconque, à une sorte de rechute vers le fétichisme en personnifiant et en divinisant jusqu'aux objets les plus inertes qui peuvent intéresser leurs affections.
La constitution du langage, encore si métaphorique
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dans les idiomes même les plus perfectionnés, offre un autre témoignage de la puissance primitive d'un tel état mental. A l'époque de la formation, ou plutôt du développement de ta langue, la surabondance des figures a tenu surtout au régime philosophique correspondant. Assimilant tous les phénomènes possibles aux actes humains, un tel régime introduisait comme fidèles des expressions qui nous semblent métaphoriques, depuis que nous avons dépassé l'état mental qui en motivait l'emploi.
Cet aperçu serait au besoin confirmé par une remarque qui a été faite depuis longtemps sur le décaissement d'une telle tendance, à mesure que l'esprit humain se développe; ce qui toutefois n'en rendrait pas superflue la vérification d'après un ensemble d'analyses philologiques. Pour faciliter la conception d'un tel travail, je me bornerai à ajouter une indication relative aux temps modernes, où la nature des métaphores se transforme de plus en plus. Au lieu de transporter au monde extérieur les expressions propres aux actes humains, lu révolution qui s'accomplit dans la manière de philosopher conduit à appliquer aux phénomènes de la vie des termes primitivement destinés à la nature inerte. C'est ainsi que l'esprit scientifique exercera désormais sur la constitution du langage une influence de plus en plus profonde.
Après avoir établi la nécessité de ce premier âge théologique et expliqué son caractère, il nous reste & apprécier son influence sur l'ensemble de l'évolution, et la transformation qui en fait dériver le second âge de la philosophie théologique.
Quelque monstrueux que nous semble le dénombrement des divinités du paganisme, nous trouverions un résultat plus étrange, s'il était possible d'exécuter nne pareille revue des dieux des fétichistes. Cette multiplicité résultait
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du caractère individuel et concret des croyances : chaque corps observable était le sujet d'une superstition distincte. A aucun âge religieux, les idées théologiques n'ont pu être aussi adhérentes aux sensations elles-mêmes. Il était alors presque impossible d'en faire abstraction.
La prépondérance intellectuelle de l'esprit théologique a dû être plus prononcée au temps du fétichisme que sous tout autre régime religieux. Presque tous les philosophes confondent l'empire mental des croyances religieuses avec leur influence sociale, ce qui empêche toute saine appréciation. Ce n'est pas à cette époque que la philosophie théologique a obtenu sa plus grande importance politique. Afin de dissiper à ce sujet toute incertitude, il faut indiquer le motif de la moindre puissance du fétichisme comme moyen de civilisation.
Malgré les récriminations modernes contre l'autorité sacerdotale, une telle autorité est indispensable pour utiliser la propriété civilisatrice de la philosophie théologique. Sans cette condition, les idées théologiques peuvent avoir beaucoup d'extension et d'énergie, au point même d'occuper presque exclusivement l'intelligence, et ne comporter néanmoins qu'une très faible consistance politique. Nous en avons une confirmation dans l'expérience des trois derniers siècles, où la désorganisation de l'autorité théologique a fait des croyances religieuses plutôt un principe de discorde qu'un lien social.
Le féthichisme comporte moins que le polythéisme le développement d'une autorité sacerdotale organisée en classe spéciale. Presque tous les dieux du fétichisme sont individuels, et chacun d'eux a sa résidence dans un objet déterminé ; tandis que ceux du polythéisme ont une plus grande généralité, un département plus étendu et un siège moins circonscrit. Le fétichisme a ainsi une aptitude plus
prononcée à correspondre & l'état primitif de l'esprit humain; mais il offre beaucoup moins de ressources, soit pour réunir les hommes, soit pour les gouverner. Quoiqu'il existe des fétiches de tribu et même de ualion, la plupart sont domestiques ou même personnels, ce qui permet peu le développement de pensées communes. En outre, le siège de chaque divinité dans tin objet matériel déterminé rend le sacerdoce presque inutile, et par suite tend à empêcher l'essor d'une classe spéculative vraiment distincte et influente. Ce n'est pas que le culte ne soit alors fort élendu ; car il lient, au contraire, plus de place qu'à toute autre époque dans l'ensemble de la vie, qui en est plus pénétrée; mais c'est presque toujours un culte personnel, dont chaque croyant peut être le ministre.
