AGE DE LA SPÉCIALITÉ
communes au nombre des éléments du système politique, dans les diverses parties de l'Europe. Ce symptôme est confirmé par un autre témoignage historique. Il s'agit des immenses insurrections qui, dans presque tous les pays, surtout en France et en Angleterre, manifestèrent alors la puissance naissante des classes laborieuses contre les pouvoirs qui leur étaient opposés. En même temps commença en Italie l'institution des armées soldées, qui marque un grand progrès dans la vie industrielle des peuples modernes. En outre, le développement de l'activité commerciale coïncidait avec diverses innovations destinées à fixer une ère nouvelle, entre autres l'usage de la boussole et l'introduction des armes à feu.
A la même époque remonte le point de départ du développement esthétique des sociétés actuelles. Il est inutile d'en reporter l'analyse historique au delà de l'admirable élan poétique de Dante et de Pétrarque. Une pareille appréciation s'applique à tous les arts, surtout à la peinture et à la musique.
Le mouvement scientifique n'a pu manifester aussi promptement son caractère. Néanmoins la philosophie naturelle a commencé à devenir alors l'objet d'une culture active. On en trouve le témoignage dans l'intérêt qui s'attachait déjà aux études astronomiques, aux explorations chimiques, et même aux observations anatomiques.
Enfin le mouvement philosophique marqua, vers le même temps, la tendance progressive de l'esprit humain à une rénovation complète par la mémorable controverse qui s'éleva entre les réalistes et les nominalistes.
Ainsi le début du quatorzième siècle constitue l'origine du mouvement de recomposition que nous devons apprécier.
360 SOCIOLOGIE. [Cinquante-sixième
Ma théorie du moyen âge explique cette coïncidence entre le point de départ du mouvement organique et celui du mouvement critique. Les nouveaux éléments sociaux ne pouvaient pas se développer d'une manière distincte avant la décomposition spontanée de l'ancien système politique; car jusque-là les forces propres à la civilisation moderne étaient trop subalternes, malgré la protection des pouvoirs prépondérants. En outre, l'identité des points de départ de ces deux mouvements résulte de leur subordination aux mêmes causes envisagées sous l'un et l'autre aspect. En effet, la décomposition spontanée du régime catholique et féodal a commencé dès que, par l'accomplissement de leur ofûce temporaire, ses divers éléments ont perdu le but de leur activité et le seul frein capable de contenir leur apposition mutuelle. Or ces conditions conduisent à assigner la même origine au mouvement de recomposition. Quand le système des guerres défensives a été assez réalisé pour 61er à l'activité militaire toute grande destination, l'énergie pratique s'est reportée sur le mouvement industriel. De même, dans Tordre spirituel, après le plein développement, pendant le douzième et le treizième siècle, de l'influence politique de la philosophie monothéiste, la théologie avait perdu la propriété d'inspirer un attrait suffisant aux puissantes intelligences, qui préféraient alors embrasser les carrières} esthétiques ou scientifiques.
Après avoir déterminé un tel point de départ, nous devons indiquer l'ordre qu'il convient d'établir entre les quatre évolutions simultanées dont se compose le travail de recomposition des cinq derniers siècles.
Le développement de la civilisation est résulté de séries partielles d'efforts spontanés, caractérisés par un instinct de spécialité exclusive ; mais la connexité de ces évolutions.
leçon.] AGE DE LA SPÉCIALITÉ. J61
n'en a pas moins exercé son influence. Le principe de cette influence est conforme à celui des relations statiques : il se réduit à l'extension, à la fois intellectuelle et sociale, de la loi hiérarchique relative à la classification des diverses sciences, d'après la généralité et la simplicité de leurs phénomènes. Cette base de coordination n'est pas limitée à l'enchaînement des conceptions spéculatives; elle s'applique aussi à tous les modes dé l'activité, pratique ou théorique, individuelle ou collective.
Malgré la variété et l'incohérence qui semblent régner entre les éléments de la civilisation, nous devons concevoir les travaux humains comme disposés suivant une série linéaire, comprenant depuis les moindres opérations matérielles jusqu'aux plus sublimes spéculations esthétiques, scientifiques ou philosophiques. La progression ascendante de cette série présente un accroissement continu de généralité et d'abstraction dans le point de vue correspondant à chaque genre de travail. La succession descendante offre l'arrangement inverse des différentes professions selon la complication de leur objet immédiat et l'utilité de plus en plus directe de leurs actes journaliers.
Les premiers rangs de cette hiérarchie sont caractérisés par une participation plus éminente et plus étendue, mais moins complète, moins certaine même, et qui en effet avorte souvent. Les rangs inférieurs compensent ce que leur nature offre de plus subalterne et de plus restreint par la plénitude, la soudaineté et l'évidence de leurs services. Comparées sous l'aspect individuel, ces diverses classes de travailleurs manifestent une prépondérance croissante des plus nobles facultés de l'homme. C tr l'abstraction et la généralité des pensées, ainsi que l'aptitude à poursuivre plus loin leurs combinaisons rationnelles,
362 SOCIOLOGIE. [Cinquante-sixième
constituent les principaux indices de la supériorité de l'homme sur les animaux. A cette inégalité intellectuelle correspondent, sous l'aspect social, une concentration plus complète et une solidarité plus intime, à mesure que les travaux deviennent accessibles, en vertu de leur difficulté plus grande, à de moins nombreux coopéraleurs. En même temps, leur accomplissement exige une moindre multiplicité d'organes. Il doit en résulter, à raison de relations plus fréquentes, un développement plus vaste, quoique moins intense, de la sociabilité, qui au contraire, dans la hiérarchie descendante, tend à se réduire à la vie domestique.
Cette hiérarchie présente entre ses innombrables éléments une succession pour ainsi dire continue donnant lieu à des transitions presque insensibles. Néanmoins son unité ne l'empêche pas de comporter et môme d'exiger des divisions fondées sur le groupement régulier des divers modes d'activité. La première et la plus importante résulte de la distinction entre la vie active et la vie spéculative, que nous avons appliquée jusqu'ici, sous les noms d'ordre temporel et d'ordre spirituel, à l'état préliminaire de l'humanité. Dans l'emploi de ce principe, il est ordinairement inutile de subdiviser l'ordre temporel, qui exprime
l'action de l'homme sur la nature. Mais il est indispensable
de décomposer l'ordre spirituel en deux autres, suivant que la spéculation prend le caractère esthétique ou le caractère scientifique. On arrive ainsi à partager, dans le sens de la série ascendante, la hiérarchie positive en trois ordres fondamentaux, l'ordre industriel ou pratique, l'ordre esthétique ou poétique, Tordre scientifique ou philosophique.
Ces trois éléments de la civilisation représentent des besoins universels et des aptitudes communes, malgré
leçon.] AGE DE LA SPÉCIALITÉ. 363
leur intensité différente. Ils correspondent aux trois aspects généraux sous lesquels l'homme peut envisager chaque sujet successivement considéré comme bon, par rapport à l'utilité que son intervention peut en retirer ; ensuite comme beau, relativement au sentiment de perfection idéale que sa contemplation peut lui suggérer; enfin comme vrai, eu égard à ses relations avec l'ensemble des phénomènes, abstraction faite de toute application aux intérêts et aux émotions de l'humanité. Suivant la théorie de l'organisme cérébral, les trois régions principales du cerveau agissent sans doute avec synergie dans toute opération de quelque importance, industrielle, esthétique ou scientifique. Néanmoins, d'après la théorie de Gall, l'homme vulgaire est surtout poussé à poursuivre l'utilité pratique immédiate par la prépondérance des penchants propres à la région postérieure. L'activité des sentiments particuliers à la région moyenne dispose d'heureux naturels à concevoir une perfection idéale. Enfin, sous l'impulsion des facultés dé la région antérieure, se manifeste le goût de quelques esprits d'élite pour la recherche de la vérité abstraite. Telle est la série qui constitue la base de toute analyse de la civilisation moderne.
Cette classification étant destinée, dans la leçon actuelle, à un usage purement historique, il est nécessaire d'y ajouter une dernière subdivision, qui convient surtout au développement accompli depuis le quatorzième siècle. A l'égard du plus abstrait des nouveaux éléments sociaux, j'ai employé indifféremment les qualifications de scientifique ou de philosophique, qui à mon gré sont équivalentes, et dont la diversité tend à disparaître à mesure que la science devient plus philosophique et la philosophie plus scientifique. L'avenir réduira l'ensemble de la hiérarchie sociale à la triple série que je viens d'esquisser.
36 4 SOCIOLOGIE. (Cinquante-sixième
Mais, cette tendance n'étant pas jusqu'ici prépondérante, notre analyse ne serait ni assez exacte, ni assez précise, si nous n'y distinguions pas Tordre scientifique de Tordre philosophique, que nous envisagerons comme un quatrième élément de la hiérarchie ascendante. Cette obligation résulte, d'une part, de Tesprit de spécialité qui, jusqu'à notre siècle, a présidé au développement des sciences, et qu'une aveugle routine prolonge aujourd'hui ; d'autre part, du caractère vague et équivoque d'une philosophie encore métaphysique. En un mot, notre époque continue à subir la division qui fut instituée par les écoles grecques, il y a vingt siècles, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, et qui a été un expédient nécessaire à l'évolution intellectuelle. Cette séparation provisoire a été surtout prononcée pendant les cinq derniers siècles, en vertu du développement de la philoso* phie naturelle et des transformations de la philosophie morale. Tel est le motif qui nous oblige à composer de quatre éléments la hiérarchie positive.
L'ordre statique des nouveaux éléments sociaux détermine la loi de leur développement en fixant Tordre dynamique de leurs quatre évolutions partielles. En effet, si on reproduit, au point de vue dynamique, les considérations que j'ai indiquées au point de vue statique, on reconnaît aisément qu'elles s'appliquent à la succession qui s'est accomplie dans Tordre des travaux humains. Une appréciation plus spéciale conduit à constater que, dans l'évolution préparatoire, la série a été jusqu'ici ascendante.
D'après la définition d'une telle hiérarchie sociale, il est évident que le développement de chacun deb élément* principaux tend à provoquer celui des autres. Il est inutile de faire ressortir l'influence qu'exercent continuelle* ment Tune sur l'autre l'évolution scientifique et l'évolution-
leçon.] A6E DE LA SPÉCIALITÉ. 565
industrielle. La suite de notre analyse historique en indiquera les conséquences. Laconnexité de l'évolution esthétique avec chacune des évolutions extrêmes est appréciée jusqu'ici d'une manière moins convenable. La théorie positive de la nature humaine montre que, dans l'ensemble de l'éducation individuelle ou collective, le développement esthélique doit succéder au développement pratique ou industriel, et préparer l'évolution scientifique ou philosophique.
On peut hésiter sur le sens ascendant ou descendant de Tordre des quatre évolutions partielles, lorsqu'on néglige de distinguer l'ébauche de chaque élément d'avec son incorporation au système de la civilisation moderne. Mais, en ayant égard à cette différence, il ne peut rester aucun doute sur le sens ascendant d'une telle série pendant les cinq derniers siècles. Le développement industriel constitue le principal contraste des sociétés modernes avec celles Je l'antiquité. L'évolution esthélique et l'évolution scientifique ont été, chez les modernes, postérieures à l'évolution industrielle, et caractérisent beaucoup moins notre civilisation. C'est la prépondérance de; la vie industrielle sur la vie militaire qui dislingue aujourd'hui l'élite de l'humanité. C'est aussi la source de tous ses autres attributs et le moteur de son mode d'éducation sociale. Considérée à un point de vue secondaire, l'industrie s'élève, par son perfectionnement graduel, jusqu'à l'évolution esthétique, surtout en ce qui concerne les arts géométriques. C'est l'industrie qui a imprimé à l'esprit scientifique des modernes la posilivité qui le caractérise, et qui a transformé l'esprit philosophique. On ne peut donc méconnaître la direction ascendante du développement des nouveaux éléments sociaux.
Il ne peut plus rester de difficulté que relativement à
366 SOCIOLOGIE. [Cinquante-sixième
Tordre de l'évolution esthétique et de révolution scientifique, qui, toutes deux postérieures à révolution industrielle, semblent n'avoir pas observé entre elles une loi de succession aussi fixe. Dans la plupart des cas, la première, il est vrai, a eu lieu suivant la règle générale. Mais l'exemple de l'Allemagne présente une objection; car l'essor scientifique y a précédé l'essor esthétique par un concours de circonstances exceptionnelles. Pour expliquer une semblable anomalie, il faut apprécier la marche de la civilisation moderne, non pas chez une seule nation, mais chez tous les peuples qui ont participé au mouvement de l'Europe occidentale, c'est-à-dire en Italie, en France, en Angleterre, en Allemagne et en Espagne. Ces cinq nations, dont Gharlemagne a achevé de constituer la synergie, ont formé, dès le milieu du moyen âge, malgré d'immenses diversités, un peuple unique, soumis au régime catholique et féodal, et assujetti, depuis celte époque, aux mêmes transformations. Une semblable considéralion circonscrit le théâtre de celte phase sociale, et résout la difficulté précédente en présentant l'évolution scientifique comme postérieure à l'évolution esthétique, llien n'est plus évident pour l'Italie, où le développement esthétique succède si nettement au développement industriel, et prépare le mouvement scientifique.
Si l'on étudie, dans l'ensemble du passé, l'origine des évolutions des divers éléments sociaux, on trouvera une marche inverse. La civilisation ancienne, issue d'un état théocratique, a procédé du principe le plus général pour descendre aux applications particulières. La philosophie s'est développée la première, chez les anciens, sous la forme théologique, seule possible à un tel âge. Ensuite est venue la science, avec un caractère analogue, après sa séparation du tronc conftnun de la théocratie. Enfin s'est
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montré l'art, qui a été longtemps un simple auxiliaire de l'action théocratique. Quant à l'élément industriel, il était étouffé sous l'esclavage des travailleurs. Un semblable mouvement du général au particulier ou de l'abstrait au concret a déterminé le développement intérieur de chaque élément de la civilisation moderne. L'ordre ascendant et l'ordre descendant de la hiérarchie positive ont donc concouru à régler l'évolution organique des cinq derniers siècles, l'un pour la progression générale, l'autre pour chacune des progressions particulières.
Après avoir apprécié, dans ce préambule, l'origine et l'ordre de succession de la série positive, nous allons examiner chacune des évolutions en commençant par l'évolution industrielle.
Il faut d'abord expliquer comment cet élément social, étranger à l'antiquité, a surgi de l'organisme catholique et féodal. Cette heureuse transformation a donné lieu à des opinions erronées qui attribuent une importance exagérée à des causes purement accessoires. Les plus sages tentatives d'explication appartiennent à l'école écossaise ; cependant aucun partisan de cette école, pas même le judicieux Robertson, n'a pu s'affranchir des préjugés de la philosophie négative, soit protestante, soit déiste.
Nous devons ensuite rappeler l'importance de la substitution du servage à l'esclavage antique. Cette substitution eut lieu sous l'influence du catholicisme, imposant d'universelles obligations morales, et de la conversion du système conquérant en système défensif, qui caractérise l'état féodal. Ce changement constitue, dès l'origine du moyen âge, un degré primitif d'incorporation de la population agricole à la société générale, où jusqu'alors elle n'avait figuré qu'à la manière des animaux domestiques. Le cultivateur, ainsi fixé à la terre en un temps où les possessions
868 SOCIOLOGIE. [Cinquante-sixième
territoriales devenaient plus stables, a commencé à acquérir des droits sociaux, d'abord le plus élémentaire de tous, celui de former une famille.
Une telle amélioration, origine de l'émancipation civile, me fait placer dans les campagnes, contrairement à une opinion presque unanime, le siège initial de l'affranchissement populaire, analysé dans ses premiers éléments historiques. Ce phénomène social se rattache à la prédilection des chefs féodaux pour la vie agricole et au noble spectacle qui fut offert, surtout au début du moyen âge, par tant d'ordres monastiques consacrant les mains les plus vénérées à des travaux précédemment avilis.
