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CINQUANTE-NEUVIÈME LEÇON

Sommaire. — Ensemble des résultats propres à l'élaboration préliminaire de la doctrine positive.

Les différentes parties de cet ouvrage montrent que chaque branche de la philosophie est encore dans un élat provisoire. Les sciences ont été cultivées jusqu'ici d'une manière peu philosophique. L'évolution scientifique des trois derniers siècles a eu pour principal résultat la formation graduelle de la méthode positive, qui peut seule faire parvenir la science à une véritable unité. Néanmoins nous compléterons la leçon précédente en considérant les diverses études abstraites comme autant d'éléments d'un seul corps de doctrine.

L'élude du monde doit précéder et préparer celle de l'homme. Il faut étudier d'abord une économie à laquelle sont subordonnées toutes les conditions de l'existence humaine, et dont les phénomènes sont indépendants de l'action de l'homme, sauf les modiûcations secondaires que cette action y détermine. L'étude de l'organisme humain a besoin de reposer sur une élaboration destinée à dévoiler les lois des phénomènes qui, communs à tous les êtres, ne peuveut être bien connus que par l'examen des cas dans lesquels ils existent isolés des complications vitales.

Le mode d'existence le plus simple et le plus général consiste dans le mode mathématique, d'abord géométrique, puis mécanique : c'est le seul qui soit appréciable,

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quand l'investigation ne peut reposer que sur l'exploration visuelle. Tel est le motif qui fait des études mathématiques le premier élément de la philosophie positive. Ces études doivent être considérées ici indépendamment des théories analytiques, qui, à titre de simple instrument de déduction et de coordination, ne contiennent aucune connaissance réelle. C'est, en effet, dans un sens purement logique que l'analyse a une grande importance en procurant à l'art du raisonnement l'exercice le plus fécond. Aucune autre étude ne fait ressortir aussi nettement l'aptitude déduclive de l'esprit humain. Mais l'éducation scientifique n'y trouve d'autre résultat que le premier développement du sentiment des lois logiques, sans lesquelles on ne pourrait concevoir l'existence des lois naturelles. Les spéculations numériques, qui sont la source de l'analyse, ont fourni la plus ancienne manifestation des idées générales d'ordre et d'harmonie, qu'on a ensuite étendues aux sujets les plus complexes.

La géométrie et la mécanique, qui forment l'ensemble de la science mathématique, se rapportent aux notions primordiales de toute existence et de toute activité. La géométrie est plus générale que la mécanique, puisque l'existence peut être conçue sans aucune activité. Elle constitue donc l'étude la plus propre à développer le sentiment des lois d'harmonie, parce que ces lois n'y sont troublées par aucun mélange avec les lois de succession. Néanmoins la théorie du mouvement est, au point de vue scientifique, la principale branche de la science mathématique, en raison de ses relations plus directes et plus complètes avec tout le reste de la philosophie. Les spéculations mécaniques se compliquant toujours de considérations géométriques, cette connexité leur permet de représenter l'ensemble du mode mathématique.

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La science mathématique est, avec l'astronomie, la seule partie de la philosophie qui soit parvenue à sa constitution normale. Nous allons prouver que les lois primordiales sur lesquelles repose cette constitution se confondent avec les lois qui ne semblent jusqu'ici convenir qu'à l'existence organique. Nous signalerons ainsi la tendance qu'ont les différentes connaissances à une unité scientifique en harmonie avec leur unité logique. Les notions intermédiaires, c'est-à-dire celles de Tordre physique et chimique, témoigneront un pareil accord, quand leur caractère aura été établi par une culture plus rationnelle»

La théorie abstraite de l'équilibre et du mouvement étant indépendante de la nature du moteur, les lois physiques qui lui servent de base, ainsi que leurs conséquences, sont applicables aux phénomènes mécaniques des corps vivants. Non seulement une telle application doit diriger la première étude de la mécanique animale, statique ou dynamique ; mais encore les trois lois fondamentales de la mécanique ont une véritable universalité, parce qu'elles s'appliquent à tous les phénomènes possibles, et particulièrement à ceux de la nature vivante, individuelle ou sociale.