C'est surtout la croyance à des dieux invisibles, et distincts des corps soumis à leur discipline, qui a déterminé, à l'âge du polythéisme, le développement rapide d'un sacerdoce susceptible d'une haute prépondérance sociale comme constituant un intermédiaire indispensable entre l'adorateur et sa divinité. Le fétichisme, au contraire, n'exigeait pas cette intervention. On observe des traces très marquées de ce caractère des cultes primitifs, au temps même de la plus entière extension intellectuelle et sociale du polythéisme grec ou romain. Il y avail, par exemple, l'adoration des dieux lares et des dieux pénates, divinités domestiques, oh l'on doit reconnaître de purs fétiches, dont le culte, modifié chez les diverses familles, s'y célébrait sans intervention sacerdotale, chaque fidèle ou du moins chaque chef de famille étant resté à cet égard une sorte de prêtre.
L'Age du fétichisme n'est pas entièrement incompatible avec ta formation d'une classe sacerdotale, comme l'indiquent les professions de devins et de jongleurs chez
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plusieurs peuplades nègres. Le fétichisme est alors parvenu à l'étal d'astrolâlrie, qui constitue son plus haut perfectionnement, et sous lequel s'effectue sa transformation en polythéisme. Cette phase, plus éminente, mais plus tardive, tend à provoquer le développement d'un sacerdoce. Les astres offrent un caractère de généralité qui les rend aptes à devenir des fétiches communs. Quand la situation inaccessible de ces fétiches a été suffisamment reconnue, le besoin d'intermédiaires s'est fait sentir. Ainsi, une généralité supérieure et un accès plus difûcile sont les deux caractères qui, sans altérer la nature du fétichisme, ont rendu l'adoration des astres propre à déterminer la formation d'un culte organisé et d'un sacerdoce distinct, sans lesquels le développement politique serait demeuré impossible.
C'est à tort que l'on voudrait condamner le culte des astres comme un principe de dégradation. L'avènement de l'astrolâtrie constitue, non seulement un symptôme, mais encore un puissant moyen de progrès social pour les temps correspondants, quoique sa prolongation soit devenue plus tard une source d'entraves. Il a dû s'écouler un temps fort long avant que l'adoration des astres ait pu prédominer sur les autres branches du fétichisme, de manière à imprimera l'ensemble du culte le caractère d'astrolâlrie; car l'esprit humain, d'abord préoccupé des considérations les plus directes et les plus particulières, ne pouvait placer les corps célestes au premier rang des substances extérieures.
Les astres ont eu longtemps moins d'importance qu'un grand nombre de phénomènes terrestres. Par exemple, les principaux effets météorologiques, à un âge plus avancé et pendant presque tout le règne théologique, ont fourni les attributs du pouvoir surnaturel. Tandis qu'on reconnaissait alors aux magiciens une autorité sur la lune et sur
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les étoiles, personne n'aurait osé leur supposer une participation au gouvernement du tonnerre. Il a donc fallu une suite de modifications dans les conceptions humaines pour placer les astres à la tète des corps naturels, tout en les subordonnant toujours à la terre et à l'homme, suivant l'esprit de la philosophie Ihéologique.
En terminant celte appréciation, je ne puis m'empécher de signaler, sur l'ensemble du régime Ihéologique, une réflexion qui est déjà 1res propre à rendre Tort douteuse celte aptitude à servir indéfiniment de base aux liens sociaux qu'on attribue encore aux croyances religieuses, a l'exclusion de tout autre ordre de conceptions. Il résulte, en effet, des considérations précédentes que celte propriété est loin de leur appartenir d'une manière aussi absolue qu'on le suppose, puisqu'elle n'a pu se développer au temps de la plus grande extension mentale du système religieux. Cette observation se complétera par la suite de notre opération historique. Nous reconnaîtrons dans le polythéisme, et surtout dans le monothéisme, la corrélation du décaissement intellectuel de l'esprit théologique avec une plus parfaite réalisation de sa faculté civilisatrice.
