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CINQUANTE-SEPTIÈME LEÇON

Sommaire. — Appréciation de la partie déjà accomplie de la rérolution française. — Détermination de la tendance des sociétés modernes d'après l'ensemble du passé : état positif, on âfe de la généralité, caractérisé par la prépondérance de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail.

Les deux mouvements simultanés qui agiteHt, depuis le quatorzième siècle, les sociétés modernes ne se *ont pas accomplis avec la même rapidité. Vers la fin de la troisième phase, la progression négative s'est trouvée assez avancée pour rendre évident le besoin d'une réorganisation ; maïs le retard de la progression positive n'a pas permis de «déterminer quelle en devait être la nature. Malgré les dangers d'une telle discordance entre le principe et le but, une révolution n'en était pas moins nécessaire pour dévoiler à tous les yeux l'impuissante caducité de l'ancien régime, et pour faire apprécier le développement des nouveaux éléments sociaux.

Il existait dans les diverses parties de l'Europe use inégalité très prononcée, au point de vue de la décadence de l'ancien régime et de l'avènement du nouvel état social. Sous l'un et l'autre aspect, les principales différences résultaient du mode de dictature temporelle. La monarchie avait été plus favorable au renversement de l'ordre ancien et au développement de l'ordre nouveau, Bn France, l'évolution était devenue la ptas importante à

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tous égards : l'asservissement de l'aristocratie y avait plus détruit l'ancien système politique que ne l'avait fait la décadence de la royauté en Angleterre. Le mouvement esthétique de la nation française, malgré son infériorité sur celui de l'Italie, était plus avancé que celui des autres peuples. La supériorité de la France était encore plus grande dans le domaine scientifique. Enfin l'esprit philosophique, plus dégagé chez elle que partout ailleurs de l'ancien régime théologique et métaphysique, y était exempt de l'empirisme anglais et du mysticisme allemand. Ainsi s'explique l'initiative de la France dans la grande crise des sociétés européennes. Mais il ne faudrait pas regarder un tel mouvement comme particulier à la nation française, qui a pris en cela une simple avance, analogue à celle que l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, la Hollande, l'Angleterre, avaient eue tour à tour. Les conditions qui déterminaient une telle initiative étaient favorisées par les dispositions morales du peuple français, qu'une noble émulation avait souvent poussé, depuis les croisades, à se faire l'organe désintéressé des principaux besoins de la grande association européenne.

Cette révolution, qu'indiquait si clairement l'état général, et dont les principaux penseurs, depuis un siècle, avaient eu le pressentiment, avait été annoncée par trois événements également significatifs. Le premier fut l'abolition des jésuites : cette mesure, appliquée au lieu même où la politique rétrograde était le plus profondément enracinée, reçut la sanction du pouvoir pontifical. Rien n'indiquait mieux la caducité de l'ancien système social que cette aveugle destruction de la seule puissance capable d'en retarder le déclin. Un tel événement était d'autant moins équivoque qu'il s'accomplissait sans aucune participation directe de la philosophie négative.

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Le second symptôme précurseur résulta, peu de temps après le premier, de l'essai de réforme qui fut tenté sous le ministère de Turgot, et dont l'avortement fit ressortir le besoin d'innovations plus radicales. Enfin, la révolution d'Amérique prouva bientôt la tendance des esprits français à concevoir qu'une telle crise devait être commune à toute l'humanité civilisée. On se fait, à cet égard, une fausse idée de la coopération de la France, qui, même sous l'aspect moral, apporta beaucoup plus qu'elle ne reçut; car elle déposa les germes de l'émancipation philosophique chez des peuples engourdis par le protestantisme.

La révolution française se présenta, dès son début, comme destinée à opérer une rénovation complète ; mais ce but ne put être atteint, faute d'une doctrine organique. La métaphysique négative, qui, depuis cinq siècles, avait présidé au mouvement de décomposition, semblait être la seule doctrine qu'on pût appliquer à une organisation nouvelle. C'est ainsi que toutes les intelligences actives furent entraînées à développer les principes critiques. Sous une telle influence, les tentatives de réorganisation, au lieu de changer la nature et le rôle des pouvoirs sociaux, n'ont abouti qu'à morceler, à limiter, à déplacer les anciennes autorités de manière à entraver toute action. C'est alors que l'esprit métaphysique conçut la société comme étant indéfiniment livrée, sans aucune impulsion propre, à la succession des essais constitutionnels. Cette illusion, malgré ses dangers, était excusable. Les conceptions critiques étaient familières à tous les esprits : sans poser les fondements de l'organisation nouvelle, elles en formulaient les plus indispensables conditions. Ainsi la nécessité de quitter un régime devenu hostile à tout progrès obligeait à recourir au seul principe qui pût faire entrevoir la régénération sociale.

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Le triomphe de la doctrine critique amena celui des métaphysiciens et des légistes. L'influence était passée des docteurs proprement dits aux simples littérateurs, pendant l'époque de propagation de la métaphysique révolutionnaire. Une dégradation équivalente transmit aux avocats la prépondérance politique auparavant obtenue par les juges, qui furent relégués à leurs fonctions spéciales.

Après avoir indiqué la direction, le théâtre et les agents de la révolution, nous allons en apprécier la marche en y distinguant deux périodes, Tune préparatoire, l'autre caractéristique, sous la conduite de nos deux grandes assemblées nationales.

Au début de la révolution, le besoin de renouvellement, trop vaguement ressenti, semble pouvoir se concilier avec le maintien de l'ancien régime, réduit à ses points essentiels et dégagé des abus secondaires. Cette première période semble, en général, moins métaphysique que la seconde. Cependant les illusions politiques y étaient plus complètes. On était plus éloigné d'apprécier sainenement la situation sociale. On confondait le gouvernement moral avec le gouvernement politique. En un mot, jamais situation aussi provisoire n'a paru aussi définitive. La métaphysique constitutionnelle rêvait d'unir le principe monarchique à l'ingérence populaire, et la constitution catholique à l'émancipation des esprits. Une telle doctrine conduisait à penser que, pour détruire l'ancien organisme, il.suf Usait de joindre au renversement de la puissance aristocratique l'abaissement de la monarchie. Les esprits français furent ainsi amenés à vouloir suivre le mode de gouvernement particulier à l'Angleterre. Une semblable imitation était irrationnelle, parce que le mouvement de décomposition avait été dirigé en France contre l'élément

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politique dont la prépondérance avait déterminé le caractère du régime anglais.