La première loi, qu'on désigne sous le nom de loi d'inertie, est due à Kepler, Il suffit de l'envisager comme loi de persistance mécanique pour y voir un cas particulier de la tendance qu'ont tous les phénomènes à persévérer indéfiniment dans leur état, s'il ne survient aucune influence perturbatrice. La théorie de l'habitude repose sur le même principe, sauf l'intermittence des actes correspondants. La vie sociale, plus durable que la vie individuelle, fait ressortir la tendance de tout système politique à se perpétuer. En physique, certains phénomènes manifestent, jusque dans les moindres modifications mo-

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peut observer cette égalité dans les effets physiques, chimiques, biologiques, et même politiques, en ne cherchant partout que le degré de précision compatible avec la nature du sujet.

Chacune des trois lois de la mécanique rationnelle s'applique donc à tous les phénomènes possibles. Il en est de même du célèbre principe d'après lequel d'Alembert a rattaché les questions de mouvement aux questions d'équilibre. Soit qu'on envisage ce principe comme une généralisation de la troisième loi du mouvement, soit qu'on y voie une notion distincte, on pourra toujours sentir qu'it est destiné à lier dans tout système l'appréciation dynamique à l'appréciation statique, les lois d'harmonie devant èive maintenues au milieu des phénomènes do succession. La sociologie présente l'application la plus décisive de cette importante relation. Si les lois d'existence étaient toujours connues, on y pourrait ramener, comme en mécanique, les questions d'activité.

La mécanique rationnelle offre un exemple de certaines lois applicables à l'économie naturelle d'un genre quelconque de phénomènes. Ces lois ont été dévoilées par le sujet le plus simple et le plus commun, mais elles pourraient être conçues comme émanant des parties les plus élevées et les plus spéciales de la philosophie abstraite. Tel est le premier exemple du caractère d'universalité que prendront les notions positives, sous l'ascendant de l'esprit philosophique. C'est pourquoi j'ai insisté à cet égard, afin d'utiliser une occasion unique. Les lois précédentes suffisent pour constituer la mécanique rationnelle, puisque la théorie abstraite de l'équilibre et du mouvement n'exige aucune autre base. Dans tout sujet plus complexe, les mêmes lois sont insuffisantes pour une étude approfondie; mais elles fournissent de précieuses indications, parce

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leurs une réaction qui fait sentir la réalité et la portée des notions mathématiques.

En passant de l'astronomie à la physique, on apprécie une activité plus spéciale et plus complexe. Bien que les phénomènes physiques soient communs à tous les corps, sauf l'inégalité de degré, leur manifestation exige un concours de circonstances qui n'est jamais continu. Parmi les cinq catégories qui distinguent ces phénomènes, la première, qui se rapporte à la pesanteur, offre seule une généralité mathématique. Aussi constitue-t-elle la transition naturelle de l'astronomie à la physique. Toutes les autres présentent une spécialité croissante. La physique compose avec la chimie un mode intermédiaire, dont l'importance est facile à saisir; car, s'il n'existait pas, on ne pourrait concevoir l'unité de la science, qui serait formée de deux éléments hétérogènes. Mais ce mode intermédiaire, adhérent par une extrémité à l'astronomie et par l'autre à la biologie, permet à l'intelligence de parcourir graduellement tout le système de la philosophie abstraite.

La physique a l'inconvénient d'être composée de parlies plus distinctes les unes des autres que ne le sont entre elles la géométrie et la mécanique. La fusion des notions magnétiques avec les notions électriques ne peut faire espérer que cette multiplicité se réduise jamais à l'unité. Il y a plutôt lieu de penser qu'une plus complète étude de l'existence inorganique augmentera le nombre des parties de la physique, qui sont actuellement fixées à cinq; car celte diversité doit correspondre non seulement aux modes ainsi étudiés, mais encore à nos moyens organiques d'exploration. Deux branches de la physique s'adressent chacune à un seul de nos sens, l'une à l'ouïe, l'autre à la vue : elles ne pourraient être réunies en une

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seule. Les trois autres se rapportent également à la vue et au toucher ; cependant personne n'oserait regarder la tbermologie ou l'électrologie comme suceptibles de fusion y soit avec la barologie, soit entre elles.

