CINQUANTE-QUATRIÈME LEÇON
Sommaire. — Dernier état théologique : âge du monothéisme. Modification du régime théologiquo et militaire.
Le régime monothéiste était destiné à compléter l'évolution provisoire de l'humanité en faisant produire à la philosophie théologique, dont le déclin intellectuel allait commencer, toute l'efficacité qu'elle comportait. La destination sociale du monothéisme se rapporte plus à la morale qu'à la politique; néanmoins, son efficacité morale a toujours dépendu de son existence politique. Nous n'examinerons que le catholicisme, parce que c'est lui qui a réalisé dans l'Europe occidentale les propriétés caractéristiques du régime monothéiste. L'organisation d'un pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel a constitué le principal attribut d'un tel système politique. Il faut apprécier d'abord cette création sociale; nous jugerons ensuite aisément l'organisation temporelle correspondante.
Le catholicisme a réalisé ce qu'il y avait d'utile et de praticable dans les conceptions politiques des diverses écoles philosophiques, en adoptant avec une éminente sagesse les attributs dont elles s'honoraient, et en repoussant les projets absurdes ou nuisibles qui en dénaturaient l'application.
L'intelligence influera de plus en plus sur la conduite des affaires humaines. Cependant, sa suprématie politique,
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rêvée par les philosophes grecs, n'en est pas moins une utopie contraire à notre nature cérébrale, où la vie mentale est si peu énergique par rapport à la vie affective. La principale influence sociale ne pourra jamais appartenir à la plus haute supériorité mentale, toujours trop peu comprise et trop mal appréciée pour obtenir du vulgaire un juste degré d'admiration et de reconnaissance. La masse des hommes est destinée à Faction ; elle sympathise davantage avec les organisations médiocrement intelligentes, mais éminemment actives. Les plus grands succès militaires ou industriels exigent moins de force intellectuelle que la plupart des travaux théoriques; cependant ils inspireront toujours un intérêt plus vif et une plus profonde admiration. Quels que soient les bienfaits de l'intelligence, dont dépend en dernier ressort le progrès de l'humanité, la participation spirituelle est, dans chaque résultat ordinaire, trop indirecte et trop abstraite pour pouvoir être jamais convenablement appréciée. Les conceptions les plus générales, surtout celles qui se rapportent à la méthode, n'attirent presque jamais à leurs créateurs autant de considération que les découvertes d'un ordre inférieur, comme l'ont si douloureusement éprouvé, aux divers âges de l'humanité, les Aristote, les Descartes et les Leibniz.
Loin de pouvoir dominer la conduite de la vie, l'esprit est seulement destiné à modiûer, par une influence consultative ou préparatoire, le règne de la puissance matérielle ou pratique, soit militaire, soit industrielle. Un tel arrangement est moins injuste que ne le font présumer les plaintes de la plupart des philosophes. Cet ordre tant décrié revient à prendre pour base d'estimation politique la considération de l'utilité spéciale et immédiate. Or ce principe, malgré son étroitesse, n'en est pas moins le seul
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fondement solide de tout classement. En effet, dans la vie sociale, presque autant que dans la vie individuelle, la raison est ordinairement plus nécessaire que le génie, sauf en quelques rares occasions, où la masse des idées usuelles a besoin d'une nouvelle élaboration. Si le génie spéculatif est seul capable de préparer les changements qui doivent successivement s'opérer, il est impropre à la direction journalière des affaires. Le mot célèbre de Frédéric sur l'incapacité politique des philosophes indique une profonde appréciation des conditions de toute économie sociale.
Telles sont, à cet égard, les indications de la raison, en ne considérant même que les motifs d'aptitude, et en supposant le règne de l'esprit compatible avec l'essor de l'activité intellectuelle. Or cette domination tarirait bien vite la source du progrès en atrophiant le développement spéculatif, auquel on aurait ainsi tout subordonné. L'activité mentale n'est entretenue que par l'exigence des divers besoins. Une telle source serait bien vite épuisée, si l'intelligence parvenait à la suprématie politique. Destiné à lutter, et non pas à régner, l'esprit n'est pas assez énergique, même dans les plus heureux organismes, pour résister longtemps à l'influence d'un semblable triomphe.
J'ai insisté sur ces explications à cause du danger que présente le sophisme relatif au règne de la capacité intellectuelle, depuis que la notion révolutionnaire de la con fusion des pouvoirs domine si malheureusement la philosophie politique. Une telle digression, tout en paraissant nous écarter de notre but, constitue, pour la suite de notre travail, une lumineuse préparation, propre à nous dispenser d'importants éclaircissements.
Le régime monothéiste avait à surmonter de graves difficultés pour ébaucher la nouvelle constitution sociale
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Le problème consistait à écarter les rêveries de la philosophie grecque sur la souveraineté de l'intelligence, tout en donnant une juste satisfaction au désir d'influence sociale manifesté par l'activité spéculative pendant les siècles précède Us. Au lieu d'éterniser la lutte entre les hommes d'action et les hommes de spéculation, il fallait organiser entre eux une conciliation capable de convertir ce vicieux antagonisme en un dualisme utile. Telle est la difficulté que le catholicisme a surmontée en instituant, à travers tant d'obstacles, la division du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, qui est la principale cause de la supériorité de la politique moderne sur celle de l'antiquité. Sans doute cette solution a été d'abord empirique, et sa conception philosophique n'a pu naître que de l'examen des faits accomplis ; mais c'est un point commun à toutes les autres solutions politiques.
La nature théologique de la seule philosophie qui pouvait alors servir de principe à celle institution en a altéré le caractère et diminué l'efficacité en la faisant participer à sa destinée purement transitoire. D'ailleurs, les attributions religieuses tendaient à dissimuler à la classe spéculative ses fonctions intellectuelles et morales : la direction sociale des esprits et des cœurs ne pouvait lui inspirer qu'un intérêt fort accessoire en comparaison du salut des âmes : le but chimérique nuisait à l'office réel. L'autorité presque indéfinie dont la foi armait les interprètes des volontés divines ne pouvait man. quer d'encourager chez la puissance ecclésiastique les exagérations et même les usurpations auxquelles son ambition naturelle ne devait être que trop disposée. Néanmoins, tous ces inconvénients n'ont influé que sur la décadence d'une telle constitution ; ils ont troublé l'opération principale sans la faire avorter.
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Le catholicisme a établi un pouvoir moral indépendant du pouvoir politique, et a fait pénétrer la morale dans la politique. La puissance catholique a pris une attitude aussi éloignée des folles prétentions de la philosophie grecque que de la dégradante servilité de l'esprit théocralique, en prescrivant, de son autorité sacrée, la soumission envers tous les gouvernements établis, pendant que non moins hautement elle les assujettissait eux-mêmes aux maximes de la morale.
Les contestations si fréquentes entre ces deux puissances furent presque toujours défensives de la part du pouvoir spirituel, qui, lors môme qu'il recourait à ses armes les plus redoutables, luttait noblement pour le maintien de l'indépendance nécessaire à sa mission. La tragique destinée de l'archevêque de Cantorbéry et une foule d'autres faits aussi caractéristiques, quoique moins célèbres, prouvent que, dans ces combats si mal jugés, le clergé n'avait d'autre but que de garantir de toute usurpation temporelle le libre choix de ses fonctionnaires. Celte prétention devrait sembler la plus légitime, et môme la plus modeste; cependant l'Église a été partout obligée d'y renoncer, même avant l'époque de sa décadence.
Toute théorie de la division des pouvoirs peut êlre déduite de ce principe : le pouvoir spirituel se rapportant à F éducation et le pouvoir temporel à t 'action, l'influence de chacun d'eux doit être souveraine en ce qui concerne sa destination, et consultative à l'égard de la mission de l'autre. A l'attribution de l'éducation il faut ajouter, pour le pouvoir spirituel, une influence indirecte, mais continue, sur la vie active, consistant à rappeler aux individus ou aux classes les principes préparés par l'éducation pour la direction de leur conduite. Les fonctions sociales les plus générales de ce même pouvoir se réduisent à une sorte de
256 SOClOUKilK. (.n.'jii tii'^-.jii ,i; i. ni.;'
prolongement delà même destination, puisqu'elles résultent de l'extension d'un système uniforme d'éducation à des peuples trop éloignés pour ne pas exiger autant de gouvernements temporels, indépendants les yns des autres.
La classe spéculative, sans absorber la suprématie politique, comme dans les théocraties, et sans rester extérieure à Tordre social, comme sous le régime grec, a pris, au moyen âge, son caractère propre ; elle s'est constituée en état d'observation du mouvement pratique journalier en y participant seulement par son influence morale. Une première ébauche de division entre la théorie et l'application a commencé à se réaliser dans Tordre des idées sociales. Les principes politiques ont cessé d'être empiriquement construits à mesure que la pratique venait à l'exiger.
Au point de vue moral, la modification de Torganisme social a développé, jusque dans les derniers rangs des populations, un sentiment de dignité et d'élévation précédemment inconnu. La morale, constituée en dehors et au-dessus de la politique, autorisait le plus chétif chrétien à rappeler au plus puissant seigneur les prescriptions de la doctrine commune. L'obéissance et le respect étaient dès lors susceptibles d'être limités à la fonction, au lieu de se rapporter uniquement à la personne.
