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CINQUANTE-CINQUIÈME LEÇON

Sommaire. — État métaphysique des sociétés modernes : âge de transition révolutionnaire. Désorganisation du régime théologique et militaire.

Le régime polythéiste a constitué la phase la plus complète et la plus durable du système théologique et militaire, envisagé dans sa durée totale. Le régime monothéiste a été le dernier âge et la forme la moins stable de ce système; l'influence de l'esprit théologique y a subi, sous tous les aspects, un décroissement irréparable. Au point de vue temporel, quelque puissante que semble l'activité militaire du moyen Âge par rapport à celle des temps postérieurs, l'esprit guerrier, en passant de l'état romain à l'état féodal, a subi une altération dans son influence morale et politique; sa prépondérance a rapidement décliné par suite des entraves du système monothéiste, et de sa destination purement défensive. La plus exacte appréciation consiste à concevoir le régime monothéiste comme le résultat d'une première tentative pour établir un système rationnel et pacifique. Cette tentative prématurée a manqué son but ; mais elle a guidé l'humanité en accélérant la décomposition du système théologique et en favorisant le développement des éléments d'un système nouveau.

Nous apprécierons, sous l'un et l'autre aspect, les conséquences de l'impulsion produite par le régime féodal. Cette dernière partie de notre analyse doit être partagée

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en deux séries distinctes, bien que coexistantes et même solidaires. L'une des deux est critique, on négative; elle caractérise la démolition graduelle du système théologique sous l'influence de l'esprit métaphysique. L'autre est organique» et se rapporte à l'évolution des principaux éléments du système positif. Cette leçon sera consacrée à la première série ; la leçon suivante, à la seconde.

Malgré la connexité de ces deux mouvements simultanés de décomposition et de recomposition sociales, je regarde leur appréciation distincte comme un artifice indispensable. Dans les temps antérieurs, il n'était pas nécessaire d'étudier séparément les deux mouvements opposés dont l'organisme social, comme l'organisme individuel, est toujours agité. Les changements accomplis n'étaient pas assez importants pour exiger un semblable artifice. Les révolutions précédentes n'avaient consisté qu'en des modifications du système théologique. Dans la transition de chaque forme théologique à la suivante, l'esprit humain pouvait aisément combiner la destruction de l'une avec l'élaboration de l'autre. Dans la période que nous considérons, le mouvement critique est devenu, pendant plusieurs siècles, extrêmement prononcé. Il s'y est distingué du mouvement organique, qui, pendant longtemps, a été à peine appréciable. Pour la première fois, l'esprit humain a été conduit & une doctrine de négation systématique, qui tend à faire méconnaître la véritable issue de la crise. Il serait donc presque impossible d'éviter que la notion du mouvement organique ne fût absorbée par celle du mouvement critique, si, dans l'appréciation des cinq derniers siècles, on n'instituait pas entre ces deux études une séparation méthodique. Ce qui autorise l'emploi de cet arliûce, c'est la nature abstraite de notre analyse historique. Nous pouvons donc entreprendre l'examen qui

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constitue l'objet de cette leçon, et apprécier la désorganisation du système théologique et militaire pendant les cinq derniers siècles.

Cette phase sociale est" un intermédiaire indispensable dans la marche de l'humanité. L'évolution des nouveaux éléments sociaux commençait à peine, et leurs tendances politiques ne pouvaient pas encore être soupçonnées. Il était donc contraire aux lois du mouvement social que le passage d'un système a l'autre s'opérât par substitution immédiate. Les sociétés modernes ne pouvaient éviter de se trouver, pendant plusieurs siècles, dans une situation exceptionnelle, où le progrès politique devait être essentiellement négatif, tandis que l'ordre public était maintenu par une résistance de plus en plus rétrograde.

Notre examen doit partir d'une époque plus reculée que celle qu'on adopte communément, c'est-à-dire avant le seizième siècle ; le point de départ en est rendu assignable par la destination du système monothéiste du moyen âge. En effet, dès la Su du treizième siècle, la constitution féodale avait rempli ion office sous les aspects les plus importants, et les conditions de son existence politique avaient déjà reçu d'irréparables altérations. Nous sommes ainsi conduits à reporter au commencement du quatorzième siècle l'origine de la période révolutionnaire.