Bien que le fétichisme n'ait pas été favorable, si ce n'est dans sa dernière phase, au développement de la politique Ihéologique, son influence sociale n'en a pas moins été très étendue et même indispensable, comme nous allons l'apprécier.
Au point de vue philosophique, celte première forme de l'esprit religieux présente la propriété, que nous avons reconnue inhérente à tonte philosophie théologique, de pouvoir seule lirer l'intelligence de sa torpeur initiale en fournissant un aliment et un lien à ses conceptions. Mais, si le fétichisme a participé à ce caractère de la philosophie primitive, son action ultérieure a tendu arec beaucoup Comtb. — Réiumé. r
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d'énergie à empêcher le développement des connaissances réelles. Jamais, en effet, l'esprit religieux n'a été aussi directement opposé à tout esprit scientifique, à l'égard même des plus simples phénomènes. Toute idée de lois naturelles paraissait alors chimérique, et était repoussée comme contraire au mode consacré, qui rattachait l'explication détaillée de chaque phénomène aux volontés arbitraires du fétiche correspondant.
Dans cette première enfance intellectuelle, les faits chimériques l'emportent infiniment sur les faits réels, ou plutôt il n'y a, pour ainsi dire, aucun phénomène qui puisse être nettement aperçu sous son aspect véritable. L'esprit humain est alors, à l'égard du monde extérieur, dans un état de vague préoccupation qui produit l'équivalent d'une sorte d'hallucination permanente où, par l'empire exagéré de la vie affective sur la vie intellectuelle, les plus absurdes croyances altèrent l'observation.
Nous sommes trop disposés à traiter d'impostures des sensations exceptionnelles que nous avons cessé de pouvoir comprendre, et qui étaient particulières aux magiciens, devins et sorciers de cette phase sociale. Quelque familière que nous soit l'opinion de la constance des événements naturels sur laquelle repose notre système mental, cette disposition n'est pas innée, puisqu'on peut presque assigner, dans l'éducation individuelle, l'époque de sa manifestation. Le sentiment de cette constance ne pouvait se développer, tant que l'esprit théologique conservait, sous le régime du fétichisme, son influence mentale, caractérisée par l'extension à tous les phénomènes extérieurs des idées de vie tirées du type humain.
En appréciant une telle situation, on cesse de trouver étranges les fréquentes hallucinations que produisait chez }es hommes énergiques une activité intellectuelle aussi
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imparfaitement réglée, à la moindre surexcitation déterminée par le jeu des passions, ou provoquée volontairement par divers stimulants, comme la pratique de certains mouvements graduellement convulsifs, l'usage de boissons ou de vapeurs enivrantes et l'emploi de frictions susceptibles d'effets analogues. Même en dehors de ces moyens particuliers, les causes d'erreur étaient tellement prononcées qu'on doit plutôt s'étonner que la rectitude de l'esprit humain ait si souvent corrigé, pendant cette première enfance, la direction illusoire que les seules théories alors possibles tendaient à lui imprimer.
Au point de vue des beaux-arts, l'action du fétichisme n'a pas été aussi défavorable. Une philosophie qui animait toute la nature tendait à favoriser l'imagination, alors prépondérante. Nous ajournerons cet examen, pour l'abréger, jusqu'au moment où nous analyserons le polythéisme, dont l'action a été plus considérable.
Le développement industriel remonte à la môme époque. L'industrie doit à ces temps primitifs l'ébauche de ses ressources les plus puissantes, l'association de l'homme avec les animaux, l'usage du feu et l'emploi des forces mécaniques. Le commerce môme y trouve son premier progrès dans l'institution des monnaies. En outre, l'exercice de l'activité humaine prépare alors le théâtre de la civilisation. L'action destructive des peuplades primitives de chasseurs offre un motif de liaison entre les diverses familles. Une telle destruction est nécessaire au développement social, dont la scène se trouve encombrée par la multiplicité des animaux de toute espèce. Celte énergie destructive est alors tellement prononcée qu'on peut y voir sans trop d'invraisemblance une cause secondaire de la disparition de certaines races, surtout parmi les plus grandes. On peut faire des remarques analogues au sujet
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de la dévastation exercée ensuite par les peuples pasteurs sur la végétation superflue.