Le nombre de nos sens n'est pas d'ailleurs à l'abri de toute incertitude. La théorie des sensations, malheureusement abandonnée aux métaphysiciens, est dans un état d'enfance. Une appréciation rationnelle, à la fois analomique et physiologique, conduirait sans doute à distinguer les sensations de chaleur et de pression, aujourd'hui confondues, avec plusieurs autres peut-être, dans le sens du tact, qui, malgré sa classique réputation de netteté, semble destiné à recueillir toutes les attributions dont le siège n'est pas déterminé. Deux de nos sens, l'odorat et le goût, très employés en chimie, n'ont encore en physique aucune application. Chacun d'eux, et surtout le premier, aurait déjà suscité un département distinct, si notre organisation nerveuse avait été, à cet égard, aussi parfaite que celle de beaucoup d'animaux supérieurs. Réciproquement, l'optique et l'acoustique seraient probablement inconnues, si notre vue et notre ouïe étaient au niveau de notre odorat. Le mode d'existence inorganique appréciable à l'odorat semble en effet n'être pas moins distinct de ceux qui correspondent aux deux autres sens que ceux-ci ne le sont entre eux, comme le prouve surtout la persistance de l'ouïe dans l'ensemble de la série animale. Malgré les obstacles que notre imperfection organique apportera toujours au développement de la branche correspondante de la physique, une exploration aidée par d'ingénieux instruments parviendrait sans doute à les surmonter. D'ailleurs, il ne serait peut-être pas impossible d'instituer dans ce but, avec les animaux dont l'odorat est plus délicat que celui de l'homme, une sorte d'association équivalente à

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-celle dont le môme sens a depuis longtemps fourni le motif pour la chasse ou pour la guerre .

Quand le nombre des éléments irréductibles de la physique aura été déterminé, l'influence philosophique pourra plus aisément améliorer la constitution de chaque branche principale. Dans les parties les plus avancées, -cette constitution flotte presque toujours entre l'impulsion des géomètres, trop peu disposés à l'appréciation des théories physiques, et la résistance des physiciens, -étrangers aux études mathématiques. L'esprit mathématique offre ici plus de dangers qu'en toute autre science, parce que son influence est rendue plus directe et sa conservation plus spécieuse par la nature purement géométrique ou mécanique d'un grand nombre de spéculations physiques. Il appartient aux physiciens de contenir l'aveugle instinct qui entraîne encore les géomètres à •exercer sur l'ensemble des études naturelles une domination stérile et oppressive La perturbation à laquelle la physique est ainsi exposée m'a déterminé à y rapporter 4a discussion des vaines hypothèses qui continuent d'altérer la réalité de ses principales théories. Les fluides métaphysiques ne sont maintenus que pour permettre d'envisager tous les phénomènes comme exclusivement mécaniques. Or ce point de vue ne convient qu'à la barologie.

Le mode chimique est le plus intime et le plus complet <le l'existence inorganique. La généralité inorganique s'y manifeste encore; mais elle y décroît beaucoup. Ces phénomènes présentent entre les diverses substances des différences qui ne sont plus réductibles, comme en physique, à de simples inégalités d'énergie. C'est surtout ici que se développe la tendance qu'ont les divers ordres de phénomènes à devenir d'autant plus modifiables que leur complication et leur spécialité augmentent. Les phéno-

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mènes physiques en offrent un premier exemple qui motive l'introduction de la méthode expérimentale. Mais en chimie la faculté de modifier est plus complète; elle s'étend jusqu'à la composition moléculaire. Aussi la chimie constituera-t-elle toujours la base de la puissance matérielle de l'homme.