Les principaux chefs de l'Assemblée constituante, en proposant pour but & la révolution française la simple imitation du régime anglais, tendirent à constituer un pouvoir aristocratique, dont l'instinct de la population française, si dignement représenté à cet égard par les Parisiens, les empocha de poursuivre ouvertement l'organisation. Us cherchèrent à détacher les chefs industriels des masses placées sons leur patronage pour les unir, suivant le type anglais, aux anciennes classes dirigeantes. Ils s'efforcèrent d'ériger le gallicanisme en une sorte d'équivalent du protestantisme anglican. C'était sans doute une étrange tentative chez une population élevée par Voltaire et Diderot. Mais ce projet n'en caractérise pas moins une telle politique, qui n'a pas cessé de trouver de fervents admirateurs parmi les métaphysiciens et les légistes qui dirigent encore nos destinées.

Pendant la seconde période de la crise révolutionnaire» le sentiment plus exact des besoins sociaux, compensant en partie, sous l'impulsion des circonstances, l'influence de la métaphysique, détermina le caractère de la révolution.

Ecartant les fictions politiques sur lesquelles reposait l'incohérent édifice de l'Assemblée constituante, la Convention nationale regarda l'abolition de la royauté comme l'indispensable préliminaire de la régénération sociale.

Cette abolition entraîna bientôt la suppression légale du christianisme et la destruction systématique de toutes les corporations antérieures, qui étaient devenues une source d'entraves bien plus que de progrès. Telles étaient les compagnies savantes, et même l'Académie des sciences de Paris, la seule qui pût mériter quelque regret se-

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rieux. Cette institution avait alors rendu tous les service* compatibles avec la nature et l'esprit de son organisation primitive; depuis cette époque, son influence a été plu contraire que favorable è la marche des idées modernes. L'instinct progressif de la grande dictature révolutionnaire ne fut donc pas plus en défaut dans celle circonstance que dans tant d'autres où une meilleure appréciation a déjà conduit à lui rendre justice. Sous l'aspect scientifique, sa sollicitude pour tant d'heureuses fondations, et surtout pour la création de l'école polytechnique, montre que la suppression des académies tenait, non pas à de sauvages antipathies, mais plutôt a une certaine prévision juste, bien que confuse, des nouveaux besoins de l'esprit humain.

Pour apprécier le caractère de celte période, il est nécessaire d'y considérer l'influence, plus favorable que funeste, des circonstances qui la dominèrent. Les gouvernements européens, qui avaient laissé tomber Charles 1", n'eurent pas même besoin des coupables intrigues de la royauté française pour réunir tous leurs efforts contre une révolution que la France signalait comme devant être commune à toute l'Europe. L'oligarchie anglaise, bien que désintéressée en apparence, se plaça à la tôle de la coalition rétrograde. Cette formidable attaque favorisa l'œuvre révolutionnaire en provoquant une communauté de sentiments et de vues politiques indispensable au succès. Ce fut la source de l'énergie et de la rectitude morales qui placèrent la Convention bien au-dessus de l'Assemblée constituante. Poussée par sa philosophie à des conceptions vagues et absolues, l'assemblée républicaine fut bientôt conduite, par les exigences de sa mission, à ajourner toute constitution pour s'élever à l'admirable idée du gouvernement révolutionnaire. C'est

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ainsi que les conventionnels français, renonçant à fonder des institutions qui ne pouvaient encore avoir aucune base solide, s'attachèrent à organiser une vaste dictature temporelle, équivalente à celle de Louis Kl et de Richelieu, mais dirigée par une plus juste appréciation de son but et de sa durée. Cette dictature, fondée sur la puissance populaire, développa les sentiments de fraternité, et inspira aux classes inférieures la conscience de leur valeur politique. Une telle conduite, récompensée par de sublimes et touchants dévouements, a laissé chez le peuple français d'ineffaçables souvenirs, et même de profonds regrets qui ne disparaîtront que par une juste satisfaction donnée à l'instinct correspondant. L'organisation de la dictature révolutionnaire tendait à séparer le gouvernement moral du gouvernement politique. Cette tendance fut indiquée par l'action d'une célèbre association volontaire, celle des Jacobins, qui, extérieure au pouvoir, était surtout destinée, en appréciant mieux l'ensemble de sa marche, à lui fournir de lumineuses indications. On en retrouve d'autres indices dans les diverses tentatives qui furent faites pour fonder sur la régénération des mœurs françaises les nouvelles institutions politiques.

La valeur des chefs du mouvement révolutionnaire et celle des masses qui les secondaient avec un si admirable dévouement firent triompher de précieuses vérités. Les graves erreurs qui furent commises résultèrent de la phi* losophie dominante. Cette philosophie, au lieu de rattacher les tendances de l'humanité aux transformations antérieures, représentait la société comme étant, sans aucune impulsion propre, entièrement livrée à l'action arbitraire du législateur. Elle remontait au delà du moyen âge pour emprunter aux anciens un type rétrograde et contradictoire. Au milieu des circonstances les plus irritantes, elle

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appelait les passions à l'office réservé A la raison. Un semblable contraste doit porter à admirer les grands résultats qui furent obtenus, tout en faisant réprouver avec indulgence d'inévitables égarements. Aucun ordre de faits ne caractérise mieux cette opposition que ceux qui se rapportent au besoin d'unité nationale, dont le sentiment surmonta chez les natures vraiment politiques la tendance dissolvante de la métaphysique. Cette réaction d'un heureux instinct pratique contre les indications d'une fausse théorie se manifesta surtout dans la lutte qui fut suscitée par le puéril orgueil des malheureux girondins. Ils furent entraînés par leur incapacité politique k de coupables menées, qu'ils poussèrent jusqu'à des coalitions armées avec le parti monarchique, dans le but de décomposer la France en républiques partielles, au temps où une redoutable agression extérieure exigeait la plus intense concentration. Quand, par une épuration indispensable, la révolution, dans sa marche, se fut délivrée de ces dangereux discoureurs, une mémorable unanimité d'efforts contint toute tendance au morcellement politique.

