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s'est développée, comme la force métaphysique, a l'époque même de la splendeur du système qu'elle était appelée à désorganiser. Le progrès en fut facilité par les guerres défensives, et surtout par les croisades, qui, en éloignant les chefs féodaux, augmentèrent l'importance des agents judiciaires.
Après avoir apprécié la nature, la marche et les organes du mouvement révolutionnaire, nous devons en examiner l'accomplissement.
Dans la période de décomposition, nous analyserons d'abord la désorganisation spirituelle, parce qu'elle s'est accomplie la première, et qu'elle est la plus décisive. Cette période se divise en deux époques presque égales, d'après les deux grandes luttes des rois contre l'autorité européenne du pape et des églises nationales contre la suprématie romaine. La première lutte, qui caractérise le quatorzième siècle, à partir de Philippe le Bel, fut bientôt suivie de la translation du saint-siège à Avignon. La seconde est marquée, au quinzième siècle, d'abord par le schisme qui résulta de ce déplacement, ensuite par l'impulsion du concile de Constance, où les églises nationales s'unirent si énergiquement contre le sacerdoce central. Celte seconde série d'efforts ne devait obtenir un succès capital qu'après la consommation de la première ; car les différents clergés ne pouvaient poursuivre leurs tendances nationales qu'en se plaçant sous la direction de leurs chefs temporels. Il fallait donc que ces derniers se fussent d'àbord émancipés de la tutelle papale. La première opération est la plus importante; car elle a ruiné la base du régime monothéiste en déterminant l'absorption du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel.
En poursuivant cette usurpation dans le vain espoir de consolider leur suprématie, les rois n'ont pas senti qu'ils
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en ruinaient pour l'avenir les fondements intellectuels et moraux. De même les différents clergés, poussés à se nationaliser pour échapper aux abus de la concentration romaine, n'ont pas aperçu qu'ils concouraient à dégrader la dignité ecclésiastique en substituant à leurs chefs naturels l'autorité hétérogène d'une foule de pouvoirs militaires. La réaction de cette double série d'hostilités sur le caractère de la papauté ne contribua pas moins à l'altération de la constitution catholique. A partir du quatorzième siècle, l'émancipation des rois devenait, aux yeux clairvoyants des papes, imminente en France et en Angleterre. La nationalité du clergé s'y manifestait par son empressement à favoriser les mesures restrictives à l'égard du saint-siège. C'est alors que la papauté s'occupa surtout de sa principauté temporelle, qui devenait la seule partie réelle de son pouvoir politique. Avant la lin du quinzième siècle, l'ancien chef du système européen avait renoncé à son action sur les divers gouvernements temporels pour tendre à son agrandissement territorial, qui date surtout de cette époque, et pour procurer les prérogatives royales à la nombreuse lignée des familles pontificales au point d'y faire presque regretter l'absence d'hérédité.
La dégénération du pouvoir papal en un caractère purement italien rendait plus nécessaire la désorganisation de la papauté, qui abdiquait ses plus nobles attributions politiques, et qui perdait sa principale utilité sociale, pour devenir un élément de plus en plus étranger à la constitution des peuples modernes. Telle est l'origine de l'esprit rétrograde qui s'est développé dans la politique du catholicisme, dont la tendance avait été si longtemps progressive. C'est ainsi que tous les éléments du système du moyen âge ont concouru à la décadence du pouvoir
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spirituel, qui en constituait la force et la noblesse. Cette désorganisation était presque accomplie, bien que sous une forme implicite, par l'abaissement politique des papes et par les efforts des divers clergés pour se nationaliser, à l'époque de l'avènement du protestantisme, auquel on l'attribue, et qui en fut au contraire le résultat.
Cette décomposition était inévitable; mais elle n'en a pas moins laissé une immense lacune dans l'ensemble de l'organisme européen, dont les divers éléments, devenant presque étrangers les uns aux autres, se trouvèrent livrés à leurs divergences, sans aucun autre frein que l'insuffisant équilibre déterminé par leur propre antagonisme. Une telle situation se fit gravement sentir dans les luîtes, aussi frivoles qu'acharnées, des principaux États, et surtout dans la longue et déplorable guerre entre l'Angleterre et la France, pendant laquelle l'extinction de l'autorité conciliatrice des papes est marquée par leurs efforts, aussi vains qu'honorables, pour la pacification de l'Europe. La perturbation européenne aurait eu des conséquences moins graves, si, par une fatale coïncidence, elle ne s'était développée au déclin de l'influence politique qui avait précédemment régularisé les relations internationales. Deux siècles auparavant,, la papauté aurait lutté avec succès contre une telle conséquence de la situation sociale, et, sans pouvoir l'annuler, elle en aurait diminué les ravages. Ce cas est l'un des plus propres à faire sentir aux aveugles partisans de l'optimisme politique l'inconséquence de leurs doctrines métaphysiques. On voit l'autorité des papes s'anéantir en un temps où elle aurait pu rendre d'éminents services. Une telle impuissance prouve le caractère temporaire du pouvoir catholique, qui, si peu éloigné de son plus bel âge, est empêché de remplir
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sa destination politique, non par des obstacles accidentels, mais par sa précoce désorganisation.
La décomposition spontanée de Tordre temporel, bien que déjà très active au treizième siècle, ne pouvait avoir de résultais décisifs, tant que le pouvoir catholique conservait toute son intégrité. Mais, à mesure que s'opérait la décomposition spirituelle, la dissolution temporelle tendait à Tenlière subversion du régime féodal en y altérant la pondération des deux éléments principaux, la force centrale de la royauté et la force locale de la noblesse. L'une avait été, avant la fin du quinzième siècle, presque entièrement absorbée par l'autre, tandis que celle-ci absorbait la puissance spirituelle. Les luttes si intenses et si nombreuses de cette époque semblent, au premier abord, en contradiction avec le décroissement du régime militaire. La nature môme de ces guerres essentiellement perturbatrices ruinait la considération sociale de la caste dominante, dont l'ardeur belliqueuse, privée de toute application utile, devenait de plus en plus contraire à la civilisation qu'elle avait d'abord protégée. L'organisme féodal, destiné à contenir le système d'invasion, louchait à sa fin, dès qu'il s'érigeait en principe d'envahissement. L'institution des armées permanentes, commencée en Italie, bientôt propagée dans tout l'Occident, et surtout en France, constitua un témoignage de la dissolution du régime temporel.
Dans le cas le plus commun, dont la France présente le type, la décomposition du pouvoir temporel eut lieu au profit de la force centrale contre la force locale. L'esprit de la constitution féodale permettait de prévoir que, presque partout, l'équilibre de ces deux puissances se romprait au préjudice de l'aristocratie, par suite des moyens qu'offrait un tel régime d'accroître la royauté.
3 1 2 SOCIOLOGIE. [Cinquante-cinquième
Ce point de vue est trop connu pour que je sois obligé d'insister. Mais je signalerai une considération nouvelle qui résulte d'un rapprochement entre la décomposition du pouvoir temporel et celle du pouvoir spirituel. Celte dernière s'est accomplie contre la puissance centrale. Il fallait bien que l'autre s'effectuât en sens inverse, sans quoi celte révolution eût dégénéré en un démembrement universel, dont l'Europe a été préservée par la concentration temporelle en faveur de la royauté.
La prépondérance de l'aristocratie a constitué un cas exceptionnel, dont l'Angleterre offre le principal exemple. La considération en est très importante pour faire sentir l'erreur de l'empirisme qui prétend borner le mouvement européen à transplanter sur le continent le régime particulier à l'évolution anglaise. Une telle anomalie doit être attribuée à l'action combinée de deux conditions spéciales : la situation insulaire et la double conquête. La première a permis au développement social de l'Angleterre de suivre, sans perturbations extérieures, sa propre marche. La seconde a provoqué la coalition de l'aristocratie contre la royauté, que la conquête normande avait rendue d'abord prépondérante, comme on le volt en comparant, au douzième siècle, la puissance royale en France et en Angleterre. En outre, les conséquences de cette conquête favorisaient la combinaison de la ligue aristocratique avec les classes industrielles en constituant entre elles, parla position secondaire de la noblesse saxonne, un précieux intermédiaire qui ne pouvait exister ailleurs. Ceux qui voudront expliquer cette anomalie politique devront examiner en même temps le développement de Venise et celui de la Suède : l'un][et l'autre offrent une marche analogue.
. Tels sont les principaux résultats de la décadence spon-
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tanée du régime catholique et féodal : la désorganisation fut partout réalisée, d'une manière plus ou moins explicite, vers la fin du quinzième siècle. Le pouvoir spirituel était dès lors absorbé par le pouvoir temporel, et l'un des deux éléments généraux de celui-ci était rendu subalterne par rapport à l'autre. L'ensemble de cet immense organisme était alors concentré autour d'une seule puissance active, ordinairement la royauté, sur laquelle reposaient les destinées de tout le système, dont la décomposition allait désormais devenir systématique.
Nous avons partagé cette phase du mouvement révolutionnaire en deux époques, Tune protestante, l'autre déiste. Nous allons considérer la première dans ses effets politiques immédiats et dans son influence philosophique.
Sous le premier aspect, la réforme du seizième siècle fut une conséquence de la situation, surtout en ce qui concerne la désorganisation du pouvoir spirituel. Cette conséquence s'est réalisée d'une manière à peu près équivalente chez les peuples qui sont restés nominalement catholiques. Le pouvoir spirituel a été subordonné au pouvoir temporel dans tout l'Occident européen, avant la fin du quinzième siècle. C'est ainsi que non seulement les rois et les nobles, mais encore les prôlres et les papes eux-mêmes ont participé au mouvement révolutionnaire.
Lorsque Henri VIII se sépara de Rome, Charles-Quint et François Ie' n'en étaient pas moins affranchis. L'œuvre de Luther se réduisit à formuler cette première décomposition de l'organisme catholique : elle n'atteignit le dogme que d'une manière accessoire, respecta la hiérarchie, et n'altéra que la discipline en abolissant le célibat ecclésiastique et la confession.
Les rois de France, d'Espagne et d'Autriche étaient déjà, pour leurs clergés respectifs, des maîtres non moins
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absolus et non moins indépendants du pouvoir papal que les divers princes protestants. Le mouvement luthérien, parvenu à la phase calviniste, disposa de plus en plus le sacerdoce catholique à accepter un tel assujettissement politique.
