‹ La philosophie positiveChapitre 16 sur 28 · AGE DU POLYTHÉISME. Î · texte numérisé non relu

AGE DU POLYTHÉISME. Î

giqne. Il suffirait donc d'indiquer combien l'opposition du polythéisme est, à cet égard, plus considérable. C'est ce qui ressort du décaissement des miracles et des oracles, au temps du monothéisme : les visions ou apparitions y sont exceptionnelles, et réservées de loin en loin à quelques individus privilégiés, chez lesquels elles ont presque toujours une importante destination. Sous le paganisme, au contraire, tout personnage de quelque importance avait, pour les moindres sujets, de fréquentes relations avec diverses divinités, auxquelles l'unissait souvent une parenté plus ou moins directe.

La seule objection spécieuse qu'on pourrait opposer à un tel jugement consisterait à regarder l'influence mentale du polythéisme comme inférieure à celle du monothéisme, au point de vue du dévouement inspiré à leurs croyants respectifs. L'objection repose sur une confusion entre la puissance intellectuelle des croyances religieuses et leur puissance sociale, et sur une vicieuse appréciation de celle-ci. En vertu même de l'incorporation plus intime du polythéisme à l'existence humaine, on éprouve plus de difficulté à en déterminer la participation à. chaque action sociale. Sous le monothéisme, celte coopération semble mieux tranchée, par suite d'une division plus nette entre la vie active et la vie spéculative. Il serait d'ailleurs peu rationnel de chercher dans le polythéisme le genre de fanatisme qui appartient au monothéisme, dont l'esprit plus exclusif inspire à l'égard de toute autre croyance cette profoude répugnance que ne sauraient éprouver, au môme degré, ceux qui, admettant déjà un 1res grand nombre de dieux, sont peu éloignés d'en ajouter de nouveaux, dès que la conciliation devient possible. On ne peut apprécier l'efficacité morale et sociale du polythéisme qu'en la comparant au principal office Comte. — Résumé. 14

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qu'il a rempli dans l'ensemble de révolution, et qui diffère essentiellement de celui du monothéisme. L'influence politique de l'un n'a pas été moins étendue que celle de l'autre. Celte considération ne saurait donc affaiblir le concours de preuves qui représentent le polythéisme comme le plus grand développement de l'esprit religieux.

Pour mieux juger la participation du polythéisme à l'évolution intellectuelle, il faut l'examiner successivement sous l'aspect scientifique, poétique ou artistique, et enfin industriel.

Sous le premier aspect, on est frappé des obstacles qu'une telle philosophie apportait à l'essor de l'esprit scientifique, qui était alors obligé de lutter contre des explications religieuses très détaillées tendant à repousser comme impie toute idée d'invariabilité des lois physiques. Les inconvénients du polythéisme sont, sur ce point, assez évidents et assez connus pour n'exiger aucun examen. D'ailleurs, il y sera suppléé dans la leçon suivante par l'appréciation de l'influence opposée du monothéisme, sous la tutelle duquel s'est accomplie la principale éducation scientifique. Il faut bien cependant, puisque cette éducation a commencé sous l'empire du polythéisme, qu'il ne lui ait pas été absolument opposé, et qu'il ait môme tendu à la favoriser suivant un certain mode que je vais indiquer.

Les philosophes n'ont pas assez apprécié l'importance du progrès que l'intelligence a réalisé, quand elle s'est élevée du fétichisme au polythéisme. Ce progrès est peutêtre plus important que tout perfectionnement ultérieur ; car la création des dieux est le premier essai de l'activité spéculative. Jusque-là, l'homme avait suivi sans efforts, à la manière des bêtes, une tendance à animer tous les

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corps extérieurs proportionnellement à l'intensité de leurs phénomènes. La vie intellectuelle a ainsi commencé à prendre un caractère distinct, et cette évolution théologique a constitué une préparation sans laquelle la conception des lois naturelles fût demeurée impossible.

Tout en représentant la matière comme inerte, le polythéisme subordonnait tous les phénomènes à une multitude de volontés arbitraires, incompatibles avec l'idée de règles constantes. Néanmoins, par cela même que chaque corps n'était plus directement divinisé, les détails secondaires des phénomènes commençaient à devenir accessibles à l'esprit scientifique, puisqu'on pouvait les contempler à un certain degré sans rappeler Ta notion théologique, qui était alors relative à un être distinct du corps et résidant presque toujours au loin. Sous le fétichisme, au contraire, cette séparation était impossible. Dans son entier développement, le polythéisme a introduit, sous le nom de destin ou de fatalité, une conception propre à fournir un point d'appui au principe de l'invariabilité des lois naturelles.

Les divers phénomènes paraissaient, dans l'enfance de la raison humaine, plus irréguliers que noire régime mental ne nous le fait supposer. Cependant le polythéisme, par la multiplicité de ses dieux, avait dépassé le but au point de devenir contraire au degré de régularité manifesté par l'examen du monde extérieur. Pour tout concilier, sans dénaturer une telle philosophie, il a fallu lui ajouter un complément en créant pour l'immutabilité un dieu particulier, dont tous les autres dieux, malgré leur indépendance propre, devaient reconnaître la prépondérance. C'est ainsi que la notion du destin constitue le correctif du polythéisme, qui avait ménagé une place au principe de l'invariabilité des lois naturelles en subordon-

1 1 j SOUOLOolL. iLiiiquJme-lroiîièiiio

nant à quelques règles constante?, quoique très obscures, les nombreuses volontés qu'il introduisait. Il a même consacré celle régularité dans le monde moral, qu! lui servait, comme à toute autre théologie, de point de départ pour l'explication du monde physique. Au milieu des caprices les plus désordonné*, chaque divinité conservait toujours son caractère propre jusque dans les plus libres élans de la poésie antique.

Le polylhéisme tendait à exciter les médita lions philosophiques en établissant entre toutes les idées une première liaison, qui, malgré sa nature chimérique, n'eu était pas moins précieuse. Jamais, depuis cette époque, les conceptions n'ont pu retrouver au même degré le caractère d'unité de méthode et d'homogénéité de doctrine qui constitue l'état normal de l'intelligence. Le monothéisme a rempli moins complètement une telle condition, parce que, dans i'éut mental correspondant, une partie des tpéuululions avaient commencé a échapper jt la philosophie Ihéologique. Il est doue aisé de concevoir pourquoi l'esprit d'ensemble, aujourd'hui si rare, sa rencontrait fréquemment eu un temps où la faible étendue desdiverses iioliuii". permettait & chacun de les embrasser toutes, et du leur HiliurdiiiMlionà une même philosophie les rendait compaiablui entre elles. Bien que ces rapprochements lussent le plus souvent chimériques, leur usage constituait nu étal plus normal que l'anarchie philosophique qui caractérise la situation transitoire des modernes.

Le polythéisme développait l'esprit d'observation et d'induction : tout en lui assignant un rble subalterne et toujours subordonné aux besoins et aux indications théologiques, il lui offrait un but attrayant et un champ fort vaste en Haut tous les phénomènes & la destinée de l'homme, principal objet du gouvernement divin. Les su-

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perstitions qui nous paraissent les plus absurdes, telles que la divination par le vol des oiseaux et par les entrailles des victimes, ont en primitivement, outre leur importance politique, un caractère progressif, au point de vue philosophique, en faisant observer des phénomènes qui ne pouvaient, à celte époque, offrir aucun intérêt.

Les observations de tons genres, malgré leur chimérique destination, n'en étaient pas moins recueillies. Il est, par exemple, incontestable, suivant la remarque de Kepler , que les chimères astrologiques ont longtemps servi à maintenir le goût des observations astronomiques, après l'avoir inspiré. L'anatomie a sans doute puisé ses premiers matériaux dans les résultats de l'art des aruspices sur la détermination de l'avenir par l'examen du foie, du cœur et du poumon des animaux sacrifiés. Il existe des phénomènes qui, n'ayant pu être soumis jusqu'ici à aucune théorie scientifique, font regretter que l'institution des observations polythéistes ait été détruite avant d'avoir pu être remplacée. Tels sont la plupart des phénomènes météorologiques, et principalement ceux de la foudre, qui, dans l'antiquité, étaient, pour l'art des augures, le sujet d'une exploration continue. On ne peut que déplorer la perte des observations que les augures étrusques avaient recueillies pendant une longue suite de siècles, et que la philosophie pourrait utiliser. Une semblable appréciation montre que, dans tous les ordres de phénomènes, les premiers essais de l'esprit d'observation sont dus au polythéisme. Il ne faut pas en excepter les phénomènes intellectuels et moraux, dont l'enchaînement était alors, pour l'interprétation des songes, un sujet d'observations très délicates.

Telles sont, au point de vue scientifique, les propriétés do polythéisme, dont nous allons maintenant uppré-

214 SOCIOLOGIE. «înrjuaiito -joi^ m .

cier l'influence sur le développement des beaux-arb.