L'exaltation qui s'ensuivit, bien que nécessaire, ne pouvait durer. Elle aurait dû s'arrêter à l'époque, fort antérieure à la journée thermidorienne, où la France était suffisamment garantie contre l'invasion étrangère par la conquête de la Belgique et de la Savoie. Mais l'irritation produite par d'aussi extrêmes nécessités et surtout les inspirations absolues de la métaphysique dirigeante ne permirent pas à la politique exceptionnelle d'abdiquer aussitôt après avoir accompli son office provisoire. Telle fut l'origine des actes horribles que rappelle trop exclusivement le souvenir de cette grande époque.

C'est ici le lieu de distinguer les écoles de Voltaire et de Rousseau, qui ont dirigé le mouvement philosophique

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en poursuivant, l'une l'émancipation des esprits, l'autre l'agitation sociale. La première concevait la métaphysique dirigeante comme négative et la dictature républicaine comme une mesure provisoire. Au contraire, aux yeux de la seconde, la doctrine critique formait la base d'une réorganisation directe. En môme temps, Tune faisait preuve d'un instinct confus, mais réel, des conditions de la civilisation moderne, pendant que l'autre était surtout préoccupée d'une vague imitation de la société antique. Après que le danger commun eut cessé de contenir ces divergences, l'école de Voltaire montra son impuissance en formulant précipitamment une sorte de polythéisme métaphysique dominé par l'adoration de la grande entité scolaslique. Il en résulta la catastrophe de Danton et de Camille Desmoulins, en un temps où tous les triomphes se résumaient par l'impitoyable extermination des adversaires, sous les inspirations d'une doctrine qui laissait prévaloir les passions les plus cruelles.

L'école de Rousseau, dans laquelle le sincère fanatisme de quelques chefe dissimulait l'hypocrisie d'un plus grand nombre de purs déclamateurs, prouva bientôt à son tour, par un horrible délire, que, malgré ses mystérieuses promesses, elle était encore moins apte que sa rivale à réorganiser la société. Ce fut surtout alors que la métaphysique révolutionnaire se montra hostile à la civilisation. Cette hostilité, sensible même dans le domaine de la science et de l'art, se manifesta surtout dans l'ordre industriel, qui fut menacé d'une ruine complète par la désastreuse tendance politique à détruire la subordination nécessaire des classes laborieuses aux chefs de leurs travaux. La réaction rétrograde, que l'on fait commencer à la journée thermidoriennne, remonte à la tentative d'organisation du déisme légal. De singulières révélations attribuaient une sorte de

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l'esprit rétrograde. Cette dernière épreuve était indispensable pour faire apprécier l'espèce d'ordre réellement compatible avec l'existence des anciens pouvoirs. Le cours des événements préparait une domination militaire, à mesure que la guerre perdait son caractère défensif pour devenir offensive. Tant que l'armée, attachée au sol de la patrie, n'avait pas cessé de participer aux émotions et aux inspirations nationales, l'énergie du terrible comité y avait maintenu la plus parfaite prépondérance de l'autorité civile sur la force militaire. Mais, dans ses expéditions lointaines, l'armée, devenue de plus en plus étrangère aux affaires intérieures, s'identifia avec ses propres chefs au milieu de populations inconnues. En outre, son intervention politique parut indispensable pour comprimer l'agitation sociale entretenue par l'esprit métaphysique. Une dictature militaire était donc inévitable; mais sa tendance rétrograde ou progressive devait, malgré l'influence d'une réaction passagère, dépendre beaucoup de la disposition personnelle de celui qui en serait honoré parmi tant d'illustres généraux que la défense révolutionnaire avait suscités.

Par une fatalité à jamais déplorable, celte suprématie, à laquelle le général Hoche semblait si heureusement destiné, échut à un homme presque étranger à la France, issu d'une civilisation arriérée, et pénétré, sous la secrète impulsion d'une nature superstitieuse, d'une admiration involontaire pour l'ancienne hiérarchie sociale. L'immense ambition dont il était dévoré ne se trouvait en harmonie, malgré son vaste charlatanisme, avec aucune éminente supériorité. Il faut en excepter celle qui se rapporte à un incontestable talent pour la guerre. Or ce talent est plus lié, de nos jours, à l'énergie morale qu'à la force intellectuelle.

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des mœurs et des opinions. La France n'aurait pas été réduite à cette longue et honteuse oppression pendant laquelle la moindre réclamation généreuse était aussitôt étouffée comme un dessein de trahison nationale concerté avec l'étranger. L'armée, qui, pendant la crise républicaine, avait été animée d'un si noble esprit patriotique, n'aurait pas tyrannisé les citoyens, réduits à se consoler du despotisme et de la misère par la puérile satisfaction de voir l'empire français s'étendre de Hambourg h Rome. La Convention, en élevant le peuple sans le corrompre, avait achevé de décomposer l'ancienne hiérarchie sociale. Bonaparte faussa le sentiment de l'égalité en associant la partie la plus active du pays à un désastreux système de rétrogradation politique, et en lui abandonnant, pour prix de ses services, le pillage et l'oppression de l'Europe.