Après son asservissement, l'Église catholique, impuissante à remplir ses plus hautes attributions sociales, et voyant son influence restreinte à la vie individuelle ou domestique, fut conduite à s'occuper surtout de la conservation de sa propre existence en se constituant l'auxiliaire de la royauté. Cette coalition devait devenir aussi dangereuse pour le catholicisme que pour le pouvoir royal. Le catholicisme ruinait son crédit populaire : il lui restait la vaine ostentation de quelques prédications officielles, que la plus sublime éloquence n'empêchait pas d'être purement déclamatoires, et surtout fort inoffensives pour le pouvoir auquel elles s'adressaient, quelque vicieuse que fût sa conduite. La royauté était conduite à lier ses destinées à un système de doctrines et d'institutions qui devaient exciter des répugnances de plus en plus nombreuses.
Cette période est caractérisée par l'institution de la compagnie de Jésus, qui, de nature éminemment rétrograde, fut fondée avec un admirable instinct politique pour défendre le catholicisme contre la destruction dont il était menacé. La papauté, de plus en plus absorbée, depuis le siècle précédent, par les intérêts et les soins de sa principauté temporelle, n'était plus apte à diriger la résistance. Aussi les chefs, presque toujours éminents, de cette puissante corporation se sont-ils, sous un titre modeste, substitués peu à peu aux papes.
La politique des jésuites, hostile à l'évolution humaine, a eu un caractère corrupteur. Les jésuites intéressaient toutes les influences à la conservation de l'organisme catholique. Ils persuadaient à tous les esprits éclairés, sous
foçon.J AGE DE TRANSITION BÉVOLUTIONNAIHE. 315
la réserve tacite d'une secrète émancipation personnelle, que la consolidation de leur propre puissance les obligeait à prendre part aux efforts de tous genres destinés à maintenir le vulgaire sous la tutelle sacerdotale. Cette combinaison n'était susceptible que d'un succès précaire, limité aux temps où l'émancipation théologique restait sufûsamment concentrée.
Tel est le seul grand effort qu'ait tenté le catholicisme, dont la restauration fut entreprise par les jésuites sous la protection de la monarchie espagnole, devenue le meilleur appui de celle politique, parce qu'elle était mieux préservée que toute autre des contacts hérétiques. Le concile de Trente a produit un résultat que les papes semblent avoir pressenti par leur répugnance à réunir et à prolonger cette impuissante assemblée. Dans sa longue et consciencieuse révision du système catholique, ce concile n'a fait que constater, avec une stérile admiration, la parfaite solidarité de toutes ses parties. Tout l'effort de réformation dont le catholicisme était susceptible sans se dénaturer avait déjà été tenté, trois siècles auparavant, par l'institution des Franciscains et des Dominicains. Déjà entraîné vers son entière dissolution, le système catholique ne pouvait plus, à cette époque, qu'organiser son active résistance à l'évolution ultérieure.
C'est ainsi que le catholicisme, réduit en Europe à ne plus former qu'un parti, a perdu la faculté de remplir son antique destination sociale. Absorbé par l'intérêt de plus en plus exclusif de sa conservation, il a été poussé, dans son intime solidarité avec la royauté, à inspirer ou à sanctionner les mesures les plus contraires à son esprit. On en a le témoignage par l'histoire du plus exécrable attentat qui ait été jamais consommé.
En un mot, la scène politique a pris, dès celte époque,
316 SOCIOLOGIE. [Cinquante-cinqiièmo
le caractère qui s'est prolongé jusqu'à nos jours. Depuis Philippe II jusqu'à Bonaparte, c'est toujours, sauf la diversité des circonstances et des moyens, la même lutte entre l'instinct rétrograde et l'esprit progressif.
Cette tendance rétrograde n'a pas empêché la hiérarchie catholique de renfermer, depuis le seizième siècle, beaucoup d'hommes éminenls. Cependant, ce nombre a été bientôt diminué par les répugnances instinctives des esprits supérieurs. La dégénération du catholicisme se remarque chez tous ses représentants, même les plus illustres. Dans Tordre mental, on ne peut qu'admirer en Bossuet l'un des plus sublimes penseurs qui aient honoré notre espèce, et peut-être la plus puissante intelligence des temps modernes après Descartes et Leibniz. Néanmoins, un tel esprit est condamné par les exigences contemporaines, malgré les répugnances de son instinct pontifical, à défendre dogmatiquement les inconséquences gallicanes, et à justifier la subordination de l'Église à la royauté. Celui qui, au temps de Grégoire VII ou d'Innocent III, eût été regardé comme leur digne successeur dans l'antagonisme du trône et de Pautel, est réduit à n'être que le panégyriste officiel des principaux agents de Louis XIV. Le génie philosophique de Bossuet n'est pas un produit du catholicisme, qui lui fut plutôt défavorable. Au moyen Age, au contraire, le système catholique avait concouru au développement des hautes intelligences en leur fournissant un champ et une situation convenables. Sous l'aspect moral, on peut apprécier de même les plus nobles types qui honorèrent le déclin de l'Église, pendant les trois derniers siècles. Le souvenir des vertus de saint Charles Borromée et de saint Vin. cent de Paul inspire une juste vénération; cependant leur charité infatigable, aussi ardente qu'éclairée, ne se rattachait au catholicisme par aucun caractère ascétique ou po-
ieçon.] AGE DE TRANSITION RÉVOLUTIONNAIRE. 317
liUque. Sauf le mode de manifestation, de telles natures pouvaient recevoir un développement équivalent parmi les autres sectes religieuses, et môme en dehors de toute croyance théologique.
L'esprit de résistance à l'émancipation intellectuelle et le caractère d'hypocrisie des classes dirigeantes n'ont pas été, depuis le seizième siècle, particuliers au catholicisme. Le protestantisme les a manifestés partout où il a obtenu la prépondérance politique; car il ne pouvait avoir une propriété progressive qu'en restant à l'état d'opposition. A l'état de gouvernement, il est devenu hostile au développement de la raison. L'instinct rétrograde du catholicisme moderne résulte de la désorganisation du pouvoir spirituel et de son assujettissement au pouvoir temporel. Gomment le protestantisme, qui érige en principe cette sujétion, aurait-il pu éviter les conséquences de son triomphe légal? L'orthodoxie anglicane, par exemple, exigée chez le vulgaire pour les besoins politiques du système correspondant, ne pouvait pas inspirer des convictions profondes, ni un respect sincère pour ces mêmes lords dont les décisions parlementaires en avaient tant de fois altéré arbitrairement les divers articles.
Le protestantisme, en développant incomplélementTesprit d'examen, procure une demi-satisfaction à la raison, dont il retarde ensuite l'entière émancipation, surtout chez le vulgaire; de môme, sous l'aspect politique, il apporte des modifications insuffisantes et temporaires. Aussi les nations protestantes, après avoir devancé dans leur progrès social les peuples restés catholiques, sont-elles ensuite, malgré les apparences contraires, demeurées en arrière. La résistance du catholicisme a donc exercé une réaction salutaire.
Après avoir apprécié la première phase de la doctrine
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critique par rapport à la dissolution de l'organisme spirituel, il est aisé d'en indiquer l'influence sur la désorganisation temporelle. Tous les pouvoirs sociaux se sont rassemblés autour de l'élément temporel prépondérant : en France autour de la puissance royale, en Angleterre autour de la force aristocratique. Dans les deux cas, l'unique élément demeuré actif s'est trouvé investi d'une sorte de dictature très remarquable, dont l'établissement, retardé par les troubles religieux, ne s'est entièrement réalisé que pendant la seconde moitié du dix-septième siècle.
On peut aisément établir, malgré l'anglomanie de nos publicistes, la supériorité du mode français sur le mode anglais pour faciliter la dissolution de l'ancien système politique et la réorganisation qui doit lui succéder. Le régime du moyen âge a été plus affaibli en se transformant en une dictature royale qu'en aboutissant à une dictature aristocratique. L'élément royal étant plus nécessaire à un tel système que l'élément nobiliaire, il en est résulté que la royauté a pu, en France, se passer plus aisément de la noblesse que celle-ci de la royauté, en Angleterre. Li puissance aristocratique est devenue ainsi plus subalterne dans le premier pays que la puissance royale dans le second . En outre, la force de résistance de la royauté française, politiquement isolée au milieu d'une population qui était poussée à l'émancipation, s'est trouvée beaucoup plus faible, en présence de l'évolution moderne, que l'active opposition de l'aristocratie anglaise, qui était intimement combinée par une longue solidarité antérieure avec l'ensemble de la population correspondante. En dernier lieu, le principe des castes a été plus ruiné en France, où il s'est appliqué à une seule famille, qu'en Angleterre, où il est représenté par un grand nombre de familles distinctes.
Malgré l'orgueil que doit inspirer à l'oligarchie anglaise
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son attribution de faire et de défaire les rois, le rare exercice d'un tel privilège n'a pu altérer autant l'esprit de l'organisation temporelle que la faculté de créer à leur gré des nobles, dont nos rois se sont emparés non moins anciennement, et qui est devenue infiniment plus usuelle au point de rendre la noblesse presque ridicule , dès l'origine de la phase révolutionnaire.
La métaphysique prolestante, après être passée de l'état d'opposition à l'état de gouvernement, ne s'est nulle part montrée contraire à l'esprit de caste; elle lui a même rendu le caractère sacerdotal, que la philosophie catholique lui avait enlevé. Je me bornerai à signaler, à ce sujet, le cas le plus important. Le génie catholique a toujours repoussé, surtout en France, l'avènement des femmes aux fonctions royales ou même féodales. Au contraire, le protestantisme officiel, en Angleterre et en Suède, a consacré l'existence politique des reines et même des pairesses. Ce contraste est d'autant plus décisif que la politique protestante avait déjà investi la royauté d'une véritable papauté nationale.
L'établissement de la dictature temporelle a été longtemps entravé par le protestantisme. Ainsi, en Angleterre, le caractère pontifical de la royauté était de nature à compenser, auprès des masses, le déclin de celle puissance, qui obtint, pendant près d'un siècle, une prépondérance exceptionnelle. Le protestantisme a déterminé sur le continent, et surtout en France, un résultat équivalent, en fournissant à la noblesse de nouveaux moyens de résister à la royauté. Il lui a suffi, pour cela, de prendre la forme presbytérienne, ou calviniste, qui convient mieux à l'état d'opposition que la forme épiscopale, ou luthérienne.
Je dois signaler ici les tentatives des organes spéciaux
320 SOCIOLOGIE. [Cinquante-cinquième
de la transition révolutionnaire contre le pouvoir temporel qui était resté prépondérant. Les métaphysiciens et les légistes s'efforcèrent, en France et en Angleterre, de restreindre, au profit de leur classe, ce môme pouvoir qu'ils venaient de consolider, et dont ils redoutaient les envahissements. C'est ce qui explique les efforts des parlements français contre l'autorité royale, dont ils veulent régler les choix ministériels, et ceux des principaux chefs de la Chambre des communes, en Angleterre, pour lui subordonner la Chambre des lords, soit avant, soit après la mort de Charles I". Ces tentatives indiquent une tendance des légistes et des métaphysiciens à diriger par eux-mêmes le mouvement-politique dans lequel ils n'avaient figuré précédemment qu'à titre d'auxiliaires.