Sous l'aspect politique, cette régénération sociale a réalisé l'utopie des philosophes grecs en ce qu'elle contenait d'utile et de raisonnable, puisqu'elle a organisé, au milieu d'un ordre fondé sur la naissance, la fortune ou la valeur militaire, une classe immense et puissante, où la supériorité intellectuelle et morale était consacrée comme le premier titre à l'élévation. Dans Tordre international, le hiérarchie papale a constitué le principal lien des diverses nations européennes. L'influence catholique doit être ju-
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gée, comme lo remarque de Maislre, non seulement par le bien qu'elle a produit, mais encore par le mal qu'elle a prévenu.
Pour compléter l'appréciation politique du catholicisme, il faut en considérer les conditions d'existence. Quelque restreinte que doive être cette analyse, j'y distinguerai deux classes de conditions suivant leur nature statique ou dynamique. Les unes sont relatives à l'organisation de la hiérarchie catholique, les autres se rapportent à l'accomplissement de sa destination.
La puissance ecclésiastique a dû son influence politique à sa forte organisation, également supérieure à tout ce qui l'entourait et à tout ce qui l'avait précédée. Cette hiérarchie, fondée sur le mérite intellectuel et moral, liant ses diverses parties sans comprimer leur activité, devait inspirer à ses moindres membres un juste sentiment de supériorité à l'égard des organismes grossiers où tout reposait sur la naissance, modifiée soit par la fortune, soit par l'aptitude militaire. Quand elle s'est dégagée des formes de sa première enfance, l'organisation catholique a, d'une part, attribué au principe électif une extension jusqu'alors inconnue; d'autre part, elle a perfectionné la nature de ce principe politique en le rendant plus rationnel par cela seul qu'elle substituait le choix des inférieurs par les supérieurs à la disposition inverse, qui ne convient qu'à l'ordre temporel. Le mode d'élection à la suprême dignité spirituelle est un chef-d'œuvre de sagesse politique. Les garanties de stabilité et de préparation se trouvaient ainsi mieux assurées que par l'empirique expédient de l'hérédité ; la maturité du choix était favorisée par la sagesse des électeurs et par la faculté de laisser surgir de tous les rangs de la hiérarchie la capacité la plus propre à présider au gouvernement ecclésias-
Comtb. —Résumé. II. — 17
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tique, après un noviciat indispensable. Cet ensemble de précautions est en harmonie avec l'importance de rémanente fonction où les philosophes catholiques ont si justement placé la base de tout l'édifice.
Les institutions monastiques en étaient l'un des éléments les plus indispensables. Ces institutions sont nées du besoin qu'éprouvaient, à l'origine du catholicisme, les esprits contemplatifs de se dégager de la dissipation et de la corruption du monde contemporain. Elles furent le berceau où s'élaborèrent les principales conceptions chrétiennes, soit dogmatiques, soit même pratiques. Leur régime devint ensuite l'apprentissage de la classe spéculative, dont les membres les plus actifs y venaient souvent retremper l'énergie et la pureté de leur caractère. La fondation ou la réformation des ordres offrait, d'ailleurs, une heureuse issue au génie politique. Un tel système n'aurait pas acquis, ni surtout conservé, dans les relations européennes, l'attribut de généralité qui lui était nécessaire, et qui eût été rapidement absorbé par l'esprit de nationalité, si cette milice contemplative n'en avait pas reproduit la pensée directe en donnant, au besoin, l'exemple de l'indépendance.
La condition d'efficacité commune aux propriétés que je viens de signaler consistait dans la puissante éducation du clergé, qui rendait le génie ecclésiastique supérieur à tout autre, non seulement en lumières, mais encore en aptitude politique. Les modernes défenseurs du catholicisme, en faisant valoir une telle éducation, n'ont pas assez apprécié l'introduction de l'étude de l'histoire, au moins à litre d'histoire de l'Église. Le catholicisme se rattachait d'une part au régime romain, de l'autre à la philosophie grecque, et même, par le judaïsme, aux plus antiques théocraties. Il avait exercé, depuis sa naissance, une inter-
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vention continue dans les principales affaires humaines. L'histoire de l'Église constituait donc une sorte d'histoire de l'humanité, envisagée sous l'aspect social. L'étroitesse d'un semblable point de vue était compensée par son unité de conception. On ne doit pas s'étonner que l'origine des spéculations historiques universelles soit due au plus noble génie du catholicisme moderne. L'habitude régulière d'un tel ordre d'études et de méditations procurait aux penseurs ecclésiastiques une supériorité politique, au milieu d'une ignorante aristocratie temporelle, dont la plupart des membres n'attachaient d'importance historique qu'à la généalogie de leur maison.
Enfin, je signalerai l'heureuse discipline par laquelle le catholicisme, au temps de sa grandeur, a tenté avec succès de diminuer les dangers politiques de l'esprit religieux en restreignant de plus en plus le droit d'inspiration surnaturelle. La tendance à de vagues et arbitraires perturbations individuelles ou sociales était encouragée par le polythéisme, qui offrait toujours quelque divinité disposée à protéger une inspiration quelconque. Le monothéisme a laissé un certain essor à cette disposition, comme le témoigne l'exemple des Juifs, qui étaient inondés de prophètes et d'illuminés. Le catholicisme a graduellement restreint, avec une sagesse trop peu appréciée, le droit direct d'inspiration surnaturelle en le représentant comme exceptionnel, et en le bornant à des élus de plus en plus rares. Son usage s'est réduit à ce que la nature du sytème rendait indispensable, dès que toutes les communications divines ont été, en principe, réservées à la suprême autorité ecclésiastique. L'infaillibilité papale, si amèrement reprochée au catholicisme, constituait, à ce point de vue, un très grand progrès intellectuel et social. Elle était, en outre, nécessaire; car c'était la condition
religieuse de la juridiction finale sans laquelle d'inépuisables contestations, suscitées par d'aussi vagues doctrines, auraient indéûnement troublé la société. Cette propriété du catholicisme montre que l'esprit religieux avait déjà subi un décroissement intellectuel ; car, dans la vie individuelle ou collective, le domaine de la sagesse humaine s'augmente aux dépens de celui de l'inspiration divine.
Je ne puis indiquer longuement les institutions spéciales qui ont servi à développer et à maintenir ce grand organisme. Ainsi la conservation du latin dans la corporation sacerdotale, quand il eut cessé de rester vulgaire, a été un utile auxiliaire de la puissance catholique, soit au dedans, soit au dehors, en facilitant sa communication et sa concentration. Je dois signaler, cependant, deux conditions, l'une morale et l'autre politique, qui ont été nécessaires au développement du catholicisme. Toutes deux étaient prescrites par une telle époque et par un tel système beaucoup plus que par la nature de l'organisation spirituelle.
La première consiste dans l'institution du célibat ecclésiastique, dont le développement, longtemps entravé et enfin complété par Hildebrand, a été ensuite justement regardé comme l'une des bases essentielles de la discipline sacerdotale. Sans le célibat, la hiérarchie catholique n'aurait pu obtenir ni l'indépendance sociale, ni la liberté d'esprit nécessaires à l'accomplissement de sa mission. La tendance à l'hérédité de toutes les fonctions aurait sans doute entraîné le clergé, si le célibat ne l'en eût préservé. Le résultat eût été d'annuler la division des pouvoirs parla transformation, que les papes ont si péniblement contenue, des évoques en barons, des prêtres en chevaliers. On n'a pas assez apprécié l'innovation hardie que le catho-
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Hcbme a opérée dans l'organisme social en supprimant l'hérédité sacerdotale, qui était inhérente à toute l'antiquité, non seulement sous le régime théocratiquo, mais encore chez les Grecs et les Romains, où les divers offices pontificaux de quelque importance étaient le patrimoine de familles privilégiées, ou tout au moins d'une certaine caste. L'élection, d'ailleurs très circonscrite, n'y avait obtenu que fort tard une place accessoire par une concession plus apparente que réelle.
Quant à l'autre condition, elle consiste dans la nécessité fâcheuse, mais indispensable, d'une principauté temporelle sufûsamment étendue, directement annexée au chef-lieu de l'autorité spirituelle pour en mieux garantir l'indépendauce. Le système catholique était né dans un état social où les pouvoirs étaient confondus. Il eût donc été rapidement absorbé, ou politiquement annule par la prépondérance temporelle, si le siège de son autorité se fût trouvé enclavé dans quelque juridiction particulière dont le chef n'eût pas tardé à s'assujettir le pape comme une sorte de chapelain. On ne pouvait pas compter sur une suite de souverains comparables à Gharlemagne, c'est-à-dire comprenant assez l'esprit de l'organisation européenne au moyen âge pour être disposés à respecter et à protéger l'indépendance pontificale. La philosophie théologique parvenue à l'état de monothéisme tend à déterminer la division des pouvoirs; mais son influence n'est pas assez énergique pour dispenser du secours de conditions purement politiques. Il en est résulté, pour le catholicisme, l'obligation d'avoir une souveraineté territoriale embrassant une population assez étendue pour pouvoir, au besoin, se suffire provisoirement à elle-même, de manière à offrir un refuge assuré aux membres de celte immense hiérarchie, en cas de collision avec les forces temporelles. Le
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siège de celte principauté était, d'ailleurs, déterminé par sa destination : le centre de l'autorité la plus générale, appelée à agir sur tous les points du monde civilisé, devait évidemment résider dans cette cité unique, si propre à lier l'ordre ancien à Tordre nouveau, d'après les habitudes qui, depuis plusieurs siècles, y rattachaient de toutes parts les pensées et les espérances sociales.