La chimie est plus éloignée que la physique dé sa constitution normale. Sa nature intermédiaire la destine à faire pénétrer dans les études inorganiques l'esprit d'ensemble, que développent les études organiques par la méthode comparative et la théorie taxinomique. C'est là que devrait se trouver le terme du régime analytique et le commencement du régime synthétique. Cette science, au contraire , depuis la systématisation établie par Lavoisier, a été abandonnée à l'esprit de détail, qui l'encombre de faits incohérents. Il faut garantir la chimie^ non pas de l'esprit mathématique, mais de la domination de la physique elle-même. Par une erreur analogue à celle qui les porte à vouloir réduire l'existence physique à la seule existence géométrique ou mécanique, plusieurs savants sont entraînés à ne voir que de simples effets physiques dans les phénomènes chimiques les plus caractérisés. Cette tendance résulte de l'exagération de l'efficacité chimique, qui appartient aux actions physiques; elle ne sera contenue que par la régénération de l'esprit scientifique actuel. Mais, quelle que soit l'imperfection des études chimiques, dans lesquelles la prévision n'est encore possible qu'en certains eus, ces études ont développé le sentiment des lois naturelles à l'égard des phénomènes les plus compliqués de l'existence inorganique, qui avaient été si longtemps regardés comme régis par de mystérieuses influences, et susceptibles d'arbitraires variations. Après avoir fondé la philosophie inorganique, qui devait

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commencer par être analytique, l'esprit positif s'est élevé à la philosophie organique, dont le caractère a toujours été synthétique, malgré les graves erreurs qu'y entretient encore une servile imitation des travaux qui lui ont servi de base. Suivant une formule célèbre, l'étude de l'homme «t de l'humanité constitue la principale science , c'està-dire celle qui doit surtout occuper l'attention des hautes intelligences et la sollicitude de la raison publique. La destination simplement préliminaire des études antérieures est tellement sentie que ces études ne sont qualifiées qu'à l'aide d'expressions négatives, comme inorganiques et inertes.

En passant des études inorganiques aux études biologiques, on sent que le mode d'existence éprouve un immense accroissement, très supérieur aux degrés d'extension qu'il avait déjà reçus en s'élevant du simple état mathématique ou astronomique à l'étal physique, et de celui-ci à l'état chimique. Toutefois le conflit qui a existé en biologie entre les besoins logiques et les besoins scientifiques, pendant tout le cours de l'évolution préparatoire des deux derniers siècles, a opposé de grands obstacles à l'appréciation d'une telle diversité. Les sciences inorganiques tendaient d'autant plus à dominer la biologie que les phénomènes vitaux sont en grande partie mécaniques, physiques, et surtout chimiques. Ce qu'ils offrent de propre, outre la différence des appareils, est trop difficile à déterminer pour ne pas rendre longtemps spécieuse là légitimité d'une semblable domination. Mais ce qui l'a surtout prolongée, c'est qu'on a dû accueillir les conceptions qui paraissaient susceptibles de détruire l'ascendant métaphysique, quelque opposées qu'elles fussent à la nature des phénomènes. Rien n'est plus caractéristique que la prépondérance qu'a conservée, pendant plus d'un siècle,.

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Terreur biologique de Descartes sur l'automatisme animal, dont Buffon lui-môme ne put jamais s'affranchir, bien que ses méditations aient dû lui en manifester l'absurdité. Mais la suprématie de l'esprit mathématique, malgré ses graves dangers, lui paraissait avec raison préférable à la tutelle de la théologie ou de la métaphysique, et il n'y avait pas alors d'autre alternative.

Une telle difficulté a été résolue par la combinaison des deux conceptions, Tune physiologique, l'autre anatomique, qui ont immortalisé Bichat. La conception physiologique consiste dans la distinction établie entre la vie organique ou végétative et la vie animale, distinction qui est le fondement de la philosophie biologique. C'est en effet sous son inspiration qu'on a pu déterminer la part qu'il faut accorder en biologie aux prétentions des sciences physiques et chimiques. Ces prétentions ont été reconnues légitimes en ce qui concerne les phénomènes de végélabilité, qui sont la base de toute existence vitale. Au contraire, la double propriété qui caractérise l'animalité est irréductible aux qualités inorganiques, et préside à unordre de phénomènes distincts, sans aucune analogie avec les actes inférieurs. Toutefois une telle répartition n'autorise pas les physiciens et les chimistes à dominer le premier ordre d'études biologiques. Sans doute l'application, de la doctrine inorganique est indispensable ; mais c'est aux biologistes qu'il appartient de la diriger, parce qu'ils peuvent seuls en comprendre les conditions et l'usage.