La dictature temporelle, après avoir consolidé son pouvoir a cherché à relever son ancien antagoniste, qui acceptait enfin, sous des formes plus ou moins explicites, sa subalterne politique. Rien n'était plus naturel qu'une telle conversion, d'après la conformité d'origine, de caste et d'éducation qui existait entre la royauté et l'aristocratie, et qui devait amener leur intime liaison. Telle a été, depuis sa prépondérance définitive, l'attitude de l'aristocratie anglaise à l'égard de la royauté, désormais placée sous sa tutelle de plus en plus affectueuse. Telle a été de même, à partir de Louis XIV, la prédilection croissante de la royauté française pour la noblesse, qu'elle avait asservie.
Après sa complète installation, la dictature temporelle a dénaturé son caractère et compromis l'existence d'un pouvoir qui ne pouvait convenir à sa nature.
Les rois, simples chefs de guerre au moyen âge, devenaient de plus en plus incapables d'exercer les immenses attributions qu'ils avaient conquises sur les autres pouvoirs sociaux. Aussi voit-on surgir une nouvelle force
leçon.] AGE DE TRANSITION RÉVOLUTIONNAIRE. 32 1
politique, le pouvoir ministériel, qui, étranger au régime du moyen âge, devient de plus en plus nécessaire à la royauté, et par suite tend à acquérir une existence distincte, et même indépendante. Louis XI est, en Europe, le dernier roi qui ait dirigé par lui-môme l'ensemble de ses affaires. Malgré sa haute capacité politique, il aurait éprouvé le besoin d'avoir de véritables ministres au lieu de simples agents, si la formation de la dictature royale avait été alors aussi avancée qu'elle le devint deux siècles plus tard. L'élévation de Richelieu est résultée de cette nouvelle situation. Môme avant ce ministre, et surtout après lui, des hommes d'un génie très inférieur au sien ont acquis une autorité peut-être plus étendue. Une telle institution constitue un aveu d'impuissance de la part de la royauté, qui, après avoir absorbé toutes les attributions politiques, est ainsi conduite à en abdiquer la direction. L'affaiblissement de la dictature royale, par suite môme de son triomphe, est surtout caractéristique au point de vue des fonctions militaires, qui en sont l'attribut le plus naturel. Dès le quinzième siècle, en effet, on voit partout, et surtout en France, les rois renoncer, malgré de vaines démonstrations officielles, au commandement réel des armées. Le môme affaiblissement atteint aussi, sauf la diversité des manifestations, la dictature aristocratique. Malgré son orgueilleuse prétention à diriger son système politique, l'oligarchie anglaise n'a pas été moins entraînée que la royauté française, et environ à la môme époque, à confier ses principales attributions à des ministres pris hors de son sein, et à choisir dans la caste inférieure les chefs des opérations militaires. Mais elle a pu mieux dissimuler cette nécessité en s'incorporant avec résignation, et quelquefois môme avec habileté, les éléments étrangers que le
sentiment de son insuffisance la forçait à emprunter. Comte. — Résumé. II. — 21
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La décadence de l'esprit militaire faisait de grands progrès. La renonciation des rois au commandement effectif et le développement du pouvoir ministériel, si souvent exercé par des personnages étrangers à la guerre, tendaient à rendre subalterne la profession des armes. Déjà Machiavel, au début du seizième siècle, avait signalé l'existence précaire et dépendante des généraux modernes, qui étaient réduits à la condition de simples agents d'une autorité civile de plus en plus ombrageuse. Chez les anciens, et surtout à Rome, les généraux jouissaient, peudant toute la durée de leurs opérations, d'un empire presque absolu, qui était indispensable au système de conquête. Or, ce que Machiavel prenait pour une anomalie passagère propre à l'Italie, et surtout à Venise, qui en donnait l'exemple depuis près d'un siècle, est devenu la situation de tous les Étals européens. Sous toutes les formes politiques, les chefs de guerre, subordonnés au pouvoir civil, ont été assujettis, malgré les plus éminents services, à une sorte de suspicion et de surveillance. La haute direction des expéditions importantes, soit offensives, soit même défensives, a été presque toujours réglée, non seulement dans la conception, mais encore dans l'exécution principale, par des ministres non militaires. Les vaines plaintes de Machiavel à ce sujet seraient justement répétées par nos guerriers, si le point de vue militaire avait conservé son antique prépondérance.
Le protestantisme ne tarda pas à rendre un éminent service en entravant l'esprit de conquête par la préoccupation des troubles intérieurs, et en donnant un nouveau but et un cours différent à l'activité militaire. C'est à cette époque qu'il faut placer l'origine des guerres révolutionnaires proprement dites. La guerre extérieure se complique de la guerre civile. L'intérêt d'un im-
leçon.] AGE DE TRANSITION RÉVOLUTIONNAIRE. 313
portant principe social tend à y faire participer tous les hommes convaincus, quelque pacifiques que soient leurs inclinations habituelles. L'énergie militaire y put donc être fort intense, sans cesser de constituer un simple moyen, et sans indiquer aucune prédilection pour la vie guerrière. Tel fut le caractère des longues guerres qui ont agité l'Europe depuis le milieu du seizième siècle jusqu'au milieu du dixseptième, sans en excepter la guerre de Trente Ans.
Il en est ainsi des luttes encore plus étendues qui remplirent la un du dix-septième siècle, et même le commencement du siècle suivant jusqu'à la paix d'Utrecht. Dans cette dernière série de guerres, l'amour des conquêtes est sans doute intervenu comme dans la précédente, et peut-être davantage, parce que la première ferveur religieuse et politique s'était ralentie; mais cette influence fut seulement accessoire. Ces guerres présentent également l'empreinte révolutionnaire; car elles se rapportent surtout au prolongement de la lutte entre le catholicisme et le protestantisme. Cette lutte a été d'abord offensive de la part de la France, oh s'était concentrée l'action catholique, depuis l'époque de l'affaiblissement de l'Espagne jusqu'à la crise anglaise de 1688. Elle est devenue ensuite défensive, quand l'action protestante a été suffisamment condensée autour de Guillaume d'Orange par l'union de la Hollande avec l'Angleterre.
Pendant la majeure partie du dix-huitième siècle, les guerres ont encore changé de nature. Les États européens se sont occupés du développement industriel, dont l'importance devenait de plus en plus grande. Dès lors, l'activité militaire a été subordonnée aux intérêts commerciaux, jusqu'à l'avènement de la révolution française.
Une nouvelle classe, peu nombreuse, mais très remarquable, qui a surgi en Europe presque au début du
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mouvement de décomposition, a justement acquis une haute importance politique : c'est la classe diplomatique. Étrangère au moyen âge, cette classe, toute moderne, est issue de la décadence de la constitution catholique, qui l'a rendue nécessaire pour suppléer aux liens que le pouvoir de la papauté avait précédemment maintenus entre les divers États. Beaucoup d'hommes intelligents et actifs se sont trouves placés au point de vue social le plus élevé, sans être aucunement militaires. Les diplomates ont été longtemps choisis parmi les membres du clergé catholique, qui, persuadés de la déchéance de leur corporation, se montraient disposés à utiliser ailleurs leurs capacités politiques. Depuis l'avènement de la dictature temporelle, celte classe a été surtout aristocratique, comme le haut sacerdoce.
Il n'y a pas eu, en Europe, pendant les trois derniers siècles, de classe aussi complètement affranchie de tout préjugé politique, et peut-être même philosophique, en vertu de la supériorité de son point de vue habituel. Cette classe, éminemment civile, a grandi en même temps que le pouvoir ministériel, dont elle constitue une sorte d'appendice. Elle a dépouillé de plus en plus les militaires de leurs attributions politiques pour les réduire au rôle d'instruments passifs de desseins conçus et dirigés par la puissance civile. Dans l'antiquité, et même an moyen âge, les négociations de pais ou d'alliance étaient un complément du commandement militaire : le développement du système guerrier, surtout à l'état offensif, l'exigeait ainsi. La «lasse diplomatique a concouru à la décadence de l'esprit militaire en enlevant aux généraux une aussi précieuse partie de leurs fonctions. C'est ce qui explique l'antipathie instinctive qui a toujours existé, chez les modernes, entre tes rangs supérieurs de ces deux classes.
leçon.] AGE DB TRANSITION RÉVOLUTIONNAIRE. 31*.
La diplomatie s'est partout occupée, avec une infatigable ardeur, d'instituer entre les divers États européens un équilibre dont la nécessité devenait irrécusable, depuis le partage presque égal de l'Europe entre le catholicisme et le protestantisme. Une telle intervention fut marquée dans le traité de Westphalie par un esprit de pacification universelle. Sans doute, la solution diplomatique est inférieure à l'ancienne solution catholique ; car l'organisme international peut encore moins que l'organisme national se passer d'une base intellectuelle et morale. Mais il serait injuste de juger d'après l'état normal un expédient qui, destiné aune situation révolutionnaire, a concouru et concourt encore à maintenir entre les États européens la pensée d'une certaine organisation.
Tels sont les aspects sous lesquels je devais considérer, pendant la période protestante, la marche de la désorganition temporelle, qui n'a fait que se prolonger dans la même direction, pendant la période déiste, jusqu'à l'avènement de la révolution française. Je devais insister sur l'établissement de ce point de départ, qui a tant influé sur le mouvement révolutionnaire. Cette analyse va permettre d'apprécier plus aisément la période protestante.
Le protestantisme a préparé la dissolution, d'abord intellectuelle, ensuite sociale, que l'ancien régime devait subir pendant la période suivante. Bien que la formation et le développement de la doctrine critique ne doivent pas lui être directement attribués, il en a cependant établi les bases, sur lesquelles une philosophie négative plus complète et plus prononcée à pu ensuite construire aisément l'ensemble de la métaphysique révolutionnaire» C'est surtout ainsi que la réforme a constitué une situation intermédiaire, mais indispensable.
Pour faciliter, sous ce dernier aspect, l'appréciation du»
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protestantisme, nous pouvons regarder la doctrine critique comme réductible au dogme du libre examen, qui en est le principe. La liberté de penser doit conduire chacun à la liberté de parler, d'écrire, et même d'agir conformément à ses convictions personnelles, sans autres réserves que celles qui se rapportent a l'équilibre des diverses individualités. De même, celte sorte de souveraineté morale, ailribuée a cbacun et n'admettant d'autre restriction légitime que celle du nombre, aboutit nécessairement à la souveraineté politique de la multitude, créant ou détruisant ù son gré toutes les institutions. Une telle suprématie suppose la conception correspondante de l'égalité universelle. Enfin, au point de vue international, ce dogme conduit encore plus directement a reconnaître l'indépendance absolue ou l'entier isolement politique de chaque peuple particulier. Les différentes notions propres à la métaphysique révolutionnaire constituent donc de simples applications du principe du libre examen.