Il faut rectifier une exagération trop commune, qui fait prendre les beaux-arts pour la base intellectuelle de la société antique. C'est confondre la philosophie et la poésie, qui, en tout temps, ont été distinctes, môme avant d'avoir reçu leurs dénominations propres, et sans excepter l'époque où elles étaient cultivées parles mêmes esprits. Dans la vie sauvage, la puissance sociale de la poésie et des beauxarts n'est que secondaire par rapport à l'influence théologique: elle l'aide el en est protégée, mais elle ne la domine jamais. Homère n'était ni un philosophe ni un sage, encore moins un pontife ou un législateur; mais son intelligence était imbue de tout ce que la pensée humaine avait produit de plus avancé en tous genres, comme l'ont été, après lui, tous les génies poétiques ou artistiques, dont il demeurera toujours le type le plus éminent. Platon, qui sans doute comprenait l'esprit de l'antiquité, n'aurait point exclu de sa célèbre utopie le plus général des beaux-arts, si son influence avait été aussi grande qu'on le suppose dans l'économie des sociétés anciennes. Au temps du polythéisme, comme à tout autre âge de l'humanité, l'essor et l'action des beaux-arts ont toujours reposé sur une philosophie préexistante. Bien que, par une réaction inévitable, l'influence poétique ait alors beaucoup contribué à étendre et à consolider l'empire théologique, elle n'a pu certainement l'élablir.

Qu'il s'agisse de l'individu ou de l'espèce, jamais les facultés d'expression n'ont pu dominer les facultés de conception, auxquelles leur nature les subordonne* Toute inversion de ce rapport tendrait à désorganiser l'économie individuelle ou sociale en abandonnant la conduite de la vie à ce qui ne peut que l'embellir et l'adoucir. Sans doute! la philosophie avait, à cette époque, un autre

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caractère qu'aujourd'hui ; mais l'état moral de l'humanité, aussi normal que de nos jours, était soumis aux mêmes lois. Ce qui était alors accessoire est demeuré tel, ainsi que ce qui était principal. Les formes seules ont changé d'après le degré de développement. L'antiquité nous montre d'éminents personnages qui sont restés presque insensibles au charme de la poésie et des beaux-arts, sans cesser néanmoins de représenter l'état social correspondant, ce qui eût été impossible dans l'hypothèse que nous examinons. De même, en sens inverse, les peuples modernes sont loin de se rapprocher du caractère antique, bien que le goût de la poésie, de la musique et de la peinture s'y propage de plus en plus.

Après cet éclaircissement, nous pouvons apprécier l'admirable essor que le polythéisme a imprimé à l'ensemble des beaux-arts. Il les a élevés à un degré de puissance sociale dont l'équivalent ne s'est jamais reproduit, faute de conditions aussi favorables. Le fétichisme tendait à développer le sentiment poétique et artistique en transportant à tous les corps extérieurs le sentiment de la vie. Pour comprendre la portée de cette appréciation, il faut remarquer que les facultés esthétiques se rapportent plus à la vie affective qu'à la vie intellectuelle, qui est ordinairement trop peu prononcée pour comporter une expression ou une imitation susceptible d'êlre sentie avec énergie et .jugée avec justesse soit par l'interprète, soit par le spectateur.

Le fétichisme est caractérisé par la prépondérance de la vie affective, dont la consécration n'a pu être aussi complète, à aucune autre époque: c'est ce qui explique sa tendance à favoriser les beaux-arts, et surtout la poésie et la musique, par lesquels a dû commencer le développement esthétique. Jamais, depuis cette époque, le monde

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extérieur n'a pu être conçu dans un état d'aussi parfaite correspondance avec l'âme du spectateur. Les trop rares fragments de la philosophie fétichiste, ancienne ou contemporaine, que nous pouvons apprécier manifestent cette supériorité relativement aux êtres inanimés, dont la description a toujours été par la suite moins favorable à l'art poétique, et, à plus forte raison, à l'art musical, même sous le règne du polythéisme, qui, malgré ses ressources spéciales à cet égard, n'en avait pas moins cessé de vivifier la. matière.

Le polythéisme compensait en partie cette infériorité par l'expédient des métamorphoses, qui conservait l'intervention du sentiment et delà passion dans chacune des principales origines inorganiques. Ce reste indirect de vie affective, dès lors borné à la première formation de l'individu ou même de l'espèce, était loin d'équivaloir en énergie poétique à la conception d'une vitalité directe et personnelle. Mais les beaux-arts devant avoir surtout pour objet le monde moral, la supériorité poétique du fétichisme, à l'égard du monde physique, n'avait qu'une faible importance en comparaison des avantages que le polythéisme présentait sous tout autre aspect. Nous sommes ainsi conduits à considérer exclusivement ce second âge religieux après l'avoir rattaché à son point de départ.

Le polythéisme a développé l'imagination delà manière la plus spontanée et la plus directe ; car c'est k l'imagination qu'il appartenait de déterminer les êtres fictifs auxquels on attribuait la production de tous les phénomènes. Quand la philosophie avait introduit, pour l'explication des phénomènes physiques ou moraux, une divinité nouvelle, la poésie s'en emparait pour donner à cet être, d'abord abstrait et peu déterminé, un costume et des

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mœurs convenables à sa destination, ainsi qu'une histoire suffisamment détaillée. Cette attribution, que le fétichisme n'avait pu admettre, puisque les divinités s'y trouvaient spontanément concrètes, a concouru à l'essor des beauxarts, qui étaient ainsi investis d'une sorte de fonction dogmatique. En outre, tandis que le fétichisme ne pouvait s'étendre que très imparfaitement à l'explication du monde moral, le polythéisme, en s'appliquant aux phénomènes moraux et sociaux, a fourni aux beaux-arts leur champ principal.

Enfin le polythéisme a favorisé le développement des beaux-arts sous un dernier aspect, en assurant une base populaire à l'action esthétique. Les beaux-arts, en effet, destinés surtout aux masses, ont besoin de s'appuyer sur un système d'opinions familières et communes, préparant entre l'interprète et le spectateur cette harmonie morale qui dispose l'un à seconder les moyens d'expression employés par l'antre, et sans laquelle aucune œuvre d'art ne peut être efficace. C'est au défaut d'accomplissement d'une telle condition dans l'art moderne que tient le peu d'effet de tant de chefs-d'œuvre conçus sans foi et appréciés sans conviction. Ces chefs-d'œuvre, malgré leur mérite, n'excitent que les impressions générales inhérentes aux lois de la nature humaine : il en résulte une influence trop abstraite, et par suite peu populaire. La supériorité esthétique du polythéisme est plus irrécusable à cet égard qu'à tout autre ; car aucune philosophie n'a obtenu la même plénitude de popularité. Le monothéisme lui-même, au temps de sa splendeur, ne fut pas aussi populaire que cette antique religion, dont les imperfections morales elles-mêmes favorisaient et propageaient l'influence.

Le développement des facultés esthétiques réagit à la

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fois sur l'esprit et sur le cœur, et constitue l'un des plus puissants procédés d'éducation intellectuelle ou morale. Chez le très petit nombre d'organisations éminentes où la vie mentale devient prépondérante à la suite d'un exercice presque exclusif, l'influence des beaux-arts tend à rappeler la vie morale, qui est alors trop souvent oubliée. Dans l'immense majorité, où l'activité intellectuelle est absorbée par l'activité affective, le développement esthétique sert de préparation au développement mental. Le caractère de l'humanité a commencé à se prononcer par la prédominance du sentiment sur l'instinct animal, ce qui a été le résultat du fétichisme. La prépondérance de l'imagination sur le sentiment, réalisée par l'évolution esthétique, a été accomplie sous le polythéisme, et a préparé l'évolution scientifique. Chaque art s'est développé d'autant plus vite qu'il est plus général, c'est-à-dire susceptible de l'expression la plus variée et la plus complète. Il en résulte cette série esthétique : la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, et enfin l'architecture en tant que moralement expressive. Les facultés esthétiques, malgré leur développement continu, n'ont retrouvé, depuis l'époque du polythéisme, ni une stimulation aussi énergique, ni d'aussi importantes attributions, ni des dispositions aussi favorables. Toutes ces circonstances sont indépendantes de leur activité et du mérite de leurs productions. De nombreux témoignages prouvent que le génie esthétique n'a pas baissé, même pendant la prétendue nuit du moyen âge, surtout en ce qui concerne le premier des beaux-arts, dont le progrès est incontestable. Dans le genre épique, qui s'adapte moins à la civilisation moderne, on ne saurait citer, en aucun temps, un génie poétique mieux organisé que celui de Dante ou de Milton, ni une imagination aussi puissante que celle d'Arioste. Quant à la poésie drama-

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tique, l'énergie de Shakespeare, l'élévation de Corneille, la délicatesse de Racine, l'originalité de Molière, ne redoutent aucun parallèle antique.

On ne peut pas contester davantage la supériorité de la musique moderne, malgré sa moindre influence sociale dans un milieu moins favorable, sur la musique des anciens, qui était dénuée d'harmonie, et réduite à des mélodies simples et uniformes, dont la mesure était le principal moyen d'expression. Il en est de môme de la peinture, considérée, non seulement dans sa partie technique, dont le progrès est évident, mais dans sa plus haute expression morale. L'antiquité n'a pas produit l'équivalent des chefs-d'œuvre de Raphaël, ui de beaucoup d'autres ouvrages modernes. L'exception qui paraît se rapporter à la sculpture peut s'expliquer par les mœurs et par la manière de vivre des anciens, qui leur procuraient une connaissance plus intime et plus familière des formes humaines.