La nécessité d'une adjonction temporelle à la suprême dignité ecclésiastique n'en doit pas faire oublier les inconvénients à l'égard de l'autorité sacerdotale et de la partie de l'Europe ainsi réservée à cette sorte d'anomalie politique. La pureté et même la dignité du caractère pontifical risquaient d'être altérées par le mélange des hautes attributions de la papauté avec les opérations gouvernementales. Cependant, par suile même d'une telle discordance, le pape a toujours assez peu régné à Rome, même dans les plus belles époques du catholicisme, pour n'y pouvoir pas comprimer les factions des principales familles, dont les misérables luttes ont si souvent bravé et compromis son autorité temporelle. Le chef spirituel de l'Europe a uni par n'être plus, au milieu de princes héréditaires, qu'un petit prince électif aussi préoccupé que chacun d'eux, et peulêtre davantage, du maintien précaire de sa domination locale. L'essor intellectuel et moral de l'Italie a été hâté par ce privilège, mais sa nationalité politique a été perdue ; car les papes ne pouvaient, sans dénaturer leur caractère, étendre sur toute l'Italie leur domination temporelle, que l'Europe eût d'ailleurs empêchée. En outre, la papaulé ne pouvait, sans compromettre son indépendance, laisser se former autour de son territoire aucune grande souveraineté italienne. C'est certainement l'une des plus déplorables conséquences d'une pareille situation, qui a exigé, en quelque sorte, le sacrifice politique d'une
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partie aussi précieuse et aussi intéressante de la communauté européenne.
En ce qui concerne les conditions dynamiques du catholicisme, nous nous bornerons à apprécier l'éducation, qui constitue la plus importante fonction du pouvoir spirituel, et le fondement de toutes les autres. Nous examinerons ensuite ia fonction qui, dans la vie active, en devient le prolongement pour la direction morale de la conduite privée.
La plupart des philosophes ont trop peu apprécié l'innovation sociale que le catholicisme a accomplie en organisant un système d'éducation intellectuelle et morale s'étendant à toutes les classes sans aucune exception, même à l'égard du servage. Le polythéisme condamnait à l'abrutissement la masse de la population, non seulement les esclaves, mais encore la majeure partie des hommes libres, qui étaient privés de toute instruction régulière, en dehors de l'influence des beaux-arts et de celle des fêtes publiques et des jeux scéniques.
Le catholicisme a imposé à chaque croyant le bienfait d'une instruction religieuse qui, saisissant l'individu dès ses premiers pas, le préparait à sa destination sociale, et le suivait dans tout le cours de sa vie active pour le ramener sans cesse à l'application des principes par un ensemble d'exhortations, d'exercices et de signes matériels. Les modestes chefs-d'œuvre de philosophie usuelle qui formaient le fond des catéchismes vulgaires étaient en réalité tout ce qu'ils pouvaient être; car ils contenaient tout ce que le monothéisme pouvait offrir de plus parfait.
On accuse à tort le catholicisme d'avoir constamment étouffé le développement populaire. Le clergé catholique a toujours cherché à faire pénétrer dans la masse toutes les lumières qu'il avait lui-même reçues. La division des pouvoirs le conduisait, dans l'intérêt même de sa domination,
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à exciter partout un certain développement intellectuel, sans lequel sa puissance n'aurait pas trouvé un appui su (lisant. Héritier de la sagesse des théocraties orientales et des études de la philosophie grecque, le clergé catholique s'est appliqué à l'exacte investigation delà mit tire humaine, qu'il a réellement approfondie autant que le comportaient des observations dirigées par des conceptions théoîogiques ou métaphysiques. Une telle connaissance, oit sa supériorité était incontestable, favorisait son influence politique; car, dans tout étui de la société, elle constitue la base du pouvoir spirituel. Les autres sciences n'ont d'efficacité à cet égard que parce qu'elles améliorent les spéculations relatives a l'homme et à la société.
La confession était destinée à régulariser une importante fonction du pouvoir spirituel, qui complétait celle que nous venons d'examiner. Il est impossible que les directeurs de la jeunesse ne deviennent pas les conseillers de la vie active : sans un tel prolongement d'influence morale, l'efficacité sociale de leur action ne saurait être suffisamment garantie. Rien ne caractérise mieux la décadence de l'ancienne organisation spirituelle que la dénégation, si ardemment propagée depuis trois siècles, d'une condition d'existence aussi évidente, et la désuétude d'un usage si bien adapté aux besoins de la nature humaine. Les effets moraux de cette institution pour purifier par* l'aveu et rectifier par le repentir ont été si bien appréciés par les philosophes catholiques que nous sommes dispensés d'insister. Une telle fonction a utilement remplacé la discipline grossière et insuffisante par laquelle, sous le régime polythéiste, le magistrat s'efforçait vainement de régler les mœurs par d'arbitraires prescriptions. Nous n'envisageons la confession que comme une condition d'existence politique inhérente au gouvernement spirituel. Les
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abus qu'elle a produits sont la conséquence de la nature vague et absolue de la philosophie théologique.
11 nous reste à signaler les principales conditions dogmatiques du catholicisme. Elles sont regardées comme indifférentes au point de vue social ; cependant elles étaient indispensables, et la ruine d'une seule entraînait une désorganisation générale.
La tendance vague et mobile des conceptions théologiques, même à l'état de monothéisme, exposait les préceptes pratiques, dont elles sont la base, à être modifiés par les passions humaines. Cet imminent péril a été conjuré par une active surveillance du pouvoir spirituel. Le catholicisme, pour maintenir l'unité nécessaire à sa destination sociale, a contenu l'essor individuel de l'esprit religieux en faisant de la foi la plus absolue le premier devoir du chrétien. Sans une telle base, les autres obligations morales perdaient leur point d'appui. Cette nécessité tendait, suivant l'accusation banale, à fonder l'empire du clergé bien plus que celui de la religion. La philosophie positive doit reconnaître hautement que celte substitution était avantageuse à la société ; car la principale utilité de la religion a été de permettre l'élévation d'une corporation spéculative capable de diriger, pendant sa période ascensionnelle, les opinions et les mœurs. Tel doit être notre jugement sur ce régime, aussi bien sous l'aspect dogmatique qu'au point de vue politique. On ne pourrait pas comprendre autrement l'importance que tant d'esprits supérieurs ont jadis attachée à certains dogmes spéciaux qui étaient intimement liés aux exigences de l'unité ecclésiastique et de son efficacité sociale.
Il en était ainsi, par exemple, de l'arrêt douleureux, mais indispensable, qui imposait la foi catholique comme une condition rigoureuse du salut éternel. Sans un pareil arrêt,
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rien n'aurait pu contenir la divergence des croyances théologiques. Néanmoins, cette fatale prescription qui damnait tous les hétérodoxes, même involontaires, a dû sans doute exciter plus que toute autre, au temps de l'émancipation, une indignation unanime. Rien ne confirme mieux, sous l'aspect moral, la destination provisoire de toutes les doctrines religieuses. Le dogme de la condamnation originelle de l'humanité tout entière, qui moralement est encore plus révoltant, était également nécessaire, non seulement parce qu'il expliquait les misères humaines, mais aussi par ce qu'il motivait la nécessité d'une rédemption, sur laquelle repose toute la foi catholique. Il en est de même de l'institution, si amèrementcriliquée, du purgatoire, qui aété très heureusement introduite à titre de correctif de l'éternité des peines futures. Autrement, cette éternité, sans laquelle les prescriptions religieuses ne pouvaient être efficaces, aurait souvent déterminé ou un relâchement funeste, ou un effroyable désespoir, également dangereux pour l'individu et pour la société.
Parmi les dogmes plus spéciaux, un examen analogue mettrait en évidence la nécessité politique du caractère divin attribué au premier fondateur, réel ou idéal, de ce système religieux, par suite de la relation d'une telle conception avec l'indépendance du pouvoir spirituel, qui se trouvait ainsi placé sous une inviolable autorité, invisible, mais directe. Dans l'hypothèse arienne, au contraire, le pouvoir temporel, en s'adressant directement à la Providence commune, était moins disposé à respecter la libre intervention du corps sacerdotal, dont le chef mystique était moins éminent. On ne se forme pas une juste idée des immenses difficultés qu'a longtemps éprouvées le catholicisme pour organiser la séparation des pouvoirs, et par suite on apprécie très imparfaitement les ressources di-
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verses que celte grande lutte a exigées, et parmi lesquelles figure au premier rang l'apothéose de Jésus, qui relevait la dignité de l'Église aux yeux des rois, dont la domination aurait été trop favorisée par une rigoureuse unité divine. L'histoire nous manifeste la prédilection de la plupart des rois pour l'hérésie d'Arius, où leur instinct de domination sentait confusément un puissant moyen de diminuer l'indépendance pontificale et de favoriser la prépondérance sociale de l'autorité temporelle. Le dogme célèbre de la présence réelle ne constituait, malgré son étrange té mentale, qu'une sorte de prolongement du dogme précédent. Il comportait au plus haut degré la même efficacité politique en attribuant au moindre prêtre un pouvoir journalier de miraculeuse consécration, qui le rendait respectable à des chefs dont la puissance matérielle, quelle qu'en fût l'étendue, ne pouvait jamais aspirer à d aussi sublimes opérations. Outre l'excitation toujours nouvelle que la foi en recevait, une telle croyance rendait le ministère ecclésiastique plus indispensable. Au contraire, avec des conceptions plus simples et un culte moins spécial, les magistrats temporels auraient aisément conçu la pensée de se passer de l'intervention sacerdotale.