Les discussions du quatorzième siècle sur le pouvoir européen des papes et celles des siècles suivants sur l'indépendance des églises nationales avaient suscité, chez tous les peuples chrétiens, un large exercice du droit d'examen, longtemps avant que le dogme en pût être formulé. La proclamation luthérienne ne lit qu'étendre à tous les croyants un privilège dont les rois et les docteurs avaient amplement usé, et qui se propageait de plus en plus dans toutes les autres classes. Le mouvement luthérien ne produisit réellement aucune innovation qui n'eût été proposée longtemps auparavant : le succès de Luther résulta surtout de son opportunité. La sujétion du pouvoir spirituel au pouvoir temporel excitait à l'émancipation personnelle en dégradant les seules autorités qui avaient le droit de discipliner les intelligences. Passées entre les mains des
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rois, les attributions intellectuel les du pouvoir catholique ne pouvaient être sérieusement respectées. ?
Telle était la situation de toutes les populations chrétiennes au moment de l'apparition du protestantisme, qui, en formulant le principe du libre examen, consacra seulement un état préexistant, à la formation duquel toutes les influences sociales avaient concouru pendant les deux siècles précédents.
L'intervention du principe du libre examen devenait indispensable : l'ensemble de la doctrine critique était le correctif nécessaire de la dictature temporelle, qui, sans un tel antagonisme, se serait bientôt transformée en un ténébreux despotisme. Par leur adhésion sous des formes plus ou moins explicites aux principaux dogmes de la philosophie négative, les peuples n'ont pas cédé uniquement aux séductions d'une telle doctrine. Ils ont été guidés, à leur insu, par le sentiment des exigences de la nouvelle situation sociale. La résistance rétrograde du pouvoir temporel constituait un élément non moins indispensable. C'était le seul moyen efficace de contenir les perturbations anarchiques auxquelles tendait l'ascendant exagéré de l'impulsion révolutionnaire.
Le protestantisme a pu seul ébaucher la formation abstraite des principes critiques. Cependant ces principes se sont étendus, dès l'origine, chez les nations catholiques. Les principales différences qui existaient à ce sujet entre les populations européennes résultaient de ce que, la dictature temporelle n'étant pas aussi prononcée dans les Etats catholiques, l'action critique ne devait pas y être aussi directe que chez les peuples prolestants. Mais le catholicisme fut conduit à sanctionner le principe du libre examen en l'invoquant en faveur de la foi catholique, qui était violemment opprimée partout où le protestantisme avait
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officiellement prévalu. De plus, au sein môme du clergé catholique, l'usage d'un tel droit se signalait déjà par des hérésies spéciales. On voit alors surgir en France la mémorable hérésie du jansénisme, qui se serait convertie en une religion nationale, si le développement de la philosophie négative n'avait pas entratné les penseurs au delà de cette doctrine. L'invasion d'un tel esprit chez de grands philosophes et d'éminents poètes indique combien il était conforme à la situation des intelligences.
Je dois signaler une autre hérésie, qui, sans avoir l'importance de la précédente, est un témoignage des tendances dissidentes qui résultaient du libre examen. Il s'agit du quiétisme, dont le caractère philosophique est très remarquable, parce qu'il offre une première protestation de la constitution inorale de l'homme contre l'ensemble de la doctrine théologique. C'est, en effet, d'une telle protestation que cette hérésie a tiré sa consistance passagère. Toute dis* cipline morale fondée sur une philosophie théologique exige, sans excepter le catholicisme, un appel continu à l'esprit d'égoïsme. La pensée du salut personnel constitue, comme Bossuet l'a montré, l'indispensable condition de toute morale théologique. Mais ce caractère n'en manifeste pas moins l'un des vices d'une telle philosophie, qui tend ainsi à atrophier la plus noble partie de notre organisme moral, celle qui se rapporte au développement des affections purement bienveillantes. Tel est le nouvel aspect sous lequel l'hérésie du quiétisme est venue signaler l'imperfection des doctrines théologiques.
Pour compléter cette appréciation, il faut indiquer les attributions morales dont la doctrine critique s'est trouvée provisoirement investie. Depuis que le pouvoir spirituel avait perdu son indépendance politique, le catholicisme tendait à dégénérer en un servile instrument de domination
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rétrograde, et ne conservait plus que d'insignifiants vestiges de son ancienne dignité. Sa doctrine morale, en apparence identique pour tous, ne s'adressait plus en réalité qu'aux faibles, auxquels elle prescrivait une soumission de plus en plus passive à toutes les puissances, dont elle proclamait les droits absolus sans avoir la force d'insister aussi sur leurs devoirs, et dont elle ménageait les vices dans l'intérêt de l'existence sacerdotale. Ce nouvel esprit de servile condescendance pour toutes les grandeurs temporelles ne s'appliquait d'abord qu'aux rois. Il s'étendit graduellement à tous les rangs de la société, et multiplia son influence corruptrice au point d'altérer la morale domestique elle-même. La doctrine critique hérita provisoirement des attributions morales auxquelles le catholicisme avait renoncé.
Le dogme de la liberté de conscience rappelait l'obligation, d'abord établie par le catholicimse, mais ensuite abandonnée par lui, de n'employer que les armes spirituelles à défendre toutes les opinions. Le dogme de la souveraineté populaire subordonnait tous les pouvoirs sociaux à la considération de l'intérêt commun, que la doctrine catholique avait sacrifié à l'ascendant des grands. Le dogme de l'égalité relevait la dignité de la nature humaine, que méconnaissait un esprit de caste dépourvu de son ancienne destination sociale et affranchi de tout frein moral. Enfin, le dogme de l'indépendance nationale pouvait seul, après la dissolution des liens catholiques, inspirer un respect efficace pour l'existence des petits États. La doctrine critique a rempli très imparfaitement cet office ; elle a cependant maintenu le sentiment des priucipalcs conditions morales de l'humanité.
Sans examiner les diverses phases du protestantisme, je dois signaler le principe au moyen duquel on peut appré-
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cier celte multitude de sectes hétérogènes, dont chacune prenait la précédente en pitié et la suivante en horreur, suivant la décomposition plus ou moins avancée du système théologique. Il suffit de distinguer les trois degrés successifs de la ruine de l'ancien organisme religieux sous le triple aspect de la discipline, de la hiérarchie, et du dogme lui-même, qui en était rame. Ces trois phases sont représentées par Luther, Calvin et Socin.
Le luthéranisme n'a introduit que d'insignifiantes modifications dogmatiques; il a respecté la hiérarchie, mais il a consacré l'asservissement politique du clergé. Luther a ruiné la discipline ecclésiastique pour la mieux adaptera cette servile transformation. C'est la seule forme sous laquelle le protestantisme ait jamais pu s'organiser en religion d'État, au moins chez de grandes nations indépendantes.
Ensuite le calvinisme, ébauché par le célèbre curé de Zurich, est venu ajouter à cette démolition initiale celle de la hiérarchie, qui maintenait l'unité du catholicisme. Il n'a d'ailleurs apporté au dogme chrétien que des modifications secondaires, quoique plus étendues que les précédentes. Cette seconde phase ne peut convenir qu'à l'état de pure opposition, sans comporter aucune importance organique, susceptible de durée. Cependant elle constitue la situation normale du protestantisme, si l'on peut ainsi qualifier une telle anomalie politique; car l'esprit protestant s'y est développé de la manière la plus convenable à sa nature, qui répugne à l'inerte régularité du luthéranisme officiel.
Enfin, le socinianisme a complété la dissolution de la discipline et de la hiérarchie en y joignant celle des principales croyances religieuses. Son origine italienne annonçait une tendance des esprits catholiques à pousser la décomposition théologique beaucoup plus loin que leurs
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précurseurs protestants. Le presbytérianisme en demeure historiquement le type le plus pur. Après cette filiation principale, il n'y a plus à distinguer, parmi les autres sectes, aucune différence importante, sauf la protestation des quakers contre l'esprit militaire. J'ai déjà noté l'antipathie du protestantisme pour toute constitution guerrière. La célèbre secte des amis, malgré ses ridicules et son charlatanisme, a servi d'organe spécial à la manifestation de ce sentiment.
C'est seulement par son contraste avec la phase spontanée du mouvement de décomposition que la phase protestante peut être regardée comme systématique, c'està-dire comme dirigée par des doctrines réformatrices, au lieu de provenir du simple conflit des anciens éléments sociaux. Le complet développement de la philosophie négative ne s'est accomplie que sous la phase déiste. Sous le protestantisme proprement dit, l'élaboration des principes critiques s'est effectuée empiriquement au milieu des variations religieuses, à mesure que le cours des événements a fait ressortir chacun des nouveaux besoins. De telles conceptions tendaient toujours à régénérer l'ancien organisme spirituel en détruisant les éléments indispensables à son existence. Mais, par suite môme de ce caractère, les changements politiques qui en ont découlé n'ont jamais pu devenir assez décisifs pour montrer la véritable tendance des sociétés modernes. Aussi, nous bornerons-nous à signaler sommairement les révolutions purement protestantes, qui, abstraction faite de leur importance locale ou passagère, n'ont constitué que le préliminaire d'une crise complète.
La première de ces révolutions est celle par laquelle la Hollande s'est affranchie/lu joug espagnol. Elle restera toujours mémorable, parce qu'elle montre l'énergie
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avec laquelle la doctrine critique a dirigé l'heureuse insurrection d'un petit pays contre la plus puissante monarchie européenne. C'est à cette lutte héroïque qu'il faut rapporter la formation régulière de cette doctrine politique; mais elle se borna à ébaucher le dogme de la souveraineté populaire et celui de l'indépendance nationale.
Un caractère plus général et une tendance mieux prononcée vers la régénération sociale distinguent, malgré son avortement, la grande révolution anglaise, qui fut dominée par l'éminente nature de Cromwell, l'homme d'État le plus avancé dont le protestantisme pût alors s'honorer. La doctrine critique y reçut son principal complément du dogme de l'égalité, qui n'avait pu ressortir suffisamment des tendances calvinistes de la noblesse française. Cette révolution a surtout consisté dans l'effort généreux, mais prématuré, qui fut tenté pour l'abaissement de l'aristocratie anglaise. La chute de la royauté sous le protectorat ne fut qu'un incident secondaire par rapport à l'audacieuse suppression de la chambre des lords. C'est ainsi que ce mouvement social, bien qu'il n'ait pu réussir politiquement par suite de l'insuffisante maturité de la conception dont il émanait, a néanmoins constitué, dans la série des opérations révolutionnaires, le symptôme précurseur de la révolution française.