Enfin on ne saurait méconnaître les immenses progrès de l'architecture, ni la supériorité de tant d'admirables cathédrales où la puissance morale est poussée à un degré de perfection que n'offraient pas, malgré leur régularité, les plus beaux temples antiques.

Les beaux-arts sont destinés à retracer l'existence morale et sociale : ils s'adap tent surtout à une sociabilité homogène, fixe, et dont le caractère comporte une représentation bien définie. C'est ce qui avait lieu dans l'antiquité, sons l'empire du polythéisme. Depuis le commencement du moyen Age, l'état social n'a constitué qu'une immense transition, qui s'est accomplie sous la présidence du monothéisme, moins capable d'encourager le développement esthétique que de favoriser le mouvement scientifique. Tons ces motifs ont concouru à ralentir la marche des beaux-arts, dont néanmoins le génie s'est élevé, dans près-

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que tous les genres, au niveau et même au-dessus des plus éminentes productions antiques. Il n'y a eu de diminution que dans l'influence sociale correspondante. Ainsi, l'accomplissement d'un véritable progrès malgré des conditions peu favorables montre que les facultés esthétiques de l'humanité sont assujetties, comme toutes les autres, k un développement continu.

Quand la civilisation moderne aura enfin développé son caractère, l'humanité s'élèvera à un état social plus homogène que celui de l'antiquité polythéiste. Les beaux-arts trouveront des attributions nouvelles, dès que leur génie se sera adapté au régime intellectuel. C'est alors qu'on pourra utiliser pour le bonheur commun l'admirable éducation des facultés esthétiques, et que se manifestera aux yeux de tous cette affinité qui, d'après les lois de l'organisation humaine, unit le sentiment du beau au goût du vrai et à l'amour du bien.

Après avoir apprécié le polythéisme au point de vue scientifique et au point de vue esthétique, je dois indiquer son influence sur le développement industriel. Le fétichisme, qui divinisait la matière, ne pouvait, sans une sorte d'inconséquence sacrilège, en tolérer l'altération. Le polythéisme, qui isolait chaque divinité des corps soumis à son empire, n'interdisait plus la modification volontaire du monde extérieur. De plus, il réalisait au plus haut degré la propriété stimulante de toute philosophie théologique en mêlant l'action surnaturelle à la plupart des entreprises humaines. En même temps, l'organisation d'un puissant sacerdoce régularisait cette influence. Enfin la multiplicité des dieux fournissait de précieuses ressources pour neutraliser par leur opposition mutuelle la disposition contraire à l'industrie qui est toujours plus ou moins attachée à l'esprit religieux. Sans un tel expédient sage-

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ment appliqué par l'autorité sacerdotale, le dogme du fatalisme, indispensable au polythéisme, aurait arrêté l'essor industriel.

La guerre était alors la principale occupation de l'homme. On jugerait donc très mal l'industrie ancienne, si l'on négligeait les arts dont la destination était militaire. Les premiers outils ont été des armes. Pendant une longue suite de siècles, on s'est occupé à instituer et à améliorer les appareils militaires, et les efforts n'ont pas été entièrement perdus pour le progrès de l'industrie, qui en a souvent tiré d'heureuses indications. Sous cet aspect, il faut regarder l'état social des anciens comme inverse de notre état moderne. Dans l'antiquité, les plus grands efforts industriels se rapportaient essentiellement à la guerre, qui donna lieu à de prodigieuses créations, surtout pour l'art des sièges. Chez les modernes, au contraire, le système des armes est relativement moins perfectionné qu'il ne Tétait chez les Grecs et chez les Romains, eu égard à l'état industriel correspondant.

Pour compléter l'appréciation du polythéisme, il nous reste à juger son aptitude sociale proprement dite, d'abord au point de vue politique, et ensuite sous l'aspect moral. Ce régime théologique a détaché de la masse sociale une classe spéculative, affranchie des soins militaires, et susceptible, par son influence, de donner à la société une organisation régulière.

L'humanité, même à l'état d'enfance, manifeste certains germes des principaux pouvoirs politiques, temporels ou spirituels. Les qualités purement militaires, d'abord la force et le courage, plus tard la prudence et la ruse deviennent, dans les expéditions de chasse ou de guerre, la base d'une autorité active, au moins temporaire. De même, par une extension du gouvernement domestique, la sagesse

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des vieillards, chargés de transmettre l'expérience et les traditions de la tribu, acquiert une certaine puissance consultative. A cette autorité vient s'adjoindre une autre influence, celle des femmes, qui en tout temps a constitué, à regard du pouvoir spirituel, un important auxiliaire tendant à modifier par le sentiment, comme celui-ci par l'intelligence, l'exercice de la prépondérance matérielle. Ces rudiments de tout système politique se seraient bornés à une existence précaire et imparfaite, si le polythéisme n'était pas venu les rattacher à l'institution d'un culte régulier et d'un sacerdoce distinct.

La nature du culte, admirablement adaptée à l'état correspondant de l'humanité, consistait surtout en fêtes nombreuses et variées, où l'essor des beaux-arts trouvait un heureux exercice, et qui étaient le principal motif des réunions habituelles, comme le montre l'exemple de la Grèce, dont les fêtes conservèrent une haute importance jusqu'à r époque de l'absorption romaine.

La vie guerrière était alors inévitable; elle pouvait seule imprimer à l'organisme politique un caractère stable et progressif en procurant aux associations humaines une plus grande extension, et en déterminant dans les classes les plus nombreuses la prépondérance de la vie industrielle. C'est le double résultat vers lequel tend alors le développement de l'activité militaire, du moins quand elle atteint son but permanent, la conquête. L'adjonction, par voie de conquête, de diverses nations à un seul peuple prépondérant constituait l'unique moyen d'agrandir la société. En même temps, celte domination comprimait l'activité militaire des populations ainsi subordonnées, de manière à instituer entre elles une paix durable, et à les conduire ainsi à la vie industrielle, dont l'avènement ne serait pas autrement intelligible» tellement cette vie

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est peu conforme au caractère de l'homme primitif. On a cru que, chez les anciens, les guerres n'étaient pas religieuses, par une extension abusive du point de vue social propre aux nations modernes, chez lesquelles le spirituel et le temporel sont séparés, tandis qu'ils étaient confondus dans l'antiquité. Si Ton peut dire que les anciens ne connurent presque jamais les guerres de religion, c'est précisément parce que toutes leurs guerres avaient un caractère religieux. Les dieux étaient alors nationaux, et leurs lutles se mêlaient à celles des peuples dont ils partageaient les triomphes et les revers. Ce caractère se manifestait déjà sous le fétichisme; mais, par suite de la trop grande spécialité des divinités qui étaient particulières à chaque famille, les luttes militaires ne comportaient aucune efficacité politique.

Les dieux du polythéisme offraient une généralité qui permettait de rallier sous leurs drapeaux des populations assez étendues, et une nationalité suffisante pour les rendre propres à stimuler l'esprit guerrier. Dans un tel système religieux, qui comportait l'adjonction presque indéfinie de nouvelles divinités, le prosélytisme ne consistait qu'à subordonner les dieux du vaincu à ceux du vainqueur; sous cette forme, il a toujours existé dans les guerres anciennes, où il contribuait à développer l'ardeur mutuelle. En môme temps que le polythéisme stimulait l'esprit de conquête, il en assurait la destination sociale en facilitant l'adjonction des populations soumises, lesquelles pouvaient s'incorporer à la nation prépondérante sans renoncer aux croyances et aux pratiques religieuses qui leur étaient chères, à la seule condition de reconnaître la supériorité des divinités victorieuses.

Je signalerai enfin, dans le polythéisme, une propriété politique secondaire dont les modernes n'ont pas assez

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compris la portée. Je veux parler de la faculté de l'apothéose, qui concourait à exalter chez les hommes supérieurs toute espèce d'enthousiasme actif, et surtout l'enthousiasme militaire. L'immortelle béatification que le monothéisme a substituée à cette divinisation réelle n'en peut offrir qu'un très faible équivalent. L'apothéose, tout en satisfaisant aussi pleinement le désir d'une vie indéfinie, promettait en outre aux âmes vigoureuses l'éternelle activité de ces instincts d'orgueil et d'ambition, dont le développement constituait pour elles le principal attrait de l'existence. Quand nous jugeons cette institution d'après son avilissement pendant la caducité du polythéisme, où elle était réduite à une sorte de formalité mortuaire appliquée môme aux plus indignes empereurs, nous ne pouvons nous faire une idée de la stimulation qu'elle imprimait, dans les temps de foi et d'énergie, lorsque les plus éminents personnages pouvaient aspirer au rang des dieux ou des demi-dieux, à l'exemple des Bacchus et des Hercule.