En consacrant la plupart des corps extérieurs, le fétichisme semble interdire à l'homme toute modification du monde environnant, et en ce sens il constitue un puissant obstacle à l'évolution industrielle ; mais il a la propriété de favoriser l'activité par les illusions qu'il inspire sur la prépondérance de l'homme, auquel le monde entier semble subordonné tant que l'invariabilité des lois naturelles n'est pas connue. Cette suprématie n'est alors réalisable que par l'intervention des agents divins, et le sentiment de celle protection surnaturelle excite et soutient l'énergie.
Enfin, au point de vue social, le fétichisme, quoique moins efficace que les autres modes de l'esprit théologique, offre cependant des propriétés importantes. L'esprit théologique avait besoin de fournir une base à la discipline sociale, en un temps où la prévoyance était trop limitée pour offrir un point d'appui aux influences rationnelles. Môme à des époques moins arriérées, les institutions qui sont le plus susceptibles d'être rattachées à des motifs purement humains ont longtemps reposé sur de tels fondements jusqu'à raffermissement de la raison. C'est ainsi que les premiers préceptes d'hygiène ont dû s'établir sous l'autorité des prescriptions religieuses.
On regarde ordinairement la consécration théologique comme étrangère au développement de l'esprit de propriété ; cependant une analyse approfondie me semble indiquer à cet égard le concours de l'influence religieuse. Telle est entre autres l'institution du Tabou, si importante chez les peuples les plus avancés de l'Océanie. La même influence a sans doute contribué à établir et à régulariser
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l'usage des vêtements, qui constitue l'un des principaux indices de I& civilisation naissante, non seulement par l'impulsion qu'en reçoivent les aptitudes industrielles, mais encore au point de vue moral: c'est le premier témoignage des efforts de l'homme pour améliorer sa nature.
Quelques philosophes ont conçu l'esprit tbéologique comme un simple artifice appliqué par des hommes supérieurs au gouvernement de la multitude. Il convient de rectifier ces appréciations, qui sont aussi contraires k l'explication des faits sociaux qu'injurieuses pour le caractère moral de l'homme. Malgré la réputation d'habileté politique qn'on a si étrangement tenté de Taire à la dissimulation et à l'hypocrisie, l'expérience et l'étude de la nature humaine ont heureusement prouvé qu'un homme supérieur n'a jamais pu exercer une grande action sur ses semblables sans être lui-même intimement convaincu. Les législateurs de ces temps primitifs étaient aussi sincères dans leurs conceptions théologiques sur la société que dans celles qui se rapportaient au monde extérieur.
La politique Ihéologique fournissait des inspirations qui devaient coïncider avec les nécessités sociales correspondantes. Cette coïncidence résultait de deux propriétés qui sont communes à toutes les phases religieuses. La première consiste en ce que, par le vague presque indéfini qui les caractérise, les croyances théologiques sont susceptibles de se modifier selon les exigences de chaque application politique, de manière à sanctionner les inspirations mêmes qui n'en seraient pas d'abord émanées, pour peu qu'elles correspondent au sentiment d'un besoin individuel ou social. En second lieu, les croyances étant déterminées par les modifications de la société, il serait impossible qu'elles n'offrissent pas certains attributs en harmonie avec les situations correspondantes. La pre-
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roière propriété correspond à ce qu'il y a de vague et d'indisciplinable dans chaque système religieux; la seconde, à ce qu'on y trouve de déterminé et de régularisable. L'action de l'une peut donc suppléer à celle de l'autre. A mesure que les croyances se simplifient et s'organisent, leur influence sociale décroît, sous le premier aspect, par suite de la diminution de liberté spéculative qui en résulte ; mais elle augmente, sous le second, en permettant de plus en plus aux esprits supérieurs d'utiliser dans toute sa plénitude la vertu civilisatrice de celte philosophie.