Il faut enfin rattacher à cette suite d'événements politiques une troisième révolution dont la nature fut également protestante. La révolution américaine n'a été qu'un prolongement des deux précédentes, dont les conséquences ont été développées par un concours de circonstances favorables, les unes locales, les autres sociales. Dans son principe, elle se borne à reproduire, sous de nouvelles formes, la révolution hollandaise. Elle donne ensuite à la révolution anglaise tout le prolongement
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compatible avec le protestantisme. Sous aucun de ces deux aspects, on ne peut regarder comme décisive une révolution qui, en développant outre mesure les inconvénients de la doctrine critique, n'a abouti jusqu'ici qu'à établir plus fortement que partout ailleurs la suprématie politique des métaphysiciens et des légistes, chez une population où d'innombrables cultes prélèvent, sans aucune destination sociale, un tribut supérieur au budget de tout le clergé catholique.
Pour compléter l'appréciation des résultats du protestantisme, nous devons considérer les erreurs inévitables qui l'accompagnèrent. Du reste, il faut réduire cet examen aux erreurs qui furent une conséquence de la situation générale.
La plus ancienne et la plus funeste de ces erreurs consiste dans le préjugé qui rejette tout pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel. Après avoir apprécié l'avènement de la dictature temporelle, qui constitue le caractère politique de l'époque révolutionnaire, je n'ai pas besoin de faire sentir combien une telle concentration était adaptée à celte phase transitoire. Mais l'utilité d'une semblable dictature ne devrait pas empocher de reconnaître le perfectionnement qui a été apporté à l'organisation sociale par la division des pouvoirs, à l'éternel honneur du catholicisme. Aussi, un tel préjugé est-il la plus déplorable conséquence du caractère absolu des conceptions métaphysiques. Ce qui rend dangereuse cette erreur, source de la plupart des autres, c'est son universalité pendant les trois derniers siècles. Depuis le début du seizième siècle, elle s'est propagée dans toutes les classes de la société. Bien que le protestantisme ait consacré ce préjugé, il ne l'a pas créé ; il lui a dû au contraire son origine. Sous des formes
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plus implicites, la même erreur se relrooTe dans la majeure partie du clergé catholique, dont la dégradation politique, subie avec une résignation croissante, lui a fait perdre jusqu'au souvenir de son ancienne indépendance.
C'est à l'influence d'une telle erreur qu'il faut rapporter ce dédain pour le moyen âge qui s'est manifesté sous l'inspiration du protestantisme ; car c'est surtout en haine de la constitution catholique que cette époque sociale a été si injustement flétrie non seulement par les protestants, mais encore par les catholiques eux-mêmes. Telle est la source de celte aveugle admiration pour le polythéisme qui a exercé une si déplorable influence pendant tout le cours de la période révolutionnaire. Le protestantisme a contribué à ce résultat par sa prédilection pour la primitive Église, et surtout par son enthousiasme pour la théocratie hébraïque. C'est ainsi que la notion du progrès a été presque effacée, ou du moins profondément altérée, pendant la majeure partie des trois derniers siècles. La théorie métaphysique de l'état de nature est venue ensuite imprimer une sorte de sanction dogmatique à cette erreur rétrograde en représentant tout ordre social comme une dégénération.
La même erreur s'est manifestée sous un autre aspect qu'il importe de signaler à cause de ses dangers. Le préjugé relatif à la confusion du pouvoir moral et du pouvoir politique a poussé les ambitieux à concentrer dans leurs mains toute l'autorité. Pendant que les rois voyaient dans le type musulman l'idéal de la monarchie moderne, les prêtres et surtout les protestants cherchaient à restaurer la théocratie juive ou égyptienne, et les philosophes euxmêmes reprenaient, sous de nouvelles formes, le rêve primitif des écoles grecques sur l'espèce de théocratie métaphysique constituant le règne de l'esprit. Celte dernière
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ulopie, qui se rapporte à une situation encore plus chimérique que les deux autres, est plus perturbatrice, parce qu'elle séduit toutes les intelligences actives. Parmi les penseurs de l'école progressive qui se sont livrés aux spéculations sociales, Leibniz est le seul qui ait eu la force de résister à cet entraînement. Descartes y eût résisté sans doute aussi, s'il eût été conduit à formuler sa pensée à ce sujet, comme le fit jadis Aristote; mais Bacon a certainement partagé cette illusion de l'orgueil philosophique.
Il faut, en dernier lieu, remarquer la tendance de ce préjugé révolutionnaire à entretenir les habitudes perturbatrices en disposant à demander aux institutions légales de pourvoir à tous les besoins sociaux. Entraînée par l'aveugle ardeur qui la poussait à concentrer tous les pouvoirs, la dictature temporelle n'a pas compris la responsabilité qu'elle assumait en rendant politiques beaucoup de questions qui n'avaient été précédemment que morales. Si la société n'en souffrait pas, le pouvoir n'y trouverait qu'une juste punition de son insatiable avidité; mais malheureusement cette disposition est devenue une source de désordres, et un encouragement pour les jongleurs politiques, ainsi portés à chercher dans de stériles bouleversements la solution de tous les problèmes sociaux.
Les erreurs morales engendrées par le protestantisme, sans être moins graves que ces diverses erreurs mentales, n'ont pas besoin d'être indiquées aussi soigneusement, parce que la filiation en est plus évidente et l'appréciation plus aisée. La liberté laissée à toutes les intelligences de traiter les questions les plus difficiles devait produire les plus graves perturbations, et tendre à ne laisser intactes que les notions morales relatives aux cas les plus évidents. On doit s'étonner que, sous de telles influences, les déviations n'aient pas été poussées plus loin. Il faut
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en rendre grâce d'abord à la rectitude morale et intellectuelle de la nature humaine, que cette impulsion ne pouvait entièrement altérer, ensuite à la prépondérance croissante des habitudes de travail. Cet ordre d'erreurs s'est développé surtout dans la phase suivante du mouvement révolutionnaire; néanmoins, il a pris sa source dans le protestantisme, qui a dénaturé les principes de la morale.
Hume a judicieusement remarqué que l'hérésie luthérienne avait trouvé un appui dans les passions des ecclésiastiques, fatigués du célibat sacerdotal, et dans l'avidité des nobles, qui convoitaient les biens du clergé. Il faut noter en outre qu'une position de plus en plus subalterne ôtait au pouvoir spirituel la force et même la volonté de maintenir intactes les règles morales les plus élémentaires. Il suffit d'indiquer, par exemple, la grave altération que le protestantisme a sanctionnée dans l'institution du mariage en permettant l'usage du divorce, et la restriction qu'il a fait subir aux principaux cas d'inceste, si sagement proscrits par le catholicisme, et dont la réhabilitation a tant concouru à troubler les familles modernes. Je signalerai comme caractéristique la honteuse consultation par laquelle les chefs de la réforme, Luther à leur tête, autorisèrent la bigamie d'un prince allemand. Les condescendances des fondateurs de l'Église anglicane pour les cruelles faiblesses de leur étrange pape national complètent cette observation.
Le catholicisme, malgré son abaissement politique, ne s'est jamais dégradé aussi ouvertement ; mais son impuissance croissante a produit des effets presque équivalents ; car, depuis l'origine de la période révolutionnaire, sa discipline morale n'a pas été assez énergique pour réprimer la licence des déclamations et des satires dont le mariage est
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devenu l'objet jusque dans les réunions publiques. C'est ainsi que, pendant la période prolestante, les diverses doc» trines religieuses ont prouvé leur impuissance à diriger la morale, soit en produisant de graves altérations, soit en perdant la force de redresser les erreurs.
Nous devons enfin considérer la phase la plus décisive du mouvement de décomposition, pendant laquelle la doctrine révolutionnaire a été formulée.
Le développement des principes ébauchés par le protestantisme ne pouvait pas être abandonné à son cours spontané, sans exiger une série spéciale de travaux systétémaliques. Aujourd'hui môme, dans les pays protestants, où l'esprit philosophique n'a pas suffisamment pénétré, en Angleterre et aux États-Unis, on voit les sociniens et les autres sectes avancées qui ont rejeté presque tous les dogmes essentiels du christianisme restreindre l'esprit d'examen dans le cercle biblique, et nourrir des haines théologiques contre tous ceux qui ont poussé plus loin l'affranchissement spirituel. La doctrine révolutionnaire aurait donc fini par être étouffée, sans le déisme qui a caractérisé le siècle dernier, et qu'on peut qualifier de voltairien, du nom de son principal propagateur.
Le protestantisme, qui avait pris l'initiative des principes critiques, les avait abandonnés après son triomphe. Depuis sa combinaison avec le gouvernement temporel sous la forme luthérienne, son génie n'était pas moins hostile à toute émancipation que celui du catholicisme. L'élan révolutionnaire n'était plus représenté que par les sectes dissidentes, qui étaient cruellement comprimées, et que leurs divergences empochaient d'acquérir un grand ascendant. Telle était la situation de la chrétienté protestante ou catholique, vers la fin du dix-septième siècle, lorsque la dictature temporelle eut pris son caractère,
Comte. —Résumé. II. — 22
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après l'expulsion des calvinistes français et le triomphe de l'anglicanisme. C'est de celte époque que date l'organisation du système de résistance rétrograde. Il était donc nécessaire que la désorganisation spirituelle prit une nouvelle marche, et trouvât des chefs capables de la conduire.
La philosophie négative tendait alors vers l'état de pleine systématisation. Celte tendance résultait du mouvement hérétique. La disposition de l'esprit humain à l'entière émancipation théologique s'était manifestée bien avant la décomposition spontanée du monothéisme : en remontant dans le passé, on la voit précéder l'organisation du catholicisme. Sous la décadence du régime polythéiste, certaines écoles grecques dépassaient déjà les bornes du monothéisme. Un effort aussi prématuré ne pouvait aboutir qu'à une sorte de panthéisme métaphysique, dans lequel la nature étail abstraitement divinisée. Une telle doctrine différait peu de ce qu'on a qualifié plus tard d'athéisme. Ces dispositions irréligieuses s'étaient effacées pendant la longue période d'ascension du catholicisme; mais elles n'avaient jamais entièrement disparu, et la philosophie d'Aristote avait été persécutée à raison d'un tel caractère, qui s'y trouvait implicitement compris. La scolaslique ouvrit une nouvelle issue à l'esprit d'émancipation, qui, à travers la théologie officielle, manifestait sa préférence pour les libres penseurs de la Grèce, dont l'influence hélait maintenue chez les esprits spéculatifs, et principalement dans le haut clergé italien. Cette métaphysique négative était déjà très répandue, au treizième siôcle, parmi les esprits cultivés.