Tous les ressorts politiques de l'esprit religieux avaient été aussi tendus par le polythéisme que leur nature le comportait. Leur intensité ne pouvait éprouver ensuite qu'un inévitable décroissement. Cette diminution a été déplorée par plusieurs philosophes, qui voyaient l'humanité privée d'un de ses plus puissants leviers. Cependant le développement social n'en a pas souffert. Un simple rapprochement peut faire pressentir le peu de solidité des craintes analogues sur la prétendue dégénération sociale qui menacerait de succéder à l'extinction du régime théologique, dont notre espèce a graduellement appris à se passer.

Pour compléter l'appréciation des propriétés politiques du polythéisme, nous devons examiner les caractères

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indispensables à son organisation : ils consistent dans l'institution de l'esclavage et dans la confusion des pouvoirs.

La guerre engendre l'esclavage, qui y trouve sa source, et qui en est* le premier correctif. L'esclavage remplaça l'anthropophagie ou l'immolation des prisonniers, dès que le vainqueur, maîtrisant ses passions haineuses, comprit l'utilité qu'il retirerait des services du vaincu en l'adjoignant à sa famille, à titre d'auxiliaire.

Une telle institution était indispensable à l'essor militaire, qui eût été impossible au même degré, si les travaux pacifiques n'avaient pas été confiés à des esclaves. Ainsi l'esclavage, premier résultat de la guerre, servait ensuite à l'entretenir en amenant le vaincu à la vie industrielle malgré son antipathie primitive. L'éloignement de l'homme pour la vie laborieuse ne pouvait être surmonté dans la masse que par l'action combinée et longtemps maintenue des plus énergiques stimulants. Tel est le résultat d'une organisation où le travail, d'abord accepté comme gage de la vie, devenait le principe de l'affranchissement. L'esclavage antique a donc constitué un indispensable moyen d'éducation, en même temps qu'une condition nécessaire de développement spécial.

Au premier aspect, on ne saisit pas la relation du polythéisme avec l'institution de l'esclavage. Mais, puisque nous avons reconnu l'aptitude du polythéisme à développer l'esprit de conquête, il faut bien que cet état théologique soit en harmonie avec une condition inséparable de la vie guerrière. Le polythéisme correspond à l'esclavage; le fétichisme, à l'extermination des prisonniers, et le monothéisme, à l'affranchissement des serfs. Le fétichisme est une religion trop individuelle et trop locale pour pouvoir établir entre le vainqueur et le vaincu

Comte. — Résumé. II. — 15

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aucun lien spirituel susceptible de contenir la férocité à l'issue du combat. Le monothéisme est, au contraire, tellement universel qu'il interdit entre les adorateurs du même dieu une aussi grande inégalité ; mais il ne leur permet pas davantage une aussi inlime liaison avec les partisans d'une autre croyance. En un mot, l'un et l'autre, quoique en sens inverse, sont également contraires à l'esclavage par suite des mêmes caractères qui les rendent impropres à la conquête.

Examinons maintenant le second caractère de l'ancienne économie sociale, c'est-à-dire la confusion qui s'est manifestée à tous égards entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, habituellement concentrés chez les mêmes chefs.

L'antiquité ne connaissait pas la séparation qui s'est établie au moyen âge, sous l'heureuse influence du catholicisme, entre le pouvoir moral destiné à régler les pensées et les inclinations, et le pouvoir politique appliqué aux actes et aux résultats. Aussi rien ne caractérise mieux le génie politique de l'antiquité que la confusion des mœurs et des lois, ou des opinions et des actions. Les mêmes autorités y étaient toujours occupées à régler les unes et les autres, quelle que fût la forme du gouvernement. Les philosophes eux-mêmes, dans leurs utopies les plus hasardées, ne distinguaient pas davantage entre le règlement des opinions et celui des actions, également confiés à une seule autorité.

La confusion des deux pouvoirs sociaux était indispensable. En effet, l'activité militaire n'aurait pu se développer convenablement, si l'autorité spirituelle et la domination temporelle n'avaient pas été concentrées dans une même classe dirigeante. Le double caractère des chefs militaires, à la fois pontifes et guerriers, était le plus puissant appui

leçon.] AGE DU POLYTHÉISME. tu

de la discipline qu'exigeait la continuité des guerres. De même, l'action collective de chaque nation armée sur les sociétés extérieures eût été entravée par toute séparation des deux autorités, dont les inévitables conflits auraient troublé la direction des guerres, et gêné la réalisation de leurs résultats.

Il est aisé de comprendre comment la confusion des pouvoirs correspond à la nature du polythéisme. Il suffit de reconnaître, en sens inverse, combien le polythéisme est incompatible avec toute semblable division. La multiplicité des dieux s'oppose à ce que le sacerdoce devienne assez consistant pour être indépendant du pouvoir temporel. Chez les nations polythéistes les mieux connues, les différents sacerdoces, malgré leurs tentatives d'union, sont restés isolés. Us n'ont fini par se rapprocher que grâce à leur assujettissement à l'autorité temporelle, quand elle s'est emparée àes principales fonctions religieuses. Le pouvoir théologique n'a échappé à cette dépendance que dans les cas où il est resté prépondérant, par suite d'un très rapide essor de la première évolution intellectuelle, coïncidant avec un développement encore peu prononcé de l'activité militaire.

Les deux caractères du poty théisme, l'institution de l'esclavage et la confusion des pouvoirs, en expliquent l'infériorité morale.

Au point de vue personnel, domestique, ou social, la morale était profondément viciée par l'existence de l'esclavage. II en résultait une profonde dégradation pour la majeure partie des hommes, dont le développement moral était privé du sentiment de dignité qui en constitue la principale base. Le fond des nations modernes est issu de cette malheureuse classe, et il conserve encore, même chez les nations les plus avancées, des traces morales d'une pa-

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reille origine. Une telle institution, bien que nécessaire à l'évolution politique, entravait profondément l'évolution morale des hommes libres. En ce qui concerne la morale personnelle, l'habitude d'un commandement absolu altérait cet empire de l'homme sur lui-môme qui est le premier principe du développement moral, sans parler d'ailleurs des dangers de la flatterie auxquels chaque maître était constamment exposé. Relativement à la morale domestique, l'esclavage corrompait les plus importantes relations de famille par les facilités qu'il offrait au libertinage au point de rendre presque illusoire l'établissement de la monogamie. Enfin, quant à la morale sociale, dont l'amour de l'humanité doit constituer le principal caractère, les habitudes de cruauté à l'égard d'infortunés esclaves soustraits à toute protection développaient ces sentiments de dureté et môme de férocité qui caractérisent les mœurs antiques.

La confusion des pouvoirs entravait aussi le développement moral en subordonnant la morale à la politique. Un assujettissement aussi vicieux des prescriptions générales et permanentes de la morale à l'objectif spécial et mobile de la politique altérait la consistance des préceptes moraux, en corrompait la pureté, faisait négliger l'appréciation des moyens pour celle du but, et disposait à préférer aux qualités les plus importantes celles qu'exigeaient les besoins d'une politique nécessairement variable. La morale des anciens était, comme leur politique, éminemment militaire, c'est-à-dire subordonnée à la destination guerrière. Aucun pouvoir spécial n'était apte à diriger l'éducation morale, et cette fonction ne pouvait appartenir à l'intervention arbitraire, trop souvent puérile et tracassière, par laquelle le magistrat, chez les Grecs et les Romains, assujettissait la vie privée à de mi-

leçon.] AGE DU POLYTHÉISME. 229

nuiicux règlements presque toujours illusoires. Aussi s'effforçail-on d'y suppléer en utilisant les occasions de faire pénétrer dans la masse des hommes libres un enseignement moral par la voie des fêtes et des spectacles. L'aclion sociale des philosophes, surtout chez les Grecs, n'avait pas d'autre destination ; mais leur influence se réduisait presque toujours à des déclamations impuissantes.

Telles sont les deux causes principales de l'infériorité morale du polythéisme. La morale des anciens, appréciée suivant leur propre esprit, c'est-à-dire par rapport à leur politique, est très satisfaisante par son aptitude à développer l'activité militaire. En ce sens, elle a participé à l'ensemble de l'évolution; mais, considérée comme une phase de l'éducation morale de l'humanité, elle est très imparfaite. Les philosophes chrétiens ont néanmoins exagéré la glorification des passions par le polythéisme. A les en croire, on ne peut comprendre qu'aucune moralité ait résisté à un tel dissolvant. Cependant le polythéisme n'a détruit ni l'instinct moral, ni la puissance des observations que le bon sens n'a pas tardé à réunir sur les diverses qualités de la nature humaine, et sur leurs conséquences.