Le régime du moyen âge tendait à répartir uniformément la population, même dans les plus défavorables localités, par une influence intérieure analogue à l'action qu'il exerçait au dehors en interdisant les invasions pour établir des populations sédentaires dans les plus stériles contrées de l'Europe. Les grands travaux publics destinés, sur tant de points, à améliorer un séjour dont les inconvénients ne pouvaient plus être évités par l'émigration remontent à cette époque, où la miraculeuse existence de Venise, et surtout celle de la Hollande, ont commencé à devenir possibles, grâce à d'opiniâtres efforts auprès desquels les plus fastueuses opérations de l'antiquité ne sont que secondaires.
L'influence du régime catholique et féodal a partout établi ce premier degré d'émancipation populaire, qui ne pouvait que préparer l'abolition de tout esclavage person- ,#$]. On a presque toujours confondu cet affranchissement individuel avec la formation des communes industrielles, sur laquelle l'attention s'est exclusivement fixée. La phase intermédiaire qui a suivi l'institution du servage constitue
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la partie la plus obscure de l'histoire du moyen âge. C'est alors que s'est opérée dans tout l'Occident européen une seconde transformation, qui, par l'ensemble de ses conséquences, marque la différence la plus décisive entre la sociabilité moderne et celle de l'antiquité. Cette deuxième période, qui s'étend du commencement du huitième siècle à celui du onzième, est l'époque d'une dernière préparation indispensable à cette vie industrielle, dont le développement suivit l'abolition de la servitude populaire*
L'esclavage des travailleurs avait rempli un double office : d'une part, il avait permis à l'activité militaire d'accomplir sa destination dans l'évolution sociale; d'autre part, il avait organisé le seul moyen d'éducation susceptible de surmonter l'antipathie primitive de l'homme pour tout travail régulier. Or le système de servitude qui convenait le mieux sous le premier aspect n'était pas le plus efficace sous le second. Ces deux opérations, indispensables au développement humain, ne pouvaient être réalisées que l'une après l'autre. La première avait été dignement accomplie sous le régime romain; mais l'esclavage antique était trop éloigné de la vraie situation industrielle pour pouvoir y conduire sans une transition spéciale. Les affranchissements privés, si multipliés depuis l'abaissement de l'aristocratie sénatoriale, ne pouvaient produire une émancipation décisive au milieu d'une continuelle affluence de nouveaux esclaves. Le système militaire du moyen âge, en faisant prévaloir le nouveau genre d'assujettissement personnel correspondant à la dispersion des chefs parmi les populations soumises, a organisé l'initiation des inférieurs à la vie industrielle. 11 a offert à chaque serf un point de départ déterminé, d'où, en suivant une marche uniforme, très lente, mais légitime, il pouvait toujours espérer de s'élever à l'indépendance individuelle.
Comte» — Résumé. H. — 24
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Du reste, les conditions de rachat, le plus souvent très modérées, qui lui étaient imposées étaient la garantie de l'efficacité d'un semblable progrès. Elles prouvaient que l'affranchi avait contracté des habitudes de modération et de prévoyance qui permettaient de livrer à sa seule responsabilité la direction de sa conduite, sans aucun danger pour lui-même ni pour la société.
Dès l'origine du servage, le catholicisme avait fait participer lesinférieursàla religion des supérieurs, et par conséquent au degré d'éducation morale qui en résultait. Il avait donc établi partout une sanction permanenle pour les droits du serf, et imposé envers lui des obligations régulières. De plus, il avait toujours proclamé, d'une manière plus ou moins explicite, l'affranchissement volontaire comme un devoir chrétien. La célèbre bulle d'Alexandre III sur l'abolition générale de l'esclavage dans la chrétienté ne fut que la consécration, d'ailleurs un peu tardive, d'un usage qui, depuis plusieurs siècles, n'avait cessé de se propager sous l'impulsion catholique.
A partir du sixième siècle, l'influence du catholicisme sur les nouveaux chefs temporels fait croître la pratique des affranchissements personnels accordés simultanément à tous les habitants d'une même localité. La touchante cérémonie destinée à, de semblables concessions est un naïf témoignage de la part qu'y prenait le sacerdoce. Une telle influence ne tenait pas uniquement à l'esprit de la morale religieuse, qui, malgré des doctrines équivalentes au point de vue abstrait, n'a pas montré ailleurs la même efficacité. Elle a été surtout réalisée par l'admirable organisation du catholicisme, sans laquelle de vagues prescriptions morales auraient été insu flisan tes. Le clergé, qui se recrutait à tous les degrés de l'échelle sociale, surtout parmi les rangs inférieurs,
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était antipathique à tout régime de caste, et favorisait l'essor des classes laborieuses.
La condition agricole était alors moins onéreuse que la condition manufacturière et commerciale des bourgs ou des villes. La dissémination des agriculteurs et la nature plus empirique de leurs travaux journaliers y retardait l'entière émancipation personnelle, ainsi que la faculté d'y parvenir. La résidence des chefs féodaux au milieu d'eux y adoucissait les rigueurs de la servitude, et, en éloignant le désir de la libération, la rendait ensuite plus difficile, quand les maîtres voulaient réellement l'empêcher. Aussi est-ce surtout par la réaction continue des villes, quand l'établissement des communes y eut permis un plein développement industriel, que, pendant le douzième et surtout le treizième siècle, les cultivateurs se sont trouvés peu à peu affranchis sur tous les points importants de l'Occident européen. A ce sujet, je me borne à renvoyer le lecteur à la lumineuse explication qui a été présentée par Adam Smith, d'après l'aperçu de Hume.
En appliquant en sens inverse les indications précédentes, on reconnaît que la libération personnelle devait commencer dans les villes et dans les bourgs, où le servage était rendu plus onéreux par l'éloignemenl habituel du maître, qui livrait la multitude au pouvoir tyrannique d'un agent subalterne. Si un tel motif stimulait le besoin d'affranchissement,ragglomération des populations en facilitait les voies. Mais une cause plus profonde et plus générale, quoique méconnue jusqu'ici, rattache l'inégalité qui s'est produite entre l'évolution des villes et celle des campagnes à la nature de leurs travaux respectifs, d'après un simple prolongement du principe de la hiérarchie positive. En effet, ce principe, appliqué à l'organisation industrielle, conduit à distinguer, dans Tordre ascendant, les industries agri-
(TS SOCIOLOGIE. [Clnqunte-iblèm
coles, manufacturières et commerciales, dont la comparaison donne lieu à des différences analogues à celles que nous avons déjà indiquées entre les éléments de la civilisation moderne. La nature plus abstraite et plus indirecte de l'industrie des villes, l'éducation plus spéciale qu'elle exige, la moindre multiplicité de ses agents, leur accord plus facile et même habituellement indispensable à leurs travaux, enfin la liberté plus grande que supposent leurs opérations, conslituent un ensemble de causes qui explique la libération plus hâtive des classes correspondantes. Par suite des mêmes motifs, le mouvement d'émancipation personnelle a eu lieu dans l'industrie commerciale plus lût que dans l'industrie manufacturière. En procédant à un nouveau degré d'analyse, on trouverait que le commerce le plus anciennement affranchi a dû être celui dont les opérations sont les plus abstraites et les plus indirectes, c'est-à-dire le commerce des valeurs, dont les agents primitifs étaient habituellement des Juifs, dispensés d'un servage régulier qui les eut incorporés à la société chrétienne. L'histoire industrielle du moyen âge indique la vérification que cette loi reçoit en Italie de la précocité des villes commerçantes, telles que Florence, Gènes, Pise, et a leur télé Venise. Une pareille remarque s'appiique aussi aux éléments de la grande ligue hanséatique, ainsi qu'à la Flandre.
Cette période du mouvement d'émancipation étant la plus importante, son analyse nous permettra de procéder plus rapidement à l'examen de la période suivante, qui comprend l'évolution collective si célèbre sous le nom d'affranchissement des communes, et qui, malgré d'innombrables études, est jusqu'ici mal appréciée. En^flM. on n'y conçoit pas assez la participation du régime lique et féodal en accordant trop d'influence à *
leçon.] AGB DI là. 8PÉGIAUTÉ. 17 S
accidentelles, et surtout on l'envisage trop isolément de la période précédente, dont elle n'a été qu'un complément indispensable. Quand on considère, suivant l'usage dominant, la lutte politique des grandes masses sociales, l'ère des communes constitue un point de départ au delà duquel il serait inutile de remonter. Mais lorsque, suivant l'esprit de notre analyse, on étudie le mouvement, pour ainsi dire moléculaire, qui, depuis le moyen âge, a régénéré la société, l'affranchissement des communes ne fait que compléter l'émancipation personnelle en y ajoutant le degré d'indépendance politique nécessaire à sa pleine réalisation.
Si l'on se reporte à l'explication de la libération plus bâlive des habitants des villes, on verra que les mêmes motifs généraux exigeaient, eu égard à l'état social correspondant, que la liberté individuelle y fût accompagnée d'une certaine liberté collective, sans laquelle l'activité industrielle n'aurait pu prendre un essor décisif. Aussi l'établissement des communes succéda-t-il presque aussitôt à la libération urbaine, et la première moitié du onzième siècle constitue-t-elle l'époque du passage de la libération individuelle à l'affranchissement collectif. Le régime du moyen Age tendait à favoriser un tel progrès indépendamment de toutes les circonstances. L'organisme féodal se prêtait à l'admission des communautés industrielles parmi les nombreux éléments dont sa hiérarchie était composée. Le clergé catholique était encore plus favorable à une telle émancipation, même en faisant abstraction de toute impulsion chrétienne; car la politique sacerdotale y voyait un moyen de consolider son pouvoir en n'attendant de ces nouvelles classes qu'une respectueuse reconnaissance*
Pour achever de fixer les notions relatives à la naissance
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de l'élément industriel, il convient d'ajouter que l'émancipation, personnelle ou collective, depuis l'établissement du servage jusqu'à l'abolition de toute sujétion, môme agricole, a coïncidé avec le système des grandes guerres du moyen âge. Les deux phases que nous venons d'apprécier correspondent aux deux séries de luttes déjà indiquées. La libération personnelle s'est accomplie pendant la durée des expéditions défensives, commençant à Charles Martel et finissant à la conquête de l'Angleterre par les Normands. L'affranchissement des communes, y compris ses conséquences, suivant la théorie de Hume et d'Adam Smith pour la libération des campagnes, s'est opérée au temps des croisades.
Pour bien apercevoir dans celte évolution décisive la participation du régime politique correspondant, il suffit de remarquer que l'extension territoriale en est circonscrite par les limites de l'organisme catholique et féodal. En sens inverse, on ne trouve rien d'équivalent hors d'une telle sphère, ni sous le régime monothéiste musulman, ni même sous le monothéisme byzantin. 11 est aisé de reconnaître que le mouvement d'émancipation a été plus rapide en Italie, c'est-à-dire au point même où la puissance d'un tel organisme était la plus complète. Les causes temporelles qu'on assigne à cette accélération en la faisant provenir de l'affaiblissement du pouvoir impérial ne suffisent pas à l'expliquer. L'influence catholique se manifeste d'ailleurs plus directement dans les efforts que firent les papes pour dissiper les haines qui s'opposaient à la formation des communautés industrielles. La politique de ces communautés fut longtemps dirigée par les principaux ordres religieux. En ce qui concerne l'impulsion féodale, les célèbres villes hanséatiques s'élevèrent sous la protection impériale. Leur correspondance avec
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les villes italiennes par l'intermédiaire des villes flamandes compléta bientôt une organisation industrielle qui comprenait, d'une part, tout le bassin de la Méditerranée, d'autre part, l'Océan et le nord de l'Europe.
L'introduction sociale de l'élément industriel étant ainsi rattachée à l'ensemble du passé, il s'agit d'apprécier d'une manière abstraite les principaux attributs de ce nouvel élément en signalant toutefois ses vices essentiels.
La transformation qiTi vient d'être indiquée constitue, au point de vue individuel, la plus profonde révolution temporelle; car elle a changé le mode normal de l'existence humaine. Si, douze siècles auparavant, on avait annoncé aux philosophes grecs l'abolition de l'esclavage et l'assujettissement de l'homme libre à un travail réputé servile, les plus hardis penseurs n'auraient pas hésité à proclamer l'absurdité d'une pareille utopie, dont rien ne leur indiquait le fondement. Par cette immense régénération, l'humanité a terminé son âge préliminaire et commencé son âge définitif en ce qui concerne l'existence pratique.
La conception la plus philosophique de cette évolution consiste à y mesurer le progrès d'après l'influence des facultés caractéristiques de l'humanité sur les tendances de son animalité. La série sociale se présente comme un prolongement de la série animale. Substituée à la vie guerrière, la vie industrielle a élevé d'un degré le type de l'homme social. En effet, l'usage de l'intelligence pour la conduite pratique est plus prononcé dans la vie industrielle des modernes que dans la vie militaire des anciens. L'émancipation des classes laborieuses a organisé l'exercice le mieux adapté à la médiocrité intellectuelle de l'immense majorité des hommes. L'influence de l'instinct social sur
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l'intérêt personnel a été augmentée dans l'existence industrielle des modernes, qui est devenue compatible avec une bienveillance universelle. Chacun peut considérer ses travaux journaliers comme destinés autant a l'utilité commune qu'à son propre avantage. L'ancien mode d'existence développait, au contraire, les passions haineuses au milieu même du plus noble dévouement. A la vérité, le rétrécissement de l'intelligence inhérent à une excessive division du travail et le développement de l'égoïsme par la préoccupation trop exclusive des intérêts privés ont jusqu'ici neutralisé ces heureuses propriétés. Hais de tels inconvénients tiennent surtout à ce que l'industrie n'a encore été que spontanée, et qu'elle n'a pas reçu une systématisation rationnelle.
Les qualités sociales de l'activité militaire doivent être attribuées à sa puissante organisation, dont l'équivalent n'existe pas encore dans l'industrie. Qu'est-ce, en effet, que l'ardeur guerrière considérée en dehors de toute discipline morale et de toute destination sociale? Ce n'est qu'une combinaison de la haine du travail avec l'instinct d'une brutale autorité. Il en résulte une impulsion plus nuisible et non moins ignoble que celle qu'on a tant reprochée aux cupidités industrielles. Les immenses services qui ont été retirés de la régularisation d'un tel mobile, par cela seul que chez les moindres agents il a été investi d'un caractère d'utilité publique, devraient faire penser qu'il serait possible d'atténuer les vices du mobile industriel, qui a été abandonné jusqu'ici à l'aveugle direction des intérêts privés. Mais cette lacune n'a pas empêché, depuis le moyen âge, la vie industrielle de provoquer, même dans les derniers rangs de la société, une sympathie supérieure à celle qui existait précédemment.
L'influence de cette transformation sur les relations do-
leçon.] AGE DB LA SPÉCIALITÉ. 377
mestiqoes a été immense. Les douces joies de la famille sont enfin devenues accessibles à la classe la plus nombreuse, après avoir été, chez les anciens, interdites aux esclaves et peu goûtées de la caste libre, entraînée par les bruyantes émotions de la place publique et des champs de bataille. En outre, l'existence industrielle a pu améliorer les relations de famille en assimilant davantage les occupations des deux sexes et en diminuant la dépendance des enfants envers leurs parents.
Après avoir indiqué comment l'affranchissement de l'industrie a rendu meilleur le caractère de l'homme et perfectionné la constitution domestique, il nous reste à en considérer les propriétés sociales.
L'évolution industrielle a complété chez les modernes l'abolition du régime des castes en opposant à l'antique prestige de la naissance la rivalité de la richesse acquise par ie travail. L'organisme catholique avait ébauché ce progrès en supprimant l'hérédité du sacerdoce, et en fondant la hiérarchie spirituelle sur le principe de la capacité. Le mouvement industriel a réalisé ensuite, à sa manière, jusque dans les moindres fonctions sociales, une transformation équivalente. Si l'on combine une telle propriété avec la diversité croissante des occupations, on pourra concevoir l'action permanente de la civilisation moderne pour perfectionner, par les seules voies temporelles, l'ensemble du classement social en établissant une plus exacte harmonie entre les aptitudes et les destinations.