La tendance irréligieuse ne prit pas une part très active aux grandes luîtes intestines des deux siècles suivants, pendant lesquels la désorganisation spontanée du système
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catholique fut surtout dirigée par une métaphysique théologique. Au seizième siècle, la même tendance laisse agir le protestantisme en s'abstenant de concourir à le propager; elle profite seulement de la demi-liberté qu'avait acquise la discussion philosophique pour commencer à développer sa propre influence. Elle a pour représentants Erasme, Cardan, Ramus et Montaigne, pendant que les vrais protestants se plaignent naïvement du débordement de l'esprit irréligieux, qui menaçait déjà de rendre la réforme inutile en faisant ressortir la caducité du système qui en était l'objet. Les luttes ardentes de cette époque contribuèrent à propager un tel esprit, qui cessait d'être le privilège des principales intelligences, et trouvait au sein même du vulgaire une noble destination sociale en devenant le seul refuge de l'humanité contre les fureurs et les extravagances des systèmes théologiques. L'élaboration de la philosophie négative s'est réellement opérée vers le milieu du dix-septième siècle, et activement propagée pendant le siècle suivant.
L'avènement d'une telle philosophie a été puissamment secondé par un mouvement d'une tout autre nature. Il s'agit du développement de l'esprit positif, qui, précédemment concentré en d'obscures recherches scientifiques, commençait, au seizième siècle, et surtout pendant la première moitié du dix-septième, à manifester son caractère : non moins hostile à la métaphysique qu'à la théologie, il devait d'abord concourir avec la première à l'élimination de îa seconde. Ce nouvel esprit, qui n'avait pas favorisé la réforme, facilita l'émancipation en augmentant chez les intelligences supérieures l'empiétement toujours croissant de la raison sur la foi, et en les disposant à rejeter toute croyance non démontrée.
On ne peut supposer à Bacon et à Descartes un dessein
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irréligieux, d'ailleurs peu compatible avec leur mission ; mais l'état préalable d'affranchissement intellectuel qu'ils prescrivaient à la raison devait conduire à l'entière émancipation tbéologique. Ce résultat était d'autant plus inévitable qu'il était la conséquence inaperçue d'une préparation logique dont la nécessité était alors incontestable. Tel est l'irrésistible pouvoir des révolutions relatives à la méthode, dont les dangers sont seulement remarqués, lorsque leur accomplissement est assez avancé pour ne pouvoir plus être contenu. Bossuet lui-même, malgré son attachement à des croyances caduques, a cédé à la séduction du principe cartésien, dont la tendance irréligieuse avait été signalée par le janséniste Pascal. Pendant que cette influence s'exerçait chez les esprits d'élite, le vulgaire était troublé dans ses convictions chancelantes par le conflit qui s'élevait entre les découvertes scientifiques et les conceptions théologiques. La persécution de Galilée fit alors plus d'incrédules que toutes les intrigues et les prédications des jésuites n'en pouvaient convertir.
A ces diverses sources de l'impulsion intellectuelle, d'où la philosophie négative tira sa principale force, il faut joindre des dispositions morales presque universelles. Le besoin de lutter avec énergie contre l'oppression de la doctrine rétrograde soulevait, dès la fin du dix-septième siècle, toutes les passions généreuses en faveur de la doctrine critique, qui pouvait seule servir le progrès. Mais ce sont surtout les vicieux penchants de la nature humaine qui ont accueilli avidement toute conception négative, soit spéculative, soit sociale. Le principe du libre examen séduisait la puérile vanité de presque tous les hommes, dont la raison était ainsi érigée en souverain arbitre des plus hautes discussions. Tous les autres dogmes de la doctrine critique comportent de semblables remarques.
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L'ambition devait accueillir avec ardeur le principe de la souveraineté populaire, qui lui ouvrait une carrière presque indéfinie. L'orgueil et môme l'envie ont été de puissants auxiliaires de l'amour de l'égalité, qui, dans les natures peujélevées, tient non pas à un sentiment généreux de la fraternité universelle, mais plutôt à la haine de toute supériorité. C'est ainsi que les influences mentales qui développaient la doctrine critique ont été fortifiées par d'énergiques influences morales.
Nous devons distinguer, dans la marche de la philosophie négative, la critique qui visait les croyances religieuses de celle qui s'adressait au pouvoir temporel. Cette dernière a constitué le complément de la doctrine révolutionnaire, qu'elle a fait parvenir à l'activité politique ; mais elle n'a pu être entreprise qu'en second lieu. L'émancipation philosophique était plus importante que l'émancipation politique, qui devait nécessairement en résulter, tandis que l'inverse n'aurait pas eu lieu. En effet, on ne peut concevoir un respect suffisant pour les préjugés monarchiques ou aristocratiques chez des esprits déjà affranchis des préjugés théologiques, dont l'empire est bien plus puissant. Les plus audacieuses attaques contre les anciens principes politiques, si l'on y eût maintenu les croyances correspondantes, n'auraient pu amener le changement du système social. Ainsi la liberté de penser en matière de religion était la plus essentielle pour la principale destination de la doctrine critique. La réforme, au contraire, tout en ayant amené l'ancien régime à un état complet d'impuissance, entravait toute pensée de réorganisation.
Nous devons donc considérer surtout la critique philosophique, à laquelle nous joindrons la critique politique à titre de complément. La formation de la doctrine né-
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gative et le développement de l'émancipation des esprits n'ont pas appartenu au même siècle, et n'ont eu ni les mêmes organes, ni le même théâtre. Nous examinerons d'abord l'origine du mouvement philosophique, ensuite sa propagation, enfin son complément politique.
L'origine du mouvement philosophique, bien que rapportée communément au dix-huitième siècle, appartient au siècle précédent. Ce mouvement est résulté du protestantisme le plus avancé, et s'est produit dans les pays qui, comme la Hollande^ et l'Angleterre, avaient constitué le principal siège de la réforme, soit parce que la liberté intellectuelle y était plus complète, soit parce que les divergences religieuses y poussaient davantage à l'émancipation. Ses principaux auteurs appartinrent, comme ceux de la réforme, à l'école métaphysique, devenue prépondérante au sein des universités les plus célèbres, sous l'impulsion de la plus hardie scolastique du moyen âge. L'évolution philosophique fut accomplie par trois éminents esprits de nature fort différente, et dont l'influence, quoique inégale, a pareillement concouru au résultat général : d'abord Hobbes, ensuite Spinosa, enfin Bayle, qui, né Français, ne put philosopher qu'en Hollande. Spinosa, en partant du principe cartésien, exerça une influence décisive sur l'émancipation d'un grand nombre d'esprits, comme l'indique la multitude de réfutations qui fut soulevée par son audacieuse métaphysique. La philosophie négative eut pour véritable père l'illustre Hobbes : c'est à lui que remontent les plus importantes conceptions critiques qu'on attribue aux philosophes du dix-huitième siècle.
Dans l'œuvre de ce philosophe, l'analyse irréligieuse est déjà poussée aussi loin que le comporte l'esprit métaphysique. On y peut donc mieux saisir la différence qui
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distingue une telle philosophie de l'esprit positif, avec lequel on la confond presque toujours, bien qu'elle eu constitue un simple préliminaire. Celte doctrine, si improprement qualifiée d'athéisme, n'est qu'une dernière phase de l'antique philosophie, d'abord théologique, ensuite de plus en plus métaphysique, avec les mêmes attributs, un esprit aussi absolu et une tendance à traiter à sa manière les questions que la philosophie positive écarte comme insolubles.
L'unique progrès consiste à remplacer, pour l'explication des phénomènes physiques et moraux, l'ancienne intervention surnaturelle par le jeu équivalent des entités métaphysiques, concentrées dans la grande entité générale de la nature, ainsi substituée au Créateur, avec un caractère analogue, et par suite avec une espèce de culte a peu près semblable. Ce prétendu athéisme se réduit presque à inaugurer une déesse, au lieu d'un dieu, pour ceux qui conçoivent comme définitif cet état transitoire. Une telle transformation suffit pour désorganiser le système social correspondant à l'ancienne philosophie; mais elle est loin de constituer une philosophie nouvelle. Tant que les divinités ou les entités n'ont pas disparu pour faire place à des lois invariables, l'entendement reste assujetti au régime théologique. Cette manière de penser n'est pas une meilleure garantie que le déisme contre le retour des conceptions religieuses, qui est toujours imminent, jusqu'à ce que les conceptions positives y aient été substituées. Le ténébreux panthéisme des écoles métaphysiques qui se croient les plus avancées a une sorte de liaison avec le fétichisme des temps primitifs.
Considérée au point de vue moral, la doctrine critique a donné lieu à la théorie de l'intérêt personnel, attribuée au siècle suivant, et qui constitue le fondement
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de la morale métaphysique. L'esprit d'unité absolue qui caractérise une telle philosophie a conduit à cette morale, qui n'est pas personnelle au subtil écrivain par lequel la doctrine de Hobbes fut propagée, au dix-huitième siècle. La prépondérance des penchants personnels dans l'ensemble de l'organisme moral entraîne à réduire à l'égoïsme toutes les impulsions, lorsqu'on s'impose, comme les métaphysiciens, la condition d'établir une unité factice là où règne au contraire une multiplicité réelle. Les pénibles efforts qu'on a tentés ensuite pour concentrer la nature morale de l'homme sur la bienveillance ou la justice n'ont «u aucun résultat. La théorie de l'égoïsme, bien que propre à la philosophie métaphysique, lui a été léguée par la théologie, qui, après l'avoir à peu près éludée en principe, l'a consacrée dans la pratique. En effet, toute morale religieuse accorde une importance aussi exorbitante qu'inévitable à la préoccupation du salut personnel, dont la pensée exclusive dispose à méconnaître l'existence des affections bienveillantes purement désintéressées.
C'est ainsi que la métaphysique, sans être dominée par les mêmes nécessités politiques, mais entraînée par le besoin de sa vaine unité ontologique, n'a fait que changer le but de l'égoïsme en remplaçant les calculs qui se rapportaient aux intérêts éternels par des combinaisons relatives aux intérêts temporels, sans pouvoir s'élever à la conception d'une morale ne reposant sur aucun calcul personnel.