Les anciens avaient reconnu l'importance de la morale personnelle, dont le développement, commencé sous le fétichisme, a été perfectionné par le polythéisme. Les prescriptions les plus simples ne pouvaient s'établir que par l'intervention de l'esprit religieux. Il en est ainsi des habitudes de purification physique, si essentielles, outre leur destination immédiate, comme le premier exemple de la surveillance que l'homme doit exercer sur sa personne, soit pour agir, soit pour résister. A l'égard de la morale sociale, le polythéisme a développé au plus haut degré l'amour de la patrie, que le fétichisme avait ébauché en

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favorisant rattachement de l'homme pour le sol natal. Consacrée par le polythéisme, en vertu de son caractère national, cette affection primitive s'est élevée à la dignité du patriotisme le plus énergique, et souvent même jusqu'au fanatisme. La guerre antique présentait la mort ou l'esclavage comme un imminent danger dont le plus entier dévouement à la patrie pouvait seul préserver. Cette disposition d'esprit, malgré la haine qu'elle inspirait à l'égard de tous les étrangers, a concouru au développement de l'évolution morale, dont elle constitue un degré qui ne peut jamais être impunément franchi. Il faut aussi rapporter au polythéisme la première organisation d'un ordre de relations morales, déjà ébauchées par le fétichisme. Il s'agit des usages privés ou publics qui, par le respect des vieillards et parla commémoration des ancêtres, entretiennent le sentiment de la perpétuité sociale, si indispensable à tous les âges de l'humanité.

L'antiquilé n'avait pas senti l'interposition naturelle de la morale domestique entre la morale personnelle et la morale sociale, alors trop rattachées l'une à l'autre par la prépondérance de la politique. Toutefois, il ne faut pas méconnaître l'influence morale du polythéisme . C'est pendant celte période que l'humanité s'est élevée à la monogamie. Bien qu'on ait représenté la polygamie comme un résultat du climat, elle a partout constitué, au nord aussi bien qu'au midi, un attribut du premier âge de l'humanité, dès que la pénurie des subsistances n'a plus empêché la brutale satisfaction de l'instinct sexuel. L'état monogame est plus favorable, pour chaque sexe, au développement des plus heureuses dispositions. Le sentiment de cette condition sociale s'est graduellement manifesté, et a déterminé, presque dès l'origine du polythéisme, l'établissement de la monogamie, qui a été

leçon.] AGE DU POLYTHÉISME. 231

prompteraent suivi des plus indispensables prohibitions sur les cas d'inceste.

Après avoir apprécié les propriétés intellectuelles et sociales du polythéisme, il nous reste à considérer cet âge religieux sous un aspect plus spécial en examinant les diverses formes qu'il a dû revêtir. Il faut distinguer d'abord le polythéisme théocratique du polythéisme militaire, suivant que la concentration des deux pouvoirs a pris le caractère spirituel ou le caractère temporel ; ensuite, dans le dernier système, le cas où l'activité militaire n'a pas atteint son but, et celui où l'esprit de conquête a reçu tout son développement. Cette division conduit à décomposer le polythéisme en trois modes, que nous désignerons par les qualifications de mode égyptien, mode grec, et mode romain.

Un système politique caractérisé par la domination presque absolue de la classe sacerdotale a présidé à la civilisation primitive, dont il pouvait seul ébaucher les éléments intellectuels et sociaux. Déjà préparé par le fétichisme, qui était parvenu à l'état d'astrolâtrie, et peut-être même un peu avant l'entière transition de la vie pastorate à la vie agricole, ce système a été développé par le polythéisme. Son véritable esprit, aussi rapproché que possible de celui qui appartient au gouvernement domestique, consiste, en prenant l'imitation pour principe d'éducation, à consolider la civilisation naissante par l'hérédité des diverses fonctions ou professions. Il en résulte le régime des castes, subordonnées Tune à l'autre suivant l'importance de leurs attributions respectives, sous la direction suprême de la caste sacerdotale, qui, seule dépositaire de toutes les conceptions, est alors seule apte à établir un lien continu entre ces corporations hétérogènes. Une telle organisation n'a pas été formée essentiellement pour la

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guerre, qui a simplement contribué à l'étendre et à la propager. La caste inférieure, la plus nombreuse, n'est pas dans l'état d'esclavage, qui est caractérisé par la sujétion individuelle, mais dans un état d'assujettissement collectif, qui constitue une condition encore plus dégradante, et moins favorable à un affranchissement futur.

Un tel régime initial se retrouve partout, môme au sein des sociétés les plus avancées; il domine encore dans la majeure partie de la population asiatique au point de sembler particulier à la race jaune. La race blanche n'en a pas été plus exempte, seulement elle s'en est dégagée plus rapidement, soit en vertu de sa supériorité, soit par suite de circonstances plus favorables. Ce régime, que l'activité militaire devait altérer, n'est devenu caractéristique que sous l'influence de conditions qui entravaient l'esprit guerrier et favorisaient l'esprit sacerdotal. Les causes locales ont consisté dans la réunion d'un heureux climat avec un sol fécond, facilitant le développement intellectuel en assurant aisément les subsistances.il fallait, en outre, que la population occupât un territoire propre à établir spontanément des communications intérieures, et que le pays fût assez isolé pour être préservé des envahissements extérieurs. Rien ne répond mieux à cet ensemble d'indications que la vallée d'un grand fleuve, séparée d'un côté par la mer, et de l'autre par d'immenses déserts ou par des montagnes inaccessibles. Aussi le système théocratique des castes s'est-il pleinement réalisé en Egypte, dans la Chai dé e, dans la Perse, et s'estil prolongé jusqu'à nos jours dans la partie de l'Orient la moins exposée au contact de la race blanche, dans la Chine, au Japon, au Thibet et dans l'Hindoustan. Par suite d'influences analogues, on a retrouvé le régime des castes au Mexique et au Pérou, à l'époque de la conquête»

leçon.] AGE DU POLYTHÉISME. Î3S

On peut, en outre, signaler des traces de cette organisation dans tons les cas de civilisation indigène : ainsi, dans l'Europe occidentale, chez tes Gaulois et chez les Etrusques. On en reconnaît encore l'influence chez les nations dont le développement a élé hâté par d'heureuses colonisations. En un mot, ce régime constitue partout le Tond de la civilisation ancienne.

Celte universalité doit Taire penser qu'un tel système était, an temps de sa splendeur, en harmonie avec les besoins de l'humanité. En effet, il a été primitivement indispensable pour ébaucher l'évolution intellectuelle ou sociale : sa spontanéité est irrécusable ; car rien n'est plus naturel que l'hérédité des professions, qui fournit, par la simple imitation domestique, le plus facile apprentissage, le seul praticable, tant que la tradition orale constitue le principal mode de transmission, soit à défaut de lout autre procédé, soit en vertu du peu de rationalité des conceptions. Quel que soit le progrès de Ja civilisation, la tendance à l'hérédité s'y fera toujours sentir ; car la plupart des hommes n'ayant point de vocation très prononcée, chacun est ordinairement disposé a embrasser la profession paternelle. L'hérédité volontaire ou imposée par les mœurs a chez les modernes un tout autre caractère que l'hérédité forcée des anciens : néanmoins elle procède du même principe, c'est-à-dire de la considération des garanties qu'offre au bonheur, privé ou public, la plus complète préparation de chacun à sa destination sociale. Le seul moyen de diminuer sans danger la nécessité de ce mode spontané consiste à. rendre l'éducation de plus en plus rationnelle en Taisant passer dans l'enseignement public, systématique et abstrait, ce qui auparavant exigeait un apprentissage domestique, concret et empirique. L'évolution intellectuelle doit au régime des castes la

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première division de la théorie et de la pratique, qui a été ébauchée parle développement d'une classe spéculative. Les éléments de toutes les connaissances remontent à cette époque, où l'esprit humain a commencé à régulariser sa marche. La même remarque s'étend aux beaux-arts, qui étaient alors cultivés par la classe dirigeante, soit comme accessoire du dogme et du culte, soit comme moyen d'enseignement et de propagation. Néanmoins, c'est surtout le développement industriel qui a été favorisé par un tel régime, parce qu'il n'exigeait pas d'aussi rares vocations intellectuelles, et qu'il n'inspirait aucune inquiétude à la classe prépondérante. L'état de paix habituelle permettait d'employer les masses à des opérations colossales, où la force suppléait au génie, et qui n'en eurent pas moins une véritable importance. La perte de diverses inventions utiles avant l'établissement de cette organisation en avait sans doute fait ressortir le besoin. Jamais, à aucune autre époque, l'aptitude du polythéisme ;à honorer les divers talents n'a été mieux réalisée. La commémoration des principaux inventeurs a été poussée jusqu'à l'apothéose.

Au point de vue social, la convenance d'un tel régime n'est pas moins prononcée. Dans l'ordre politique, la stabilité en constitue le principal attribut : toutes les précautions étaient prises contre les atteintes intérieures ou extérieures. Au dedans, les diverses castes, isolées entre elles, n'étaient liées que par leur commune subordination à la caste sacerdotale, dont chacune d'elles avait besoin, parce qu'elle y trouvait les lumières et l'impulsion qui lui étaient indispensables. Jamais il n'a existé une aussi intense concentration de pouvoirs que dans cette caste suprême, dont chaque membre, du moins dans les rangs supérieurs, était à la fois, non seulement prêtre et ma-

leçon.] AGE DU TOLYTHÊISME. 235

gislrat, mais encore savanl, artiste, ingénieur et médecin.