L'influence de l'évolution industrielle sur le caractère des transactions sociales a consisté dans sa tendance pratique à faire prévaloir le principe de la conciliation des intérêts sur l'esprit, d'abord hostile, ensuite litigieux, qui dominait précédemment dans les opérations privées. La
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législation indépendante qui, au moyen âge, appartenait aux communautés industrielles nous a laissé un témoignage de celte disposition dans les règlements et les tribunaux de commerce, qui furent établis sous les sages inspirations des négociants hanséatiques. Leur marche offre un contraste décisif avec celle des autres juridictions. Je dois indiquer un autre attribut de l'esprit industriel qui est relatif à son mode de discipline sociale. L'aversion primitive de l'homme pour la vie laborieuse permettait difficilement de prévoir que le désir d'un travail permanent constituerait un jour le vœu de la majorité des hommes libres, et que la concession ou le refus du travail deviendrait la base de l'action disciplinaire, préventive ou même coercitive. Cette tendance des sociétés industrielles a besoin, comme toutes les autres, d'être régularisée. Mais son influence n'en a pas moins réalisé, depuis le moyen âge, un notable progrès sur le principe militaire, où la douleur et la mort sanctionnent toute subordination.
Enfin l'évolution industrielle a modifié les plus vastes relations sociales et, dès le moyen âge, elle a rapproché tous les peuples, malgré les diverses causes d'antipathie nationale. On en voit surtout un exemple en Angleterre, où l'esprit d'égoïsme n'a pu, dans les cas les plus favorables à son influence, entraver entièrement les dispositions paciûques pour les nations rivales.
En reprenant maintenant notre analyse historique pour envisager, à partir du quatorzième siècle, le développement de la puissance industrielle, nous devons d'abord déterminer sa position à l'égard des anciens pouvoirs sociaux et la direction de son mouvement. Nous considérerons surtout l'industrie urbaine.
La politique qui a été inspirée aux classes laborieuses
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par leur heureux instinct, dès leur entier affranchissement, a été surtout distinguée par les deux attributs suivants. Elle a eu pour caractère la spécialité et pour condition la liberté, c'est-à-dire que les nouvelles forces ont concentré leur ambition sur leur développement en s'abstenant de prendre à la haute gestion des affaires publiques aucune autre part que celle qu'exigeait la libre activité de l'industrie. C'est en effet comme seule garantie de cette liberté que l'indépendance des communes a conservé longtemps une importance fondamentale. Il faut attribuer aussi la même destination à l'existence, d'abord si tutélaire, bien que plus tard oppressive, de ces corporations spéciales qui, dans chaque communauté urbaine, unissaient particulièrement les citoyens de chaque profession, et sans lesquelles la sécurité du travail individuel eût été souvent compromise. Ces corporations avaient, en outre, une utile influence morale pour prévenir l'inconstance qui pouvait pousser ides changements de carrière trop désordonnés.
On doit, contrairement à l'opinion commune, regarder comme favorable la compression que le système militaire et théologique a d'abord exercée sur l'industrie. Une telle situation, dont la durée indéfinie aurait été désastreuse, était nécessaire au développement des mœurs industrielles. Cette nécessité s'est fait sentir dans les animosités mutuelles et dans les agitations intestines par lesquelles la plupart des villes italiennes, sauf la sage Venise, compensèrent si douloureusement, au treizième et au quatorzième siècle, les avantages qu'elles avaient retirés d'une moindre compression politique. Les principales villes suisses durent plus lard à une cause semblable les abus inhérents à leur domination trop oppressive sur les campagnes environnantes, qui semblaient
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n'avoir fait que changer de maîtres. Les cités hanséatiques avaient une situation plus favorable. En effet, à raison même des obstacles apportés à leur essor politique, elles échappèrent heureusement à ces stériles perturbations. La vie industrielle s'y développa plus rapidement qu'au sein des grandes organisations féodales, comme celles de la France et de l'Angleterre. C'est ainsi que, dans l'ensemble de l'Europe, les entraves que le régime correspondant semble avoir présentées au nouvel élément temporel ont été, au contraire, des conditions favorables à son évolution.
Après avoir apprécié la situation primitive de l'élément industriel dans l'ancien organisme, nous allons en étudier les rapports avec chacun des principaux pouvoirs.
L'essor industriel reçut de la puissance catholique un accueil particulièrement favorable, par suite de sa conformité avec l'esprit de la constitution spirituelle et avec les besoins de la force ecclésiastique dans son antagonisme politique. Mais cet accord, d'abord inhérent à la destination sociale du pouvoir spirituel, y était altéré dès l'origine par d'inévitables oppositions tenant à* la nature Ihéologique de la philosophie correspondante. Le catholicisme ne pouvait subir, sans se dénaturer, aucune modification morale en rapport avec une situation qui n'avait pas été prévue. C'est ainsi que les déclamations du clergé contre l'intérêt des capitaux, tout en ayant pu tempérer une ignoble cupidité, n'ont pas tardé à devenir nuisibles aux opérations industrielles en y entravant des transactions indispensables, et en provoquant des extorsions exorbitantes.
Ces considérations expliquent pourquoi les classes laborieuses, tout en accueillant avec respect l'intervention du clergé dans leurs affaires générales, éprouvaient cependant
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une prédilection instinctive pour le pouvoir temporel, qui ne leur inspirait la crainte d'aucune opposition systématique. Les travailleurs considéraient les nobles comme offrant par leur luxe un stimulant à la production, et comme constituant par la supériorité de leur éducation les meilleurs types du perfectionnement individuel. Sous l'un et l'autre aspect, les mœurs féodales, abstraction faite de l'utilité de leur mission guerrière, ont exercé, pendant plusieurs siècles, une heureuse influence sur le développement de l'industrie. La production des objets destinés au plus grand nombre n'a constitué que beaucoup plus tard un aliment suffisant à l'activité commerciale ou manufacturière. La supériorité sociale et la ricbesse héréditaire entretenaient dans les classes féodales une généralité de vues et une générosité de sentiments qui devaient paraître aux classes industrielles de dignes sujets d'imitation. A ce double titre, les grandes fortunes patrimoniales constitueront toujours la source d'une influence susceptible des plus heureux résultats pour l'amélioration de la condition humaine.
Malgré les avantages que les classes laborieuses pouvaient retirer de leurs relations avec l'élément local de l'ancien organisme temporel, leurs sympathies devaient presque toujours se tourner vers l'élément central. En effet, l'industrie trouvait chez le pouvoir royal la réalisation des conditions précédentes sans aucune source de collisions. Les charges pécuniaires ne pouvaient paraître fort onéreuses à des populations qui étaient disposées, par un long usage antérieur, à regarder comme favorable la faculté de convertir ainsi leurs divers embarras sociaux.
Telle était, au quatorzième siècle, la situation du nouvel élément temporel. La politique qui en résultait pour les classes laborieuses se trouva d'abord, dans les pays les plus
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précoces, et surtout en Italie, sous la direction de l'influence ecclésiastique ou nobiliaire. Mais, sans cesser de subir l'action de ces deux éléments étrangers, les intérêts sociaux de l'industrie tombèrent peu à peu sous la direction des légistes. Cette direction fut d'autant plus exclusive que les cités étaient plus indépendantes. Elle était nettement marquée, par exemple, dans cette curieuse classification industrielle qui formait la base de la constitution florentine, où les avocats et les notaires figuraient à la tête de ce qu'on y nommait les grands arts. On conçoit aisément l'influence qu'avait dû acquérir, chez de telles populations, une classe dont les intérêts étaient alors intimement unis aux leurs, et qui seule possédait une certaine généralité dans les conceptions sociales. C'est ainsi que les légistes, déjà investis de la direction temporelle du mouvement de décomposition, ont pareillement obtenu la principale influence dans la partie correspondante de la progression organique. Quelque désastreuse que soit devenue leur influence politique, il ne faut pas oublier qu'elle était indispensable à cette époque; car, malgré les vices qui lui sont propres, celte classe était alors seule capable de discuter avec les anciens pouvoirs les intérêts généraux de la politique industrielle. En même temps, les classes laborieuses pouvaient ainsi développer plus librement leur activité.
Il nous reste, pour compléter celte appréciation historique, à examiner le mouvement industriel pendant les cinq derniers siècles.
En étudiant, dans la leçon précédente, le cours du mouvement révolutionnaire, nous avons été conduits à partager cette époque en trois phases successives. Cette division s'applique également au mouvement de recomposition.
La première phase, que, dans la série négative, nous
leçon.] AGE DE LA SPÉCIALITÉ. S8S
avons jugée la plus importante, conserve la môme supériorité dans la série positive. C'est en eflet pendant les deux siècles qui se rapportent à la décomposition spontanée du régime catholique et féodal que l'industrie a commencé à établir son influence. La dissolution croissante de l'ordre ancien et sa tendance à la dictature temporelle étaient favorables à l'évolution industrielle, que les divers pouvoirs s'efforçaient de protéger, soit par une
sympathie directe, soit pour se ménager l'appui de forces nouvelles. En sens inverse, l'extension de la vie industrielle a préparé la décadence de l'ancien organisme social en ruinant l'antique subordination qui lui rattachait auparavant la majorité des classes inférieures. Les grandes cités, principal foyer de la civilisation, remontent à cette époque, avant laquelle l'importance de Londres, d'Amsterdam et même de Paris était encore si faible.
Parmi les nombreuses institutions qui montrent alors la prépondérance de la vie industrielle sur la vie militaire, je me bornerai à signaler la plus décisive. 11 s'agit de l'établissement des armées soldées : temporaires au début de cette phase, elles devinrent partout permanentes vers sa fin. Cette innovation prit naissance en Italie, au commencement du quatorzième siècle, d'abord à Venise, ensuite à Florence; son origine, essentiellement industrielle, est sensible dans son extension ultérieure à tout le reste de l'Occident. Elle manifeste partout l'antipathie croissante des nouvelles populations pour les mœurs militaires, ainsi concentrées dans une minorité dont la proportion n'a pas cessé de décroître, malgré l'agrandissement numérique des armées modernes. Cette institution était nécessaire pour soustraire les classes inférieures à la subordination féodale et les rattacher aux chefs de leurs
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travaux journaliers. En outre, l'industrie ruinait l'influence populaire que procurait au clergé son vaste système de charités publiques. La rareté des ouvriers, et spécialement des plus habiles, rendait leur situation plus favorable que de nos jours. Sous quelque aspect qu'on étudie cette phase, on y trouve le germe des progrès qui ont caractérisé les deux phases suivantes. On y voit môme, dès le début, l'ébauche du système de crédit public, qui remonte aux efforts de Florence et de Venise vers le milieu du quatorzième siècle. Ces efforts furent bientôt suivis de la vaste organisation de la banque de Gênes, longtemps avant l'origine de l'importance financière de la Hollande et de l'Angleterre.
Si, après avoir apprécié ce que le développement de l'industrie offre d'uniforme dans tout l'Occident, on en considère les principales différences, on trouvera que ces différences coïncident avec celles que la leçon précédente a indiquées pour le mouvement simultané de décomposition temporelle, suivant qu'il a réalisé la prépondérance du pouvoir central, ou celle du pouvoir local. Dans le conflit de la royauté et de la noblesse, l'industrie, partout sollicitée des deux côtés, se prononce le plus souvent pour celle des deux puissances qui, après avoir été d'abord la plus faible, devait ensuite obtenir un ascendant décisif. Cette sagesse spontanée résultait de la prédilection des classes laborieuses pour celui des deux pouvoirs antagonistes qui, à raison de son infériorité primitive, était le mieux disposé à s'assurer leur assistance par des services convenables. C'est ainsi que la force industrielle contracta en France la plus intime alliance politique avec la royauté; en Angleterre, elle se ligua contre le trône avec l'aristocratie féodale. Une telle diversité détermina, sous les deux autres phases, les différences
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fondamentales de l'industrie en France et en Angleterre. Le mode anglais a fortifié les habitudes de spécialité qui constituent le vice de l'évolution industrielle. L'esprit français a corrigé cet inconvénient par une direction politique plus élevée et plus systématique. Vers la fin de la même phase, cette différence s'est fait sentir par une institution qui a heureusement influé sur l'industrie. Il s'agit de la création des postes, émanée de la royauté française, et par laquelle Louis XI a montré l'utile intervention d'une influence générale dans le système de l'industrie européenne. L'esprit anglais, au contraire, a souvent poussé la défiance contre toute direction centrale jusqu'à rejeter l'organisation d'une police assez étendue pour garantir la sécurité des grandes villes.
En considérant cette phase h un point de vue plus spécial, on y trouve l'empreinte de la civilisation moderne jusque dans la nature technologique des trois inventions capitales : la boussole, les armes à feu, l'imprimerie.
L'invention de la boussole a précédé d'environ deux siècles le temps que nous examinons. C'est cependant au quatorzième siècle qu'il faut en rapporter l'usage. La lenteur même de ce progrès en montre l'origine dans l'ensemble de la nouvelle situation sociale, qui poussait à étendre et à perfectionner la navigation. Il n'est pas étonnant que de telles nécessités aient déterminé une pareille découverte, en un temps où la philosophie naturelle commençait à être activement cultivée. Quand on voit, de nos jours, des esprits superficiels attribuer au hasard la belle observation d'OErsted sur l'influence mutuelle de la pile voltaïque et de l'aiguille aimantée, on doit se défier de l'indication d'une même origine attribuée à la boussole.
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Jcçon.] AGE DE LA SPÉCIALITÉ. 387
ei même à la propager en fondant de nombreux établissements spéciaux, dont la création eût élé plus tardive sans une telle solidarité.
Une semblable appréciation est encore plus indispensable à regard de l'imprimerie, qui est restée jusqu'ici l'objet d'une admiration incompatible avec tout examen philosophique. Cette innovation fut, comme les précédentes, un résultat de la situation des sociétés modernes. Dans cette antiquité trop vantée, où, en vertu de l'esclavage et de la guerre, les productions de l'esprit ne pouvaient trouver qu'un petit nombre de lecteurs, le mode de propagation des écrits suffisait aux besoins. Il en fut tout autrement au moyen âge : un nombreux et puissant clergé, naturellement poussé h la lecture, excitait à rendre les transcriptions plus économiques .et plus rapides; la scolastique imprimait une énergie nouvelle au mouvement intellectuel; d'avides auditeurs affluaient par milliers dans les principales universités de l'Europe, comme on le voit déjà partout au douzième siècle. L'aisance croissante multipliait les lecteurs, pendant que l'industrie propageait jusqu'aux derniers rangs sociaux le désir et môme l'obligation d'une certaine instruction écrite, à laquelle la parole ne pouvait plus suppléer. Il serait superflu d'insister sur le puissant concours de l'essor esthétique, scientifique et philosophique qui caractérise cette première phase de l'évolution moderne. Ainsi, en aucun cas antérieur, les exigences sociales n'avaient pu susciter une tendance vers un nouvel art autant que le fit alors la situation correspondante relativement à l'imprimerie. L'industrie moderne avait manifesté depuis longtemps, par plusieurs créations importantes, son aptitude à substituer les procédés mécaniques à l'usage des agents humains. Quelques siècles
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auparavant, l'art typographique avait été préparé par l'invention du papier.
En terminant cet examen, je dois signaler, au frujet de l'imprimerie, une considération inaperçue jusqu'ici, c'est la solidarité que le développement intellectuel a dès lors contractée avec la marche de ce nouvel art. Ses intérêts, respectés par les pouvoirs protecteurs du travail, ont forcé, en plusieurs circonstances, la plus ombrageuse politique à tolérer la libre circulation des écrits, et même à en favoriser la production, pour ne pas tarir une source de richesse publique de plus en plus précieuse. Ce motif, qui eut tant de poids en Hollande, pendant les deux phases suivantes de l'évolution moderne, exerça aussi une notable influence dans tout le reste de l'Europe.