Dans l'ordre spirituel, le pontificat de Boniface VIII caractérise l'époque OÙ te pouvoir catholique, après.avoir accompli sa mission sociale par l'établissement de la morale, est conduit à dépasser le but en s'efforçant d'établir une domination absolue. Le même pouvoir manifestait déjà son impuissance à diriger le mouvement mental. L'imminente désorganisation du catholicisme était indiquée par le relâchement de l'esprit sacerdotal et par l'intensité croissante des tendances hérétiques.

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Ce commencement de décomposition fut d'abord efficacement combattu par l'institution des Franciscains et des Dominicains, qu'il faut regarder comme le plus puissant moyen de réformation et de conservation d'un tel système. Mais celte influence préservatrice devait bientôt être épuisée et faire ressortir la décadence inévitable d'un régime qui avait reçu vainement une telle réparation. En même temps, les moyens violents, introduits sur une grande échelle pour l'extirpation des hérésies, étaient l'un des signes les moins équivoques d'une destruction finale. Toute domination spirituelle repose sur l'assentiment volontaire des intelligences, et le recours à la force matérielle est l'indice d'un déclin imminent. Par ces motifs, il est aisé de concevoir que l'ébranlement du système catholique a commencé au quatorzième siècle.

De même, dans l'ordre temporel, c'est à cette époque que le décroissement de la constitution féodale est devenu irrévocable, parce qu'il avait rempli sa destination militaire. Deux séries de guerres défensives avaient protégé la civilisation moderne, d'abord contre les irruptions des sauvages polythéistes du Nord, ensuite contre l'invasion du monothéisme musulman. La première série offrit longtemps de puissants obstacles, contre lesquels le plus grand homme du moyen âge employa son infatigable énergie. La seconde lutte dut être beaucoup plus difficile et plus lente; car le catholicisme fournissait un moyen de consolider les résultats militaires par la possibilité des conversions nationales chez les polythéistes ; tandis que toute conciliation était impossible entre les deux sortes de monothéisme, aspirant également à l'empire universel.

Les croisades ont eu une grande influence pour lier les divers peuples européens en leur imprimant une activité collective suffisamment prolongée; elles ont préservé l'évo-

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lution occidentale du redoutable prosélytisme musulman. Malgré les inquiétudes sérieuses, mais fugitives, qu'a suscitées, même jusqu'au dix-septième siècle, l'extension des armes musulmanes, la série des guerres défensives était accomplie dès la fin du treizième siècle, et ne se perpétuait que par l'aveugle impulsion des habitudes ainsi contractées. L'organisme féodal avait donc déjà rempli, à cette époque, son principal office. L'esprit militaire qui le caractérisait, privé de sa mission protectrice, devint perturbateur, surtout lorsque la papauté eut perdu son autorité européenne. C'est ainsi que la décadence temporelle de ce régime a commencé, comme sa décadence spirituelle, au début du quatorzième siècle.

La période révolutionnaire des cinq derniers siècles doit être divisée en deux parties distinctes. L'une comprend le quatorzième et le quinzième siècles, pendant lesquels le mouvement critique reste spontané, sans la participation d'aucune doctrine systématique. L'autre embrasse les trois siècles suivants, pendant lesquels la désorganisation, devenue plus profonde, s'accomplit sous l'influence d'une philosophie négative s'étendant à toutes les notions sociales.

Sans doute, la doctrine critique a prouvé combien elle était destructive; mais on en exagère l'influence en y rapportant exclusivement la désorganisation de l'ancien système social. L'ensemble du mouvement révolutionnaire ne peut être conçu rationnellement qu'autant que la doctrine critique est regardée comme le résultat de la décomposition spontanée que nous allons d'abord examiner.

Rien ne montre mieux la nature transitoire de la constitution féodale que la ruine d'un tel organisme par le seul conflit de ses principaux éléments, pendant les deux

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siècles qui oni suivi le temps même de sa plus grando splendeur. Ce régime contenait des germes de décomposition, dont les ravages ont été suspendus tant que le but à atteindre a maintenu entre ses diverses parties un accord temporaire.