Les hommes d'État de la Grèce et de Rome, dont la généralité était si supérieure à celle de nos hommes d'État modernes, paraissent des personnages fort incomplets à côté de ces admirables natures théocratiques de la première antiquité, dont Moïse est le type, sinon le plus fidèle, du moins le mieux connu. A l'extérieur, la classe sacerdotale ne pouvait courir de dangers que du côté de l'activité militaire. Aussi en prévenait-elle les conséquences en ouvrant, de temps à autre, une issue à l'inquiétude des guerriers par des expéditions lointaines et par des colonisations. Enfin, sous l'aspect moral, ce régime développail, par une première culture, la morale personnelle et surtout la morale domestique; car l'esprit de caste n'était qu'une extension de l'esprit de famille, et l'éducation reposait sur le principe d'imitation. La polygamie était encore prépondérante; cependant la condition sociale des femmes recevait sa première amélioration, par rapport à l'âge de barbarie où le sexe le plus faible était assujetti aux travaux pénibles. Quant à la morale sociale, son développement consistait dans le respect des vieillards et le culte des ancêtres. Le sentiment du patriotisme était réduit dans la masse à l'amour de la caste. L'aversion superstitieuse qu'un tel régime inspirait pour toute relation avec l'étranger, et qui contribuait à en augmenter la consistance, doit être distinguée de l'actif dédain entretenu plus tard par le polythéisme militaire.

Malgré tant d'éminentes propriétés, le système théocratique, après avoir ébauché l'évolution humaine, s'est opposé aux principaux progrès intellectuels ou sociaux, en raison de son excessive stabilité. Ce n'est pas que l'immuabilité en soit absolue; car le régime n'est pas identique au Thibet, dans l'Inde, ni surtout dans la Chine, où l'in-

236 SOCIOLOGIE. [Cinquante-troisième

traduction des examens graduels a tant modifié l'institution des castes, sans toutefois la détruire. Il est inutile d'insister sur l'hypothèse d'un essor compatible avec la théocratie; car le premier progrès général a consisté à passer à une autre organisation, dans les pays où cellelà n'avait pu s'enraciner suffisamment. Au premier aspect, ce système politique semble satisfaisant comme constituant le règne de l'esprit; mais c'est encore plus celui de la peur, puisqu'il repose sur l'usage des terreurs superstitieuses, et même des prestiges établis sur une grossière ébauche des connaissances physiques. C'est à peu près comme si la population était soumise à des conquérants mieux armés.

La concentration des pouvoirs devient bientôt un obstacle à tout perfectionnement, aucune partie ne pouvant être améliorée sans compromettre l'ensemble d'un système où règne une semblable solidarité. Au point de vue scientifique, par exemple, l'esprit humain n'a pas dépassé les plus simples progrès, non seulement faute d'une stimulation suffisante, mais encore parce que l'action critique qui serait résultée d'un développement plus avancé aurait tendu à bouleverser toute l'économie sociale. Les peuples chez lesquels la caste militaire n'a pu l'emporter sur la caste sacerdotale n'ont joui d'abord d'une mémorable prééminence que pour se voir ensuite condamner à à une immobilité presque incurable, à laquelle la conquête même peut difficilement apporter un assez puissant correctif. Dans les théocraties fortement constituées, les vaincus ont absorbé les vainqueurs, et le conquérant étranger s'est transformé en chef du sacerdoce dirigeant, sans changer la nature du régime primitif.

Le passage du polythéisme théoci atique au polythéisme militaire s'est effectué chez les peuples où l'ensemble des

leçon.] AGE DU POLYTHÉISME. 237

conditions extérieures avait empêché le développement de la théocratie en favorisant celui de la guerre, et dont la civilisation avait été hâtée par d'heureuses colonisations. La révolution ainsi accomplie a maintenu le principe des castes, qui se retrouve dans toute l'antiquité, où la naissance a toujours décidé de la liberté ou de l'esclavage, et tracé le cercle des attributions de chacun. Mais le principe d'hérédité s'est trouvé modiGé par l'introduction d'une certaine faculté de choix d'après une appréciation personnelle et directe. Cette faculté nouvelle, tout en étant d'abord subordonnée à la naissance, a ensuite acquis une extension et une indépendance toujours croissantes. L'équilibre politique qui s'est établi entre ces deux tendances opposées a surtout dépendu du développement de l'activité militaire.. C'est ainsi que, chez les Romains, cet équilibre n'a pas tardé à être sufûsamment institué, et s'est maintenu pendant plusieurs siècles.

A partir du polythéisme militaire, l'étude de l'évolution doit être décomposée, jusqu'aux temps modernes, en deux parties qui se trouvaient mêlées sous le polythéisme théocra tique. Malgré la correspondance qui existe entre la marche de l'esprit humain et celle de la société, l'évolution intellectuelle et l'évolution sociale ont été produites en des temps distincts et sous des régimes différents. Telle est l'origine de la division historique entre le mode grec et le mode romain.

L'activité militaire, chez les Grecs, était toujours restée incohérente; elle ne pouvait aboutir à sa destination sociale par le développement d'un système de conquête durable. Cette fonction politique était réservée au régime romain. Suivant l'heureuse expression de J. de Maistre, on peut dire que la Grèce était née divisée. En effet, des luttes intérieures ont commencé dès l'origine de

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celte population, et n'ont été arrêtées que par la domination romaine. La constitution géographique de la Grèce explique en partie cette division par la dissémination de son territoire, non seulement dans l'Archipel, mais encore sur le continent, qui est partagé en un grand nombre de parties indépendantes par les golfes, les isthmes et les chaînes dont il est traversé. A cette condition il faut joindre une cause sociale consistant dans l'identité de ces diverses populations, civilisées presque simultanément, sous l'influence d'une langue à peu près commune, par des colonies don tl'origine était semblable et la sociabilité analogue. Il en est résulté que chacun de ces peuples, d'abord aussi disposé que le peuple romain à poursuivre la conquête universelle, n'a jamais pu, malgré des efforts toujours renouvelés, subjuguer finalement ses plus proches voisins, et a été forcé de porter au loin son ardeur belliqueuse. C'est ainsi que la peuplade athénienne, au moment de sa plus éclatante prépondérance dans l'Archipel, en Asie et en Thrace, était réduite à un territoire central à peine équivalent à un département français, autour duquel campaient de] nombreux rivaux dont l'assujettissement était réputé impraticable. Athènes pouvait, par exemple, projeter plus raisonnablement la conquête de l'Egypte ou de l'Asie Mineure que celle de Sparte, de Thèbes, de Corinlhe ou de la petite république de Mégare.

L'activité militaire avait donc, chez ces peuples, toute l'intensité convenable pour empêcher le développement du régime théocratique ; mais ces nations antagonistes, presque équivalentes en puissance militaire, se neutralisaient. La vie guerrière ne pouvait acquérir assez de prépondérance pour absorber, comme à Rome, les principales facultés des hommes éminents. Telle est la cause qui a rejeté dans la vie intellectuelle une énergie cérébrale

Jeçon.] AGE DU POLYTHÉISME. 239

continuellement excitée, et que la politique ne pouvait satisfaire. La même influence, agissant aussi sur les masses, les disposait à goûter une telle culture, surtout celle des beaux-arts.

Ainsi s'est développée l'évolution esthétique, dont les germes avaient été empruntés aux sociétés théocratiques. Ce concours de conditions a fait surgir en Grèce une classe libre, entièrement nouvelle, qui a propagé le développement mental de l'élite de l'humanité, parce qu'elle était à la fois spéculative sans avoir le caractère sacerdotal, et active sans être absorbée par la guerre. Gondorcet semble avoir entrevu le principe de cette situation ; mais il n'a pu l'apprécier, faute d'une saine théorie de l'ensemble de l'évolution. On voit quels services l'activité militaire, quoique stérile au point de vue politique, a rendus à, l'humanité, sans parler de son importance pour repousser l'envahissement toujours imminent des armées théocratiques. Ce petit noyau de libres penseurs était alors chargé, en quelque sorte, des destinées intellectuelles de notre espèce, qui serait peut-être encore plongée dans l'avilissement théocralique sans les journées des Thermopyles, de Marathon et de Salamine, complétées plus tard par l'expédition d'Alexandre.

Après avoir caractérisé l'évolution esthétique, il nous reste à examiner l'évolution philosophique et scientifique. Pour plus de clarté, j'envisagerai d'abord l'essor scientifique, parce qu'il a influé sur celui de la philosophie.

Le point de départ commun est résulté de la formation d'une classe contemplative composée, en dehors de l'ordre légal, d'hommes libres, doués d'une haute intelligence et pourvus du loisir suffisant, sans aucune attribution sociale, et par suite plus spéculatifs que les dignitaires théocratiques, dont l'esprit était occupé à appliquer ou à

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conserver leur éminent pouvoir. Ces sages ou philosophes commencèrent par cultiver simultanément, à l'exemple de leurs précurseurs sacerdotaux, toutes les parties du domaine intellectuel, sauf la poésie et les beaux-arts, dont l'essor avait été plus rapide.