Après cette appréciation sommaire du dogme catholique, nous allons passer à celle du culte, qui nous fournira la preuve d'une semblable destination politique. La succession graduelle des sacrements rappelait à chaque croyant, aux plus grandes époques et dans tout le cours de sa vie, l'esprit de ce régime par des signes adaptés aux caractères de chaque situation. Mentalement envisagée, la messe catholique offre un aspect très peu satisfaisant ; caria raison n'y peut voir qu'une sorte d'opération magique, terminée par l'accomplissement d'une pure évocation, léelle, quoique mystique. Au point de vue social, au con-
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traire, c'est une très heureuse invention de l'esprit théologique, destinée à supprimer les sanglantes cérémonies du polythéisme en donnant le change, par un sublime subterfuge, à ce besoin inslinctif du sacrifice qui est inhérent à tout régime religieux, et que satisfaisait chaque jour l'immolation volontaire de la plus précieuse victime qu'on pût imaginer.
Plus en approfondira, dans cet esprit positif, l'étude du catholicisme, plus on s'expliquera l'intérêt, non moins social que mental, qu'inspiraient alors tant de mémorables controverses, au milieu desquelles d'éminents génies ont fait surgir l'admirable organisation catholique. Les infatigables efforts de tant d'illustres docteurs et de pontifes pour combattre l'arianisme, qui tendait à ruiner l'indépendance sacerdotale, leurs luttes contre le manichéisme, qui menaçait de substituer le dualisme à l'unité, et beaucoup d'autres débats justement célèbres, avaient un but aussi sérieux que les contestations les plus agitées de nos jours.
Telle est la faible ébauche à laquelle je suis obligé de me borner pour l'appréciation du catholicisme, qui fut graduellement élaboré pendant dix siècles, depuis saint Paul, qui en a conçu l'esprit général, jusqu'à Hildebrand, qui en a coordonné la constitution sociale. Les développements intermédiaires ont exigé, dans cet intervalle, le concours intellectuel et moral de tous les hommes supérieurs dont notre espèce pouvait alors s'honorer, les Augustin, les Ambroise, les Jérôme, les Grégoire. Leur tendance à la fondation d'une telle unité, bien que souvent entravée par l'ombrageuse médiocrité du vulgaire des rois, fut presque toujours favorisée par les souverains doués, comme Gharlemagne, d'un vrai génie politique.
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Après avoir caractérisé l'organisation spirituelle du catholicisme, nous allons examiner l'organisation temporelle correspondante, pour considérer ensuile ce régime au point de vue moral, et enfin sous l'aspect mental.
Les appréciations auxquelles a donné lieu Tordre temporel du moyen âge lui ont toujours laissé un caractère fortuit en attribuant une influence démesurée aux invasions germaniques. Il importe de rectifier cette irral ionnelle conception, qui tend à interrompre, dans un de ses termes les plus remarquables, la continuité de la série sociale. Cette rectification résulte de notre théorie du développement social, au moyen de laquelle on pourrait presque construire à priori les principaux attributs d'un tel régime, qui résultait du système romain modifié par l'influence catholique. Sans les invasions, la seule influence des divers antécédents aurait naturellement constitué en Occident, vers cette époque, un système politique analogue au système féodal.
On pourrait ôter à ce fait historique son caractère fortuit en se bornant à montrer que les invasions successives, loin d'être accidentelles, résultaient de l'extension de la domination romaine. Celte considération ne suffit pas à notre but; il convient cependant de la signaler à titre d'éclaircissement accessoire. L'empire romain devait être borné, d'un côté par les grandes théocraties orientales, trop éloignées et surtout trop peu susceptibles d'une véritable incorporation; d'un autre côté, en Occident surtout, par les peuples chasseurs ou pasteurs, qui, n'étant point encore vraiment domiciliés, ne pouvaient être conquis. Vers le temps deTrajan ou des Antonins, ce système avait acquis toute Kétendue qu'il pouvait comporter, et il devait être bientôt suivi d'une inévitable réaction. Il est clair, en effet, que l'état agricole et sédentaire n'est pas moins in-
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dispensable chez les vaincus que chez les vainqueurs pour l'efficacité de tout système de conquête, auquel échappent, à moins d'une destruction complète, les populations nomades. Ces populations sont toujours disposées dans leurs défaites à chercher ailleurs un refuge assuré, d'où elles reviennent ensuite à leur point de départ avec d'autant plus d'intensité qu'elles ont été plus refoulées.
Les invasions, quoique moins systématiques, ne furent point en réalité plus accidentelles que les conquêtes qui les avaient provoquées. En effet, ce refoulement graduel, en gênant de plus en plus les conditions d'existence des peuples nomades, hâtait leur transition à la vie agricole, et alors le mode d'exécution le plus naturel était, au lieu des pénibles travaux qu'eût exigés un nouvel établissement, de s'emparer, dans les parties adjacentes de l'empire, de territoires plus favorables et déjà préparés par leurs possesseurs. Ces derniers, énervés par l'extension même de leur domination, devenaient incapables de résister. Le développement de la réaction ne fut pas moins graduel que celui de l'action principale. Si l'on en juge autrement, c'est parce qu'on ne considère que les invasions victorieuses ; car les envahissements avaient commencé plusieurs siècles avant que Rome eût acquis sa plus grande puissance. Mais ils ne sont devenus susceptibles de succès permanents que par l'épuissement croissant de l'énergie romaine, après que l'empire eut été sufûsamment agrandi. Cette tendance était alors un résultat tellement spontané de la situation du monde politique qu'elle avait donné lieu, longtemps avant le cinquième siècle, à des concessions de plus en plus importantes, soit par l'incorporation des barbares aux armées romaines, soit par l'abandon de certaines provinces, à la condition de contenir les nouveaux prétendants.
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La comparaison de Tordre féodal et de Tordre romain montre que le régime militaire avait partout subi, au moyen âge, une transformation capitale. L'activité militaire, malgré son développement, tendait à perdre son caractère offensif pour se réduire à un caractère purement défensif. Sans doute, le catholicisme a puissamment influé sur cette heureuse transformation; mais il n'aurait pu la déterminer entièrement, si elle n'avait pas été la conséquence de l'ensemble du passé. Or cette modification devait résulter de l'extension môme de la domination romaine. Car, une fois que le système de conquête eût acquis toute sa plénitude, il fallut bien que les efforts militaires se tournassent vers une conservation devenue leur seul objet capital, et de plus en plus menacée par l'énergie croissante des nations qui n'avaient pu être conquises. Telle est la source du nouveau caractère de l'organisation temporelle. La constitution sociale, toujours militaire, a fait prévaloir la dispersion politique sur une concentration dont le maintien devenait plus difficile, en même temps que son but avait cessé d'exister. L'une de ces tendances n'est pas moins convenable à la défense, où chacun exerce une participation directe et spéciale, que l'autre ne Test à la conquête, qui exige la subordination de toutes les actions partielles à l'impulsion directrice.
Chaque chef militaire se tenant constamment disponible pour la défense territoriale , qui n'imposait pas une activité soutenue, a cherché à ériger un pouvoir presque indépendant sur la portion du pays qu'il était capable de protéger à l'aide des guerriers qui s'attachaient à sa fortune. Sa principale occupation devait être de les gouverner, à moins que l'extension de sa puissance ne lui eût déjà permis de les récompenser par de moindres concessions de même es-
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pèce, quelquefois susceptibles, à leur tour, d'être subdivisées suivant l'esprit général de ce système. Abstraction faite des invasions germaniques, on reconnaît aisément, depuis l'entier agrandissement de l'empire romain, la tendance au démembrement de l'ancien pouvoir dans les efforts de la plupart des gouverneurs pour conserver leurs offices territoriaux, et môme pour s'assurer l'hérédité. Une telle tendance se fait sentir jusque dans l'empire d'Orient, qui fut si longtemps préservé de toute invasion sérieuse. La centralisation passagère réalisée par Gharlemagne était le résultat de la prépondérance des mœurs féodales, consommant par l'acte le plus décisif la séparation de l'Occident et de l'empire, dès lors relégué en Orient.
La modification du sort des esclaves résulte aussi du changement de la situation militaire, qui devait spontanément provoquer la transformation de l'esclavage antique en servage proprement dit. Cette transformation a été d'ailleurs perfectionnée et consolidée par l'influence catholique. Dunoyer, dans le consciencieux ouvrage qu'il a publié en 1825, indique l'amélioration que le sort des esclaves avait éprouvée par suite de l'extension même de la domination romaine, qui, resserrant et reculant de plus en plus le champ de la traite, toujours essentiellement extérieur à l'empire, la rendait plus difficile, plus rare et finalement presque impossible. L'abolition de la traite, en réduisant le commerce des esclaves au mouvement intérieur, tendait peu à peu à déterminer la transformation de l'esclavage en servage, parce que chaque famille se trouvait dès lors involontairement conduite à attacher bien plus de prix à la conservation de ses esclaves héréditaires, dont le renouvellement ne pouvait plus être facultatif. En un mot, la cessation de la traite extérieure entraînait celle de la vente intérieure, et par suite les es-
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claves, invariablement attachés à la maison ou à la terre, devenaient de véritables serfs, sauf le complément moral d'une telle modification par le catholicisme.