Telle est l'explication historique des trois inventions qui caractérisent la première époque du développement industriel. Aucune de ces inventions n'offrait une assez grande difficulté technologique pour échapper longtemps à une persévérante succession d'efforts intelligents, stimulés par d'impérieuses exigences journalières. Si, comme on l'a tant répété, l'ébauche de ces trois arts fut plus ancienne chez certaines populations de l'Orient asiatique, sans cependant avoir déterminé aucun des résultats sociaux qu'on attribue à leur unique influence, une telle coïncidence ne peut que confirmer l'ensemble de notre explication.
Pour compléter l'examen de cette première phase de l'évolution industrielle, il n'est pas nécessaire d'envisager les deux grandes découvertes géographiques qui en ont illustré la fin ; car l'influence de ces découvertes appartient à la phase suivante, qui se rattache ainsi à celle que nous venons d'étudier. Je me bornerai à indiquer l'enchaînement qui fit résulter du mouvement de cette épo-
leçon.] AGE DE LA SPÉCIALITÉ. S89
que les deux expéditions de Colomb et de Gama. L'industrie tendait à explorer la surface totale du globe d'après les notions répandues, depuis l'école d'Alexandrie, sur sa figure générale. Il fallait pour cela que l'usage de la boussole permit d'audacieuses tentatives maritimes, et que le commerce européen exigeât de nouveaux débouchés. H fallait en outre que la concentration du pouvoir temporel rendit possible l'accumulation des ressources nécessaires au succès de semblables entreprises. Ces aventureuses excursions furent alors interdites, par exemple, aux principales puissances italiennes, malgré leur supériorité navale, par une conséquence de leurs luttes. S'il est vrai que, quelques siècles auparavant, de hardis pirates Scandinaves aient visité le nord de l'Amérique, ces courses stériles prouvent qu'il n'y eut rien de fortuit dans la découverte de Colomb.
Dès la seconde phase de l'évolution moderne, c'est-àdire pendant le développement du protestantisme, depuis le commencement du seizième siècle jusqu'au milieu du dix-septième, le mouvement industriel commence à se régulariser. Auparavant les gouvernements envisagaient les classes laborieuses comme introduisant une intervention auxiliaire au milieu des grandes luttes des pouvoirs. Toutes leurs vues se réduisaient à se ménager leur concours par des concessions convenables. Dans la phase que nous examinons, le pouvoir temporel, assez fort pour se passer de cette ancienne coopération, placé à un point de vue plus général, s'efforce de subordonner à quelques conceptions d'ensemble le mouvement industriel, dont les services antérieurs avaient établi l'importance politique. En agissant ainsi, la dictature monarchique ou aristocratique ne pouvait pas encore être dirigée par une juste appréciation de l'industrie. Au seizième siècle et même au
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dix-septième, la guerre n'avait pas cessé d'être regardée comme le principal but des gouvernements, lia avaient seulement reconnu la nécessité de favoriser Le développement industriel comme base de la puissance militaire.
Nous avons établi, relativement au mouvement de décomposition, une distinction importante, suivant la nature monarchique ou aristocratique de la dictature temporelle. La même division s'applique aux deux modes selon lesquels le nouvel élément social fut organisé par les anciens pouvoirs. En effet, l'organisation de l'industrie a présenté un caractère distinct, suivant qu'elle a été dirigée par la force centrale ou par la force locale : dans l'un et l'autre cas, elle a exigé le sacrifice de l'ancienne indépendance des cités industrielles. Cette indépendance n'était plus qu'un obstacle à la formation des grandes unités nationales, si importantes à tous les progrès. L'industrie devait donc gagner a la concentration politique plus qu'elle ne pouvait perdre par la suppression des immunités locales, qui étaient devenues des motifs d'une stérile rivalité. Aussi l'absorption préliminaire destinée a incorporer chaque foyer industriel à un organisme plus général s'accomplil-elle presque sans réclamations au commencemen t de cette époque. Toutefois les deux modes de dictature ont présenté, sous cet aspect, des différences qui sont encore sensibles aujourd'hui. La constitution primitive des communautés industrielles devait laisser beaucoup plus de traces, quand l'organisation nouvelle était présidée par la puissance aristocratique. Au contraire, les anciens privilèges urbains devaient s'effacer davantage, quand l'incorporation était dominée par l'action plus systématique de la royauté.
Le mode français ou monarchique était le plus apte *
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préparer l'industrie à une organisation assez affranchie des impulsions locales pour devenir compatible avec la civilisation de toute l'Europe. A la fin de la seconde phase, la dictature temporelle avait marqué en France son caractère par le bel ensemble d'opérations qui a immortalisé le ministère de Golbert en développant les trois éléments essentiels de la civilisation moderne par un judicieux mélange de direction et d'encouragement.
Le mode anglais, malgré l'influence préparatoire du règne d'Elisabeth, a commencé à se caractériser sous la direction de Gromwell : ses avantages résultent surtout de la solidarité qui s'est établie entre l'élément industriel et l'élément féodal par la participation de la noblesse aux opérations industrielles. Une semblable combinaison avait fondé, trois siècles auparavant, la prospérité de Venise. Mais on est trop porté à exagérer de tels avantages, qui n'ont pas empêché la décadence de l'industrie vénitienne. Ce second mode, malgré sa supériorité immédiate, est moins favorable que le premier à l'avènement d'une organisation industrielle. Il en est plus éloigné, soit par la prépondérance qu'y acquiert l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble, et qui s'y combine avec un instinct plus puissant de nationalité égoïste, soit aussi par la suprématie qui en résulte pour l'élément féodal, le plus opposé à l'abolition de l'ancien régime.
Quand le déclin du catholicisme a développé sa tendance opposée à l'industrie, il en est résulté l'infériorité relative qui a dès lors distingué les populations chez lesquelles l'influence catholique a trop persisté. Sans doute l'esprit protestant n'est pas plus favorable à révolution industrielle; mais, à raison même de son action négative, il a mieux servi l'industrie, dont le progrès dépendait surtout du libre développement de l'activité personnelle.
$91 SOCIOLOGIE. [Cinquante-sixième
L'organisation politique de l'industrie est marquée par l'établissement du système colonial. Il semble d'abord que la nouvelle destination ainsi ouverte sur terre et sur mer à l'esprit militaire et la recrudescence imprimée à l'esprit religieux par les missions étrangères aient dû prolonger la durée de l'ancien régime. Mais, d'une part, des relations plus étendues ont fait comprendre qu'une môme régénération devait s'étendre à l'ensemble de l'humanité, d'autre part, l'industrie en a reçu un nouvel élan. En résumé, toute compensation faite, l'évolution moderne a été accélérée.
Le système colonial a pris un caractère distinct, suivant qu'il a été dirigé par la monarchie catholique ou par l'aristocratie protestante. Le second mode est marqué par la prépondérance de l'activité individuelle, simplement secondée par l'égoïsme national, qui fut souvent poussé jusqu'aux plus monstrueuses erreurs pratiques. On en a un exemple dans les destructions méthodiques que l'avidité hollandaise exerça si longtemps sur les productions trop multipliées de l'archipel équatorial. Quantau premier mode, je dois surtout signaler son caractère plus politique qu'industriel. En considérant le système colonial de l'Espagne et même du Portugal, si différent de celui de la Hollande et de l'Angleterre, on y reconnaît la concentration systématique propre à la nature du pouvoir dirigeant. Un examen approfondi montre que ce système, complétant la politique rétrograde de la royauté espagnole, accordait à la noblesse et au sacerdoce une large satisfaction, et ouvrait une issue à l'industrie, dont l'activité s'était déjà montrée hostile au régime établi. Il n'est pas douteux, comme quelques philosophes l'ont soupçonné, que l'expansion coloniale de l'Espagne n'ait contribué à ralentir sa propre marche.
leçon.] AGE DE LA SPÉCIALITÉ. $93
Je ne terminerai pas cet examen sans apporter ma part à la réprobation que méritera toujours la monstrueuse erreur sociale par laquelle les gouvernements européens ternirent alors l'éclat de leurs glorieuses conquêtes. Trois siècles après l'entière émancipation personnelle, le catholicisme en décadence est conduit à sanctionner et même à provoquer non seulement l'extermination de races entières, mais encore l'institution d'un esclavage infiniment plus dangereux que celui qu'il avait si noblement concouru à abolir. L'esclavage colonial introduisait une situation également dégradante pour le maître et pour l'esclave: tandis que, chez les anciens, la nature différente des destinations avait excité à un certain degré la simultanéité de développement. Chez les peuples catholiques, l'action sacerdotale, quoique très affaiblie, a noblement tenté de réparer par son intervention journalière la part qu'elle avait prise à une telle monstruosité sociale. Dans les colonies protestantes, l'anarchie spirituelle a laissé un libre cours à l'oppression privée, sauf l'inerte opposition de quelques vains règlements temporels, ordinairement formés ou du moins appliqués par les oppresseurs euxmômes.
Il nous reste à considérer la marche de l'industrie pendant la troisième phase, depuis l'expulsion des calvinistes français et le triomphe de l'aristocratie anglicane jusqu'au début de la révolution française. L'ensemble de cette époque prouve encore l'exactitude de la correspondance que nous avons établie entre le mouvement de décomposition et celui de recomposition; car, pendant que le mouvement révolutionnaire se subordonnait à une philosophie négative plus accentuée, l'industrie recevait une organisation politique plus complète. Alors commence la série des guerres commerciales : par une tendance d'abord
leçon.] AGE DE LA SPÉCIALITÉ. 39S
Ap'és avoir apprécié la politique industrielle, nous de- Tons envisager révolution simultanée de l'industrie.
Dès l'origine de cette période, la prééminence de la vie industrielle était rendue très sensible dans tous les rangs de la société par la prédilection que manifestaient partout les hommes les plus actifs et les plus énergiques pour un mode d'existence qui s'adapte si bien à l'infinie variété des inclinations humaines. En sens inverse, la carrière militaire devient, surtout dans les classes inférieures, le refuge des natures les moins pourvues d'aptitude et de persévérance. Le mouvement qui fut occasionné en France par les opérations de la banque de Law montra que la cupidité tant reprochée au nouvel élément temporel caractérisait avec non moins d'énergie la caste nobiliaire, dont le superbe dédain pour la vie industrielle ne prouvait plus que son aversion pour tout travail régulier. Dès lors, une expérience continue a prouvé chez toutes les nations catholiques, que, depuis son asservissement par la royauté, la noblesse avait perdu cette supériorité de sentiments et d'éducation qui lui avait conservé jusquelà une haule utilité en lui permettant de servir de type. Celte dégradation fut moindre dans les pays prolestants, et surtout en Angleterre, où la noblesse, incorporée au mouvement industriel, gardait une prépondérance politique qui dissimulait sa dégénération morale. Cependant son esprit n'était pas resté plus généreux : il était altéré par l'hypocrisie d'un gouvernement plus habile, mais non moins rétrograde que celui de la royauté.
Pendant qu'elle étendait ainsi son influence sociale, l'industrie moderne complétait son organisation par un double progrès intérieur. D'une part, le crédit public se développait par la formation des grandes compagnies financières; d'autre part, la constitution industrielle recevait un
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perfectionnement non moins important des relations de la science et de l'industrie, qui commençaient à se régulariser. Longtemps bornées à l'art nautique et à l'art médical, ces relations s'étendirent non seulement aux arts géométriques et mécaniques, mais encore aux arts chimiques et physiques.
L'industrie moderne commmence alors à manifester sot caractère philosophique en se présentant comme destinée à réaliser l'action systématique de l'humanité sur le monde extérieur. Deux inventions capitales, d'abord celle de la machine à vapeur, ensuite celle des aérostats, concourent à propager une telle conception, l'une par ses puissants résultats, l'autre par des espérances hardies, mais légitimes.
Tels sont les caractères de l'évolution industrielle pendant les trois phases de la civilisation moderne. Après son origine, au moyen âge, sous la tutelle catholique et féodale, cette évolution a suivi dans sa première phase une marche spontanée, favorisée par d'heureuses alliances avec les anciens pouvoirs. Elle a été, pendant la seconde phase, de la part des différents gouvernements européens, l'objet d'actifs encouragements comme moyen de suprématie politique. Pendant la phase suivante, l'industrie a été érigée en but permanent de la politique européenne, qui a mis partout la guerre à son service.
Nous allons maintenant envisager le triple mouvement esthétique, scientifique et philosophique. Nous en indiquerons d'abord l'origine au moyen âge, ensuite le caractère par rapport à la société moderne, enfin la marche à partir du quatorzième siècle. Nous commencerons par l'examen de l'évolution esthétique, qui se rapproche le plus de l'évolution industrielle.
Les facultés esthétiques se sont manifestées dans toutes les situations de l'humanité qui ont été assez prononcées
leçon.] AGE DE LA SPÉCIALITÉ. S 97
et assez stables. Aussi est-ce la seule évolution qui soit commune à la société militaire et théologique, ainsi qu'à la société industrielle et positive.
Il est donc impossible en principe que les beaux-arts ne se soient pas développés dans un état social aussi prononcé que celui du moyen âge : il importe d'y montrer l'origine de l'évolution esthétiqne des sociétés modernes. Si le régime catholique et féodal avait pu comporter une stabilité suffisante, il eût été beaucoup plus favorable à un tel développement que tout régime antérieur. Les mœurs féodales avaient imprimé aux sentiments d'indépendance personnelle une énergie jusqu'alors inconnue. La vie domestique avait été embellie et étendue en raison des heureux changements survenus dans la condition des femmes. Enfin l'activité collective constituait une source non moins puissante d'inspiration poétique par l'attrait moral qu'offrait le système des guerres défensives. Ces attributs résultaient de la situation féodale, régularisée par l'esprit catholique à l'aide de la division des pouvoirs.
L'influence du catholicisme se marqua d'abord par le degré d'activité spéculative qu'il développa dans presque toutes les classes, ensuite par le but que son culte fournit aux beaux-arts. De nombreuses cathédrales devinrent autant de musées où la musique, la peinture, la sculpture et l'architecture trouvèrent une heureuse destination. Ces importantes propriétés étaient surtout inhérentes à la constitution catholique, socialement envisagée, abstraction faite de la philosophie théologique qui lui servait de base. Le développement esthétique était peu compatible avec le caractère vague, abstrait et inflexible des croyances monothéistes. Mais un tel caractère n'avait pu longtemps retarder l'essor des beaux-arts, si puissamment stimulé par l'ensemble de la situation sociale. Il en était résulté une
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mémorable inconséquence, avidement, accueillie des croyants même les plus timorés, et consistant à perpétuer par une sorte de foi idéale le polythéisme grec, romain, Scandinave ou arabe. Telle est Tune des causes qui ont diminué l'énergie des impressions esthétiques chez les modernes.
L'évolution esthétique se manifesta dès que l'organisme catholique et féodal fut parvenu à se constituer. L'avènement de la chevalerie en marqua l'époque initiale. Mais c'est surtout aux croisades qu'il faut en rapporter le principal développement, qui fut ainsi alimenté pendant deux siècles. Tous les témoignages historiques constatent l'unanime empressement que montrèrent alors les diverses classes de la société européenne pour un genre d'activité qui a le privilège de charmer les esprits les plus opposés, soit en offrant aux uns l'exercice le mieux adapté à la faible portée de leur entendement, soit en procurant aux autres un repos sans apathie. En France et en Angleterre, les beaux-arts excitèrent longtemps une admiration bien supérieure en énergie et en universalité à l'ardeur tant célébrée de quelques rares populations antiques pour les chefs-d'œuvre correspondants. Il faut remarquer, comme Dante l'a noblement proclamé, que la première évolution esthétique de l'Italie fut précédée et préparée par celle de la France méridionale. Ce résultat me semble devoir être attribué à la plus faible consistance de l'ordre féodal en Italie.