: L'établissement d'un pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel devait devenir un principe de décomposition, par suite de l'incompatibilité qui régnait entre les deux autorités. Le monothéisme était opposé à la prépondérance de l'esprit militaire, qui tend à l'unité du pouvoir. De son côté, l'esprit catholique poussait L'autorité sacerdotale à dépasser des limites qui n'avaient pu être déterminées par aucun principe rationnel. Sous ce régime, la séparation des pouvoirs a été empirique, et leur indépendance n'a été maintenue que par leur antagonisme. La principauté temporelle annexée au suprême pontificat a exposé les papes à confondre les divers pouvoirs sociaux. En résumé, l'esprit féodal et l'esprit catholique ont tendu, l'un par une civilisation imparfaite, l'autre par une philosophie vicieuse, à ruiner la division des pouvoirs. Ainsi, ce n'est pas la décomposition spontanée de ce régime à partir du quatorzième siècle qui devrait étonner, ce serait plutôt sa permanence jusqu'à cette époque, si elle ne s'expliquait par la lente évolution des nouveaux éléments sociaux.

On arrive à des conclusions analogues en considérant la principale subdivision de chacun des deux pouvoirs, c'est-à-dire la relation entre l'autorité centrale et les autorités locales. L'harmonie intérieure de chaque pouvoir no pouvait être plus stable que leur combinaison mutuelle.

Dans Tordre spirituel, la hiérarchie catholique, malgré sa supériorité, contenait des germes de dissolution qui étaient dus aux rapports de la suprême autorité sacerdo-

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laie avec les divers clergés nationaux. Dans le pays qui fut, pendant tout le cours du moyen âge, le principal appui du système ecclésiastique, le clergé national s'était attribué, presque dès l'origine, des privilèges spéciaux, que les papes ont justement déclarés, mais sans succès, être opposés aux conditions de l'existence politique du catholicisme. De son côté, la papauté tendait à une exorbitante centralisation, qui soulevait partout les susceptibilités nationales. Tel est l'effort qui, avant même toute scission de doctrine, tendait à dissoudre l'unité intérieure en décomposant le catholicisme en églises indépendantes. Ce principe de décomposition équivaut à celui que j'ai pré* cédemment indiqué à l'égard de la combinaison politique la plus générale. Il ne résulte pas d'influences accidentelles, mais de la nature même du système, dont les bases étaient imparfaites. Sous l'un et l'autre aspect, celte désorganisation a été contenue tant que le développement principal n'a pas été réalisé, et que le but correspondant n'a pas été atteint. Mais rien n'a pu ensuite l'empêcher, quand, après l'accomplissement de ces deux conditions, une activité commune a cessé de détourner les divers éléments de leur discordance naturelle.

J'ai indiqué la décomposition intérieure de la hiérarchie catholique, parce qu'on l'apprécie très mal. On s'exagère la perfection de cette hiérarchie. On ne discerne pas, à côté des éminents attributs qui sont dus au génie politique de ses fondateurs, les imperfections imposées par la nature d'un tel Age social et par la philosophie correspondante. Je suis dispensé d'un pareil examen à l'égard de l'organisation temporelle. L'antagonisme entre le pouvoir central de la royauté et les pouvoirs locaux des diverses classes de la hiérarchie féodale a été assez bien apprécié par divers philosophes, et surtout par Montes-

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quieu : je me bornerai à en signaler les principaux résultats. La conciliation qui fut essayée par Tordre féodal entre les deux tendances à l'isolement et à la concentration ne comportait qu'une existence imparfaite et passagère.

Trois réflexions méritent d'être notées au sujet de la décomposition spontanée du moyen âge. La première consiste à y voir une preuve de la nature transitoire de cette phase sociale. En second lieu, l'aptitude de ce régime à favoriser le développement des nouveaux éléments sociaux est manifestée par sa décomposition elle-même. En dernier lieu, cette spontanéité de décomposition est un caractère distinctif d'un tel régime, parce qu'elle y est beaucoup plus marquée que dans tous ceux qui l'ont précédé. Dans Tordre spirituel surtout, dont la cohérence était bien plus parfaite, il est fort remarquable que les premiers agents de la désorganisation du catholicisme soient sortis du clergé catholique, tandis que le passage du polythéisme au monothéisme n'a rien présenté d'analogue.