Je ne m'arrête à cette malheureuse époque que pour noter les graves enseignements qu'elle nous a si chèrement procurés. Les convictions révolutionnaires furent remplacées par une déplorable versatilité politique, sans laquelle Bonaparte aurait manqué d'instruments et d'appuis pour restaurer un régime que l'antipathie générale avait si récemment abattu. La honteuse apostasie de tant d'indignes républicains et l'entraînement insensé des masses marquèrent la fragilité inhérente à toutes les convictions métaphysiques. La guerre était la base du système de ré* trogradation, qui n'aurait pu obtenir autrement une telle consistance temporaire. L'esprit militaire, avant de s'effacer, fut conduit à rendre hommage à la nature pacifique de la sociabilité moderne en s'efforçant de représenter la guerre comme un moyen de civilisation. C'était rajeunir la politique romaine, qui, réalisée quinze siècles auparavant, ne pouvait plus être renouvelée. Une telle illusion politique était excusable à l'issue de la défense révolutionnaire,

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Les habitudes politiques contractées sous l'influence de Bonaparte facilitèrent le retour provisoire des héritiers de l'ancienne royauté française, qui furent accueillis sans confiance, mais sans crainte, chez une nation dont le seul vœu était devoir cesser à tout prix la guerre et la tyrannie. On pensait que cette famille comprendrait, comme tout le monde le sentait en France, que le système de conquêtes et le régime de rétrogradation étaient également détestés. Mais, croyant voir, au contraire, un symptôme d'adhésion à leur utopie monarchique dans un retour qu'ils ne devaient qu'à Bonaparte et où le peuple était resté passif, les Bourbons reprirent la politique rétrograde du pouvoir déchu. Pour préserver le pays des tracasseries qui devaient résulter de celte restauration, il eût suffi de laisser agir une ancienne rivalité domestique, si le désastreux retour de 111e d'Elbe n'était venu mettre de nouveau l'Europe en garde contre la France, et retarder de quinze ans, au prix d'immenses sacrifices, une substitution de personnes devenue inévitable.

Sans regarder le problème de sa réorganisation comme résolu,, et sans renoncer à le résoudre, la France, désabusée des espérances qu'elle avait attachées au triomphe de la politique métaphysique, ne s'occupa plus que de son développement industriel. Elle ne prit qu'un intérêt secondaire aux stériles discussions constitutionnelles qui aboutirent à une troisième tentative d'imitation du régime anglais. Cette nouvelle épreuve, plus prolongée, plus paisible, «t par suite plus décisive que les précédentes, fit bientôt ressortir le caractère d'une telle utopie. Sons l'ascendant de l'aristocratie, le pouvoir royal était réduit en Angleterre à une vaste sinécure accordée au chef nominal de l'oligar» chie britannique avec une puissance peu supérieure à celle des doges vénitiens. En France, l'instinct royal répugnait

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à une telle dégradation d'un régime qu'on prétendait seulement modifier quand on l'annulait radicalement. L'imitation du type anglais neutralisait la royauté, et ce résultat devenait d'autant plus décisif que, par la nouvelle forme d'une telle institution, l'adhésion monarchique y semblait volontaire.

C'est à cette époque qu'il, faut placer dans l'histoire la chute de la dictature temporelle. Depuis la oowmencement de la crise révolutionnaire,. cette dictature, élaborée par Louis XI et complétée par Richelieu, avait été maintenue énergiquement, d'abord avec un caractère progressif par la Convention, ensuite dans. un esprit rétrograde par Bonaparte, qui en fut réellement le dernier organe. Elle finit par se partager en un antagonisme entre l'action centrale, que cette nouvelle royauté représente imparfaitement, et l'action locale ou partielle, émanée d'une assemblée plus ou moins populaire. L'unité de direction disparaît sous le tiraillement de ces deux forces opposées, dont chacune tend à s'assurer une prépondérance désormais impossible. L'abaissement du pouvoir royal est marqué par la nouvelle existence du pouvoir ministériel, qui, après en avoir été une émanation facultative, s'y est absolument substitué.

La lutte entre l'instinct progressif et la résistance rétrograde s'est continuée à la faveur même de ce régime métaphysique, qui, malgré son éternité officielle, n'était regardé par les divers partis que comme une transition précaire. C'est alors que s'est pleinement établi le déplorable dualisme social que j'ai décrit dans la quarante-sixième leçon, et qui a persisté jusqu'à présent. Un tel dualisme est caractérisé, sous l'aspect moral, par une corruption systématique, et, au point de vue politique, par. la prépond des littérateurs et des avocats. On a tenté d'érigé

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neur de l'entité décorée du nom de loi une sorte de culte métaphysique qui a consacré la domination des légistes. Faute de notions fondamentales, on a été conduit, pour éviter un arbitraire indéfini, à accumuler une multitude presque illimitée de décisions particulières. La confusion des idées politiques est parvenue à un degré tel que les plus habiles jurisconsultes, après avoir consumé leurs veilles à Tétude des décisions légales, ne peuvent presque jamais convenir, en un cas déterminé, de ce qui constitue la légalité.

L'action rétrograde a été marquée par des inconséquences dont la plus décisive a consisté à combiner l'ancien régime avec un état de paix continu. Cette étrange politique a reproduit, sur une moindre échelle et suivant un cours plus rapide, les mômes dissidences qui ont amené, pendant les cinq derniers siècles, la décomposition du régime féodal. La réorganisation spirituelle a été entreprise par les jésuites, qui se sont attiré, outre la haine qu'ils avaient jadis inspirée, le mépris justement acquis à une congrégation chez laquelle la plus ignoble hypocrisie dispense si souvent de mérite et même de moralité.

Quand cette vaine réaction eut pris une attitude sérieusement menaçante pour le mouvement révolutionnaire, une seule secousse, en détruisant une politique dépourvue de toute racine populaire, démontra aux plus aveugles observateurs que la chute de Bonaparte, loin d'avoir été due à Tunique amour de la paix, était également résultée de l'aversion inspirée par sa tyrannie rétrograde. Tel fut le terme de la réaction qui, commencée à l'institution du déisme légal de Robespierre, fut complétée par Bonaparte et prolongée par ses faibles successeurs.