Une lente et difficile opération devait précéder l'élan de la poésie. Il s'agit de la formation des langues modernes, qui montre une première intervention des facultés esthétiques. Les langues fésultent d'une lente élaboration populaire, dans laquelle se manifestent toujours les caractères •essentiels de la civilisation correspondante. Cette origine
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vulgaire n'empêche pas le concours des esprits d'élite, sans lequel un tel travail ne saurait acquérir ni stabilité ni cohérence. Or, dans cette intervention du génie pour réviser l'élaboration populaire, dès que celle-ci est suffisamment avancée, l'opération dépend surtout des facultés esthétiques, dont l'exercice exige le perfectionnement delà langue commune. La science et la philosophie ont fort peu contribué à la fondation des langues modernes. Malgré les avantages que Tune et l'autre ont retirés de la supériorité logique des nouveaux idiomes, le long usage qu'elles ûrent du latin, après qu'il eut cessé d'être vulgaire, prouve leur répugnance et leur inaptitude à diriger la formation du langage usuel. C'était à des facultés moins abstraites, moins générales et moins éminentes, mais aussi plus intimes, plus populaires et plus actives, que devait appartenir cette opération.
Destiné à la représentation des pensées et des affections inhérentes à la vie réelle, le génie esthétique n'a jamais pu parler convenablement une langue morte, ni même •étrangère, quelque facilité qu'aient procurée, à cet égard, des habitudes artificielles. La formation des langues modernes doit donc être rapportée aux efforts assidus des facultés esthétiques, auxquelles une superficielle appréciation attribue une sorte de léthargie séculaire, au temps même où elles posaient ainsi les bases des monuments de la sociabilité moderne. Le relard qui devaiten résulter pour l'essoc des beaux-arts ne s'appliquait directement qu'à l'art poétique, et accessoirement à l'art musical. Mais tous les arts en ont été indirectement entravés, d'après leurs relations avec la poésie.
On a reproché au moyen âge d'avoir abandonné les ouvrages anciens, dont la lecture, du moins celle des auteurs romains, n'avait pu cesser en un temps où le latin était
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encore le langage spécial de la principale hiérarchie européenne. Toutefois, il est certain que les plus beaux siècles du moyen Age offrirent, à ce sujet, après la première ébauche des langues modernes, une heureuse désuétude, qui témoigne d'un instinct confus de l'incompatibilité qui existait entre la nouvelle évolution esthétique et l'admiration trop exclusive de chefs-d'œuvre relatifs à un système de sociabilité à jamais éteint. Cette disposition, malgré ses inconvénients au point de vue du goût, présentait l'avantage plus essentiel de garantir l'originalité et la popularité des productions nouvelles. D'ailleurs, une telle tendance était liée aux préjugés établis par le catholicisme sur la prééminence du nouvel état social comparé a l'ancien. Les esprits cultivés cherchèrent dans la littérature ancienne une sorte de protestation indirecte contre l'esprit catholique, dès qu'il eut cessé d'être progressif. Quoi qu'il en soit, la nouvelle évolution esthétique avait besoin d'être consolidée par son entière indépendance à l'égard de celle qui avait été inspirée par une tout autre situation sociale. C'est ainsi que l'imitation des monuments romains a longtemps empêché l'Italie, si supérieure aux autres pays dans presque tous les arts, d'acquérir la même prépondérance relativement à l'architecture.
En tous genres, la spontanéité de cette mémorable évolution n'est pas moins marquée par l'originalité de ses productions et par leur naïve conformité avec la situation sociale correspondante que p;ir l'indépendance de sa marche, affranchie de toute imitation scrvile. On le voit surtout pour la poésie, qui fut alors employée, d'une part, à l'expression fidèle, quoique idéale, des mœurs chevalcresques, d'autre part, à l'indication de la prépondérance qu'obtenait la vie domestique dans l'existence moderne. Sous l'un et l'autre aspect, il faut surtout remarquer à
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cette époque l'ébauche d'un genre de composition inconnu à l'antiquité, parce qu'il se rapporte à la vie privée, si peu développée chez les anciens, et que la vie publique n'y intervient qu'en vertu de sa réaction sur celle-ci. Cette sorte d'épopée domestique, destinée à de si admirables progrès, constitue la nouvelle espèce de production la mieux adaptée jusqu'ici à la nature de l'art moderne.
Le moyen âge est l'origine de l'évolution esthétique des sociétés actuelles. Si les éminents attributs qui le caractérisent ne se sont pas plus développés, cela tient surtout à la nature transitoire de cette époque. L'essor esthétique ne suppose pas seulement un état social assez caractérisé pour comporter une idéalisation énergique. Il demande en outre que cet état soit assez stable pour permettre entre l'interprète et le spectateur cette intime harmonie sans laquelle l'action des beaux-arts ne peut obtenir une grande influence. Or, ces deux conditions, réunies chez les anciens, n'ont jamais pu l'être depuis à un degré suffisant. Le moyen âge constitue une immense transition qui, sous tous les aspects, n'est pas encore terminée. Gela explique la disproportion qui existe entre les faibles résultats du mouvement esthétique et l'énergie de son activité originelle. Cette anomalie est mal appréciée par les partisans des deux écoles opposées qui se disputent l'empire des beaux-arts : les uns y voient le témoignage d'un inexplicable décroissemenl des facultés esthétiques; les autres l'attribuent à la servile imitation des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Cette dernière considération n'est pas aussi vaine que la première. Cependant on y prend un effet pour une cause, et l'on accorde une importance exagérée à une influence purement secondaire. Car, si la situation catholique et féodale avait pu comporter une stabilité comparable à celle de l'ordre grec ou romain, sa
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prépondérance eût contenu la rétrogradation esthétique que produisit une prédilection trop exclusive pour les modèles antiques. L'hésitation qui caractérise l'art moderne, et qui a tant neutralisé son influence après sa première évolution si ferme, si originale et si populaire au moyen âge, s'explique par l'instabilité de l'état sociaL Un grand mouvement esthétique était impossible chez des peuples dont chaque siècle, et quelquefois même chaque génération, modifiait l'état social avant que le poète ou l'artiste eussent pu le pénétrer. C'est ainsi que l'esprit des croisades, si favorable à la plus puissante poésie, avait disparu quand les langues modernes ont été assez, formées pour permettre de l'idéaliser. Chez les anciens, au contraire, chaque mode de sociabilité était tellement durable que le génie esthétique pouvait ressentir et retrouver, après plusieurs siècles, des passions et des affections identiques à celles qu'il voulait retracer. L'avenir seul replacera l'humanité dans ces conditions de stabilité active, sans lesquelles les beaux-arls ne peuvent exercer une grande influence.
Je dois reprendre la division que j'ai précédemment établie dans l'histoire du moyen âge, et que j'ai appliquée ;Y l'évolution industrielle. Celle division consiste à comprendre le moyen âge entre le début du cinquième siècle et la fin du treizième, et à parlager cette période de neuf siècles en trois phases de môme durée. La première, qui se termine avec le septième siècle, représente rétablissement de ce régime, et contient le principe de tous les mouvements ultérieurs. La deuxième se prolongejusqu'â la fin* du dixième siècle, et correspond à l'essor de la constitution catholique et féodale, caractérisée par le premier système de guerres défensives, dirigées surtout contre les sauvages polythéistes du Nord. Enfin la troisième s*
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rapporte à la plus grande splendeur de cet organisme, et comprend la défense du catholicisme contre le monothéisme oriental. Cette opération finale produit bientôt, d'une part, la dissolution d'un système dont le but a été atteint, d'autre part, l'évolution simultanée des nouveaux éléments sociaux. Dans la série industrielle, ces trois phases successives présentent, la première, la substitution du servage à l'esclavage; la deuxième, l'émancipation des classes urbaines; la troisième, le premier mouvement industriel des villes, accompagné de l'entière abolition de la servitude rurale. Dans la série des beaux-arts, on remarque d'abord l'ébauche d'une nouvelle sociabilité destinée à renouveler l'action des facultés esthétiques; ensuite l'application de ces facultés à la formation des langues modernes; enfin leur développement suivant la nature de la civilisation correspondante. Le règne de Charlemagne est l'époque où l'esprit du moyen âge commence à manifester pleinement ses différents attributs.
Après avoir indiqué l'origine de l'évolution esthétique des sociétés modernes, il est aisé d'apprécier les principaux caractères de ce nouvel élément social, et sa situation par rapport aux anciens pouvoirs, au commencement du quatorzième siècle.
L'évolution industrielle développe jusque dans les dernières classes un premier degré d'activité, sans lequel l'action des beaux-arts ne saurait être efficace; elle procure en même temps l'aisance et la sécurité, qui peuvent seules disposer à goûter ces nobles jouissances. Dans la marche de l'éducation, individuelle ou collective, l'exercice de l'intelligence est d'abord déterminé par les besoins les plus grossiers et les plus urgents, dont la satisfaction permet ensuite le développement plus élevé, mais moins énergique, des facultés esthétiques. Celles-ci,
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d'après le mélange de pensées et d'émotions qui les caractérisent, sont seules assez prononcées chez la plupart dea> hommes pour que leur activité puisse devenir une source de véritables jouissances. Au contraire, l'exercice des «facultés scientifiques ou philosophiques, plus émineotes, mais beaucoup moins actives, ne détermine chez le plus grand nombre qu'une fatigue insupportable. Le développement esthétique constitue donc la transition de la * vie active à la vie spéculative, et marque le degré d*ictivilé auquel s'arrêterait l'humanité, si, dans un milieu plus favorable, ou en vertu d'une organisation moins exigeante, elle était affranchie des obligations relative» aux besoins physiques, comme l'indique la tendance des situations sociales les moins éloignées d'une telle hypothèse. La relation de la vie esthétique à la vie pratique est dftvenue plus complète, depuis que l'existence industrielle a remplacé l'existence militaire. Tant que la guerre et J'esclavage ont caractérisé l'économie sociale, les beaux-arts rtontpu acquérir une grande popularité; ils n'ont été goûtés),même parmi les hommes libres, que dans les classes supérieures. Le seul cas différent, beaucoup trop vanté d'ailleurs, ne se rapporte qu'à une médiocre partie de la population grecque, qu'un ensemble exceptionnel de circonstances locales et sociales avait prédestinée à cette heureuse anomalie. Partout ailleurs, dans les sociétés guerrières de l'antiquité, il n'y avait de vraiment populaire queJes jeux sanglants qui retraçaient à ces peuples grossiers le souvenir de leur activité préférée. L'évolution industrielle de la fin du moyen âge a consolidé l'influence des* mœurs catholiques et féodales en faisant pénétrer jusque dans les plus humbles familles des dispositions favorables à l'action des beaux-arts.
Considérée en sens inverse, la relation de l'art et de lin-
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dustrie constituera, chez les modernes, le puissant correctif de la déplorable étroitesse d'esprit que produit l'activité industrielle. L'éducation esthétique comblem un jour la grande lacune qui résulte de l'abandon des usages religieux. Elle apportera la diversion qu'exige la vie pratique pour ne pas dégénérer en une stupide et égoïste préoccupation. Dans les diverses parties de l'Europe, l'évolution esthétique, suivant toujours de près l'évolution industrielle, en a tempéré les dangers en imprimant partout à l'intelligence une activité plus générale et plus désintéressée, et en sollicitant l'exercice des affections les plus bienveillantes. L'évolution scientifique ou philosophique, malgré ses éminentes propriétés, aura toujours auprès des masses une efficacité beaucoup moindre. Des philosophes peu sensibles aux beaux-arts ont accusé le mouvement esthétique d'avoir entravé, surtout en Italie, la progression sociale en inspirant trop d'attrait pour des jouissances incompatibles avec l'agitation politique. Mais, excepté les anomalies individuelles, où la préoccupation esthétique peut en effet être quelquefois poussée jusqu'à déterminer une sorte de dégradation morale, l'iniuence des arts, lors môme qu'elle a semblé exagérée, n'a contribué le plus souvent qu'à empêcher la prépondérance bien plus dangereuse de la vie matérielle, et à entretenir une certaine ardeur spéculative. Enfin, sous un aspect plus spécial, le développement des beaux-arts a été lié au perfectionnement technique des opérations industrielles. On en a un exemple dans les arts qui se rapportent à la forme extérieure, et qui, à ce titre, se rattachent à l'architecture, à la sculpture et même à la peinture par une foule de nuances intermédiaires constituant une gradation presque insensible, où il devient quelquefois impossible d'as-
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signer une exacte séparation entre l'art et l'industrie. La vie industrielle de la fin du moyen âge, loin d'avoir été défavorable à révolution esthétique déjà déterminée par l'ensemble de la situation antérieure, en a augmenté la consistance et la popularité. Si l'état catholique et féodal avait persisté, le mouvement esthétique du douzième et du treizième siècle aurait acquis par son homogénéité une importance supérieure à tout ce qui a existé depuis, surtout au point de vue de l'influence populaire, vrai critérium des beaux-arts. La transition rapide et souvent violente qui s'est accomplie dans le cours de cette période révolutionnaire, et à laquelle la progression industrielle a si puissamment concouru, a empêché le génie esthétique d'avoir une direction et un but. Entre l'ancienne sociabilité expirante et la nouvelle, trop peu caractérisée, l'art n'a pu sentir ce qu'il devait idéaliser, ni sur quelles sympathies il devait s'appuyer. Telle est l'origine de cette spécialité qui caractérise l'art moderne, ainsi que l'industrie et même la science. Loin d'être dégénéré, le génie esthétique s'est étendu et complété. Mais, malgré ses précieuses qualités, son influence a été moindre dans un milieu social qui ne lui a encore offert ni la netteté ni la fixité qui lui sont indispensables. Obligé de reproduire les émotions religieuses pendant que la foi s'éteignait, et de représenter Jes mœurs guerrières à des populations pacifiques, sa situation contradictoire a nui à la réalité de ses effets, et même à celle de ses propres impressions. L'art moderne, privé de direction philosophique et de destination sociale, n'a pu être animé que par l'instinct qui pousse à une activité continue les plus énergiques facultés. Les organisations esthétiques ont alors cultivé l'art pour l'art, ou, suivant le langage plus humble, mais équivalent, employé par Corneille, elles ne se sont proposé d'autre but que de divertir le
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public. L'art n'a participé au mouvement social que par une tendance purement critique, et par suite peu compatible avec sa nature, où la négation ne peut jamais avoir qu'une importance accessoire. Celte tendance a d'ailleurs suivi la marche de la progression négative, c'est-à-dire qu'elle a été dirigée contre l'organisation catholique, qui, devenue oppressive et rétrograde, commençait, vers ia fin du moyen âge, à soulever les antipathies des poètes *t des artistes.
L'évolution esthétique a exercé la plus heureuse influence pour resserrer les liens des différentes nations européennes, qui étaient poussées au démembrement par la désorganisation catholique et féodale. Les beaux-arts tendent à susciter des antipathies pour les étrangers en vertu môme de leur plus intime incorporation au développement àe chaque peuple. Mais celte influence partielle est plus que compensée par la prédilection qu'inspirent les éminentes productions esthétiques pour les peuples d'où elles émanent, du moins quand l'amour de l'art est vraiment développé, au lieu de servir de masque à de puériles vanilés nationales. La poésie, dont les compositions pouvaient être goûtées au loin, obligeait partout à l'étude des principales langues modernes, sans laquelle les divers •ihefs-d'œuvre eussent été imparfaitement appréciés. Un tel privilège appartient spécialement aux productions esthétiques. Les facultés scientifiques ou philosophiques, à .raison de leur généralité et de leur abstraction supérieures, transmettent leur action indépendamment du langage. Les mômes attributs qui les ont privées de participer à la formation des langues modernes les ont également empochées de concourir à les propager.
Après avoir fait connaître les attributs de l'évolution «esthétique, nous allons en considérer la marche, à partir
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du quatorzième siècle. Le mouvement esthétique a été tour à tour, comme le mouvement industriel, spontané pendant la première phase, stimulé pendant la deuxième par des encouragements plus ou moins systématiques, et mêlé pendant la troisième à la politique moderne.