Ces indications suffiront, je l'espère, pour rendre évidente cette proposition capitale de philosophie historique qui peut se résumer ainsi : l'organisation temporelle du moyen âge, sous les trois aspects qui la caractérisent, est résultée, indépendamment des invasions, de l'extension du système des conquêtes romaines. Le régime féodal aurait surgi quand môme les invasions, d'ailleurs inévitables, n'auraient pas eu lieu ; elles n'ont influé que sur l'époque du développement de ce régime. Or, à ce point de vue secondaire, leur influence est difficilement appréciable,, parce qu'elle a été,, à la fois, favorable et contraire. En effet, les barbares étaient mieux disposés que les Romains à une nouvelle politique; mais leurs guerres continuelles en gênaient le développement.
J'ai apprécié les attributs temporels du système politique du moyen âge en y faisant abstraction des influences spirituelles correspondantes, et en me bornant à constater la filiation de chacun d'eux.
Je dois maintenant analyser la participation de l'influence catholique au développement de l'organisation féodale.
Le monothéisme est apte à seconder la transformation du système de conquête en système défensif, surtout quand la division des pouvoirs y est réalisée. Cette tendance existait au plus haut degré dans le catholicisme ; car l'esprit de son institution et son ambition même le poussaient à réunir les diverses nations chrétiennes en une seule famille politique sous la conduite de l'Église. Bien qu'une telle influence ait été entravée par les mœurs belliqueuses de cette époque, il est probable qu'elle a prévenu Comte. — Résumé. II. — 18
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beaucoup de guerres, dont elle a étouffé le germe. D'ailleurs, en dehors de toute opposition de principes et de sentiments, l'Église devait considérer la guerre comme diminuant son influence sur les chefs temporels. Si la discontinuité périodique qu'elle était parvenue à imposer aux opérations militaires avait été suffisamment respectée, l'esprit guerrier incompatible avec de telles intermittences aurait été fortement contenu. Toutes les grandes expéditions communes aux peuples catholiques furent réellement défensives, et toujours destinées à réprimer ou à prévenir les invasions qui tendaient à devenir habituelles. Telles furent les guerres de Charlemagne d'abord contre les Saxons, ensuite contre les Sarrasins. Plus tard, les croisades elles-mêmes furent Tunique moyen d'arrêter l'envahissement du mahométisme : envisagées à ce point de vue, elles ont pleinement réussi.
Le second caractère de l'organisation féodale, c'est-àdire l'esprit de décomposition de l'autorité temporelle en petites souverainetés territoriales subordonnées entre elles, a été puissamment secondé par le catholicisme, qui a tant influé sur la transformation des bénéfices viagers en fiefs héréditaires, et sur la coordination des principes d'obéissance et de protection qui sont la base d'une telle discipline sociale. Le catholicisme, qui avait exclu de son sein toute hérédité de fonction, n'a favorisé l'hérédité temporelle ni par routine, ni par esprit de caste. Il a été guidé par le sentiment des nécessités sociales correspondantes. La constitution de l'Église avait fait une large part aux droits légitimes de la capacité ; il fallait, en même temps, que les conditions de la stabilité fussent garanties. Tel fut l'effet de l'hérédité féodale, malgré son oppression ultérieure. Par suite de la division des pouvoirs et de la transformation militaire, chaque chef de famille féodale
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avait assez de capacité, après une éducation essentiellement domestique, pour exercer son autorité territoriale. L'important était de rattacher au sol, de lui transmettre les traditions politiques et locales, de l'intéresser au sort de ses inférieurs, vassaux ou serfs. Rien de tout cela n'eût été réalisé sans l'hérédité, dont la propriété semble, même aujourd'hui, consister dans la préparation morale de chacun à sa destination sociale. C'est ainsi que le catholicisme a été conduit à favoriser l'esprit de caste. Il a, en outre, régularisé les obligations réciproques de la tenure féodale. La combinaison de l'instinct d'indépendence et du sentiment de dévouement, inconnue à toute l'antiquité, suffirait seule à prouver la supériorité sociale du moyen âge. La dignité morale a été élevée chez un petit nombre de familles privilégiées, destinées à servir de type aux autres classes, à. mesure que devait s'accomplir leur émancipation graduelle.
Enfin, le catholicisme a influé sur la transformation de l'esclavage en servage, qui constitue le dernier attribut de l'organisation féodale. La tendance du monothéisme à modifier l'esclavage, au moins en adoucissant la conduite des maîtres, est sensible jusque dans le mahométisme. Cette tendance devait être très prononcée dans le système catholique, qui, ne se bornant pas à une simple prescription morale, plaçait, entre le maître et l'esclave, ou entre le seigneur et le serf, une autorité spirituelle respectée de tous les deux, et disposée à les ramener à leurs devoirs mutuels. Dès son début, le catholicisme a cherché à abolir l'esclavage, qui, depuis l'accomplissement du système de conquête, avait cessé d'être une condition de l'existence politique, et entravait le développement social.
L'institution de la chevalerie a été un admirable résumé des trois caractères de l'organisation féodale.
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Malgré les abus dont elle a été entourée, elle a eu une grande utilité, tant que le pouvoir central n'a pas été assez fort pour régulariser Tordre intérieur. Le monothéisme musulman n'a pas été étranger, même avant les croisades, au développement de ces nobles associations, qui sont le correctif d'une insuffisante protection individuelle. Néanmoins, leur essor est un produit de l'esprit du moyen âge et de l'influence du catholicisme, tendant à convertir un simple moyen d'éducation militaire en un puissant instrument de sociabilité. L'organisation de ces affiliations, où le mérite l'emportait sur la naissance et même sur la plus haute autorité, a été favorisée par leur conformité avec l'esprit du catholicisme, quoiqu'elle ait eu d'abord, comme tous les autres éléments de ce régime, une origine purement temporelle.
L'une des branches de la chevalerie a fait naître un danger capital pour la division des pouvoirs. Ce danger a commencé à surgir, lorsque les besoins spéciaux des croisades ont déterminé la formation régulière des ordres de chevalerie où le caractère monastique était uni au caractère militaire. Une combinaison aussi contraire à l'esprit et aux conditions du système féodal devait développer chez de tels chevaliers une monstrueuse ambition, et leur faire rêver une nouvelle concentration des pouvoirs. Telle fut, en principe, l'histoire des Templiers, dont notre théorie fournit la véritable explication. Cet ordre fameux constituait une sorte de conjuration permanente, menaçant la royauté et la papauté, qui, malgré leurs démêlés, ont su se réunir enfin pour le détruire.
Le système féodal est le berceau des sociétés modernes, considérées sous l'aspect temporel. La transformation de la vie militaire en vie industrielle fut le but vers lequel tendit la politique européenne pendant tout le
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moyen âge. Dans Tordre européen, la principale activité militaire fut destinée à opposer d'insurmontables barrières à l'esprit d'invasion, dont la prolongation menaçait d'arrêter le développement social. Ce résultat n'a été obtenu qu'à l'époque où les peuples du Nord et de l'Est ont été forcés, par la difficulté de trouver ailleurs de nouveaux établissements, d'exécuter dans leur propre pays, quelque défavorable qu'il puisse être, leur transition à la vie agricole et sédentaire, moralement garantie par leur conversion au catholicisme. Ainsi, ce que l'opération romaine avait commencé pour l'évolution de l'humanité en s'assimilant les peuples civilisés, l'opération féodale l'a complété: elle a consolidé cette assimilation en poussant les barbares à se civiliser. Le système féodal a pris la guerre à l'état défensif : après l'avoir suffisamment développée, sous celte nouvelle forme, il a tendu à la faire cesser en la laissant sans aliment habituel. Dans l'ordre national, son influence a concouru à un semblable résultat, soit en concentrant l'activité militaire chez une caste de plus en plus restreinte, dont l'autorité protectrice devenait compatible avec l'essor industriel de la population laborieuse, soit en modifiant de plus en plus le caractère guerrier chez les chefs eux-mêmes. Ces chefs devaient, faute d'emploi suffisant, se transformer peu à peu en grands propriétaires territoriaux, quand ils ne dégénéraient pas en courtisans. Le résultat définitif était l'abolition de l'esclavage et du servage, et l'émancipation civile de la classe industrielle.
Nous avons terminé l'appréciation d'abord spirituelle, puis temporelle, du régime monothéiste du moyen âge; il nous reste à en examiner l'influence morale et l'efficacité mentale.
L'établissement de la morale a constitué la principale
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destination du catholicisme. Il semblerait donc que l'examen de cette attribution devait suivre celle de l'organisation catholique, mais j'ai voulu faire sentir qu'elle doit être rattachée à tout le système catholique et féodal, et non pas seulement à l'un de ses deux éléments. Le catholicisme a régularisé la constitution morale de l'humanité en attribuant à la morale la prépondérance sociale; l'ordre féodal a introduit de précieux germes d'une haute moralité qui lui étaient entièrement propres, et sans lesquels l'opération catholique n'aurait pu réussir. Le catholicisme était, aussi bien que la féodalité, une suite nécessaire de l'ensemble des antécédents. L'harmonie qui a régné entre ces deux éléments sociaux ne doit pas faire exagérer, au détriment de l'un, l'influence de l'autre en attribuant la régénération morale au catholicisme, qui n'a été que l'organe d'un progrès amené par une nouvelle phase de l'évolution humaine. La morale purement militaire et nationale, toujours subordonnée à la politique, qui avait caractérisé l'antiquité, tendait & se transformer en une morale pacifique. Or la gloire du catholicisme, celle qui lui méritera toujours la reconnaissance de l'humanité, même lorsque les croyances théologiques n'existeront plus, a surtout consisté à développer et à régulariser cette tendance, qu'il n'eût pas été en son pouvoir de créer.