La précision du langage philosophique ne permet guère d'appliquer au pouvoir central l'ancienne qualification de

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royauté, depuis que tous les prestiges monarchiques ont disparu avec les croyances qui les consacraient. L'Assemblée législative s'est fait remarquer par de nouveaux empiétements sur le pouvoir royal en lui imposant les ministres qu'il devait employer, de manière à empêcher l'exercice le plus légitime de sa spontanéité. Le centre d'action, privé de toute stabilité, s'est trouvé successivement transporté chez chacun des personnages les plus influents des assemblées parlementaires. Les ministres eux-mêmes, devenus presque indépendants de la puissance royale, l'auraient éliminée sans plus d'embarras que les anciens maires du palais, si notre milieu social n'avait empêché une telle usurpation.

Depuis que le régime politique a renoncé à toute prétention sur la réorganisation spirituelle, la puissance morale a été livrée à quiconque a voulu s'en saisir. Il en est résulté la domination du journalisme, qui appartient aujourd'hui à des littérateurs incapables de traiter d'une manière rationnelle une question quelconque, et disposés, même avec les plus loyales intentions, à transformer les discussions sociales en un stérile appel aux passions. Sous .le déplorable ascendant de sectes éphémères, ce pouvoir a été employé à propager des conceptions anarchiques. Quoi qu'il en soit, l'imperfection de ce nouveau pouvoir n'en doit pas fa|re méconnaître l'importance. C'est ainsi que les perturbations sociales d'un demi-siècle ont conduit tous les partis à reconnaître la priorité que doit obtenir la régénération intellectuelle et morale.

Une telle régénération ne dépend plus que d'une initiative philosophique, qui seule lui manque encore, et que j'ose tenter dans cet ouvrage. Néanmoins, avant d'en faire l'exposé, je dois compléter l'examen de l'époque actuelle en y étendant la double progression sociale que les deux

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leçons précédentes ont démontrée appartenir à l'évolution moderne.

Je considérerai d'abord le prolongement de la décomposition politique, en ce qui concerne l'organisme théologique, principale base de l'ancien système social. La révolution a porté une dernière atteinte aux diverses conditions, politiques, intellectuelles et morales, de l'ancien pouvoir spirituel. L'assujettissement de Tordre ecclésiastique à la puissance temporelle a été augmenté. Le clergé a perdu sur la vie domestique cette influence légale dont il conserve encore l'apparence chez les populations protestantes. L'existence du clergé, privé de ses biens, a été subordonnée aux décisions annuelles d'une assemblée de laïques incrédules, presque toujours mal disposés à l'égard de la corporation sacerdotale. En laissant Bonaparte rétablir sans opposition sérieuse un culte encore cher à une partie arriérée du pays, la nation française a imposé au clergé, comme condition tacite d'une domination désormais facultative, l'obligation de renoncer à toute influence politique. A la prochaine tentative un peu grave de réaction rétrograde au profit d'un pouvoir qui ne peut se résigner à un tel abaissement, cette disposition nationale déterminera sans doute la suppression du budget des cultes en réservant aux divers Adèles l'entretien de leurs pasteurs respectifs. Or une telle mesure, qui, dans les mœurs protestantes des Américains, est très favorable à la profession sacerdotale, consommerait sa ruine d'abord en France, et ensuite dans tous les pays catholiques. Quant à la décadence intellectuelle de l'organisation catholique, la crise révolutionnaire a dû l'aggraver profondément en propageant dans toutes les classes 1 émancipation des esprits. Une nation qui, pendant plusieurs années, loin de réclamer contre la suppression légale du culte public, a paisiblement écouté dans ses

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vieilles cathédrales la prédication d'un audacieux athéisme, ou d'un déisme non moins hostile aux anciennes croyances, a suffisamment prouvé son affranchissement théologique. D'odieuses persécutions n'ont môme pas ranimé une ferveur religieuse dont les sources étaient taries.

Depuis qu'une émancipation complète est devenue fréquente chez les esprits cultivés, de nombreux exemples, parmi lesquels on distinguera toujours la vie entière du vertueux Spinosa, ont prouvé l'indépendance de toutes les vertus à l'égard des croyances qui, dans l'enfance de l'humanité, avaient été longtemps indispensables à leur stimulation. Malgré ces divers enseignements, les prétentions de la théologie survivront longtemps aux situations qui les ont motivées. Il n'y a pas de vertu qui, pour se convertir en habitude, n'ait eu d'abord besoin d'une sanction religieuse, que le progrès a ensuite éliminée sans danger, à mesure que la saine appréciation des influences réelles a rendu superflus les stimulants chimériques. Aussi, à toutes les époques, des déclamations rétrogrades ont-elles annoncé, comme aujourd'hui, la dépravation qui serait pour l'humanité l'inévitable résultat de la ruine de telle ou telle croyance superstitieuse. Il suffit de parcourir les diverses civilisations contemporaines, pour retrouver l'équivalent de ces vains regrets, môme dans les cas que les plus croyants regardent, chez les peuples avancés, comme étrangers à toute considération théologique. Ainsi, la propreté est devenue depuis longtemps indépendante des motifs religieux ; elle est simplement rattachée à des convenances privées ou publiques. Cependant tous les brahmanes persistent à ériger en nécessité absolue sa liaison à leurs prescriptions théologiques. Plusieurs siècles après l'établissement du christianisme, un grand nombre d'hommes d'État et môme de philosophes continuèrent à déplorer

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l'imminente démoralisation qu'ils regardaient comme attachée à la chute des dogmes polythéistes.

Les clameurs modernes ne sont pas plus raisonnables. Les plus hautes vertus se sont développées chez une population devenue étrangère et môme antipathique aux croyances théologiques. Tel est le service dont l'émancipation humaine sera toujours redevable à la révolution française. Bn voyant alors, non seulement parmi les chefs, mais encore chez les moindres citoyens, tant de courage, soit militaire, soit civil, tant d'admirables dévouements patriotiques, tant d'actes, même obscurs, d'un noble désintéressement, surtout pendant la durée de la grande défense républicaine, tandis que toutes les anciennes croyances étaient avilies ou persécutées, il est impossible de ne pas sentir que la morale est maintenant indépendante de toute croyance religieuse. Cette grande expérience ne laisse pas à l'esprit théologique la ressource, d'ailleurs illusoire, de rattacher à on vague déisme d'aussi heureux résultats. Les demi-convictions propres à cette vaine doctrine sont trop confuses et trop chancelantes pour comporter de tels effets. En outre, 4 cette époque, la plupart des citoyens actifs, soit dans l'armée, soit dans la nation, étaient presque aussi indifférents au déisme moderne qu'à tout autre système religieux. La révolution a donc complété la décadence du régime théologique en ôtant aux doctrines religieuses les attributions morales, dont un opiniâtre préjugé semblait leur assurer à jamais le privilège exclusif.