Dans ses trois phases, l'évolution esthétique s'est étendue à tous les arts et à tout l'Occident européen, après s'être développée d'abord en Italie, où les sublimes inspirations de Dante et les douces émotions de Pétrarque ont laissé des productions impérissables. La spontanéité de ce premier élan est surtout prononcée dans l'œuvre de Dante, qui ne fut même pas encouragée par les sympathies qu'elle devait le plus exciter. Du reste, l'admiration européenne, qui se manifesta bientôt pour cette immense création, vint hautement constater sa parfaite harmonie avec l'état correspondant des peuples civilisés. C'était Dante que la reconnaissance générale couronnait sous le célèbre laurier de Pétrarque, qui n'était alors connu que par ses poésies latines, justement oubliées aujourd'hui. Tous les caractères de l'art moderne se retrouvent dans celte première période. La tendance critique y est très prononcée, surtout dans le poème de Dante, qui est dominé par une métaphysique opposée à l'esprit catholique. L'opposition résulte non seulement de graves et nombreuses attaques contre les papes et le clergé, mais encore de la conception même d'une telle œuvre, dans laquelle les droits d'apothéose et de damnation, audacieusement usurpés, constituent une sorte de sacrilège, qui eût été impossible deux siècles auparavant. L'antagonisme du mouvement esthétique et du pouvoir temporel se fait déjà sentir indirectement par l'influence d'un tel mouvement pour fonder des réputations personnelles indépendantes, et bientôt émules de la supériorité héréditaire.
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Vers le milieu de cette première phase, révolution esthétique, qui avait d'abord obéi à l'impulsion du milieu social correspondant, commence à subir une altération notable en inspirant une admiration trop servile pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité. Ainsi fut arrêté l'admirable mouvement poétique du quatorzième siècle, avec lequel le siècle suivant forma, même en Italie, un contraste si déplorable. Les controverses religieuses y ont sans doute concouru, mais ce fut surtout l'ardeur immodérée pour les productions grecques et latines qui éteignit les plus précieuses qualités esthétiques, l'originalité et la popularité. Cette altération se manifesta surtout dans l'architecture, qui, malgré les progrès de sa partie technique, n'a produit, depuis le quinzième siècle, aucun monument comparable aux cathédrales du moyen âge.
Ne trouvant autour de lui une sociabilité ni assez caractérisée ni assez fixe, l'art moderne s'est imbu de la sociabilité antique autant que le permettait une idéale contemplation guidée par l'ensemble des monuments de tous genres. C'est à ce milieu abstrait que le génie esthétique tenta d'appliquer les impressions hétérogènes qu'il recevait du milieu réel, dont il ne pouvait s'isoler. Un tel expédient, malgré son insuffisance et ses dangers, a évité une anarchie qui eût été bien autrement funeste. Aussi voit-on les plus puissants esprits, non seulement Pétrarque et Boocace, mais Dante lui-même, qu'on ne peut pas soupçonner de servilité, recommander avec une ardente sollicitude l'étude approfondie de l'antiquité comme base du développement esthétique. Ce régime provisoire, ainsi imposé à l'art moderne pendant le quinzième siècle, détermina, outre l'altération du mouvement antérieur, une suspension inévitable. A un système de composition factice il fallait préparer pendant quelques générations un
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public qui ne le fût pas moins. En perdant sa grossière originalité du moyen âge, l'art perdait aussi sa popularité. Il était alors forcé de s'adresser à des auditeurs privilégiés, placés par une laborieuse éducation dans des conditions esthétiques analogues à celles des artistes eux-mêmes, et sans lesquelles l'harmonie indispensable à toute action des beaux-arts n'aurait pu exister entre l'état passif des uns et l'état actif des autres. Quand cette préparation artificielle fut accomplie chez un public suffisamment nombreux par une éducation fondée sur l'élude des langues anciennes, l'évolution esthétique reprit son cours, et produisit les admirables résultats qu'il nous reste à indiquer. Un tel régime s'étendit à tous les arts, à des degrés très inégaux : son influence la plus puissante se fit sentir dans la poésie; la sculpture et l'architecture y furent plus assujetties que la peinture, et surtout que la musique, dont l'évolution fut ainsi plus tardive et plus originale.
Pendant la seconde phase, les arts furent partout encouragés par les divers gouvernements européens. L'art avait alors un double avantage sur la science, dont la marche éprouvait une transformation identique. Il inspirait des sympathies plus vives, et son développement n'excitait aucune inquiétude chez les pouvoirs les plus ombrageux. C'est surtout ce dernier motif qui fit des papes, déjà dégénérés en simples princes italiens, et peu favorables aux sciences, les plus zélés protecteurs des arts, que leur éducation les disposait à goûter. Toutefois, c'est surtout comme moyen d'influence et de considération, bien plus que par un goût réel, que les beaux-arts furent encouragés par des princes qui sentaient le prix de la considération et de la popularité ainsi obtenues. Aussi plusieurs souverains, entre autres François 1er et Louis XIV, se sontils distingués, malgré la médiocrité de leur esprit, par l'in-
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clination personnelle qui les porta, indépendamment de ces motifs généraux, à favoriser le développement esthétique. Ces encouragements étaient un symptôme de la puissance sociale que l'art commençait à obtenir.
Les différences qui se sont produites dans la marche des beaux-arts ont été déterminées par les deux systèmes de dictature temporelle. Suivant la remarque de quelques philosophes italiens, l'abolition du culte catholique a exercé une influence défavorable au développement esthétique, surtout en ce qui concerne la musique, la peinture et la sculpture, dont l'imperfection contraste en Angleterre avec le progrès de la poésie. Dans celte appréciation, on s'attache trop à l'influence spirituelle ; tandis que les principales causes ont été politiques. Les académies poétiques ou artistiques, fondées en Italie, acquirent bientôt en France, sous Richelieu et sous Louis XIV, une importance réelle. En Angleterre, la prépondérance du pouvoir local livrait les beaux-arts à l'insuffisante ressource des protections privées, chez des populations où le protestantisme entravait toute éducation esthétique. Aussi, sans les triomphes passagers d'Elisabeth et de Gromwell sur l'aristocratie nationale, les admirables génies de Shakespeare et de Milton ne nous eussent probablement pas fourni deux témoignages décisifs contre la prétendue dégénération de la poésie. Toutefois, par une compensation très insuffisante, la nature plus défavorable d'un tel milieu social garantissait mieux l'originalité de l'art, qui était souvent altérée, sous l'autre régime, par des encouragements excessifs ou mal appliqués.
Les modernes ont perfectionné la division de la poésie dramatique en y faisant correspondre les deux ordres de poèmes, l'un à la vie publique, l'autre à la vie privée. Dans la tragédie grecque, il n'y avait ordinairement de politique
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que la nature des familles dont on retraçait (es passions et les catastrophes, toujours essentiellement domestiques. La tragédie moderne a pris un plus éminent caractère en rappelant les modes antérieurs de la sociabilité. Elle a suivi deux marches différentes, suivant que le milieu politique où elle s'est développée a déterminé sa direction vers la société ancienne ou vers celle du moyen âge. La dictature monarchique répugnait naturellement en France aux souvenirs du moyen âge, où la royauté était si faible et l'aristocratie si puissante. L'ensemble des influences sociales excitait le génie esthétique^ reproduire les grandes scènes de l'antiquité. C'est ainsi que Corneille, choisissant ce que le monde ancien offrait de mieux connu, employa son admirable génie à idéaliser les principales phases de la société romaine, depuis son origine jusqu'à son déclin. Par contre, en Angleterre, où le triomphe de l'aristocratie avait moins altéré le régime féodal, les sympathies de Ja classe prépondérante et celles de la nation conservèrent les derniers souvenirs du moyen âge, dont la popularité fut puissamment augmentée par Shakespeare. D'ailleurs, ce résultat a été fortifié par l'isolement qui distinguait la politique anglaise, et qui inspirait le choix presque exclusif de sujets nationaux. A la même époque, il se développa en Espagne un art dramatique analogue au précédent, et encore plus éloigné de toute imitation de l'antiquité. Ge fut l'une des conséquences de l'incorporation du catholicisme à la politique espagnole.
Ces différences de l'art poétique ne se sont fait sentir que dans les compositions relatives à la vie publique. Les œuvres qui retraçaient la vie privée, ne pouvant se rapporter qu'à la civilisation moderne, étaient soustraites au système esthétique fondé sur l'imitation de l'antiquité. Aussi ce dernier ordre de poème, soit épique, soit dramatique,
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sans exiger ni plus de force ni plus d'invention, devait-il offrir une originalité plus complète, et obtenir une plus grande popularité; Cervantes et Molière furent alors, de même qu'aujourd'hui, presque également goûlés chez les divers peuples européens. Tant que le caractère de notre sociabilité ne sera pas suffisamment prononcé, la vie publique ne pourra pas être idéalisée dans Tordre le plus élevé de la poésie, soit dramatique, soit épique. Aucun génie esthétique ne Ta tenté pour le premier genre. Les puissants efforts qui se rapportent au second, tout en faisant ressortir la supériorité de leurs éminents auteurs, montrent l'imposai bili té d'un tel succès dans la situation transitoire des sociétés modernes. Il faut en écarter le merveilleux poème d'Ariosle, qui se rapporte plus à la vie privée qu'à la vie publique. Quanta l'œuvre du Tasse, il suffit de remarquer son étrange coïncidence avec le succès d'une composition destinée à effacer par le ridicule le dernier souvenir de cette même chevalerie dont la gloire était immortalisée. Ce rapprochement fait sentir que la nouvelle situation sociale ne permettait plus le succès de semblables sujets. Chez les anciens, au contraire, les chants d'Homère retrouvaient encore, après dix siècles, les dispositions populaires qui se rapportaient aux premières luttes de la Grèce contre l'Asie. Un pareil contraste n'est pas moins sensible dans l'œuvre de Milton, qui s'efforçait d'exalter la foi chrétienne au temps même où elle s'éteignait autour de lui chez les esprits les plus avancés.
Le mouvement esthétique développait dans toutes les classes un premier degré d'activité intellectuelle, dont les conséquences ne pouvaient être que contraires à l'ancien régime. En outre, presque tous les organes du mouvement esthétique coopéraient, sous des formes équivalentes, en Italie, en Espagne, en France et en Angleterre, aux princi-
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pales attaques contre la constitution catholique et féodale. La poésie dramatique y prit également part. C'était le résultat de l'anathème dont les théâtres avaient été frappés, quand l'Église avait été contrainte de renoncer à l'espoir d'en conserver la direction. La comédie marqua, surtout en France, son aptitude à refléter l'instinct moderne. Rien ne fut plus sensible chez Molière : il comprit l'opposition qui existait entre son époque et l'esprit catholique et féodal, il n'épargna pas davantage l'esprit métaphysique, et osa même censurer les classes dirigeantes. Cette haute magistrature morale fut activement protégée contre les rancunes sacerdotales et nobiliaires par Louis XIV, qui soupçonna la tendance d'une telle critique à favoriser l'établissement de la dictature royale.
Tel est le caractère de la principale évolution des beaux arts. Nous allons apprécier la transformation qui a déterminé, surtout en France, pendant Ja troisième phase, une incorporation plus intime de l'élément esthétique à la sociabilité moderne.
L'encouragement des beaux-arts prend alors un caractère plus élevé. Précédemment la protection de Tari avait été considérée par les gouvernements, non pas comme un devoir, mais comme un calcul dans l'intérêt de leur gloire ou de leur popularité. Après le développement qui venait de s'accomplir, l'art était devenu si nécessaire aux populations que les pouvoirs dirigeants reconnurent l'obligation de lui accorder des encouragements réguliers dont le cours procédât, non plus d'une générosité personnelle, mais de la sollicitude publique. En même temps, la propagation de la vie esthétique dans les diverses classes de la société consolidait l'indépendance des poètes et des artistes en leur assurant une existence affranchie de toute protection. L'institution des journaux, qui commençait à prendre
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une importances réelle, bien que purement littéraire, fournissait à de jeunes talents une honorable situation, et vulgarisait tous les arts.
Pendant que l'élément esthétique obtenait ainsi plus d'indépendance, il subissait une altération sensible. L'imitation de l'antiquité constituait un principe trop factice pour pouvoir durer longtemps. Le progrès de la transition révolutionnaire permettait d'apprécier le caractère du nouvel état social. Ce caractère, bien que très vaguement entrevu, développait d'universelles répugnances pour l'imitation de l'antiquité. Le génie moderne en avait tiré tout ce qu'elle pouvait fournir. Les chefs-d'œuvre qui en étaient résultés prouvaient la nécessité d'un renouvellement de l'art, susceptible de produire des impressions plus complètes et plus unanimes. La tendance à l'émancipation poétique est alors caractérisée par la grande discussion sur la comparaison des anciens et des modernes, qui est devenue un véritable événement dans l'histoire de l'esprit humain. Une telle controverse, que les défenseurs des modernes étendirent à tous les aspects du mouvement intellectuel, acheva de discréditer l'ancien régime. Le développement esthétique de l' Angleterre et de l'Espagne subit une décadence simultanée. Cette époque n'offre de progrès poétique que dans les compositions qui se rapportent à la vie privée. Encore ce progrès ne s'étend-il pas aux compositions dramatiques, où Molière est resté jusqu'ici sans émule. Quant aux productions destinées à la représentation épique des mœurs privées, qui constituent le genre le plus original et le plus étendu des créations modernes, on voit alors
surgir les chefs-d'œuvre de Lesage et de Fielding. Relativement aux arts plus spéciaux, celte phase est caractérisée, surtout en Italie et en Allemagne; par l'évolution de la musique dramatique.
fis SOCIOLOGIE. [Cinqumte-dlièin*
Le caractère critique de l'art se développa davantage pendant cette période, en même temps que la désorganisation de l'ancien régime. L'impulsion philosophique exerça sur 1'urt une haute influence en lui procurant tu» direction et un but. Celle époque fut surtout marquée par Voltaire, qui, placé à la tôle du mouvement philosephique, employa à le propager l'admirable variété de son talent: Les poètes et les artistes devinrent les chefs et l'opposition qui fut faite aux puissances rétrograde!. L'élaboration négative, déjà préparée par les métaphysiciens, permettait a des intelligences plus esthétiques que philosophiques de s'emparer de la direction d'un mouvement où elles trouvaient une activité que l'art proprement dit ne pouvait plus leur offrir.
Après cet examen de l'évolution esthétique, nous allons envisager le mouvement scientifique, dont l'analyse nous est rendue plus facile par la première partie du cet ouvrage.
L'organisation catholique favorisa le développement scientifique en excitant un premier degré d'activité spéculative, en fondant sa hiérarchie sur le principe de la capacité et eu offrant d'immenses facilités à la vie intellectuelle. Le savant Gerber, devenu pape, employa so:i pouvoir à établir le nouveau mode de notation arithmétique élaboré pendant les trois siècles précédents. L' éducation que recevaient tous les ecclésiastiques et une foule de laïques excitait les esprits à la culture des sciences. Le triviam, auquel s'arrêtait la masse des élèves, était comme aujourd'hui purement littéraire et métaphysique; mais les esprits distingués allaient ordinairement jusqu'au quadrivium, qui comprenait les études mathématiques et astronomiques.
L'avènement de la scolastique constitua le règne de
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l'esprit métaphysique. Celte révolution intellectuelle, dont la portée est encore trop peu comprise, fut l'origine du mouvement scientifique qui se manifesta par une active culture des connaissances grecques et arabes et par la création de la chimie. Les entités scolasliques, liées entre elles par l'entité générale de la nature, établirent entre les différentes connaissances une certaine harmonie, à la fois scientifique et logique, qui n'avait encore existé au même degré que sous le polythéisme, et dont Roger Bacon fut la plus haute personnification.