Supposons qu'un aveugle prosélytisme ou une irrationnelle imitation introduise le catholicisme chez des peuples qui n'ont point encore achevé une telle évolution préparatoire : privée de cet indispensable fondement, son influence morale y resterait inefficace. Le mahométisme en offre un exemple décisif : sa morale, aussi pure en principe que celle du christianisme, d'où elle a été tirée, est loin d'avoir produit les mêmes résultats sur une popu-
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lation trop peu avancée, qui se trouvait appelée, sans préparation suffisante, à un monothéisme encore inopportun. L'appréciation morale du moyen âge ne doit donc pas être dirigée d'après la considération unique de Tordre spirituel, à l'exclusion de l'ordre temporel.
Le môme sujet donne lieu à une erreur plus grave qui provient d'une tendance de l'école métaphysique, protestante ou déiste, à attribuer l'efficacité morale du catholicisme à sa seule doctrine, abstraction faite de son organisation, qui est représentée, au contraire, comme opposée à un tel résultat. 11 suffirait, pour rectifier cette assertion, de mentionner le catholicisme grec, ou plutôt byzantin, qui s'est trouvé frappé d'une profonde stérilité morale, malgré sa conformité de doctrine avec le catholicisme, et malgré la similitude primitive des populations correspondantes. La grande efficacité morale du catholicisme a réellement dépendu de son organisation : sa morale, malgré sa pureté, n'eût abouti qu'à d'impuissantes formules, accompagnées de superstitieuses pratiques, sans l'active intervention d'un pouvoir spirituel convenablement organisé.
L'action morale du catholicisme au moyen âge tenaitelle à un système d'opinions communes dont la puissance, une fois établie, devenait susceptible d'une irrésistible autorité; ou bien, cette action était-elle due, selon l'hypothèse vulgaire, aux impressions personnelles d'espoir, et surtout de crainte, relatives à la vie future? Cette question n'a jamais été convenablement posée : pour la résoudre, il faut considérer les cas plus ou moins exceptionnels où les deux influences qu'il s'agit de comparer se sont trouvées en opposition. Les préjugés publics sont plus puissants que les préceptes religieux dans tout antagonisme qui s'établit entre ces deux forces. Condorcet
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me paraît avoir seul compris une telle discussion. Il a cité surtout un exemple décisif: c'est le cas du duel, qui, imposé par les mœurs militaires aux plus beaux temps du catholicisme, conduisait de pieux chevaliers à braver les plus énergiques condamnations religieuses. Aujourd'hui, au contraire, par un contraste non moins significatif, le duel disparaît peu à peu sous la seule prépondérance des mœurs insdustrielles, malgré la décadence pratique des prohibitions théologiques.
Rien, au premier aspect, ne semble pouvoir contre-balancer la puissance des terreurs religieuses qui se rapportent à un avenir indéfini. Cependant il s'est trouvé des âmes assez énergiques pour se rendre une telle perspective familière, et pour n'être plus arrêtées par cette crainte dans leurs impulsions dominantes. L'éternité de douleur, aussi inintelligible que l'éternité de plaisir, ne peut se concilier dans l'imagination avec celte aptitude de toute vie animale à convertir en indifférence toute sensation continue. Milton a beau se servir de son admirable génie pour nous peindre les damnés, atternativement transportés, par un raffinement infernal, du lac de feu sur l'étang glacé, l'idée des bains russes fait succéder le sourire à un premier effroi et rappelle que la puissance de l'habitude peut atteindre aussi le changement, quelque brusque qu'il puisse ■être, dès qu'il devient assez fréquent. Cette appréciation, malgré son apparence paradoxale, a la plus grande portée. La même énergie qui pousse aux grands crimes peut également conduire à braver de tels arrêts. Quant aux Ames ordinaires, l'espoir d'une absolution finale suffisait, dans la plupart des circonstances, à leur inspirer le facile courage de violer les préceptes religieux : elles n'auraient pu, sans des efforts bien plus puissants, affronter les préjugés publics dans les cas d'antagonisme très prononcé.
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La régénération morale accomplie ou du moins ébauchée par le catholicisme a surtout consisté à transporter à la morale la suprématie qui appartenait précédemment à la politique, en faisant prévaloir les besoins les plus généraux et les plus fixes sur les nécessités particulières et variables. Sans doute, la philosophie théologique à laquelle est dû ce progrès en a, sous divers aspects, compromis l'efficacité. De plus, il en est résulté un empire trop arbitraire pour la corporation directrice. Enfin, la doctrine elle-même a été entravée par la contradiction qui faisait cultiver le sentiment social en développant d'abord un égolsme exorbitant, quoique idéal. Le moindre bien était conçu en vue de récompenses infinies. La préoccupation du salut individuel neutralisait ce qu'il y avait de sympathique dans l'unanime amour de Dieu; mais ces inconvénients inévitables n'ont pas empoché une régénération qui ne pouvait commencer autrement.
Une juste appréciation des besoins de l'humanité a fait enfin placer la morale à la tête des nécessités sociales. Il y avait quelque chose d'hostile au développement intellectuel dans la manière dont l'esprit chrétien concevait la suprématie de la morale; mais le catholicisme a contenu cette tendance en prenant le principe de la capacité pour base de sa constitution ecclésiastique. Cette disposition, dont le danger ne s'est manifesté qu'aux temps de la décadence du système, n'empêchait pas la justesse de la sage décision qui subordonnait la valeur intellectuelle à la moralité. La profonde sagesse du catholicisme, en plaçant la morale au-dessus de toute existence pour en diriger et en contrôler les actes, a établi le principe le plus important de la vie sociale.
Il ne faut pas oublier, dans l'appréciation morale du catholicisme, que, par suite de l'indépendance organisée
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entre la morale et la politique par la division des pouvoirs, la doctrine morale s'est alors composée de types destinés, non pas à formuler la pratique réelle, mais à indiquer la limite, toujours plus ou moins idéale, dont la conduite devait tendre à se rapprocher de plus en plus. La nature et la destination de ces types moraux sont analogues à celle des types scientifiques ou esthétiques, qui servent . de guides aux conceptions des savants et des artistes, et dont le besoin se fait même sentir dans les opérations industrielles. On a méconnu l'esprit de la morale catholique en lui reprochant l'exagération de ses préceptes. Il serait aussi peu judicieux de critiquer les peintres sur la perfection chimérique de leurs modèles. Tous les types doivent dépasser les réalités correspondantes, puisqu'ils constituent les limites idéales au-dessous desquelles la pratique ne reste que trop, encore plus dans l'ordre moral que dans l'ordre intellectuel. Le catholicisme a été conduit par son instinct philosophique à luire passer, pour plus d'efficacité pratique, ses types moraux de l'état abstrait à l'état concret. C'est ainsi que les premiers philosophes qni ont ébauché le catholicisme ont concentré graduellement sur le fondateur du système toute la perfection qu'ils concevaient dans la nature humaine.
Toutes les branches de la morale ont reçu du catholicisme des améliorations. Je renvoie ceux qui désirent les apprécier aux philosophes catholiques, surtout à Bossuet et à de Maistre, qui les ont en général sainement jugées. Je me bornerai à indiquer ici les plus importants progrès moraux.
Le catholicisme, consacrant l'opinion unanime des philosophes antérieurs, a regardé les vertus individuelles comme la base de toutes les autres. Elles offrent, en effet, l'exercice le plus naturel & l'influence énergique de la
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raison sur les passions, d'où dépend tout perfectionnement moral. Aussi doit-on considérer comme efficaces les pratiques artificielles par lesquelles l'homme était poussé à s'imposer volontairement des privations, qui, malgré leur inutilité apparente, ont été d'heureux auxiliaires de l'éducation morale. Du reste, les vertus personnelles ont alors commencé à être conçues dans leur destination sociale; tandis que les anciens les recommandaient surtout à titre de prudence relative à l'individu considéré isolément. L'humilité, tant reprochée à la morale catholique, constitue une prescription capitale : elle ne se borne pas seulement aux temps d'orgueilleuse oppression qui l'ont rendue nécessaire ; elle se rapporte aussi aux besoins moraux de la nature humaine, où l'orgueil et la vanité ne seront jamais trop abaissés.
Je dois signaler une innovation qui a été accomplie par le catholicisme, et dont la philosophie métaphysique a fait méconnaître la valeur sociale. Il s'agit de la réprobation du suicide, dont les anciens, aussi dédaigneux de leur propre vie que de celle d'autrui, s'étaient si souvent fait un monstrueux honneur, imités en ce point plutôt que blâmés par leurs philosophes. Cette pratique antisociale devait décroître en même temps que la prédominance des mœurs militaires, mais c'est une des gloires du catholicisme de l'avoir énergiquement condamnée. Plus la vie future perd de son efficacité morale, plus il importe que tous les individus soient attachés à la vie réelle.