D'après ces explications sur les deux modes relatifs à l'action sociale de toute théologie, on conçoit que la première doit prévaloir dans le fétichisme, qui manque d'organisation religieuse. Mais, par cela môme, l'analyse de cette influence est plus difficile. Quant au second mode, malgré son moindre développement, sa nature permet de mieux l'apprécier. L'existence implicite de l'autre influence se trouve ainsi confirmée dans les cas nombreux où l'imperfection de l'analyse sociologique ne peut la faire convenablement ressortir. Je me bornerai à signaler deux exemples de cette action sur l'ensemble de l'évolution sociale.
Le premier consiste dans la participation du fétichisme à l'introduction de la vie agricole. Un grand nombre de philosophes ont fait ressortir l'importance sociale de ce changement du régime matériel, sans lequel les plus grands progrès seraient restés impossibles. La guerre, principal instrument temporel de la civilisation naissante, reste presque entièrement privée de sa plus importante destination politique, tant que dure l'état nomade.
L'évolution temporelle qui assujettit l'homme à une résidence déterminée a une immense portée sociale. Un changement aussi peu compatible avec le caractère de
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l'humanité naissante offrait une extrême diflicullé. Le vagabondage est, en effet, très naturel à l'homme, comme le confirme, même dans les sociétés les plus avancées, l'exemple des individus les moins cultivés. Celte appréciation montre qu'un tel progrès a dû exiger l'intervention d'influences spirituelles, distinctes des causes temporelles auxquelles on l'attribue ordinairement.
On a indiqué la condensation croissante de la population comme ayant conduit a l'état agricole en exigeant une fécondité proportionnelle dans les moyens d'alimentation ; mais cette explication est insuffisante. Les philosophes s'en contentent, parce qu'ils font dériver les facultés des besoins. Quelque importante que devienne une exigence sociale quelconque, celle condition ne suffit pas & la produire, si l'humanité n'y est pas convenablement disposée, comme le confirment tant d'exemples de graves inconvénients supportés, pendant des siècles, par des populations trop peu préparées à s'en affranchir. Malgré l'inlensilé et l'urgence du besoin, l'homme préfère pallier isolément chaque résultat plutôt que de se décider à un changement total de situation. Ainsi, dans le cas actuel, plutôt que de renoncer a la vie nomade pour la vie agricole sans y être suffisamment préparé par le développement intellectuel et moral, l'homme aurait tenté de remédier i l'excès de population par l'emploi des horribles expédients auxquels il n'a eu que trop recours à des époques plus avancées. La vie agricole s'étant presque toujours établie avant la cessation du fétichisme, l'influence de ce régime tbéologique a donc disposé l'homme à une telle révolution. Il est aisé, d'ailleurs, d'en assigner le principe; car l'adoration du monde extérieur, dirigée sur les objets les plus rapprochés et les plus usuels, a dû développer les penchants qui attachent l'homme an tôt natal.
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La touchante douleur si souvent exprimée, dans les guerres antiques, par le vaincu obligé de quitter ses dieux tutélaires ne portait pas principalement sur des êtres abstraits qu'il eût pu retrouver partout, comme Jupiter et Minerve. Elle concernait bien plus les dieux domestiques, et surtout ceux du foyer, c'est-à-dire de purs fétiches. Telles sont les divinités dont la plainte naïve du guerrier déplorait l'abandon avec presque autant d'amertume que s'il se fût agi de la tombe sacrée de ses pères, qui était ellemême incorporée dans le fétichisme universel. Chez les nations qui sont parvenues au polythéisme avant de passer à l'état agricole, l'influence religieuse indispensable à cette transition y est due, en majeure partie, à un reste de fétichisme. Cette influence constitue donc une propriété essentielle de la première phase théologique.
Il faut remarquer, pour compléter celle indication, la réaction exercée par une semblable révolution sur le perfectionnement du régime théologique. C'est alors que le fétichisme prend sa forme la plus éminenle en passant à l'état d'astrolâtrie. La vie sédentaire des peuples agricoles attire davantage leur attention vers les corps célestes, pendant que leurs travaux en ressentent aussi une plus grande influence. Il existe donc une double relation entre le développement du fétichisme et rétablissement de la vie agricole. En terminant celte explication, je dois utiliser l'occasion qui s'offre de signaler, sous deux aspects importants, l'imperfection de la philosophie politique actuelle. Nous venons de reconnaître combien est erronée la théorie ordinaire, sur l'introduction de l'état agricole. En second lieu, nous vérifions ici la nécessité d'étudier simultanément les divers aspects sociaux, et surtout de ne point isoler le développement matériel du développement spirituel. L'erreur que nous venons de rectifier résulte, en effet,
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d'une préoccupation presque exclusive du point de vue temporel dans tous les événements humains.