Une considération trop exclusive de la spontanéité de décomposition propre au régime du moyen âge ferait peut-être penser que la désorganisation du système catholique aurait pu être abandonnée à son cours, sans exiger l'intervention d'une doctrine critique. Cette appréciation serait aussi vicieuse que l'hypothèse qui fait dériver de la philosophie négative toute la dissolution du catholicisme. La décomposition spontanée aurait été insuffisante, si, parvenue à un certain degré, elle n'avait pris un caractère systématique. Non seulement la doctrine révolutionnaire a accéléré la désorganisation du régime du moyen âge, mais encore elle a servi d'organe au besoin croissant d'une réorganisation sociale. Elle seule pouvait manifester l'impuissance de l'ancien régime à diriger le mouvement de la civilisation moderne. Même dans leurs

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luttes les plus intenses, les forces catholiques et féodales ont conservé un profond respect pour les principes essentiels de la constitution générale, sans soupçonner la portée des atteintes que ces principes devaient recevoir de tels débats. Cet antagonisme se serait prolongé indéfiniment, sans caractériser la décadence du régime correspondant, si une doctrine systématique n'était pas venue s'y mêler pour formuler chacune des pertes de l'organisation ancienne.

Un examen superficiel pourrait d'abord faire confondre, par exemple, la spoliation des églises françaises et germaniques par les chevaliers de Charles Martel avec l'avide usurpation des biens ecclésiastiques par les barons anglais du seizième siècle. Cependant le premier fait n'était qu'une perturbation grave, mais momentanée, qui fut bientôt suivie d'une large réparation ; tandis que le second tendait à ruiner ^organisation catholique. Celte différence entre deux mesures matériellement analogues résulte de ce que la première ne constituait qu'un violent expédient financier, inspiré par un immense besoin public ; tandis que la seconde se rattachait à une doctrine de désorganisation de la hiérarchie sacerdotale.

La doctrine critique est résultée de la nature même du régime monothéiste, qui introduit un certain esprit d'examen et de discussion, parce que les croyances secondaires n'y sont pas spécialisées au même degré que dans le polythéisme. Cette tendance du monothéisme, que l'islamisme lui-même laisse apercevoir, a reçu du catholicisme son principal développement par la division des pouvoirs. Telle est l'origine du libre examen qui caractérise le protestantisme, première phase de la philosophie révolutionnaire. Les docteurs qui soutinrent si longtemps contre les papes l'autorité des rois ou les résistances des

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églises nationales aux décisions romaines ne pouvaient éviter de s'attribuer de plus en plus le droit d'examen. Ce droit ne devait pas rester concentré entre de telles intelligences, ni sur de telles applications. Il s'est en effet étendu, par une invincible nécessité, à tous les individus et à toutes les questions. Il a graduellement amené la destruction d'abord de la discipline catholique, ensuite de la hiérarchie, enfin du dogme lui-même.

Le caractère de cette philosophie transitoire est déterminé par la nature de sa destination, à laquelle pouvait seule satisfaire une doctrine de négation absolue, successivement appliquée aux différentes questions, morales et sociales. C'est ce que la raison publique a reconnu depuis longtemps, d'une manière implicite, en consacrant la dénomination très expressive de protestantisme, qui, bien que restreinte ordinairement au premier état d'une telle doctrine, convient à l'ensemble de la philosophie révolutionnaire. En effet, cette philosophie, depuis le luthéranisme primitif jusqu'au déisme du siècle dernier, sans en excepter l'athéisme, qui en constitue la phase extrême, n'a jamais été qu'une protestation, croissante et de plus en plus méthodique, ctmtre les fondements de l'ancien ordre social.

Nous partagerons la marche révolutionnaire des trois derniers siècles en deux phases à peu près égales. La première comprend les différentes formes du protestantisme. Le droit d'examen reste alors entre les limites de la théologie chrétienne. L'esprit de discussion s'attache surtout à ruiner, au nom du christianisme, le système de la hiérarchie catholique. La philosophie négative prétend réformer le christianisme en détruisant les conditions de son existence politique.

La seconde phase se rapporte aux divers projets de

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déisme propres à la philosophie du dix-huilième siècle, dont la formation appartient réellement au milieu du siècle précédent. Le droit d'examen est, en principe, reconnu indéfini; mais on essaie de contenir la discussion métaphysique entre les limites les plus générales du monothéisme, dont les bases intellectuelles semblent d'abord inébranlabiés, bien qu'elles finissent ensuite par être renversées chez les esprits les plus avancés. La régénération politique est fondée sur une série de négations qui ne peuvent aboutir qu'à une anarchie universelle. La transition historique de l'une à l'autre phase a été fournie par le socinianisme.

L'esprit d'examen ne pouvait s'arroger d'abord un exercice indéfini ; il devait s'imposer des limites susceptibles de faciliter son admission. Ces limites, bien que toujours proposées comme absolues, ne pouvaient être éternellement respectées, et le droit de discussion devait faire éprouver aux intelligences les plus énergiques le besoin de les franchir.