L'influence du catholicisme s'est surtout manifestée dans l'organisation de la morale domestique, que le génie de l'antiquité laissait absorbée par la politique. La séparation des pouvoirs et le régime correspondant ont conduit à sentir que la vie domestique doit être la plus importante pour la masse des hommes, sauf le petit nom-
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bre de ceux qu'une nature exceptionnelle et les besoins de la société appellent à la vie politique, à laquelle les anciens avaient tout sacrifié. L'influence catholique a pénétré spontanément dans les plus intimes relations de famille, où, sans tyrannie, elle a développé un juste sentiment des devoirs mutuels. Elle a consacré l'autorité paternelle en abolissant le despotisme presque absolu qui la caractérisait chez les anciens. Renfermant les femmes dans la vie domestique, elle a si intimement lié les deux sexes que l'épouse a acquis un droit à participer, non seulement à tous les avantages sociaux de celui qui l'a une fois choisie, mais encore à la considération dont il jouit.
Enfin, au point de vue de la morale sociale, le catholicisme a substitué au patriotisme énergique, mais sauvage, des anciens le sentiment plus élevé de l'humanité, ou de la fraternité universelle, qu'il a si heureusement vulgarisé sous la douce dénomination de charité. Sans doute, la nature des doctrines et les antipathies religieuses restreignaient en réalité cette affection aux populations chrétiennes; mais, entre ces limites, les sentiments de fraternité des différents peuples étaient puissamment développés par leur sujétion à un même pouvoir spirituel, dont les membres, malgré leur nationalité propre, se sentaient citoyens de toute la chrétienté. L'amélioration des relations européennes, le perfectionnement du droit international, les conditions d'humanité imposées à la guerre elle-même, remontent à l'époque où l'influence catholique liait toutes les parties de l'Europe.
Dans l'intérieur de chaque nation, les devoirs qui se rattachent à la charité ont constitué le moyen le moins imparfait de remédier, surtout en ce qui concerne la répartition des richesses, aux inconvénients inséparables de l'état
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social. Telle fut l'origine de tant d'admirables fondations destinées à l'adoucissement des misères humaines. Ces institutions étaient entièrement inconnues à l'antiquité : elles sont d'autant plus remarquables qu'elles provinrent presque* toujours des dons volontaires d'une munificence privée, à laquelle la coopération publique se joignit rarement. En développant le sentiment de la solidarité sociale, le catholicisme n'a pas négligé celui de la perpétuité, qui en constitue le complément, en liant tous les temps, aussi bien que tous les lieux. Tel a été le but du système de commémoration si heureusement institué à l'imitation du polythéisme. De sages précautions, ordinairement respectées, ont été introduites pour que la béatification, remplaçant l'apothéose, atteignit plus complètement sa destination sociale, et évitât les honteuses complaisances où la confusion des pouvoirs avait entraîné, aux temps de décadence, les Grecs et surtout les Romains. Cette noble récompense n'a été presque jamais décernée par le catholicisme qu'à des hommes éminents ou utiles, choisis avec impartialité dans toutes les classes sociales.
Après avoir apprécié le régime monothéiste au point de vue politique et moral, nous devons en juger les attributs intellectuels.
On a fort exagéré l'influence des invasions germaniques en leur attribuant le ralentissement de l'évolution intellectuelle, qui d'ailleurs avait précédé de plusieurs siècles ces bouleversements politiques. Le prétendu réveil de l'intelligence, qui en réalité ne s'était jamais engourdie, c'est-à-dire l'accélération du mouvement mental, suivit immédiatement l'époque de la pleine maturité du régime catholique au onzième siècle. Ce fut presque sous les yeux de la suprême autorité sacerdotale que se manifesta une telle accélération. Il est impossible de mécon-
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naître, au moyen âge, l'éclatante supériorité de l'Italie sous l'aspect philosophique, scientifique, esthétique et même industriel. C'est un indice de l'aptitude du catholicisme à favoriser, à celte époque, le progrès de l'esprit humain.
Le ralentissement antérieur était dû à l'importance de l'organisation du régime monothéiste. Cette longue et difficile élaboration devait absorber, jusqu'à son entier accomplissement, les plus grandes forces intellectuelles et commander, plus que tout autre sujet, l'attention et l'estime publiques. La direction provisoire du mouvement mental proprement dit était alors laissée à des esprits peu éminents, excités par de moindres encouragements, en un temps où l'état de l'évolution spirituelle ne comportait guère de progrès d'une haute portée, et ne permettait que la conservation des résultats obtenus, accompagnés d'améliorations secondaires. Telle est l'explication de cette apparente anomalie : elle ne suppose ni dans les hommes, ni dans les institutions, ni dans les événements, aucune tendance systématique ou involontaire à la compression de l'esprit humain. Les plus hautes capacités s'appliquent, à chaque époque, aux opérations exigées par les plus grands besoins de l'humanité. Rien n'était alors plus digne de l'intérêt de tous les penseurs que le développement des institutions catholiques. Quand ce système fut parvenu, sous Hildebrand, à sa maturité sociale, le mouvement intellectuel, qui n'avait jamais été interrompu, reprit une activité nouvelle.
L'influence qu'on attribue communément aux Arabes a été exagérée. Du reste, cette influence secondaire convenablement étudiée perd tout caractère accidentel. Mahomet a tenté, par une imitation peu rationnelle, d'organiser le monothéisme chez une nation qui n'y était préparée
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ni au temporel, ni au spirituel : sa tentative n'a pas produit les résultais sociaux propres à une telle transformation, et entre autres la division des pouvoirs. Ce mémorable ébranlement n'a abouti qu'à la plus monstrueuse concentration politique par la constitution d'une sorte de théocratie militaire. Cependant les propriétés mentales inhérentes au monothéisme n'ont pas été annulées, et se sont même développées d'autant plus vite que le régime correspondant n'a pas exigé la longue élaboration qui a été nécessaire au catholicisme. Las principales capacités spirituelles se sont trouvées disponibles pour la culture intellectuelle. C'est ainsi que les Arabes ont pu figurer honorablement dans cette sorte d'interrègne intellectuel.
Ces considérations expliquent pourquoi le régime monothéiste a développé si tard ses propriétés intellectuelles. Nous allons indiquer le principe de cette influence mentale sous chacun de ses aspects essentiels.
Au point de vue philosophique, le catholicisme organisa un système d'éducation universelle jusque dans les classes les plus inférieures des populations européennes. La vulgarisation de la philosophie théologique a longtemps favorisé le développement intellectuel de la masse des nations civilisées, qui ont été dès lors régulièrement assujetties à un certain exercice spirituel pleinement adapté à leur situation, et aussi propre à élever leurs idées audessus du cercle borné de la vie matérielle qu'à épurer leurs sentiments. Cet enseignement élémentaire a été d'autant plus efficace qu'il a répandu des notions saines, quoique empiriques, sur la nature morale de l'homme; il a même ébauché l'appréciation historique de l'humanité, qui se trouvait rattachée à l'histoire générale de l'Église. La notion philosophique du progrès, quelque insuffisante ou vicieuse qu'elle fût alors, est résultée des eiforts
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tentés par le catholicisme pour démontrer sa supériorité sur les divers systèmes antérieurs. L'éducation catholique, fournissant à chaque individu le droit et le moyen de juger les actes personnels ou collectifs, a concouru à développer l'esprit de discussion sociale qui caractérise les peuples modernes, et qui n'a pu exister chez les subordonnés, tant qu'a duré la confusion des pouvoirs.
A ces éminents attributs, principalement relatifs aux masses, il faut ajouter le développement que le régime catholique a presque toujours permis, sauf quelques luttes passagères, à la philosophie métaphysique, qui a commencé alors à s'étendre aux questions morales et sociales. Pour rendre incontestable cette disposition libérale du catholicisme, il suffit de rappeler l'accueil que fit ce moyen âge tant décrié à la partie la plus avancée de la philosophie grecque, c'est-à-dire à la doctrine d'Aristote, qui avait été jusque-là bien moins goûtée, môme chez les Grecs.
L'influence scientifique du catholicisme ne fut pas moins salutaire que son action philosophique. Sans doute le monothéisme n'est pas pleinement compatible avec le sentiment de l'invariabilité des lois naturelles, qu'il compromet en subordonnant les phénomènes à des volontés souveraines, quelque régulières qu'on soit conduit à les supposer par les progrès de la science. Mais, au moyen âge, le régime monothéiste, loin d'arrêter le mouvement scientifique, l'encourageait en le dégageant des entraves du polythéisme. L'esprit scientifique n'avait plus à lutter contre une doctrine sacrée, pourvu qu'il respectât les formules vagues et générales qui s'y rapportaient.
C'est à cette époque qu'il faut rapporter la création de la chimie, fondée sur la conception d'Aristote relative aux quatre éléments, et soutenue par les énergiques chimères
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qui pouvaient seules stimuler l'expérimentation naissante. L'anatomie, si entravée dans l'antiquité, fit alors de notables progrès. Les mathématiques et l'astronomie se développèrent, surtout par l'essor imprimé à l'algèbre et à la trigonométrie.
L'influence esthétique du moyen âge se manifesta par les progrès delà musique et de l'architecture. L'art du chant reçut un nouveau caractère de l'introduction des notations musicales et du développement de l'harmonie. La musique instrumentale acquit une admirable extension par la création de l'instrument le plus puissant et le plus complet. L'efficacité du catholicisme ne fut pas moins prononcée dans le progrès de l'architecture, envisagée au point de vue esthétique. Jamais les pensées et les sentiments moraux n'ont obtenu une aussi parfaite expression monumentale: ces admirables édiûces religieux inspireront toujours aux vrais philosophes, malgré l'extinction des croyances correspondantes, une délicieuse émotion de profonde sympathie sociale. Le polythéisme, dont le culte était tout extérieur aux temples, ne pouvait comporter une telle perfection. On a exagéré l'influence des importations arabes : le monothéisme musulman, par suite des mêmes besoins, a déterminé des tendances semblables. Quant à la poésie, il suffit de nommer Dante pour constater l'aptitude du régime que nous considérons, malgré un ralentissement qui a été dû à la longue et pénible élaboration des langues modernes.