Le second exemple consiste dans la fonction qui a été remplie par cette religion primitive pour la conservation des animaux utiles et des végétaux. L'action de l'homme sur le monde a commencé par la dévastation. Un penchant aussi prononcé menaçait indistinctement toutes les races. Les plus précieuses espèces organiques, surtout dans le règne animal, auraient été vouées à une destruction inévitable, si l'évolution intellectuelle et morale n'était pas venue imposer un frein à cette aveugle ardeur. Telle est l'une des propriétés du fétichisme. Le polythéisme a rempli ensuite la même fonction d'une manière un peu différente en plaçant les divers êtres sous la protection des divinités correspondantes. Ce procédé, quoique très énergique, n'aurait pas été d'abord assez intense pour obtenir une pleine efficacité. Le monothéisme n'a pas organisé celte attribution, parce que l'éducation était alors assez avancée pour ne plus exiger à ce sujet la direction de la voie théologique. Toutefois le défaut de discipline à l'égard d'un tel ordre de relations présente de graves inconvénients, qui sont imparfaitement réparés par les mesures purement temporelles auxquelles on est obligé de recourir.
L'aptitude du fétichisme à favoriser la conservation des animaux utiles a contribué à l'adoucissement du caractère. Sans doute l'organisation Carnivore de l'homme constitue l'une des principales causes qui limitent le degré de douceur dont il est susceptible. Mais la spécialisation croissante des occupations tend à diminuer de plus en plus l'instinct sanguinaire en le concentrant dans une moindre partie de la société, où il est d'ailleurs atténué par son caractère d'utilité publique. Sous cet aspect, le fétichisme
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a ébauché, par la seule voie alors praticable, un ordre très élevé d'institutions destinées à régler les relations de l'humanité avec le monde, et surtout avec les animaux.
Après avoir caractérisé la part du fétichisme dans l'évolution humaine, il me reste à examiner le mode suivant lequel s'est opérée sa transition au polythéisme.
Le polythéisme a partout dérivé du fétichisme. L'analyse du développement individuel le démontre avec évidence, et l'exploration des degrés correspondants de l'échelle sociale le confirme sur tous les points du globe. L'étude de la haute antiquité, quand elle sera éclairée par les saines théories sociologiques, apportera, j'ose l'assurer, une nouvelle preuve. On peut déjà reconnaître, dans la plupart des théogonies, que le polythéisme qu'elles décrivent ne constituait pas la religion primitive. Le fétichisme y sert de base pour expliquer la formation des dieux, c'est-à-dire l'époque où leur existence distincte a été admise. N'est-ce pas ce que signifient chez les Grecs ces dieux issus de l'Océan et de la Terre, c'est-à-dire des deux principaux fétiches ?
Au point de vue spéculatif, cette transformation est la plus considérable que l'esprit religieux ait jamais subie. L'intelligence a franchi un moindre intervalle mental en passant du polythéisme au monothéisme. Le fétichisme supposait la matière éminemment active au point d'en être vraiment vivante; le polythéisme, au contraire, la condamnait à une inertie presque absolue en la regardant comme passivement soumise aux volontés arbitraires de l'agent divin. Il semble d'abord impossible, en appréciant la portée intellectuelle de cette différence capitale, de comprendre le mode de transition de l'un à l'autre régime religieux. Le passage de l'activité à l'inertie de la matière parait une sorte de saut brusque qui doit avoir beaucoup
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coûté à l'esprit humain. 11 y a donc un grand intérêt philosophique à expliquer cette mémorable transition.