L'apparition de l'esprit scientifique s'opéra par l'élaboration des idées les plus simples, les plus générales et les plus abstraites, c'est-à-dire par les idées mathématiques. Les idées purement arithmétiques, où ces trois attributs sont encore plus prononcés, furent d'abord le sujet des recherches, avant que la géométrie se dégageât de l'art de l'arpentage. Néanmoins le nom de la science qui, depuis cette époque, n'a jamais cessé d'être tiré de cette principale application suffit à en constater la culture aussi ancienne. D'ailleurs, la géométrie fournit seule un champ suffisant à l'esprit arithmétique, et surtout à l'esprit algébrique, qui n'en pouvait d'abord être séparé. Telle fut l'origine de la géométrie, que Thaïes forma surtout de la théorie des figures rectilignes, bientôt agrandie par la découverte de Pythagore, qui procéda d'un principe distinct, d'après la considération des aires. Le fait célèbre de Thaïes enseignant aux prêtres égyptiens à mesurer la hauteur de leurs pyramides par la longueur des ombres permet d'apprécier l'état correspondant de la science, quelquefois si exagéré en l'honneur des théocraties antiques. Il témoigne, en même temps, des progrès déjà accomplis par la raison humaine, laquelle considérait enfin sous un simple aspect d'utilité scientifique un ordre de phénomènes qui n'avait d'abord été qu'un sujet de terreurs superstitieuses. A partir de cette époque, l'esprit géométrique, bientôt alimenté par l'invention des sections coniques, s'élève rapidement à l'éminente perfection qu'il acquiert dans le génie d'Archimède, type du

leçon.] AGE DU POLYTHÉISME. 2 H

géomètre, et créateur des méthodes initiatrices des progrès ultérieurs.

Archimède ouvrit une voie nouvelle à l'esprit mathématique en ébauchant la théorie de l'équilibre des solides : on ne doit pas oublier la fécondité de ses applications pratiques, et surtout sa dignité remarquable, lorsqu'il consentit à se détourner de ses éminents travaux pour s'occuper, dans un grave danger public, de conceptions secondaires, où il soutint sa supériorité. C'est une première indication des immenses services que la science était appelée à rendre à l'industrie. Après lui, et sauf peut-être Apollonius, il n'y a plus à considérer dans l'antiquité comme génie mathématique créateur que le grand Hipparque, fondateur de la trigonométrie, et à qui sont dues les principales méthodes de la géométrie céleste. En dehors des spéculations mathématiques, il ne pouvait exister alors aucune sphère d'activité pour l'esprit scientifique. Malgré le mérite des travaux d'Aristote sur les animaux et de ceux d'Hippocrate sur l'étude de la vie, la situation de l'esprit humain ne pouvait rendre possibles des sciences aussi compliquées, et dont la création était réservée à l'avenir.

Quant à l'évolution philosophique, elle présente des traces d'une positivité naissante modifiant par l'intervention de la métaphysique le système de la philosophie théologique. L'esprit humain s'efforce de puiser dans les conceptions mathématiques des idées d'ordre et de convenance qui, malgré leur caractère confus et chimérique, sont comme un pressentiment de la subordination de tous les phénomènes à des lois naturelles. Cet emprunt de la philosophie à la science, base de la métaphysique grecque, a suivi la marche de l'esprit mathématique, passant de l'arithmétique à la géométrie. Les mystères

Comte. — Résumé. II. — 1C

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philosophiques, d'abord relatifs aux nombres, s'étendirent ensuite aux figures . L'œuvre immense d'Aristote constitue le plus admirable monument de cette philosophie, qui, après la séparation opérée par l'école d'Alexandrie, passe de l'essor spéculatif à une existence sociale de plus en plus active, en s'efforç int d'influer sur le gouvernement de l'humanité. Mais l'incapacité de la métaphysique comme principe d'organisation, même simplement mentale, et à plus forte raison sociale, se manifeste à celle époque, où rien ne gênait son essor. Le progrès continu du doute universel conduit rapidement, d'école en école, à partir de Socrate jusqu'à Pyrrbon et Épicure, à nier toute existence extérieure. Celte issue, incompatible avec l'idée de lois naturelles, témoigne déjà d'une profonde antipathie entre l'esprit métaphysique et l'esprit positif, au moment de cette séparation de la philosophie d'avec la science, dont le bon sens de Socrate avait compris la nécessité, sans en soupçonner les limites, ni les dangers.

L'action sociale, de plus en plus dissolvante, exercée par la métaphysique grecque lui fait mériter au tribunal de la postérité la juste réprobation qu'elle a encourue, et que le noble Fabricius avait si bien formulée en regrettant que la doctrine d'Épicure ne régnât pas chez les Samnites et les autres ennemis de Rome, qui en eût alors aisément triomphé. L'appréciation intellectuelle ne peut guère être plus favorable ; car la séparation de la philosophie et de la science rend les plus célèbres philosophes étrangers aux connaissances déjà vulgarisées par l'école d'Alexandrie. Nous en avons un témoignage dans les absurdités astronomiques qui dominaient la philosophie d'Épicure, et que le poète Lucrèce répétait pieusement un demi-siècle après Hipparque. La métaphysique avait poussé ses rêves d'indé-

leçon.] AGE DU POLYTHÉISME. 24 3

pendance et de suprématie au point de vouloir s'affranchir également de la théologie et de la science.

J'ai cru devoir insister sur celte explication du caractère de la civilisation grecque, ordinairement si mal jugée, quoique si connue. Il serait superflu d'examiner avec la môme précision le système romain, dont la nature plus simple et mieux tranchée est plus saisissable, et dont l'influence sur la société moderne est plus complète. En outre, je n'ai pas la témérité de reprendre l'appréciation de la politique romaine après d'aussi éminents penseurs que Bossuet et Montesquieu, trop heureux de m 'appuyer sur une telle élaboration, et regrettant de ne pas trouver dans tous les autres cas une préparation aussi précieuse. Bien que ces travaux, et surtout l'œuvre de Montesquieu, aient été conçus dans un esprit trop absolu et trop isolé, je me borne à y renvoyer le lecteur, qui, d'après ma théorie de l'évolution sociale, rectifiera aisément les plus graves déviations du vrai point de vue historique, dont Bossuet s'est moins écarté.

La nation romaine était destinée, comme Ta si bien exprimé son poète, à l'empire du monde, but constant et exclusif de ses longs efforts. Issue, comme les autres peuplades militaires, d'une origine théocratique, elle s'est, ;\ leur exemple, dégagée de ce régime par la mémorable expulsion de ses rois. Mais elle a conservé à son organisation une consistance compatible avec le mouvement guerrier,, par la prépondérance de la caste sénatoriale, base de cet admirable édifice dans lequel le pouvoir sacerdotal s'était subordonné au pouvoir militaire. Le succès a tenu à l'accord de tous les moyens d'éducation, de direction et d'exécution pour un seul but, et à la marche graduelle de la progression. La république romaine employait trois ou quatre siècles à établir solidement sa puis-

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sance dans un rayon de vingt ou trente lieues, vers l'époque où Alexandre développait, en quelques années, sa merveilleuse domination. La conduite suivie à l'égard des nations subjuguées n'a pas eu moins de part à ce grand résultat. L'incorporation progressive des peuples vaincus remplaçait l'aversion instinctive pour l'étranger qui accompagnait partout ailleurs l'esprit militaire. SL le monde, qui a résisté à tant d'autres puissances, s'est laissé soumettre à la domination romaine, sans tenter de grands efforts pour s'en dégager, il faut bien que cela tienne à l'esprit d'agrégation qui la distinguait.

Quand on compare la conduite de Rome à l'égard des peuples conquis, ou plutôt incorporés, avec les horribles vexations et les caprices insultants que les Athéniens, d'ailleurs si aimablel, prodiguaient à leurs tributaires de l'Archipel et quelquefois môme à leurs alliés, on sent bien que cette seconde nation se hâte d'exploiter, à tout prix, une prépondérance qui n'a rien de stable ; tandis que la première marche à la suprématie universelle. Jamais, depuis cette époque, l'évolution politique ne s'est manifestée avec autant de plénitude et d'unité, dans la masse comme dans les chefs.

L'évolution morale était en harmonie avec la destination sociale. La morale personnelle était alors cultivée, suivant le génie antique, en tout ce qui pouvait rendre l'homme plus apte à la vie guerrière. Dans la morale domestique, l'amélioration, quoique moins saillante, n'est pas moins réelle, par rapport aux sociétés grecques, où les plus éminenls personnages perdaient la majeure partie de leur* loisirs au milieu des courtisanes. Chez les Romains, la considération sociale des femmes et leur légitime influence étaient fort augmentées. La simple introduction des noms de famille, inconnus aux Grecs,

leçon.] AGE DU POLYTHÉISME. 24 S

suffirait à prouver le progrès de l'esprit domestique. Enfin, malgré la cruauté envers les esclaves, si froidement assimilés aux animaux dans la vie usuelle, la morale sociale s'était perfectionnée au point de vue du sentiment national, modifié et ennobli par de meilleure dispositions à l'égard des vaincus. Chez cette grande nation, la morale a été, en tout point, dominée par la politique. Un tel peuple était né pour commander, afin d'assimiler. Il était destiné à éteindre, par son universelle suprématie, la stérile activité guerrière qui menaçait de décomposer indéfiniment l'humanité en peuplades antipathiques les unes aux autres.