Le catholicisme, après avoir si longtemps présidé à l'évolution moderne, est devenu étranger à la société actuelle : il ne peut plus y figurer qu'à titre d'imposante ruine, pour empêcher le monde de perdre le sentiment d'une organisation spirituelle, et pour en indiquer aux philosophes les conditions fondamentales.

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En considérant le progrès de la décomposition politique dans l'organisme temporel, il est aisé de reconnaître que, malgré le développement d'une prodigieuse activité guerrière, la révolution n'a pas moins concouru à compléter la décadence du régime militaire que celle du système théologique. Le mode suivant lequel s'accomplit la grande défense républicaine déconsidéra l'ancienne caste militaire, qui fut ainsi privée de sa seule attribution caractéristique. Les citoyens les moins préparés, en surpassant alors, après un rapide apprentissage, les maîtres les plus expérimentés, ruinèrent à jamais le prestige inhérent à la spécialité d'une telle profession. Cette épreuve décisive, accomplie au milieu des circonstances les plus défavorables, Ût sentir que, pour une simple activité défensive, seule compatible avec l'esprit pacifique de la sociabilité moderne, l'existence d'une caste militaire et même toute préoccupation continue des choses de la guerre sont devenues inutiles.

La révolution a fait cesser les guerres systématiques qui avaient mis l'activité militaire au service de l'activité industrielle. Cet ancien esprit n'a persisté qu'en Angleterre. La ruine du régime colonial, que la séparation des principales colonies détruisit après trois siècles, a prévenu tout renouvellement sérieux des guerres importantes que ce régime avait suscitées. L'Angleterre seule offre à ce sujet une ex-, ception spéciale, et probablement passagère» C'est ainsi qu'ont disparu en Europe les derniers motifs généraux des guerres modernes.

La décadence du régime et de l'esprit militaires a été marquée, pendant ce dernier demi-siècle, par l'innovation du recrutement forcé, qui fut d'abord établi en France pour suffire aux immenses besoins de la défense nationale, ainsi qu'aux exigences plus durables du régime impérial, qui lui succéda. Celle innovation, qui, depuis la

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paix, a partout survécu aux nécessités initiales» est un témoignage des dispositions pacifiques des populations modernes! parmi lesquelles on trouve encore des officiers volontaires, mais qui ne fournissent plus ou qui fournissent trop peu de soldats dans le même cas. En même temps, elle concourt à détruire les mœurs et l'activité guerrières en faisant cesser la spécialité d'une telle profession, et en composant les armées d'une masse antipathique à la vie militaire, devenue pour elle un fardeau qu'elle ne supporte qu'avec l'espoir d'une prochaine libération.

Le vaste appareil militaire qui a été conservé dans les différents pays civilisés semblerait annoncer une disposition opposée à la paix, si cette anomalie apparente ne s'expliquait par les nécessités d'une crise révolutionnaire qui s'étend plus ou moins à toute l'Europe. Le maintien de l'ordre public, qui n'offrait jadis aux armées qu'une destination accessoire et passagère, constitue maintenant leur attribution principale. Cette situation n'étant pas suffisamment comprise, les gouvernements actuels ont souvent recours à des artifices peu convenables, et même dangereux, pour motiver, par la prétendue imminence d'une guerre impossible, le maintien d'un vaste appareil militaire qu'ils n'osent pas justifier par sa véritable destination. Quoi qu'il en soit, la profession militaire ne saurait être frappée d'un discrédit équivalent à celui qui menace la corporation sacerdotale. Rien ne peut empêcher la milice actuelle, et surtout ses chefs, de prendre les mœurs et l'esprit modernes.

L'institution des armées permanentes a été dirigée par la dictature temporelle autant contre la puissance sacerdotale que contre la force féodale. Aussi les guerriers modernes se distinguent-ils presque toujours de ceux du moyen Age, et encore plus de ceux de l'antiquité, par une

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émancipation théologique qui excita souvent les impuissantes réclamations du clergé. Bonaparte lui-même. malgré son ascendant sur l'armée, fui obligé d'y tolérer une pleine indépendance religieuse, qui, politiquement appréciée, eut alors suffi pour faire juger une utopie rétrograde fondée sur la combinaison de deux éléments devenus inconciliables, Les efforts insensés de ses débiles successeurs n'aboutirent qu'à développer une telle antipathie. La netteté et la précision des spéculations militaires développent aujourd'hui cheï ceux qui s'y livrent l'esprit positif. Depuis trois siècles, il a existé entre le* recherches scientifiques et les éludes relatives à la guerre une liaison qui a déterminé jusqu'ici les plus importantes créations spéciales pour l'éducation positive. C'est ainsi que des antipathies et des sympathies communes ont fait pénétrer dans les armées, surtout en France, l'instinct progressif des populations modernes. An contraire, la classe sacerdotale est devenue, grâce à son Immobilité, presque étrangère à la sociabilité actuelle. Telle est la cause d'une différence qu'il importait d'oxpliquer entre les destinées des deux éléments de l'ancien système politique.

Après avoir apprécié le prolongement de la progression négative des cinq siècles antérieurs, il nous reste à compléter l'examen de la progression positive en considérant les quatre évolutions partielles qui ta composent .

La prépondérance sociale de l'élément industriel a été augmentée et consolidée parla révolution, qui, en détruisant l'ancienne hiérarchie, a placé en première ligne l'élévation fondée sur la richesse. Le progrès technique de l'industrie, qui a suivi son progrès social, a consisté surtout en une large application des agents mécaniques. Cet emploi, fondé sur l'introduction de la puissance motrice

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de la vapeur, a déjà réalisé de nombreux perfectionnements, que va compléter la locomotion artificielle, fluviale, terrestre, et même maritime.