Il faut rapporter à ce mouvement scientifique l'astrologie et l'alchimie, dont on se fait une fausse idée en les enveloppant dans le dédain qui s'attache à tout l'incohérent assemblage de ce qu'on a nommé, depuis le dix-septième siècle, les sciences occultes. Celte flétrissure s'attache à la fois à des croyances rétrogrades, héritage des superstitions polythéistes et même fétichistes, et à des conceptions progressives ; la magie est dans le premier cas ; mais l'astrologie et l'alchimie sont dans le second. Sans doute l'astrologie du moyen âge, malgré sa supériorité sur l'astrologie antique, portait, comme celle-ci, l'empreinte de la philosophie théologique : elle supposait l'univers assujetti à l'homme, ou du moins disposé pour lui. Néanmoins cette doctrine tendait à subordonner tous les phénomènes à d'invariables lois, comme la qualification d'astrologie judiciaire le rappelait. L'analyse scientifique était alors trop imparfaite pour que l'esprit humain pût assigner aux phénomènes astronomiques leur véritable place dans l'ensemble de la science. Aucun principe ne pouvait donc contenir l'exagération attribuée aux influences célestes. Dans une telle situation, l'intelligence, s'appuyant sur les seuls phénomènes dont elle avait ébauché les lois, cherchait à y ramener tous les autres. L'alchimie, liée à l'aslro-
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logie, était aussi rationnelle par rapport à l'état des connaissances chimiques. Les spéculations relatives aux phénomènes de composition et de décomposition, impossibles tant que l'antique philosophie n'admettait qu'un seul principe, avaient trouvé une base dans la doctrine d'Àristote sur les quatre éléments. Or ces éléments étaient communs à presque toutes les substances réelles, ou même artificielles. La fameuse transmutation des métaux ne devait donc pas être jugée plus chimérique que les transformations qu'on voyait s'accomplir entre les diverse.* matières végétales ou animales. L'alchimie tendait, comme l'astrologie, à propager le principe de la subordination de tous les phénomènes à des lois naturelles.
Telle est l'origine de l'évolution scientifique, dont nous allons examiner la marche pendant les trois phases que nous avons distinguées dans l'histoire moderne.
Dans la première phase, la marche de ia science est spontanée, c'est-à-dire qu'elle résulte d'un simple prolongement des influences initiales du moyen âge, sans aucune intervention d'encouragements spéciaux. Les chimères astrologiques et les illusions alchimiques ont été d'une haute utilité pour soutenir, pendant cette période, la nouvelle classe spéculative. La philosophie naturelle, encore trop imparfaite, ne pouvait pas se recommander par les applications pratiques qui lui rattachent aujourd'hui les plus grossiers intérêts. L'art a seul le privilège d'exciter d'heureuses sympathies. Les princes capables, comme Charlemagne et Frédéric, de goûter les sciences sont très rares, tandis que les inclinations esthétiques des François Ier et des Louis XIV sont beaucoup plus communes. Les astronomes et les chimistes ne pouvaient être accueillis qu'à titre d'astrologues et d'alchimistes. La science aurait été exposée à une désastreuse oppression si
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les conceptions astrologiques et alchimiques ne lui avaient pas assuré partout, même au sein du clergé, d'actifs protecteurs. Il ne pouvait surgir, à cette époque, aucun grand progrès scientiûque. La chimie devait se borner à rassembler des matériaux. L'astronomie et la géométrie pouvaient seules recevoir des améliorations. Mais la première n'avait pas encore épuisé les ressources que comportait l'artifice des épicycles pour prolonger la durée de l'antique hypothèse des mouvements circulaires et uniformes, dont l'élimination était réservée à la phase suivante ; la seconde était arrêtée, par l'imperfection de l'algèbre, au simple prolongement de l'ancien esprit géométrique. Aussi le principal perfectionnement consista- t-il dans l'extension de l'algèbre naissante et de la trigonométrie, qui lut complétée par l'usage des tangentes. Un autre progrès s'ensuivit pour l'astronomie, où les calculs remplacèrent les procédés graphiques, en même temps que les observations angulaires et horaires devinrent plus précises.
La deuxième phase est pour la science, aussi bien que pour l'art, la période la plus importante. La science com-
mence à recevoir des encouragements des différents Etats européens, qui la protègent contre la philosophie théologique et métaphysique. Un admirable mouvement spéculatif, dû à un petit nombre d'hommes de génie, caractérise cette période, et préseule deux progressions distinctes, mais solidaires : l'une scientifique ou positive, composée des découvertes mathématiques et astronomiques; l'autre philosophique, représentée par les efforts de l'esprit scientifique pour se soustraire à la tutelle de l'ancienne philosophie. La seconde progression ne doit être envisagée que comme indispensable à la première. Or celle-ci, à laquelle l'Italie, l'Allemagne, la France et l'Angleterre prirent chacune une si noble paît, est marquée par l'œuvre qui, due
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au génie de Kepler, et amenée par les découvertes de Copernic et l'élaboration de Tycho-Brahé, constitua le système de la géométrie céleste. Celte œuvre immense prépare la création de la mécanique céleste ; elle se lie à la découverte de Newton par la formation de la théorie mathématique du mouvement, établie par Galilée et complétée par Huyghens. Entre ces deux séries de travaux, Tordre historique interpose la révolution mathématique opérée par Descartes, qui aboutit à la découverte analytique de Leibniz. Chacune des deux séries offre une évidente filiation. La découverte du mouvement de la terre et la révision de toutes les données astronomiques ne permettaient plus de conserver, avec l'expédient caduc des épicycles, l'hypothèse des mouvements circulaires et uniformes, qui fut enfin remplacée par l'heureuse législation de Kepler. Ces dernières lois ne pouvaient conduire à la théorie de la gravitation sans la fondation de la doctrine abstraite du mouvement curviligne, soit libre, soit forcé. Préparée par l'esprit généralisateur de Viète, la conception de Descartes sur la géométrie analytique a constitué le principal progrès de la philosophie mathématique en organisant la relation de l'abstrait au concret.
Absorbé par ces éminente? découvertes, l'esprit scientifique soutint néanmoins une lutte décisive contre la philosophie dominante. Les découvertes astronomiques de Copernic et de Kepler, et même celles de Tycho-Brahé sur les comètes, étaient trop opposées à la nature de celte philosophie, ou môme à ses dogmes, pour qu'un conflit pût être longtemps évité. La science devait combattre non seulement la théologie, mais encore la métaphysique. L'antagonisme se manifesta, au seizième siècle, par plusieurs symptômes, et surtout par la hardiesse de Ramus, dont la tragique destinée montre que les passions meta-
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physiques n'étaient pas moins redoutables que les haines théologiques. La découverte du double mouvement de la terre devint le sujet de la discussion principale, quand Galilée eut levé le seul obstacle qui avait jusqu'alors empêché de l'admettre : l'odieuse persécution qui se rattache à son souvenir fut le résultat de la première collision directe entre la science et la théologie.
L'évolution scientifique de la deuxième phase devait être ici réduite aux grands progrès mathématiques et astronomiques qui l'ont caractérisée. Toutefois le dernier tiers de cette période est marqué par les travaux de Galilée sur la barologie, qui, dévoilant les lois des plus vulgaires phénomènes, constituent l'origine de la physique proprement dite. La biologie s'enrichit alors des découvertes de Harvey sur la circulation et sur la génération. L'étrange hypothèse de Descaries sur l'automatisme des animaux montre assez quel était l'état des idées physiologiques, ballottées entre les explications mécaniques et les conceptions ontologiques. L'esprit positif commençait à manifester son caractère social et son influence populaire. La tendance des modernes à accorder leur confiance aux doctrines fondées sur des démonstrations réelles est hautement constatée, vers la fin de celte période, par l'adoption •du double mouvement de la terre, un siècle avant que la papauté, par une inconséquence superflue, en eût enfin toléré l'admission. C'est ainsi que la ruine de l'ancienne discipline spirituelle était accompagnée d'une sorte de foi nouvelle, déterminée par l'accomplissement des prévisions scientifiques. En un temps où les divergences nationales étaient encore très énergiques, l'institution des académies prouva, la tendance cosmopolite de l'esprit scientifique par l'usage qui s'introduisit partout d'y admettre des «membres étrangers, de manière à présenter la nouvelle
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classe spéculative comme européenne. Cet heureux caractère est plus spécialement prononcé en France, où, depuis Charlemagne, le génie étranger reçut toujours un généreux accueil, quelquefois même au détriment du génie national. L'influence de révolution scientifique sur l'éducation générale commence alors à se manifester. Le quadrivium acquiert une importance croissante, aux dépens du trivium. Ce progrès eût été plus sensible, si l'éducation avait suivi ûdèlement la marche des mœurs et des opinions.
Pendant la troisième phase, l'élément scientifique, incorporé à la sociabilité moderne, reçut un accroissement de puissance sociale analogue à celui que nous avons apprécié à l'égard de l'élément esthétique. Jusqu'alors la science avait reçu, comme l'art, des encouragements facultatifs. Maintenant, au contraire, la protection des sciences devenait pour tous les gouvernements un devoir dont la négligence eût entraîné un blâme général. Dans cette nouvelle situation, on voit se développer les différences que j'ai déjà signalées entre les deux systèmes de dictature temporelle. Entraîné à une philosophie négative en évitant la transition protestante, l'esprit français retient l'instinct de contemplation et de généralité qui avait été développé par l'éducation catholique. La France reçoit de la monarchie l'impulsion qui avait précédemment appartenu à l'Allemagne, à l'Italie et à l'Angleterre. La dictature aristocratique particulière à l'Angleterre laisse les savants assujettis à la dépendance des protections privées. 1/esprit de nationalité, qui dès lors caractérise la politique anglaise, se fait sentir dans les sciences, surtout en mathématiques, où les méthodes et les découvertes indigènes sont seules adoptées, à l'exclusion de la géométrie analytique et des notations infinitésimales. Ces tendances
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sont d'autant plus choquantes qu'elles forment un contraste avec l'admiration exagérée dont la France est animée pour Newton, au détriment de Descartes, qui, d'un génie à la fois scientifique et philosophique, n'a eu, depuis, d'autres émules que Leibniz et Lagrange.
Le mouvement scientifijue de cette troisième phase a une portée supérieure à celle du mouvement esthétique correspondant. Les mathématiques reçoivent deux séries de progrès : la première, qui résulte du principe établi par Newton, donne lieu aux diverses théories de la mécanique rationnelle; la seconde, qui remonte à l'impulsion analytique de Leibniz, détermine le développement de l'analyse mathématique. Dans la première série, Maclaurin et Glairaut établissent la théorie générale de l'équilibre des fluides, pendant qua Daniel fiernouilli construit la théorie des marées. D'Alembert et Euler complètent la dynamique des solides en constituant la difficile théorie du mouvement de rotation. En même temps, le premier fonde, par son immortel principe, le système analytique de l'hydrodynamique, déjà ébauchée par Daniel Bernouilli. Enfin, Lagrange et Laplace complètent la théorie des perturbations. La seconde série est dominée par la grande figure d'EuIer, vouant sa longue vie et son infatigable activité à étendre l'analyse mathématique et à développer la coordination de la géométrie et de la mécanique. L'Angleterre est punie de l'étroite nationalité qu'elle avait tenté de se constituer; car les savants anglais ne prennent, à l'exception de Maclaurin, qu'une part très secondaire à l'élaboration de la théorie newtonienne, dont le développement appartient à la France, à l'Allemagne et à l'Italie.
L'ensemble de la physique, ébauché dans la phase précédente par la création de la barologie et de l'optique, se
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complète par la thermologieetTélectrologie. La première est dégagée des entités chimériques et des fluides imaginaires par la découverte de Black sur. les changements d'état. La seconde, popularisée par les travaux de Franklin, est rendue rationnelle par les recherches de Coulomb. L'astronomie, réduite à la géométrie céleste, perd la prépondérance qu'elle avait conservée jusqu'alors, et ne compte qu'un seul homme de génie, Bradley, dont les recherches sur l'aberration de la lumière constituent le plus grand progrès qui ait été réalisé depuis Kepler.
Cette phase est marquée par la création de la chimie, qui subit, vers la même époque, une transformation analogue à la préparation que l'hypothèse des tourbillons avait opérée, un siècle auparavant, dans la mécanique céleste. Tel est le rôle, aujourd'hui trop méconnu, de la conception de Stahl, qui fut précédée de la tentative de Boerhaave, et détermina une marche plus rationnelle dans l'ensemble des recherches chimiques entre les mains de Bergmann et de Scheele. Préparée par les expériences de Prieslley et de Cavendisb, l'œuvre de Lavoisier constitua la chimie.
Bien que la science biologique ait reçu seulement de nos jours sa constitution rationnelle, il importe de signaler le mouvement dont elle devint l'objet. La taxinomie, l'anatomie et la physiologie donnèrent lieu à d'éminentes conceptions : la première, aux travaux de Linnée succédant aux inspirations de Bernard de Jussieu ; la deuxième, aux analyses comparatives de Daubanton et aux vues générales de Vicq-d'Azyr ; enfin la troisième, à l'exploration de Haller, suivie de l'ingénieuse expérimentation de Spallanzani. En même temps, le génie synthétique et concret de BufFon, formulant les relations encyclopédiques de la science des corps vivants, en faisait sentir la destination
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morale et sociale, signalée par les indications secondaires de Georges Leroy et de Charles Bonnet.
Après avoir caractérisé le développement scientifique depuis le moyen âge, nous devons envisager le mouvement philosophique.
La transaction scolaslique avait réalisé le triomphe de la métaphysique, qui, bornée précédemment à l'étude du monde inorganique, compléta son domaine en étendant ses entités à l'homme moral et social. En acceptant le secours de la raison, la foi s'altéra d'une manière irréparable : elle cessa de reposer sur une révélation pour s'appuyer sur des démonstrations susceptibles de controverses composant la nouvelle doctrine étrangement qualifiée de théologie naturelle. Un dualisme s'établit alors entre l'ancienne notion de Dieu et la nouvelle entité de la Nature. L'antagonisme de ces deux conceptions paraissait suffisamment contenu par le principe qui, sous l'influence inaperçue de l'instinct positif, les subordonnait Tune et l'autre à la nouvelle hypothèse d'un Dieu créateur de lois invariables dont l'application était confiée à la Nature. Cette étrange combinaison, où l'on tentait de concilier le principe théologique avec le principe positif, porte l'empreinte de l'esprit métaphysique, qui l'avait élaborée, et qui s'y était ménagé la plus belle part. La Nature faisait l'objet des contemplations et môme des adorations journalières. L'action de la Divinité suprême était réduite à une intervention initiale, où la pensée remontait de moins en moins. Jamais le bon sens vulgaire n'a pu admettre ces subtilités doctorales, qui neutralisaient toutes les idées de volonté arbitraire et d'action permanente, sans lesquelles les croyances théologiques ne peuvent conserver leur caractère. Aussi doit-on peu s'étonner que l'instinct populaire poursuivit alors tant de docteurs de l'accusation d'athéisme.
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Hien ne caractérise mieux une lelle situation que la controverse des réalistes et des nominalisles.
La marche de ce long débat correspond a l'accroissement de l'influence philosophique, qui détermina le triomphe du nominal isme sur le réalisme. Sous ces formes, qui semblent aujourd'hui si vaines, c'était le commencement de la lutte de l'esprit positif contre l'esprit métaphysique, dont le caractère consiste a personnifier des abstractions qui n'ont qu'une existence nominale. Jamais les écoles grecques n'avaient offert une contestation aussi élevée, ni surtout aussi décisive, soit pour ruiner le régime des entités, soit même pour faire soupçonner la nature relative de la vraie philosophie.
Pendant la première phase de l'évolution moderne, la métaphysique favorisait par sa critique la révolte du pouvoir temporel contre la constitution catholique, tandis que lii science naissante accumulait les observations provoquées par l'astrologie et l'alchimie. Malgré leur divergence croissante, aucun grave conflit ne pouvait donc s'élever entre elles. 11 n'en pouvait plus être ainsi pendant la deuxième phase, quand la réforme eut partout donné à la philosophie métaphysique l'autorité spirituelle qu'elle avait toujours convoitée. L'antagonisme fut d'abord défavorable à l.i science, comme le prouvent les tristes exemples de Cardan et de Etamus. Toutes les nations européennes, sauf l'Espagne, alors engourdie par la politique rétrograde, prirent part à cet immense débat, qui devait exercer tant d'influence sur les destinées humaines. L'Allemagne avait, au siècle précédent, préparé la crise par la réforme et par les découvertes astronomiques de Copernic, de Tycho-Brahé et de Kepler. Mais, absorbée par les luttes religieuses, elle n'y put activement concourir. Au contraire, l'Angleterre, l'Italie et la France y firent
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participer trois philosophes, Bacon, Galilée, Descartes, dont les génies très différents étaient également nécessaires. L'action de Galilée, inséparable de ses découvertes, appartient à l'évolution 'scientifique ; il serait donc superflu d'y revenir. Les travaux de Bacon et de Descartes, dirigés contre l'ancienne philosophie et destinés à constituer la nouvelle, présentent une remarquable harmonie avec la nature de chaque philosophe et avec celle du milieu correspondant. Chacun d'eux établit la nécessité d'abandonner l'ancien régime intellectuel, et fait ressortir les attributs du régime nouveau. L'un et l'autre marquent la tendance de leur analyse vers une synthèse générale.