Quant à la conception analomique, elle résulte de Ist théorie des tissus élémentaires. C'est l'équivalent de l'office rempli en physique et en chimie par la théorie moléculaire, dont l'application en biologie serait contraire à la nature des phénomènes. En effet, cette notion statique a pu seule procurer à la notion dynamique des deux vies une con-

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sistance scientifique en permettant d'assigner à chacun de ces modes d'existence un siège qui pût être nettement distingué, même dans les plus éminents organismes. Mais cette double conception, malgré sa puissance intrinsèque, n'eût jamais acquis un caractère assez complet, si elle se fût bornée à l'homme.

Bien que l'homme soit l'objet essentiel de la biologie, son étude ne pouvait devenir rationnelle tant qu'elle ne comprenait que l'organisme le plus complexe. Elle ne pouvait être abordée avec succès sans être dominée par la méthode comparative, que la nature de tels phénomènes a si heureusement ménagée pour surmonter les difficultés de ces hautes recherches par une transition graduelle entre les degrés successifs d'organisation ou de vie. Celte méthode a été surtout appliquée à distinguer les deux modes de l'activité vitale, qui sont ainsi caractérisés par les divers types de la hiérarchie organique. Mais la construction d'une telle hiérarchie dépendait de cette conception préalable ; car la pure végétabilité ne comporte entre les différents êtres que de simples inégalités d'énergie, comme les propriétés physiques et chimiques, sans admettre cette diversité de modes successifs, qui devient la base d'une véritable série, et qui n'est propre qu'à l'animalité. C'est surtout en raison de cette intime connexilé que la fondation de la philosophie biologique est résultée de l'établissement de la hiérarchie animale.

Une telle création constitue non seulement le principal instrument logique, mais encore la pensée prépondérante de toutes les hautes spéculations biologiques, parce que le point de vue anatomique et physiologique y concorde avec le point de vue taxinomique. La notion de l'organisme, d'abord absorbée par celle du milieu, qui à l'origine était seule appréciable, a été affermie par la con-

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sidération d'une longue succession de systèmes vitaux de plus en plus complexes. Les idées systématiques d'ordre et d'harmonie sont résultées des études inorganiques à raison de leur simplicité supérieure ; mais les idées de classement et de hiérarchie, qui en constituent la plus haute manifestation, n'ont pu émaner que des éludes biologiques. La biologie actuelle a d'immenses lacunes; néanmoins elle est plus rationnelle que les sciences antérieures, aveuglément livrées au régime de la spécialité qui a distingué leur élaboration préliminaire. La notion de la spontanéité vitale, se développant à des degrés déterminés entre les limites correspondantes à l'accomplissement des lois de l'existence, est irrévocablement établie par la conception hiérarchique qui domine l'ensemble des idées biologiques. Toutefois, les obstacles que cette conception éprouve encore au sein même de la science et la persistance du conflit initial prouvent qu'une telle constitution n'est pas complète.

Les biologistes ne s'affranchiront de l'invasion des sciences inorganiques qu'en se les rendant assez familières pour en incorporer l'application au système de leurs propres études. Cette obligation résulte des mêmes molifs qui ont déjà imposé aux autres classes de savants de semblables conditions logiques. En outre, la biologie ne peut être pleinement constituée sans l'intervention de la sociologie. Car, tandis que, par son extrémité inférieure, elle touche à la science inorganique dans l'étude de la vie végétative, elle adhère, par son extrémité supérieure, à la science du développement social dans l'étude de la vie intellectuelle et morale. Or, cettedernièreétude,sanslaquellela connaissance biologique de l'homme est insuffisante, ne peutêtre convenablement instituée au point de vue individuel. Elle exige la considération. du développement collectif de l'humanité.