Il existe encore de regrettables, lacunes dans l'organisation industrielle. L'isolement de l'industrie agricole a été aggravé par l'essor plus rapide de l'industrie manufacturière et commerciale. Une opposition plus complète s'est établie entre les intérêts respectifs des entrepreneurs et . de§ travailleurs. La propagation des tendances anarchiques a détaché les ouvriers de leurs chefs pour les placer sous la direction des rhéteurs et des sophistes. Cette scission entre la tète et les bras doit être attribuée à l'incapacité politique, à l'incurie sociale, et surtout à l'aveugle égoïsme des entrepreneurs plutôt qu'aux exigences des travailleurs. Les premiers n'ont nullement cherché à garantir les seconds de la séduction des utopies anarchiques en organisant une large éducation populaire, qu'ils semblent au contraire redouter. Ils se sont substitués aux chefs féodaux sans hériter de leur antique générosité envers leurs inférieurs. Les hauts fonctionnaires industriels ont utilisé leur influence politique pour s'attribuer au détriment du public d'importants monopoles. Ils ont abusé de la puissance des capitaux pour faire presque toujours dominer les prétentions des entrepreneurs sur celles des travailleurs, dont les rapports n'ont pas même été réglés avec équité, puisque la législation interdit aux uns les coalitions, qu'elle permet ou tolère chez les autres.

Les remarques, de la leçon précédente sur le caractère de l'évolution esthétique nous dispensent de toute nouvelle appréciation à ce sujet. Le dernier demi-siècle, qui a offert une simple extension de la marche antérieure, a fait plus vivement sentir dans l'art moderne l'absence de principes philosophiques et de destination sociale. La phi-

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losophie négative a conduit de prétendus rénovateurs à constituer une sorte de dévergondage esthétique où le désordre même des compositions est devenu un mérite trop souvent destiné à dispenser de tout autre. Néanmoins, d'immortelles créations prouvèrent, dans chaque genre, que les facultés esthétiques de l'humanité ne peuvent s'éteindre, même dans le milieu social le plus défavorable. Un éminent poète, lord Byron, que l'aristocratie britannique, qui pouvait s'en honorer, aima mieux persécuter d'une manière odieuse, idéalisa l'état de scepticisme et de fluctuation de son époque. Alliant la peinture de la vie privée à celle de la vie publique, Walter Scott choisit des phases sociales bien déterminées, dont il tira d'éminents chefs-d'œuvre, qui, tout en se rapportant à la civilisation protestante, se répandirent dans les diverses parties de l'Europe. La civilisation catholique ne fut représentée que par la composition de / promessi sposi. Une telle voie épique renouvellera sans doute l'art moderne, quand la nature de notre sociabilité se manifestera d'une manière assez prononcée et assez fixe. Tous les arts ont soutenu leur éclat antérieur, sans toutefois recevoir aucune amélioration notable, si ce n'est la musique, dont le caractère est devenu, en Italie et dans l'Allemagne catholique, plus élevé et plus complet. La révolution a donné un témoignage impérissable de la puissance esthétique propre à tout grand mouvement social, en faisant émaner d'une nation aussi peu musicale que la nôtre le type le plus parfait de la musique politique dans cet hymne admirable qui a tant de fois stimulé le patriotisme de nos héroïques défenseurs.

L'évolution scientifique, par sa nature plus progressive, et surtout par son importance sociale, nous oblige à considérer de plus près ses derniers progrès, ainsi que les

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graves erreurs qu'y a développées le régime de la spécialité.

Dans les sciences mathématiques, la mécanique céleste fut complétée; Fourier étendit l'analyse à un nouvel ordre de phénomènes généraux par l'étude des lois abstraites de l'équilibre et du mouvement des températures. De nombreuses intégrations furent accomplies sous l'impulsion prolongée d'Euler. Monge agrandit la géométrie par sa théorie des familles de surfaces. Lagrange perfectionna la mécanique rationnelle en lui imprimant la plus parfaite unité, el, pour instituer une philosophie mathématique fondée sur la rénovation de l'analyse transcendante, il entreprit de régénérer, dans un même esprit, toutes les grandes conceptions de l'analyse, de la géométrie et de la mécanique.

La géométrie céleste ne pouvait comporter que des progrès secondaires par rapport à ceux de la mécanique céleste. Il faut citer cependant la découverte d'Uranus et de ses satellites, ainsi que celle des quatre petites planètes entre Mars et Jupiter.

La physique trouva de nouvelles ressources dans l'analyse mathématique, et fut enrichie d'une foule de notions expérimentales, surtout en optique et en électrologie, par les travaux de Malus, de Fresnel, de Young, de Volta. de CErsted et d'Ampère. Les progrès de la chimie consistèrent dans la formation de la doctrine numérique et dans la série des études électriques.

Malgré les progrès de la science inorganique, cette époque est surtout caractérisée par la création de la biologie. On doit mentionner la conception de Bichat sur le dualisme vital et sur la théorie des tissus, ainsi que les efforts successifs de Vicq-d'Azyr, de Lamarck et de l'école allemande pour constituer la hiérarchie animale, qui fut

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systématisée par de Blainville. Gall fit rentrer dans le domaine de la science l'étude des plus hautes fonctions individuelles. Il ne faut pas oublier l'effort prématuré pitr lequel l'audacieux génie de Broussais entreprit de fonder la philosophie pathologique. Considéré dans son ensemble, cet admirable mouvement biologique a contribué plus que tout autre au progrès de l'esprit humain.

L'influence sociale de la science recevait alors de notables accroissements. Au milieu des plus grands orages politiques surgissaient d'importants établissements destinés à propager l'instruction scientifique. La France instituait l'admirable système métrique, qui sera un jour adopté par tous les peuples civilisés.