Au point de vue politique, la philosophie négative sanctionne la subordination du pouvoir spirituel au pou- Toir temporel. En justifiant la dictature temporelle, qui s'était alors partout constituée, la critique philosophique •concevait cette dictature comme le seul moyen de maintenir l'ordre matériel. Tel était sans doute le dessein de
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Hobbes ; mais sa métaphysique le poussait à attribuer une durée indéfinie à une condition purement passagère. Voltaire» dont la légèreté n'annulait pas la sagacité, s'est presque toujours préservé d'une pareille illusion.
Après avoir considéré, sous ses divers aspects, la formation systématique de la philosophie négative, je vais en examiner le développement pendant la majeure partie du siècle suivant.
11 est aisé d'expliquer pourquoi le théâtre du mouvement révolutionnaire a été transporté chez les peuples catholiques, et surtout en France. La décomposition du régime théologique et militaire avait eu lieu, d'abord en Allemagne, ensuite en Hollande, enfin en Angleterre. Un tel déplacement résultait de ce que, dans ces divers pays, le triomphe politique du protestantisme avait neutralisé sa tendance à. l'émancipation philosophique en rattachant au système de résistance rétrograde l'organisation dont la réforme était susceptible. Tout affranchissement de la rai* son devenait alors plus antipathique au protestantisme officiel qu'au catholicisme lui-même. Cette répugnance instinctive s'est fait même sentir hors de la sphère légale, dans les sectes dissidentes, chez lesquelles la désorganisation théologique était la plus avancée, et qui, ûères de leur demiémancipation, retenaient avec plus d'ardeur les croyances qu'elles avaient conservées. Les peuples catholiques, au contraire, étaient disposés à étendre la philosophie négative, parce qu'ils y trouvaient le seul refuge contre une domination oppressive. A cet égard, la France se plaçait au premier rang. Elle avait été préservée du protestantisme officiel, sans avoir perdu les avantages de la réforme.
Il importe de noter l'influence de l'admirable mouvement esthétique, et surtout poétique, qui, après avoir com-
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mencé en Italie et en Espagne, s'était développé en France pendant le dix-septième siècle. Au point où était parvenue la désorganisation de l'ancienne discipline religieuse, tout ce qui excitait l'activité intellectuelle tournait au profit de l'émancipation des esprits. On a justement signalé la tendance qui poussait les principaux poètes de cette époque à propager la doctrine critique. Ce caractère, si prononcé chez Molière, La Fontaine, et même chez Corneille, se fait sentir aussi chez Racine et Boileau malgré leur ferveur religieuse, grâce à la direction de leur foi janséniste.
Le déplacement du théâtre de l'agitation philosophique a été accompagné d'un autre changement. Les docteurs proprement dits ont été remplacés par les simples littérateurs. C'est à cette époque qu'il faut placer l'avènement de la classe des littérateurs, qu'une étrange destinée met provisoirement à la tôle de la politique, depuis qu'elle s'est complétée par l'adjonction de la classe des avocats. Une telle modification de l'influence métaphysique devenait indispensable, à mesure que les corporations universitaires se rattachaient au système de résistance qui était présidé par la dictature temporelle. Celte défection s'était d'abord opérée dans les nations protestantes, et s'était plus tard étendue aux pays catholiques. En même temps, l'éducation universitaire, d'abord doctorale, ensuite de plus en plus littéraire, avait multiplié le nombre de ces esprits qui s'attribuaient une vocation intellectuelle, sans pouvoir se livrer à la culture des sciences, de la philosophie et de la poésie. De tels esprits ont constitué cette classe équivoque, sans destination bien déûnie, qu'on a désignée par les vagues dénominations de littérateurs et d'écrivains. Dépourvue, comme la classe des avocats, de toute conviction profonde, et même des obscures croyances
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métaphysiques particulières aux anciens docteurs, cette classe était impropre à créer la philosophie négative ; mais, en la recevant toute fondée, elle était éminemment apte à la propager.
Le succès de l'œuvre révolutionnaire était d'autant mieux assuré que ceux qui défendaient, avec un zèle plus fervent qu'éclairé, l'ensemble des anciennes croyances concouraient, à leur insu, à répandre le scepticisme en sanctionnant par leurs travaux la subordination de la foi à la raison. Telle est la nature des conceptions religieuses que rien ne peut les préserver de la décomposition, dès qu'elles sont assujetties à la discussion, quelque triomphe qu'elles en retirent d'abord. Aussi l'esprit de controverse propre au monothéisme, et surtout au catholicisme, est-il une manifestation du décroissement de la philosophie théologique. Non seulement les innombrables démonstrations de l'existence de Dieu qui ont été répandues avec éclat depuis le douzième siècle permettent de constater les doutes hardis dont ce principe était déjà l'objet, mais encore on peut assurer qu'elles ont beaucoup contribué à les propager. Rien ne prouve mieux la destinée purement provisoire des convictions religieuses que cette inaptitude à résister à la discussion, combinée avec l'impossibilité de s'y soustraire. Pascal est le seul philosophe qui ait compris ou du moins signalé le danger de ces imprudentes démonstrations théologiques, qu'une ferveur immodérée multipliait de son temps avec une fécondité inépuisable, et encore cet avis trop tardif aggravait-il le mal. Car les sceptiques reprochaient alors à la théologie de reculer devant la raison, après en avoir si longtemps accepté le souverain arbitrage.
Les voies intellectuelles étaient assez aplanies pour permettre aux littérateurs du dix-huitième siècle de vulga-
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riser la philosophie négative du siècle précédent. Néanmoins, le progrès des lumières est si lent que la transmission de la doctrine critique entre ces deux siècles s'effectua seulement par quelques agents philosophiques. Parmi les intermédiaires de Bayle à Voltaire, on doit surtout distinguer le sage Fontenelle, qui avait pressenti la nécessité de l'affranchissement définitif. Pendant que la direction du mouvement révolutionnaire leur était transmise, les littérateurs se préparaient à ce nouveau rôle en se bornant de plus en plus aux dissertations philosophiques, depuis que le mouvement esthétique du siècle précédent ne leur permettait plus d'espérer de succès qu'en s'ouvrant une autre issue. La mémorable controverse sur les anciens et les modernes, au début du dix-huitième siècle, est le principal indice de la transformation de ces littérateurs, qu'on a si aisément érigés en philosophes, depuis qu'un tel titre, au lieu d'exiger de longues et pénibles études, a pu s'obtenir en dissertant avec une spécieuse facilité sur quelque négation dogmatiquement établie longtemps à l'avance.
En passant des philosophes aux littérateurs, la doctrine critique a manifesté un caractère moins prononcé, soit pour mieux s'adapter à ses nouveaux interprètes, soit pour faciliter sa propagation. Par ce double motif, l'école voltairienne fut conduite à arrêter la doctrine de Hobbes, de Spinosa et de Bayle au simple déisme, qui, en effrayant moins les esprits vulgaires, suffisait à désorganiser la constitution religieuse. Il était impossible de rien fonder, au point de vue social, sur ce vague et impuissant système, qui n'était qu'une dernière concession faite à l'esprit religieux. Aussi la dénomination de déiste me paratt-elle convenir à l'ensemble de cette phase révolutionnaire. Une telle concession permettait aux voltairiens de détruire
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la religion au nom du principe religieux, et d'étendre leur influence dissolvante jusqu'au plus timide croyant. Mais cette marche irrationnelle, malgré les facilités qu'elle a offertes à la propagation de l'esprit philosophique, est devenue la source de graves dangers en encourageant l'hypocrisie.
Sans m'arréter à aucune appréciation concrète de ce mouvement philosophique, je dois signaler l'expédient h l'aide duquel ceux qui l'ont dirigé en ont contenu le plus sérieux défaut. Une doctrine ainsi composée de pures négations était peu propre à rallier ses partisans, qui n'étaient pas assujettis, comme leurs précurseurs protestants, à une discipline susceptible d'arrêter leurs divergences. A la vérité, la principale propagation fut accomplie par Voltaire, dont la longue vie et l'infatigable activité suffirent heureusement à cette tâche. En outre, la nature du résultat commun n'exigeait pas le complet accord des divers coopérateurs. Toutefois, de profondes dissidences, envenimées par d'envieuses rivalités, auraient probablement compromis le succès final, comme elles avaient jadis discrédité le protestantisme, si la clairvoyance de Diderot n'eût pas institué, par l'entreprise encyclopédique, un ralliement artificiel aux efforts les plus divergents, sans exiger le sacrifice d'aucune indépendance.
L'œuvre révolutionnaire des littérateurs français n'a introduit, au dix-huitième siècle, aucune doctrine nouvelle, dont les fondements philosophiques n'eussent été établis au siècle précédent. Mais je dois signaler, à cause de son influence sociale, l'erreur d'Helvétius sur l'égalité des intelligences. Ce sophisme représentait exactement la situation philosophique correspondante; il résultait de la théorie métaphysique de l'entendement humain, déjà dogmatiquement formulée par Locke, sous l'impul-
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sion de Hobbes. Cette théorie rapportait toutes les aptitudes à l'activité des sens, dont les différences sont en effet trop peu prononcées pour donner lieu à aucune grande inégalité intellectuelle. La doctrine critique supposait l'égalité des intelligences, sans laquelle ni le principe du libre examen, ni les dogmes de l'égalité sociale et de la souveraineté populaire n'auraient pu résister à aucune discussion rigoureuse. L'importance exagérée que cette théorie attribuait à l'éducation et au gouvernement pour modifier arbitrairement l'humanité était en harmonie avec l'esprit de la politique métaphysique, qui considère la société comme indéfiniment modifiable au gré d'un législateur suffisamment puissant.
Telle est l'appréciation de la philosophie du dix-huitième siècle. Plus on réfléchit à la nature superficielle ou sophistique de la plupart des attaques qui furent alors entreprises avec tant de succès contre les bases de l'ancienne constitution sociale, mieux on sent qu'un tel résultat a surtout tenu à l'opportunité de ces attaques. Une telle opportunité est manifestée par la disposition de tous les grands hommes contemporains à favoriser le mouvement philosophique, comme le témoignent d'Alembert, Montesquieu et Buflbn. On ne peut citer aucun esprit éminent de cette époque qui n'ait pris part au développement delà doctrine critique. La consécration dogmatique de la dictature temporelle dissimulait au vulgaire des hommes d'État la tendance révolutionnaire d'une telle doctrine.