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La sociologie diffère tellement de la biologie qu'il est impossible de ne pas l'en séparer. Sous l'aspect logique, la méthode y est complétée par le mode historique, qui, dérivé du mode comparatif, propre à la biologie, en doit néanmoins être distingué. La séparation n'est pas moins •marquée dans Tordre scientifique ; car il est impossible de déduire des lois relatives à l'existence individuelle de l'homme les phénomènes successifs de l'évolution sociale. •Chaque degré de cette évolution ne peut être rattaché qu'au degré immédiatement antérieur, bien que leur ensemble doive constamment rester en harmonie avec le système des notions biologiques. La biologie fournit sur la nature humaine Hes notions qui doivent contrôler les indications de la sociologie, et souvent même les rectifier et les perfectionner. Elle fait connaître cette association -élémentaire, intermédiaire entre l'existence individuelle et l'existence sociale, qui résulte de l'existence domestique, plus ou moins commune à tous les animaux supérieurs, -et qui forme, dans notre espèce, la base du plus vaste organisme collectif.

La constitution de la sociologie ayant été établie au point de vue dynamique, les lois d'harmonie y ont été considérées parmi les lois de succession. Aussi la plus haute connexité entre la sociologie et la biologie consiste- t~elle dans la liaison que j'ai instituée entre la série sociologique et la série biologique, et qui permet d'envisager la première comme un simple prolongement -de la seconde, bien que les termes de l'une soient coexistants, et ceux de l'autre successifs. Sauf cette différence, qui ne peut interdire l'enchaînement des deux séries, le caractère de l'évolution humaine résulte de la prépondérance croissante des mêmes attributs, qui placent l homme -à la tête de la hiérarchie animale. On parvient ainsi à

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entre la science et l'art, relation qui a été ébauchée dans les cas les plus simples.

Quelque peu avancée que soit la sociologie, on peut la regarder comme ayant déjà rempli toutes les conditions de son institution initiale, en sorte qu'il ne reste plus qu'à en poursuivre le développement. La nature du sujet rend cette nouvelle science plus rationnelle que toutes les autres, y compris la biologie, en établissant l'ascendant de l'esprit d'ensemble, qui, d'une telle source, doit se répandre sur toutes les parties de la philosophie abstraite.

Malgré l'état peu satisfaisant de presque toutes les doc» trines spéciales, on peut considérer comme accomplie la longue préparation qui, depuis Bacon et Descartes, a graduellement amené l'avènement de la philosophie moderne. Tous les éléments destinés à concourir à sa formation sont assez développés pour que le caractèrede chacun d'eux puisse être apprécié.

Les diverses connaissances forment enûn un système assujetti à une môme hiérarchie et à une commune évolution. L'harmonie est ainsi établie entre la spéculation et l'action, puisque les nécessités mentales, soit logiques, soit scientifiques, rendent la prépondérance aux conceptions que la raison publique a toujours regardées' comme les plus importantes. La morale, dont les exigences ont été implicitement méconnues pendant l'élaboration préliminaire, retrouve ses droits dans la suprématie du point de vue social, rétablissant le règne de l'esprit d'ensemble, auquel le sentiment du devoir est toujours lié. L'évolution humaine est scientifiquement représentée comme consistant dans l'ascendant croissant de l'humanité sur l'animalité, d'après la suprématie de l'intelligence sur les penchants, et de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel. Ainsi

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ressort de l'ensemble du développement spéculatif la domination de la morale, autant du moins que le comporte notre imparfaite nature. La nouvelle philosophie développe au plus haut degré le sentiment de la solidarité et de la continuité sociales ; elle affermit la notion de Tordre, que l'économie du monde réel érige en base de la conduite privée ou publique.

Pour achever de caractériser cette philosophie, il ne nous reste plus qu'à indiquer la nature de son action d'abord intellectuelle, puis sociale, autant qu'une telle détermination peut reposer sur la théorie de l'évolution humaine, ainsi poussée jusqu'à sa plus extrême application.

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