Le principal obstacle à l'élévation d'une classe quelconque provient presque toujours des résistances opposées par ceux qui, pour y participer, sont obligés de s'astreindre à une préparation difficile. Hildebrand, par exemple, en poussant le clergé catholique à la tête de la société européenne, rencontra ses plus redoutables adversaires dans la corporation sacerdotale, qui fut plus choquée de la réformation spirituelle qu'exigeait un tel triomphe que touchée d'un ascendant dont la plupart de ses membres avaient peu d'espoir de jouir personnellement. Il ne faut donc ni s'étonner ni s'alarmer de l'antipathie des savants pour une transformation sans laquelle la science moderne ne saurait obtenir une véritable influence politique.

La formation des diverses sciences ayant été successive, l'esprit positif n'aurait pu développer en chaque cas ses attributs sans l'institution des différents ordres de spéculations abstraites. Mais la destination de ce régime initial indiquait en même temps sa nature passagère. Au dixseptième et au dix-huitième siècle, les deux législateurs

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primitifs de la philosophie positive, Bacon et Descartes, avaient pressenti combien devait être provisoire l'ascendant de l'esprit d'analyse. Sous leur puissante impulsion, les savants plus rationnels de dfes deux siècles poursuivirent presque toujours leurs importants travaux en y voyant d'indispensables matériaux pour la construction ultérieure d'un système philosophique. Mais les habitudes précédemment contractées ont poussé le régime de la spécialité à la plus désastreuse exagération.

Un tel régime s'oppose à l'entière conception de l'esprit scientifique. L'étude des divers ordres de phénomènes peut seule faire connaître les différents attributs de la positivité. Les savants actuels n'en connaissent que des fragments isolés, dont aucun ne saurait suffire à une conception d'ensemble. Cette étrange situation, dans laquelle chaque savant offre un si funeste contraste entre la nature avancée de certaines conceptions partielles et la honteuse vulgarité de toutes les autres, est manifestée par les académies scientifiques, qui sont ainsi conduites & soumettre toutes les questions à une majorité incompétente. Le morcellement de ces corporations en augmente les inconvénients : il facilite l'admission des médiocrités, envieuses d'une élévation philosophique dont elles se sentent incapables.

Les géomètres sont les plus exposés aux dangers du régime de la spécialité. Us rêvent d'étendre leur analyse à tous les phénomènes. Le caractère absolu de l'antique philosophie s'est plus conservé chez eux que parmi les autres savants. Les biologistes, au contraire, seraient les mieux disposés à un régime vraiment philosophique, si leur éducation était moins incomplète, et si une servile imitation ne les entraînait pas à transporter dans leurs travaux des conceptions et des habitudes propres aux Comte. — Résumé. II. — 80

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études inorganiques. Toutefois leur antagonisme contribue à contenir les tendances des géomètres. Aussi b formation de la biologie a-t-elle été plus entravée que favorisée par les corporations savantes, et surtout par l'Académie de Paris, qui ne sut pas s'emparer de Bichat, s'unit honteusement à Bonaparte pour persécuter Gall, et méconnut la valeur de Broussais. Le brillant mais superficiel Cuvier l'emporta trop longtemps sur Lamank et sur de Blainville.

La seule justification spécieuse qui ait été quelquefois tentée en faveur d'un pareil régime consiste à présenter les spécialités comme l'unique garantie de la posilivité des connaissances et à considérer les généralités comme donnant lieu a toutes les conceptions vagues et illusoire; qui pullulent maintenant. Cet étrange motif, fort semblable aux maximes politiques qui tendent à interdire l.i parole ou la presse à cause des abus qu'on peut en faire, prouve l'impuissance philosophique de nos compagnies savantes, qui se proclament ainsi incapables de distinguer les généralités erronées de celles qui seraient bien conçues.

Les inconvénients du régime scientifique actuel ont élé manifestés, pendant le dernier demi-siècle, par la nouvelle importance sociale qui a été procurée aux savants, et qui a fait ressortir leur infériorité morale. Dès le début de la révolution, une générosité irréfléchie a entraîné les divers gouvernements, et surtout la France, à livrer aux corporations savantes les institutions de haut enseignement. Mais l'éducation exige un esprit d'ensemble, qui est indispensable même sous les plus simples aspects. Il était donc aisé de prévoir que les habitudes de la spécialité scientifique rendraient les académies impropres aux attributions sociales qui leur étaient conférées. De plus, en confiant à l'Académie des sciences le choix des professeurs

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destinés au plus haut enseignement scientifique, le gouvernement français n'a pris aucune précaution légale contre les abus que cetle compagnie pourrait faire un jour d'une telle attribution au profit exclusif de ses membres* On conçoit le funesle découragement qu'un tel système a dû produire parmi les professeurs. En effet, les plus dignes fonctionnaires ne peuvent plus espérer d'accès aux diverses chaires du haut enseignement scientifique, si ce n'est aux postes trop improductifs ou trop pénibles pour tenter aucun académicien.

La dégénération indiquée par de tels symptômes prouve l'état provisoire d'une classe spéculative chez laquelle l'actif sentiment du devoir a été affaibli, au môme degré que l'esprit d'ensemble, par la prépondérance de la morale métaphysique, fondée sur l'intérêt personnel. Bientôt peutêtre la science elle-même en sera profondément atteinte, soit parce qu'une avide concurrence déterminera chez des natures trop inférieures une altération volontaire de la véracité des observations, soit parce que la cupidité sera stimulée par les relations de la science et de l'industrie.

Cette appréciation fait comprendre la sagacité des conventionnels, qui n'avaient pas excepté les compagnies savantes de la suppression des corporations antérieures. Toutefois les illusions métaphysiques, propres à la philosophie dirigeante, avaient fait prendre, à cet égard comme à tout autre, une destruction pour une création. Il aurait fallu changer, non seulement la constitution des académies, mais encore le régime qu'elles représentaient, et sur lequel les mesures politiques ne pouvaient avoir aucune action.

Nous devons maintenant considérer le développement simultané de la philosophie.

A mesure que la science se séparait, au seizième et au

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