Toutes les grandes modifications de l'esprit religieux ont été déterminées par le développement de l'esprit scientifique. Si l'homme n'avait pas été plus capable de comparer, d'abstraire, de généraliser et de prévoir que ne le sont les singes et les carnassiers, il aurait indéfiniment persisté dans le fétichisme plus ou moins grossier- oh les retient leur imparfaite organisation; mais son intelligence est propre à apprécier la similitude des phénomènes, et à reconnaître leur succession. Ces facultés s'exercent avec une énergie croissante depuis la première activité mentale, émanée de l'impulsion théologique, et leur exercice diminue de pins en plus la prépondérance initiale de la philosophie religieuse. Le passage du fétichisme au polythéisme constitue le premier résultat général de l'esprit d'observation et d'induction, qui s'est développé d'abord ctaex les hommes supérieurs, et à leur suite dans la multitude.
Toute croyance fétichiste a un caractère individuel et concret qui correspond aux observations grossièrement matérielles propres à l'enfance de l'humanité. Il en résulte entre la conception et l'action celte exacte harmonie, vers laquelle tend toujours l'intelligence dans l'une quelconque de ses phases. Or, le développement que cette première théorie, si imparfaite qu'elle soit, imprime à l'esprit d'observation altère graduellement l'équilibre primitif, qui finit par ne pouvoir plus subsister qu'avec une modification de la philosophie originaire. Ainsi conçue, la grande révolution qui a conduit jadis l'intelligence humaine du fétichisme au polythéisme est due aux mêmes causes mentales que nous voyons journellement produire les diverses révolutions scientifiques, toujours par suite d'un insuffisant accord entre les faits et
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les principes. Cette conformité établit déjà une présomption très puissante en faveur de ma théorie; car les lois logiques qui gouvernent le monde intellectuel sont invariables, et communes non seulement à tous les temps et à tous les lieux, mais encore à tous les sujets. De même que les naturalistes s'accordent à repousser toutes les hypothèses géologiques qui font procéder d'abord les agents naturels selon d'autres lois que celles qu'ils nous manifestent dans les phénomènes actuels; de même aussi les philosophes devraient bannir l'usage, beaucoup plus dangereux, de toute théorie qui force à supposer dans l'histoire de l'esprit humain une autre différence que celle de la maturité et de l'expérience graduellement développées.
Les diverses observations de l'homme primitif, en se généralisant insensiblement, ont fini par nécessiter une généralisation analogue dans les conceptions théologiques correspondantes, et elles ont déterminé ainsi la transformation du fétichisme en polythéisme. Les dieux, en effet, diffèrent des fétiches par un caractère plus général et plus abstrait, inhérent à leur résidence indéterminée. Ils administrent chacun un ordre de phénomènes, mais dans un grand nombre de corps, en sorte qu'ils ont tous un département plus ou moins étendu, tandis que l'humble fétiche ne gouverne qu'un objet unique dont il est inséparable. Après avoir reconnu la similitude de certains phénomènes dans diverses substances, l'esprit humain a rapproché les fétiches correspondants, et les a réduits au principal d'entre eux, qui s'est élevé au rang de dieu, c'est-à-dire d'agent idéal et invisible.
Il n'a jamais pu exister de fétiches communs entre plusieurs corps; c'eût été contradictoire, parce que chaque fétiche était doué d'une individualité matérielle. Lorsque la végétation semblable des différents arbres
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d'une foret de chênes a conduit à représenter dans les conceptions théologiques ce que leurs phénomènes offraient de commun, cet être abstrait n'a plus été le fétiche d'aucun arbre: il est derenu le dieu de la foret. Le passage du fétichisme au polythéisme se réduit donc à la prépondérance des idées spécifiques sur les idées individuelles. Cette modification s'est opérée d'autant plus aisément qu'elle était déjà accomplie pour certains cas, qu'il a suffi de limiter ou d'étendre. En effet, bien que l'homme, plus sensible que raisonnable, soit en général plus frappé des différences que des ressemblances, par suite sans doute de son organisation cérébrale, il existe néanmoins certains cas usuels où les qualités communes sont d'abord abstraitement saisies par la moindre intelligence, quand les objets comparables sont assez simples et assez uniformes. Dans ces diverses occasions, le polythéisme est primitif et spontané ; c'est sans doute ce qui a donné lieu à l'erreur relative à son antériorité.