Tel est l'enchaînement du mouvement de décomposition qui caractérise les cinq derniers siècles. Les chefs qui dirigèrent ce mouvement furent presque toujours placés, dès le seizième siècle, dans une situation très difficile, qui doit faire juger avec indulgence l'ensemble de leurs opérations. Ils étaient obligés de satisfaire aux besoins simultanés d'ordre et de progrès, qui devenaient inconciliables. Pendant toute Cette période, l'habileté politique a consisté à poursuivre la démolition de l'ordre ancien, tout en évitant les perturbations anarchiques.

Les différentes forces sociales qui ont présidé au mouvement de décomposition peuvent se diviser en deux classes, celle des métaphysiciens et celle des légistes. La première constitue l'élément spirituel; la seconde, l'élément

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temporel. Toutes deux ont été formées des éléments de l'ancien régime, Tune de la puissance catholique, l'autre de l'autorité féodale ; elles ont pris naissance au temps même de la plus grande splendeur du régime catholique, surtout en Italie.

Dès le douzième siècle, l'importance des métaphysiciens et des légistes s'est fait sentir, principalement dans les villes libres de la Lombardie et de la Toscane; mais leur caractère ne s'est développé que dans les grandes luttes intestines qui ont constitué la partie spontanée du mouvement de décomposition. Ce développement doit être étudié surtout en France, parce qu'il y a été plus complet que partout ailleurs. Les universités et les parlements y ont acquis une influence distincte, bien que solidaire.

L'élément spirituel représenté par l'esprit métaphysique s'efforça de conquérir la principale influence, dès que l'institution du catholicisme, suffisamment complétée, laissa prédominer le besoin d'un développement purement rationnel. C'est ainsi que, dès le douzième siècle, le triomphe de la scolastique porta le premier coup à la puissance de la philosophie théologique. Cette nouvelle force spirituelle fut de plus en plus distincte, et bientôt rivale du pouvoir catholique. Elle s'empara de la haute instruction publique dans les universités, qui, d'abord destinées presque exclusivement à l'éducation ecclésiastique, embrassèrent ensuite tous les ordres de culture intellectuelle. En appréciant l'œuvre de saint Thomas d'Aquin, et même le poème de Dante, on reconnaît que l'esprit métaphysique avait alors envahi l'étude intellectuelle et morale de l'homme, et qu'il commençait à s'étendre aux spéculations sociales. En canonisant le grand docteur scolastique, les papes montraient leur entraînement involontaire vers la nouvelle activité mentale et la pru-

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dence qui les portail à s'incorporer tout ce qui ne leur était pas directement hostile.

La métaphysique imprima une énergie nouvelle à l'esprit de schisme et d'hérésie. Les grandes luttes du quatorzième et du quinzième siècle contre la puissance des papes et contre la suprématie du siège pontifical procurèrent une large application à ce nouvel esprit philosophique. Après avoir atteint sa maturité, il tendit à prendre part aux débats politiques.

Considérons l'élément temporel correspondant. Il est facile de concevoir la corrélation qui existait, à l'égard des doctrines et des personnes, entre la classe des métaphysiciens scolastiques et celle des légistes contemporains. C'est par l'étude du droit, et d'abord du droit ecclésiastique, que le nouvel esprit philosophique pénétra dans le domaine des questions sociales. Les canonistes proprement dits formèrent en Italie le premier ordre de légistes assujetti à une organisation distincte. Les légistes furent d'abord destinés à faciliter les fonctions judiciaires de la puissance féodale; ils manifestèrent dès l'origine une (endance hostile à la puissance catholique. Ce fut le résultat de l'opposition que faisaient les diverses justices seigneuriales et royales aux tribunaux ecclésiastiques, qui possédaient auparavant la plupart des juridictions importantes.

On se fait ordinairement une fausse idée de l'existence politique des légistes au moyen âge et chez les modernes en l'assimilant à celle des légistes de l'antiquité, soit juristes, soit orateurs. Dans Tordre romain, ces fonctions ne donnaient pas lieu à la formation d'une classe distincte ; elles n'étaient qu'un exercice passager pour les hommes d'État, essentiellement militaires, qui composaient la classe dirigeante. La puissance des légistes constitue un fait particulier au moyen âge. Cette force

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