Malgré cette conformité, le génie de Bacon et celui de Descartes présentent de nombreuses différences. D'une nature plus active, mais moins rationnelle, préparé d'abord par une éducation vague et incohérente, soumis ensuite à l'influence d'un milieu où la spéculation était subordonnée à l'application utile, Bacon a caractérisé imparfaitement l'esprit scientifique, qui, dans ses préceptes, flotte entre l'empirisme et la métaphysique, surtout dans l'étude du monde extérieur. Descartes, aussi grand géomètre que profond philosophe, appréciant la positivité à sa source, en pose avec plus de fermeté et de précision les conditions essentielles dans cet admirable discours où il retrace son évolution individuelle, et décrit ainsi la marche de la raison humaine. Ce discours sera toujours relu avec fruit, môme quand l'œuvre diffuse de Bacon n'offrira plus qu'un intérêt historique. Mais, dans l'étude de l'homme et de la société, Bacon présente, à son tour, une incontestable supériorité sur Descartes, qui, en constituant la philosophie inorganique, semble abandonner à l'ancienne méthode le domaine moral et social. Bacon a voulu renouveler cette seconde moitié du système philosophique, qu'il a cou-
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çue comme de.-linée à régénérer l'humanité. L'école cartésienne s'est efforcée de corriger les imperfections de son chef, dont la métaphysique n'a jamais obtenu en France l'influence qu'y prenait sa Ibéorie corpusculaire. L'école de Bacon, au contraire, a .tendu à restreindre les hautes inspirations sociales de son fondateur, pour en exagérer les inconvénients abstraits, en laissant trop souvent dégénérer l'esprit d'observation en un stérile empirisme.
L'état de l'esprit humain devait rester transitoire jusqu'à l'évolution décisive de la chimie et surtout delà biologie. Pour franchir cet intervalle, il suffisait d'apporter une dernière modification au partage organisé par Aristote et Platon entre la philosophie naturelle et la philosophie morale. Descartes, appréciant plus nettement une telle situation, étendit le domaine positif autant qu'on pouvait l'oser de son temps en y faisant rentrer l'étude intellectuelle et morale des animaux. Par sa célèbre hypothèse d'automatisme, il ne laissa à la métaphysique que le seul domaine qui ne pouvait encore lui être disputé en la réduisant à l'étude de l'homme moral et de ta société. Mais, en coordonnant ces attributions de l'ancienne phiosopbîe, son génie systématique le porla à leur donner rop d'importance. Aussi la seconde partie de son élaboraion philosophique, moins en harmonie avec l'état des esprits, n'eut-elle pas, surtout en France, le succès de la première, même quand Malebranche s'en fut emparé. Bacon, qui poursuivait surtout la régénération des éludes morales et sociales, était à l'abri d'une pareille erreur. Mais l'impossibilité, bientôt constatée, de rendre- positives ces deux parties extrêmes du système philoso|ihiqt duisit son école à reconnaître la nécessité * ~ ' établie par Descartes. Ces tentatives pré
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vaient aboutir qu'à tout replacer sous la domination d'une métaphysique plus ou moins prononcée, comme le montrèrent les efforts presque simultanés de Malebranchc et de Leibniz pour établir une entière coordination philosophique, l'un d'après sa prémolion physique, l'autre par la conception des monades.
Tel était le premier résultat de l'impulsion imprimée par Bacon et Descartes. L'esprit positif devenait seul maître de la philosophie naturelle. L'esprit métaphysique, dès lors isolé, exerçait sur la philosophie morale une domination dont le terme était appréciable. Par suite d'un tel isolement, la métaphysique perdit rapidement le crédit qu'elle avait conservé jusque-là, et qui tenait à sa solidarité avec l'évolution scientifique. Les plus éminents penseurs s'étant tournés vers les sciences, sauf un très petit nombre d'exceptions, la philosophie, qui cessait d'exiger de sérieuses études, tomba bientôt aux mains des simples littérateurs. Ces derniers, en l'appliquant à démolir l'ancienne organisation spirituelle, reproduisirent les principales erreurs intellectuelles ou politiques qui avaient agité les anciennes écoles grecques. Us envisagèrent de diverses manières l'essor abstrait de l'entendement, les uns en appréciant les conditions extérieures, les autres, les conditions intérieures; ce qui constitua deux systèmes également irrationnels, parce qu'ils séparaient les deux notions de milieu et d'organisme. Ce n'était d'ailleurs qu'une reproduction de l'antique rivalité qui avait divisé jadis les écoles opposées d'Aristote et de Platon, et que la scolastique avait, au moyen âge, heureusement suspendue. La répartition européenne de ces deux ordres d'erreurs correspond, en général, à la division entre le catholicisme et le protestantisme.
Avant de quitter cette deuxième phase, aussi décisive
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pour révolution philosophique que pour révolution scientifique, j'y dois signaler les germes de la rénovation de la philosophie politique, que Hobbes et Bossuet ont préparée vers la fin de cette période, dont le début avait été marqué par quelques heureux essais de Machiavel pour rattacher à des causes naturelles l'explication de certains phénomènes politiques. La célèbre conception de Hobbes sur l'état primitif de guerre et sur le règne de la force est un heureux aperçu de la prépondérance des influences temporelles dans les conditions sociales et de Tétat militaire des sociétés primitives. La participation de Bossuet est plus évidente et moins contestée : il tenta le premier de concevoir les phénomènes politiques comme assujettis à certaines lois invariables permettant de les déterminer les uns par les autres. La prépondérance du principe théologique a profondément altéré une conception aussi avancée, sans en empêcher l'influence sur le perfectionnement des études historiques.
La troisième phase ne fut qu'une extension de la précédente. Dans Tordre moral on y remarque surtout l'heureuse tendance de l'école écossaise. Cette école s'efforça de rectifier les erreurs de l'école, française: l'un de ses principaux membres, le judicieux Hume, ébaucha le caractère des conceptions positives. Il faut aussi noter les ingénieux aperçus d'Adam Smith sur l'histoire des sciences, et surtout de l'astronomie, qui s'approchent peut-être davantage du vrai sentiment de la positivité. Quant à la marche de la philosophie politique, on doit d'abord remarquer l'amélioralion qui s'introduisit, au siècle dernier, dans les compositions historiques où le développement social devint le but des plus célèbres productions. Il serait injuste d'oublier les travaux des érudits qui se dévouèrent à éclaircir les principaux points de l'histoire
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dans les intéressants mémoires de notre ancienne Académie des inscriptions et dans l'importante collection de Mura ton.
La seule conception capitale qui appartienne réellement à la troisième phase consiste dans la notion du progrès. Cette notion résulta de l'ensemble du mouvement scientifique, qui, plus clairement que tout nuire, suggère l'idée d'une progression dont les termes se succèdent nécessairement. Aussi Pascal avait-il formulé l'idée du progrès sous l'impulsion de l'histoire des sciences mathématiques. Toutefois cette idée ne pouvait fructifier tant qu'elle n'était vériGée que par une évolution partielle. Par une fâcheuse coïncidence, le mouvement de décomposition disposait, dès le quatorzième siècle, toutes les classes de la société à concevoir le moyen âge comme une période rétrograde. On comprend dès lors l'importance de la grande controverse, si heureusement agrandie par Fontenelle et Perrault, que provoqua l'aveugle obstination de certains classiques français à méconnaître le mérite de l'évolution esthétique moderne par rapport à l'ancienne. Une telle controverse appelait une discussion très approfondie, où tendaient à s'introduire les principaux aspects sociaux, malgré les efforts de Boileau et de ses coopérateurs pour restreindre une contestation philosophique dont ils se sentaient incapables de soutenir les différents aspects. Fontenelle, en s'appuyant sur l'évolution scientifique, imprima une sage direction à ce débat. Il en résulta l'établissement de la notion du progrès d'une manière aussi systématique que le comportait la grande anomalie relative au moyen âge. Celte prétendue exception à la loi du progrès ne pouvait être résolue que par la théorie d'évolution à la fois intellectuelle et sociale qui a été établie pour la première fois dans cet ouvrage. 11 serait injuste de ne
pus âprier faita*nee qni résulta de la doctrine qualifiée c>: :cKŒe p*îtifiae. En «*i celle doctrine, en fixant ÏV.teitocL îic !a rie industrie::* des sociétés modernes, fit ressc-rtâr la dEKr:=ee qnî existe entre notre civilisation et «C* ées nagie». C*$t sans doote sons Finfoenoe d'une leile pcçparitt a fie MOnsIre économiste Turgot fut aouné i roostniîre a thé > rie de la perfectibîbté iodé* fis5». «foi serr* eosnite de base an projet conçu par Conéac:et-
As r*s arotr appréjîé le mont iaaent philosophique, depuis le :noyfn âo? jcsqo'ao débat de la révolution française, il est î^posâ^f de ne pas remarquer qne son ensemble ne ccs?t:t!ie jSun développement préliminaire. Cette conduira résille fsa^aent de Fetnde des trois antres progres- »:cs ëêmaUirts de ta sociabilité moderne. Ces évolutârss partârfl**, indépendantes les unes des autres malgré leor c: anexité- exf^: ûent on instinct de spécialité plus ou m:îo? explosive, teniant i taire dominer l'esprit de détail scr l'esprit d~ease£nbie. Le développement isolé et empirique le clami des nooreaix éléments sociaux était seul posxlk en un temps où tontes les rues systématiques se rapportaient a*: régime qui allait s'éteindre. Mais chacune de- qnitre prcc-essâons a été entravée par l'exagération de ;\m?!ri?;ne primitif.
La p-o-zr*?*s:on :ttl«astrie!le a été, à pirtirdu quatorzième siè .e, concentrée dais les filles; l'industrie agricole, après Tabo!!tion du semge, n'y a participé qu'aTec une extrême lenteur, et a un degré fort incomplet. Ainsi l'élément, sinon le plus caractéristique, du moins le plus important, est resté gravement arriéré dans l'évolution temporelle. II est demeuré plus adhérent que tous les autres à l'ancienne organisation, comme le montre si nettement, par exemple, la diversité qui existe entre l'industrie rurale
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et les industries urbaines, au point de vue des relations respectives des entrepreneurs et des capitalistes. Voilà donc un premier aspect sous lequel l'évolution industrielle attend une action systématique qui puisse rendre homogènes ses divers éléments. Si Ton considère seulement les industries urbaines, on voit que, par une déplorable conséquence de l'esprit d'individualisme et de spécialité, le développement moral y est resté fort en arrière du développement matériel. Cependant l'homme, en acquérant de nouveaux moyens d'action, a plus besoin d'en régler l'exercice afin de n'être nuisible ni à lui-môme ni à la société. La morale religieuse a été obligée, par sa nature absolue et immuable, de laisser en dehors de son empire ce nouvel ordre de rapports, que son organisation initiale n'avait pu prévoir. C'est ainsi que la société industrielle s'est trouvée, chez les modernes, dépourvue de toute morale systématique. Dans les contacts permanents entre les producteurs et les consommateurs, ou entre les différentes classes industrielles, surtout entre les entrepreneurs et les ouvriers, il semble convenu que, suivant l'instinct primitif de l'esclave émancipé, chacun doit être uniquement préoccupé de son intérêt personnel, sans se regarder comme coopérant à une véritable fonction publique. Cette déplorable tendance résulte si bien de l'ensemble de la situation moderne que des économistes en ont tenté l'apologie, et se sont élevés contre toute systématisation de l'enseignement moral. Rien ne caractérise mieux un tel désordre que son contraste avec Tordre de l'ancienne sociabilité militaire, où, sous l'influence d'une puissante organisation, toutes les relations étaient soumises à des règles assignant à chacun ses droits et ses devoirs.
Sous l'aspect le plus philosophique, l'industrie peut être conçue comme destinée à développer, sous les inspirations
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de la science, l'action rationnelle de l'humanité sur le monde ; ce qui aboutit à élever la condition et même le caractère de l'homme dans les moindres classes en employant l'intervention humaine à diriger les forces matérielles, empruntées autant que possible au milieu môme où cette action s'accomplit. Mais l'emploi des agents mécaniques a été souvent contraire aux intérêts de la classe la plus nombreuse, dont les justes plaintes susciteront de graves conflits, tant que les relations industrielles seront abandonnées à un simple antagonisme physique. Une telle influence n'appartient pas seulement à l'emploi des machines, mais elle s'étend à tout perfectionnement des procédés industriels. En effet, il en résulte toujours une diminution dans le nombre des individus occupés, et par suite un trouble dans l'existence des ouvriers.
Il existe une disproportion notable entre ce développement spécial et le progrès de la condition humaine chez la majeure partie des populations, surtout dans les villes. Un historien anglais, Hallam, a établi que le salaire des ouvriers actuels est inférieur, eu égard au prix des denrées indispensables, à celui de leurs prédécesseurs, au quatorzième et au quinzième siècle. Beaucoup d'influences, comme l'extension d'un luxe immodéré, l'emploi des machines, la condensation des ouvriers, expliquent ce triste état. D'ingénieux progrès procurent aux plus pauvres artisans modernes des commodités inconnues à leurs ancêtres ; mais ceux-ci ont probablement obtenu une plus complète satisfaction des plus indispensables besoins. En outre, le rapprochement plus fraternel des entrepreneurs et des travailleurs, tant que la prépondérance des anciennes classes avait contenu l'ambitieuse tendance des premiers à substituer leur domination bourgeoise à celle des chefs féodaux, procurait aussi aux
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populations ouvrières une meilleure existence morale, où leurs droits et leurs devoirs étaient moins méconnus. Il est donc certain que l'évolution sociale de l'industrie moderne n'a été jusqu'ici que préparatoire, et qu'elle présente de grandes lacunes. Ce cas étant le plus important et le plus contesté, je devais insister pour rectifier les opinions dominantes; mais il serait superflu d'étendre le même travail aux trois parties de l'évolution intellectuelle, où les suites funestes d'une spécialisation exagérée paraissent si évidentes.
Dans l'ordre esthétique, l'art, privé de direction et de but, attend une impulsion susceptible de régénérer sa vitalité et de déployer ses attributs sociaux. Réduit à une stérile agitation, il n'a d'autre résultat que d'empêcher l'atrophie et l'oubli de facultés indispensables à l'humanité.
Quant à la philosophie, sa nullité, qui provient d'un isolement irrationnel, n'a besoin d'aucune nouvelle explication.
Enfin, relativement à la science, j'ai établi, dans la première partie de cet ouvrage, combien le régime delà spécialité lui est devenu funeste. Il suffit, par exemple, de rappeler que les fluides fantastiques sont conservés dans la physique actuelle, au grand détriment de la science, par la vicieuse éducation des savants. Tous ces inconvénients n'étaient pas encore pleinement développés, au temps où s'arrête l'appréciation historique de cette leçon. Ils étaient cependant imminents. Il était donc convenable de les indiquer pour établir que le régime de la spécialité, sous lequel s'est développée l'évolution scientifique préparatoire, est devenu impropre à en diriger le cours.
Dans tout l'Occident européen, l'essor des nouveaux éléments sociaux constitue, depuis le moyen âge, un mouvement de recomposition partielle, destiné, comme
*«6 SOCIOLOGIE. [Cinquante-sixième leçon.
le mouvement simultané de décomposition, à régénérer L'humanité. Mais la spécialité des diverses progressions a empêché le développement de l'aspect d'ensemble. C'est ansique^i l'avènement de la révolution française, préparée par cette double série de progrès, il n'a pu exister aucune vue; générale du passé, et' par suite aucune saine affftéciatîonixte' l'avenir.