La nature théologique de la philosophie primitive a été ainsi maintenue, puisque les phénomènes ont continué1 à être régis par des volontés, et non pas par des lois. Le corps étant non plus vivant, mais inerte, et recevant toute son activité d'un être fictif et extérieur, le premier point de vue s'est trouvé notablement perfectionné.
Chaque corps, en perdant son caractère divin ou vivant, devient plus accessible à l'esprit scientifique, dont le domaine commence à s'étendre, sans que l'explication théologique intervienne aussi complètement dans les détails des phénomènes par suite même de sa généralisation. Cette différence se traduit par une diminution correspondante du nombre des être» divins, dont la nature est plus abstraite et la domination pins étendue. Chaque dieu ainsi introduit remplace toute une troupe de fétiches désormais
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licenciés, pour ainsi dire, ou du moins réduits à leur servir d'escorte.
Nous pouvons compléter cette explication en déterminant par quelle branche du fétichisme s'est opéré plus spécialement le passage au polythéisme. La transformation devait commencer par les phénomènes les plus généraux, les plus indépendants, et dont l'influence semblait la plus universelle. Or, tel était, à tous ces titres, le cas des astres, qui, isolés et inaccessibles, ont dû imprimer un caractère particulier à la partie correspondante du fétichisme, quand cette partie a commencé à fixer l'attention, d'abord trop concentrée sur des corps plus familiers. La différence entre la notion du fétiche et celle du dieu devait être moindre dans le cas d'un astre, ce qui rendait l'astrolâlrie propre à servir d'intermédiaire entre le fétichisme et le polythéisme. En d'autres termes, le culte des astres est la seule branche du fétichisme qui ait pu s'incorporer au polythéisme sans exiger aucune profonde modification.
Chaque fétiche sidéral, en vertu de sa puissance et de son éloignement, ne pouvait différer du dieu correspondant que par des nuances presque insensibles, surtout en un temps où l'on ne tenait guère à la précision. Il suffisait , pour effacer le caractère individuel et concret par lequel le fétichisme s'y marquait encore, de ne plus assujettir cette divinité à une attribution et à une résidence exclusives, et de lier sa conception, par quelque analogie réelle ou apparente, à celle d'autres fonctions plus ou moins générales, déjà confiées à un dieu proprement dit pour lequel l'astre n'était plus qu'une sorte de séjour préféré. Cette transformation était si peu nécessaire que, pendant presque tout le régime du polythéisme, on n'y a assujetti que les planèles. Les étoiles sont restées de vrais fétiches.
leçon. J AGE DC FÉTICHISME. 1*;
Afin d'utiliser pour l'étude de l'évolution humaine l'appréciation d'un tel changement, il importe d'y remarquer la première manifestation de l'esprit métaphysique.
La transformation des fétiches en dieux fait considérer dans chaque corps, an lieu de la rie qu'on lui attribuait, une propriété abstraite qui le rend susceptible de recevoir l'impulsion d'an agent surnaturel. Chaque dieu remplace plusieurs fétiches envisagés en ce qu'ils ont de commua : une telle notion suppose une opération métaphysique. En un sujet quelconque, l'état métaphysique est toujours caractérisé par une confusion entre le point de vue abstrait et le point de vue concret, alternativement substitués l'un à l'autre pour modifier les conceptions théologiqoes.
Telle est la fonction de l'esprit métaphysique à l'égard de la philosophie théologique. Distincte de chaque substance, quoiqu'elle en soit inséparable, l'entité métaphysique est plus subtile et moins définie que l'action surnaturelle d'où elle émane. Il en résulte une plus grande aptitude à opérer des transitions qui constituent sans cesse un décroissement de la philosophie théologique. Aussi le mode d'action de l'esprit métaphysique est-il toujours critique, puisqu'il conserve la théologie tout en détruisant sa consistance.
Je n'insiste pas sur ces explications ; mais il était indispensable de signaler l'origine de l'influence métaphysique. Il n'était pas moins utile de constater, dès le berceau de l'humanité, cette rivalité, d'abord mentale, puis politique, entre l'esprit théologique et l'esprit métaphysique.