Le plus grand perfectionnement, au point de vue de l'industrie, a consisté dans l'abolition du servage et dans l'affranchissement des communes. Les efforts de l'homme furent de plus en plus remplacés par les forces extérieures, dont les anciens faisaient si peu d'usage. Un tel progrès résulte de l'émancipation personnelle des travailleur*, Comte. — Résumé. II. — 19
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qui imposait l'obligation d'épargner les moteurs humains, et d'utiliser les divers agents physiques. Cette tendance est marquée par plusieurs inventions mécaniques, dont l'histoire est trop oubliée, par exemple les moulins à eau et surtout à vent. L'esclavage constituait chez les anciens le principal obstacle à l'emploi des machines, dont les avantages ne pouvaient être compris, tant qu'on disposait, pour l'exécution des travaux, d'une provision presque indéfinie de forces musculaires intelligentes.
La discipline catholique était nécessaire pour contenir l'action de la doctrine monothéiste, qui tendait à proscrire toute grande modification du monde extérieur comme une sorte d'attentat sacrilège à l'optimisme providentiel. Celte conséquence de l'esprit religieux aurait entravé l'industrie sans la sagesse du sacerdoce catholique.
Les propriétés du régime du moyen âge font ressortir rinjustice de celte frivole philosophie qui qualifie de barbare et de ténébreux l'âge mémorable où brillèrent, sur divers points du monde catholique et féodal, saint Thomas d'Aquin, Albert le Grand, Roger Bacon et Dante. Nous avons terminé l'analyse de ce régime, au point de vue de ses attributs, sociaux, politiques et moraux. Il nous reste à indiquer le principe de la décadence dans laquelle il tomba, après avoir préparé sous sa bienfaisante tutelle la décomposition de l'état théologique et militaire, et le développement des nouveaux éléments sociaux.
Le progrès que le moyen âge avait pour mission de préparer a été la première cause de sa chute. Dans la constitution catholique et féodale, le régime théologique et militaire était aussi modiûé que le comportait son caractère et ses conditions d'existence. Les modifications ne pouvaient être poussées plus loin sans tendre à l'abandon définitif de ce système social.
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Dans Tordre spirituel, le caractère provisoire que nous savons appartenir à toute philosophie théologique devait être plus prononcé dans le monothéisme que dans toute autre phase religieuse, parce que l'esprit théologique ne pouvait plus subir aucune modification sans se dénaturer entièrement. En outre» le développement plus rapide et plus étendu que le catholicisme permettait à l'esprit positif, non seulement chez les hommes cultivés, mais encore dans la masse des populations civilisées, ne pouvait manquer de déterminer de telles modifications. La tutelle catholique a été favorable à l'évolution mentale, et même indispensable à ses progrès. Cette évolution a tendu ensuite à sortir du régime provisoire dont la destination était ainsi accomplie. De même, en constituant une doctrine morale indépendante de la politique, et même placée au-dessus d'elle, le catholicisme a fourni un principe d'appréciation des actes humains. Ce principe a été rattaché de plus en plus à l'autorité de la raison, à mesure que l'usage de la doctrine catholique a fait pénétrer les motifs de ses préceptes, sinon parmi les masses, du moins chez les esprits cultivés ; car rien n'est plus susceptible que les prescriptions morales d'être apprécié par l'expérience. L'influence théologique, d'abord indispensable, devait donc devenir peu à peu inutile.
Pour mieux préciser le principe de la décadence, d'abord intellectuelle, ensuite sociale, du catholicisme, il faut reconnaître que ce principe remonte à la division de la philosophie en philosophie naturelle et en philosophie morale, se rapportant, l'une au monde inorganique, l'autre au monde moral et social. Cette division, organisée par les philosophes grecs un peu avant la fondation du musée d'Alexandrie, a constitué la première condition de tous les progrès ultérieurs en rendant indépendante la philosophie
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inorganique» dont les spéculations plus simples étaient plus rapidement perfectibles. La philosophie morale était restée théologique, par une conséquence de la complication supérieure de son sujet. Une telle division se manifesta par une rivalité, qui fut promptement transportée des doctrines aux personnes, entre l'esprit métaphysique, ainsi investi du domaine de la philosophie naturelle, et l'esprit théologique, qui restait le suprême arbitre du monde moral et social. Cette rivalité, même avant la naissance du catholicisme, avait produit des luttes mémorables, où la philosophie morale avait souvent entravé les progrès de la philosophie naturelle, et ralenti son mouvement. Aucun exemple ne caractérise mieux un tel conflit que les efforts tentés par saint Augustin pour combattre les raisonnements mathématiques des astronomes d'Alexandrie sur la sphéricité de la terre et l'existence des antipodes. En rapprochant ce cas des erreurs astronomiques d'Épicure, on sent combien était complète la séparation, très voisine de l'antipathie, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale.
L'esprit métaphysique, qui avait présidé à la transformation du fétichisme en polythéisme, et qui venait de diriger le passage du polythéisme au monothéisme, ne pouvait cesser son influence modificatrice. Toutefois, comme il n'y avait plus rien au delà du monothéisme, à moins de sortir entièrement de l'état théologique, ce qui était alors impraticable, l'action métaphysique est devenue de plus en plus dissolvante, et a commencé à ruiner les conditions d'existence du régime monothéiste. Ce résultat s'est réalisé d'autant plus vite que l'organisation catholique a été plus complète, parce que cette organisation accélérait le mouvement intellectuel. Tous les progrès, même ceux de la science, faisaient hon-
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neur à l'esntit métaphysique, qui paraissait les diriger.
Le catholicisme, qui n'avait pu s'incorporer le mouvement intellectuel, a fiai par en être dépassé. Il n'a pu dès lors maintenir son empire qu'en perdant le caractère progressif pour acquérir le caractère stationnaire et même rétrograde qui le distingue aujourd'hui.
La morale» dont le catholicisme a été l'organe, ne peut rester sa propriété exclusive : c'est un précieux patrimoine qui nous a été transmis par nos ancêtres. La raison humaine, malgré les heureux emprunts qu'elle leur a faits, ne s'est pas crue liée au sort de l'astrologie et de l'alchimie, dès qu'elle a pu rattacher à de meilleures bases les importants résultats qu'elle en a tirés. Il en sera de même de tous les progrès moraux ou politiques qui ont été réalisés par la philosophie théologique : ils ne peuvent périr avec elle.
Au point de vue temporel, la décadence du régime du moyen âge résulte d'un principe tellement évident qu'il n'a pas besoin d'explications aussi étendues. Sous quelque aspect qu'on envisage le régime féodal, on aperçoit aussitôt sa nature essentiellement transitoire : son but principal, qui était l'organisation défensive des sociétés modernes, ne pouvait conserver d'importance que jusqu'à la transition des barbares de la vie nomade à la vie agricole et sédentaire dans leur propre pays. La décomposition du pouvoir temporel en souverainetés partielles devait être remplacée par une centralisation nouvelle, après avoir atteint le but d'un tel régime. Il en est de même de la transformation de l'esclavage en servage. L'esclavage constitue un état susceptible de durée sous des conditions convenables. Au contraire, le servage ne pouvait être qu'une situation passagère, n'ayant d'autre destination que de conduire graduellement les travailleurs à l'entière émanci-
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pation personnelle. A tous ces titres, on peuf assurer que mieux le régime féodal remplissait son office, plus il rendait imminente sa désorganisation.
Les circonstances extérieures ont prolongé inégalement, chez les diverses nations européennes, la durée d'un tel système, qui a dû persister davantage sur les frontières de la civilisation catholique et féodale, dans la Pologne et dans la Hongrie, qui avaient à résister aux invasions tartares et Scandinaves. Il en était de même en Espagne et dans les grandes lies de la Méditerranée, qui, comme la Sicile, ont eu à lutter contre les envahissements arabes.
En terminant cette appréciation du régime monothéiste, je signalerai une réflexion qui m'est suggérée par l'ensemble d'un tel examen. En envisageant la durée du catholicisme, on est frappé de la disproportion que présente le temps excessif de sa lente élaboration, comparé à la courte durée de sa prépondérance sociale, qui fut promptement suivie d'une rapide décadence. Cette contitution, dont l'établissement a exigé dix siècles, ne s'est maintenue à la tète du système européen que pendant deux siècles environ, de Grégoire Vil, qui Ta complétée, à Boniface VIII, sous lequel son déclin a commencé. Pendant les cinq siècles suivants, elle est tombée dans une sorte d'agonie. Cette situation semble opposée aux lois de la longévité des organismes sociaux, où la durée de la vie est proportionnée, comme dans les organismes individuels, à la durée du développement. La solution de ce problème historique consiste à concevoir que ce qui devait périr dans le catholicisme c'était la doctrine, et non pas l'organisation, qui a été ruinée par suite de son adhérence à la philosophie théologique, destinée à succomber en présence de l'émancipation de la raison.