Il nous reste à considérer l'école politique qui prépara la révolution française en provoquant la désorganisation temporelle, quand la dissolution spirituelle fut suffisamment accomplie. Cette école, dont Rousseau fut le chef, apportait encore moins d'idées neuves que l'école dirigée par Voltaire. Rousseau fit appel à l'ensemble des pas-
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sions. L'école voltairienne, au contraire, s'était toujours adressée à l'intelligence, quelque frivoles que fussent d'ailleurs ses conceptions habituelles. L'avènement de l'école de Rousseau, malgré sa désastreuse influence sociale, devait remplir un indispensable office. D'une part, la tendance de Hobbes à maintenir intacte la dictature temporelle avait conduit l'esprit critique à n'attaquer que les croyances religieuses. D'autre part, la dictature temporelle s'était faite plus rétrograde et plus corruptrice. La critique sociale aurait donc diminué d'énergie, à mesure qu'elle devenait plus urgente, sans l'ardente impulsion de Rousseau. Le consciencieux Mably avait déjà formulé la doctrine révolutionnaire, mais il était loin de rendre superflue l'audacieuse attaque de Rousseau, dont le paradoxe fondamental souleva tous les penchants humains contre les vices de l'ancienne organisation. Pour en apprécier la nécessité, il faut remarquer que les meilleurs esprits voyaient alors le terme du progrès dans de stériles modifications de l'ancien régime. Montesquieu lui-même crut qu'on arriverait à régénérer la société en propageant la constitution particulière à l'Angleterre. Cet exemple montre bien que, sans l'intervention de l'école anarchique de Rousseau, le mouvement philosophique du dernier siècle allait, pour ainsi dire, s'arrêter au moment même d'atteindre son but.
Pour caractériser l'œuvre de Rousseau, il faut considérer la tendance croissante qu'avait cette école, môme à partir de Mably, à se rattacher plutôt à la réforme qu'à l'esprit philosophique. Dans l'école voltairienne, qui ménageait l'organisation temporelle, le déisme n'était qu'une concession provisoire. Au contraire, l'école de Rousseau et de Mably s'attachait de plus en plus au déisme, qui était sa seule garantie contre l'anarchie, et la seule base de son
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utopie sociale. L'influence d'une telle disposition tendait à ramener cette école au socinianisrae, ou même au calvinisme. C'est ainsi que les deux principales écoles philosophiques du siècle dernier ont été conduites à considérer le déisme comme une sorte de station entre la marche en avant des uns et la marche en arrière des autres.
Il importe d'indiquer la participation de l'école des économistes, qui a pris une influence favorable à la désorganisation de l'ancien système social. Son utilité fut incontestable, puisqu'elle parvint à démontrer aux gouvernements eux-mêmes leur inaptitude à diriger l'évolution industrielle. La principale influence, à cet égard, appartient à un ouvrage écossais. Cependant cette doctrine, bien que résultant du protestantisme, s'est surtout développée en France avec l'ensemble de la philosophie négative. Sa tendance révolutionnaire est évidente; car elle consacre l'esprit d'individualisme et l'état de non-gouvernement. Malgré les efforts de ses plus judicieux partisans, de rigoureux sectateurs en ont déduit la superfluité de tout enseignement moral et la suppression de tout encouragement officiel des sciences et des arts. Une telle doctrine était d'autant plus dangereuse pour l'ancien système politique qu'elle était accueillie des pouvoirs mêmes auxquels elle ne s'offrait qu'à titre d'utile instrument administratif. C'est en Espagne et dans les parties les moins avancées de l'Italie que furent instituées les premières chaires d'économie politique. C'est là une nouvelle preuve de la spontanéité qui, depuis le quatorzième siècle, pousse la chrétienté à se désorganiser.
On peut appliquer des remarques analogues à une autre école politique, principalement italienne, qui, au dernier siècle, fournit sa coopération par une mémorable série d'attaques contre la législation. Celte dernière branche de
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la métaphysique révolutionnaire est surtout remarquable, parce qu'elle a permis de compléter l'organisation du mouvement transitoire par l'incorporation de la classe, de plus en plus puissante, des avocats.
Il est maintenant facile d'achever cet examen en relevant les principales erreurs de la philosophie négative. Les erreurs des écrivains du siècle dernier n'étaient pas d'une autre nature que celles de leurs précurseurs protestants; mais .elles étaient aggravées par le progrès de la désorganisation. Dépourvus de profondes convictions, les littérateurs modernes étaient aptes à propager la doctrine critique. Mais de tels avantages ne pouvaient compenser les inconvénients que présentaient ces nouveaux guides spirituels, dont l'influence augmentait le désordre intellectuel et moral. Les questions les plus importantes et les plus difficiles devenaient l'apanage des esprits les moins capables de les traiter. 11 n'est donc pas étonnant que la haute direction du mouvement social ait dès lors appartenu aux sophistes et aux rhéteurs, dont nous subissons encore le déplorable ascendant. Chacune des écoles opposées, l'une philosophique, l'autre politique, qui ont dirigé l'esprit du dix-huitième siècle, a présenté des inconvénients particuliers. L'école voltairienne, malgré sa frivolité et son dédain pour toute profonde étude philosophique, reste toujours intellectuelle. L'école de Rousseau, au contraire, appelle les passions à trancher les difficultés. Cette tendance est une manifestation des vagues sympathies théologiques de cette dernière école ; car l'instinct théologique consiste surtout à faire intervenir les passions dans les conceptions les plus abstraites.
En rappelant les erreurs de la réforme, nous vérifierons la nouvelle extension qu'elles devaient alors acquérir. L'absorption du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel,
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sanctionnée d'une manière absolue, développa une antipathie plus prononcée pour le régime catholique du moyen âge. Une telle répugnance dogmatique pour la division des pouvoirs semble d'autant plus étrange qu'elle forme, au siècle dernier, un contraste remarquable avec l'existence de la classe philosophique, dont la situation, analogue à celle des écoles grecques, aurait dû lui faire sentir qu'elle préparait l'avènement d'un nouveau pouvoir spirituel.
Parmi les trois principales erreurs qui dérivent de cette source commune, on trouve d'abord dans l'appréciation du moyen âge une inexactitude de plus en plus grande au point de faire regretter le polythéisme. Rousseau poussa l'esprit rétrograde jusqu'au plus extravagant délire par cette sauvage utopie dans laquelle un brutal isolement était proposé pour type de l'état social. L'école voltairienne, au contraire, par] son attachement instinctif aux divers éléments de la civilisation moderne, compensait à un certain degré les dangers de son inconséquente conception du progrès de l'humanité.
En second lieu, on voit se développer la tendance de l'ambition philosophique vers l'espèce de théocratie métaphysique rêvée jadis par les écoles grecques. Cette inclination était déjà sensible sous le protestantisme : elle constituait le fond des illusions politiques propres à certaines classes d'illuminés sur le prétendu règne des saints; mais elle était contenue par la consécration de la suprématie temporelle, qui caractérisait le protestantisme officiel. Le respect que les voltairiens professaient pour la dictature monarchique a exercé une influence équivalente pendant la première moitié du dix-huitième siècle. Mais l'école de Rousseau, en poursuivant directement la désorganisation temporelle, élait destinée à pous-
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ser jusqu'au bout les erreurs propres à la philosophie négative. Proscrivant toute division entre le pouvoir politique et le pouvoir moral, elle ne posait aucune borne à l'ambition philosophique. Elle était amenée à inaugurer une constitution théocratique, parce que le retour vers une vague prépondérance de l'esprit théologique* formait le fond de sa doctrine. La tendance de cette école fut d'autant plus pernicieuse que, dans ce nouveau règne des saints, elle accordait le principal ascendant politique non pas à la capacité, suivant le principe des théocraties, maïs à ce qu'elle appelait vaguement la vertu, de manière à encourager la plus dangereuse hypocrisie.
Par une dernière conséquence de l'erreur primordiale, les sociétés modernes étaient amenées à faire prévaloir la considération du point de vue pratique, et à faire dépendre des institutions temporelles la solution de toutes les difficultés politiques. A défaut de principes généraux, il a fallu multiplier les règlements arbitraires, vainement décorés du nom de lois, et qui sont presque toujours caractérisés par une usurpation du pouvoir politique sur le domaine des mœurs et des opinions. L'école de Rousseau exagérait plus que toute autre les principales erreurs en faisant dépendre des mesures politiques la discipline morale elle-même, par une aveugle imitation de l'antiquité.
Quant aux erreurs morales, il serait superflu d'indiquer les ravages exercés par une métaphysique qui, détruisant les bases de la morale, livrait toutes les règles de conduite à l'appréciation de la conscience de chacun. Les divers préjugés moraux, consacrés par le catholicisme pour prohiber ou pour prescrire, reposaient sur une connaissance réelle, quoique empirique, de la nature humaine, et sur un heureux instinct des principaux besoins sociaux ;
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mais ils ne pouvaient résister aux discussions métaphysiques. Aucune notion morale n'est demeurée intacte, même chez les hommes les plus intelligents. Il suffira d'en indiquer un exemple caractéristique. On a peine à comprendre comment la haine de tout ce qui se rattachait au catholicisme a pu conduire un esprit aussi français que celui de Voltaire à flétrir la mémoire de Jeanne d'Arc, cette noble héroïne qu'on ne devrait jamais nommer sans un hommage de reconnaissance nationale. Le déplorable succès de cette honteuse production indique à quel degré était parvenue l'œuvre démoralisatrice.
Une appréciation non moins sévère doit s'appliquer à ce pernicieux ouvrage, scandaleuse parodie d'une immortelle composition chrétienne, où, dans le délire d'un orgueil sophistique, Rousseau dévoile avec une cynique complaisance les plus ignobles turpitudes de sa vie privée, et ose ériger sa conduite en type moral de l'humanité . Ce dernier exemple était plus dangereux que le premier, dans lequel on peut voir seulement une coupable débauche d'esprit. Mais Rousseau, appliquant une captieuse argumentation à justifier les plus blâmables égarements, tendait à pervertir les plus simples notions morales. Aussi, est-ce sous son inspiration qu'on fait encore l'apologie de la plus brutale prépondérance des passions sur la raison. C'est ainsi que, soit par l'impuissance d'une métaphysique purement négative, soit par la dépravation d'une doctrine sophistique, les écoles philosophiques du siècle dernier étaient .entraînées à des erreurs morales analogues à celles de l'école d'Epicure. Rien ne prouve mieux qu'un tel résultat la destination purement temporaire de la philosophie métaphysique, qui n'a fait que détruire sans pouvoir organiser les plus simples relations humaines. Mais cette inaptitude ne doit pas faire oublier
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la déchéance de la philosophie théologique. Si Tune a perverti la morale, l'autre n'a pas su la préserver, et a fait rejaillir sur la morale le discrédit de la théologie.
Nous avons enfin terminé l'analyse du mouvement révolutionnaire qui, depuis le quatorzième siècle, pousse l'humanité à sortir du système théologique et militaire. Au temps où nous sommes parvenus, la constitution de ce régime était ruinée dans son principe et dans ses éléments, et réduite à une vaine dictature temporelle, qui suffisait à peine au maintien de Tordre matériel.