L'évolution intellectuelle a été développée à Rome en temps opportun : elle ne pouvait consister que dans la continuation du mouvement mental imprimé par la civilisation grecque. Dans ce rôle secondaire, mais indispensable, le peuple romain a montré un empressement supérieur aux puériles jalousies des Grecs. La décadence de cette nation montre qu'elle a complètement rempli son rôle : après avoir reçu toute l'extension dont ellç était susceptible, la domination romaine n'a pas tardé à se dissoudre en produisant une dégradation morale à jamais sans égale, parce que jamais il n'a existé une pareille absence de but et de principes combinée avec une semblable condensation de pouvoir et de richesse.

Le passage de la république à l'empire était commandé par lanouvelle situation, qui changeait le besoin de s'étendre en celui de conserver. Le régime impérial pouvait non pas réorganiser mais seulement détruire graduellement un système si fortement combiné pour la conquête. Les empe. reurs, véritables chefs du parti populaire, n'apportaient aucun nouveau principe d'ordre, et ne faisaient que compléter l'inévitable abaissement de la caste sénatoriale, sur

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laquelle tout reposait, et dont la puissance s'était perdue, parce qu'elle n'avait plus de but.

Après avoir caractérisé les trois modes du régime polythéiste, et déterminé la participation de chacun d'eux à l'évolution humaine, il nous reste à expliquer la tendance de ce système à produire Tordre monothéiste du moyen âge.

Sous l'aspect intellectuel, la filiation est rendue évidente parla destination de la philosophie grecque à servir d'organe à la décadence du polythéisme. La seule rectification qu'exigent à cet égard les opinions reçues consiste à reconnaître dans cette révolution l'influence du développement de l'esprit positif. Un tel esprit imprimait à la philosophie, même à l'insu de ses promoteurs, cette nature intermédiaire qui, cessant d'être théologique, sans pouvoir encore devenir scientifique, constitue l'état métaphysique. Le sentiment, d'abord vague et confus, de l'existence des lois naturelles, suscité par la première ébauche des vérités géométriques et astronomiques, a pu seul donner une consistance philosophique à la disposition au monothéisme qui résultait du progrès de l'esprit d'observation. Une première généralisation des conceptions théologiques avait d'abord déterminé le passage du fétichisme au polythéisme. Une généralisation nouvelle devait de même réduire l'action surnaturelle par la transition du polythéisme au monothéisme. Si l'instabilité, l'isolement et la discordance propres aux observations primitives ne comportaient pas l'unité théologique, qui devait alors sembler absurde, il était également impossible que l'intelligence, suffisamment cultivée, ne finît point par être révoltée de la contradiction que lui présentait la multitude de ces capricieuses divinités comparée au spectacle, de jour en jour plus fixe et plus régulier, que

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l'homme commençait à entrevoir duns l'ensemble du monde extérieur.

Un dogme du polythéisme, le dogme du Destin, était apte à faciliter cette transition. Le Destin était envisagé comme le dieu de l'invariabilité: son domaine devait s'augmenter sans cesse aux dépens de ceux des autres divinités, à mesure que l'expérience dévoilait la permanence des rapports naturels. La Providence des monothéistes n'est pas autre chose que le Destin des polythéistes, qui a hérité peu à peu des attributions des autres divinités. On n'a eu qu'à lui donner un caractère plus concret, en harmonie avec une extension plus active. Toute la transformation a consisté à discipliner et à moraliser la multitude des dieux en la subordonnant à la prépondérance d'une volonté unique. C'est ainsi que les masses comprennent le monothéisme. Or, ainsi envisagé, le passage s'est évidemment opéré d'après le dogme du Destin, graduellement transformé en Providence, sous l'influence de l'esprit métaphysique.

Dès son origine, celte philosophie s'est développée au point d'oser concevoir, pour la régénération de l'humanité, une sorte de gouvernement rationnel. Mais, à mesure qu'on s'est occupé davantage d'appliquer la philosophie morale à la conduite de la société, l'impuissance organique de l'esprit métaphysique s'est manifestée de plus en plus, et a fuit ressortir la nécessité de se rallier au monothéisme. Aussi, à Pépoque môme de l'apogée de la domination romaine, les diverses sectes philosophiques développent-elles la doctrine du monothéisme comme le fondement intellectuel de la sociabilité. L'extension de l'empire romain eut une grande influence sur cette transformation en organisant de larges communications intellectuelles, et en faisant ressortir, par le contraste des di-

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vers cultes, la nécessité de leur substituer une religion homogène, seul dogme assez général pour convenir à tous les éléments d'une aussi grande agglomération de peuples.

Cette révolution est, au point de vue social, un résultat de la combinaison de l'influence grecque et de l'influence romaine, à laquelle Gaton s'était si vainement opposé. Ce dualisme tendait à rendre le pouvoir spirituel indépendant du pouvoir temporel. Cependant ni l'un ni l'autre n'en avait la pensée, et chacun poursuivait surtout le maintien de sa propre domination. L'ambition spéculative des sectes métaphysiques avait osé rêver une domination absolue, aussi bien temporelle que spirituelle, non seulement des opinions et des mœurs, mais encore des actes et des affaires pratiques. Les philosophes ne pensaient pas plus que les empereurs à diviser le gouvernement moral et le gouvernement politique, et celte illusion était peut-être nécessaire pour entretenir leur ardeur spéculative. Ainsi, l'influence philosophique était en insurrection latente, mais continue, contre un système politique où tous les pouvoirs sociaux étaient concentrés dans les mains des chefs militaires. Les philosophes n'aspiraient qu'à une sorte de théocratie métaphysique. Cependant leurs efforts ont concouru à la création du pouvoir spirituel monothéiste. L'existence, librement tolérée au milieu des populations grecques, d'une classe de penseurs indépendants qui, sans mission régulière, se proposaient de servir de guides intellectuels et moraux dans la vie individuelle ou collective, était un germe du futur pouvoir spirituel. Telle est la participation de la civilisation grecque à cette grande fondation.

Rome, en faisant la conquête du monde, ne comptait nullement renoncer au régime qui rendait la corporation des chefs militaires maîtresse du pouvoir sacerdotal.

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Cependant elle concourait ainsi a préparer la formation d'une puissance spirituelle indépendante de l'empire temporel; car l'extension mémo d'une telle domination devait rendre évidente l'impossibilité de maintenir, par une simple centralisation temporelle, la solidarité entre des parties si diverses et si lointaines. Enfin, il résultait encore de la domination romaine le besoin d'une morale universelle, pouvant lier des peuples qui, ainsi forcés il une vie commune, étaient néanmoins poussés à so taïr par leur morale polythéiste. Le mouvement politique n'a donc pas moins concouru que le mouvement philosophique à faire sortir de l'évolution polythéiste l'organisation spirituelle qui constitue le principal caractère du moyen âge.

Pour achever de montrer que rien n'est fortuit dans cette évolution, j'ajouterai qu'on peut même déterminer dans quelle province romaine elle devait commencer. L'initiative devait appartenir à la partie de l'empire qui d'une part était mieux préparée au monothéisme ainsi qu'à l'existence d'un pouvoir spirituel indépendant, et qui d'autre part, en vertu d'une nationalité plus intense et plus opiniâtre, éprouvait plus vivement, depuis sa réunion, les inconvénients de l'isolement. Car elle devait sentir la nécessité de le faire cesser sans renoncer a sa foi, et en cherchant au contraire à la propager. Or, à tous ces attributs, on ne peut méconnaître la vocation de la petite théocratie juive, dérivation accessoire de la théocratie égyptienne, et peut-être même chaldéenne. Elle en émanait probablement par une sorte de colonisation de la caste SAderdotale, dont les classes supérieures, étant déjà parvenues au monothéisme, avaient pu être conduites à instituer, à titre d'asile ou d'essai, une colonie pleinement monothéiste. Malgré l'antipathie de la population inférieure pour un établissement aussi prématuré, le mono-

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théisme y avait conservé une existence pénible, mais pure et avouée, du moins depuis l'époque de la séparation des dix tribus jusqu'au temps de l'assimilation romaine. Cette population s'était isolée à raison même du vain orgueil qui y exaltait davantage l'esprit superstitieux de nationalité, propre à toutes les théocraties.

J'ai cru, pour mieux manifester la portée de ma théorie, devoir ainsi caractériser une telle initiative. Cette appréciation secondaire, fût-elle aussi douteuse qu'elle me paraît évidente, n'affecte pas le fond du sujet. L'ensemble des causes intellectuelles et sociales qui a dominé ce mouvement montre que, à défaut de l'initiative hébraïque, l'évolution n'aurait pas manqué d'autres organes, qui lui auraient imprimé une direction identique en transportant seulement à certains livres, perdus peutêtre, la consécration qui s'est appliquée à d'autres.

Telle est l'appréciation de l'ensemble du polythéisme. J'ai dû borner mon exposition à de simples assertions méthodiques, sans pouvoir m'arrêter à aucune démonstration formelle, dont la moindre eût exigé un appareil de preuves incompatible avec les limites de cet ouvrage.

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