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ENSEMBLE DE LA MÉTHODE POSITIVE

tlernes l'équivalent de la honteuse dégradation mentale que les divagations théologiques et métaphysiques déterminèrent parmi les populations grecques de l'antiquité et du moyen âge. Ceux qui n'attribuent à révolution des différentes sciences d'autre résultat que la dissolution de l'ancien régime intellectuel, sans y vouloir chercher les bases «Tune discipline plus parfaite et plus durable, tendent à leur insu à détruire les conquêtes partielles auxquelles ils attachent une importance exclusive. La spécialisation empirique, depuis que le développement de l'esprit positif lui a fait perdre son office temporaire, oppose de puissants obstacles au progrès scientifique. Tel est le motif de l'état flottant de la plupart des conceptions biologiques, surtout en France. Celte désastreuse influence est rendue sensible dans les études organiques par leur complication, et par le besoin qu'elles ont d'une unité directrice. La persistance -de l'anarchie scientifique produirait les mêmes ravages dans les études inorganiques, y compris les études mathématiques. Ainsi, abstraction faite de hautes exigences sociales, le simple intérêt des sciences exige que les différentes parties de la philosophie soient réunies en un seul corps de doctrine. Cette coordination est une conséquence du plan de cet ouvrage, dans lequel le développement de la positivité a été assujetti, suivant la hiérarchie des phénomènes, à une succession homogène d'états de plus en plus complets, dont chacun embrasse tous les précédents. L'unité philosophique exige la prépondérance de l'un des éléments sur tous les autres. Il s'agit donc de déterminer l'élément qui doit prévaloir, non plus pour l'essor préparatoire du génie positif, mais pour son développement systématique. Or la constitution même de notre hiérarchie scientifique démontre qu'une telle prééminence ne peut appartenir qu'au premier ou au dernier des six

011 CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Clnqwtn-huttièra»

éléments philosophiques qui la composent. La philosophie mathématique, & laquelle nous pouvons rattacher la philosophie astronomique, qui n'en est qu'une manifestation, présente des litres à la suprématie, en raison de l'extension des lois géométriques et mécaniques à tous les ordres de phénomènes. Sous un autre aspect, la philosophie sociologique, de laquelle nous pouvons cesser d'isoler la philosophie biologique, qui lui sert de base, semble devoir obtenir la souveraineté intellectuelle, parce que toutes les conceptions peuvent être envisagées comme autant de résultais de l'évolution humaine. Quant au couple intermédiaire, qui est formé par la philosophie physique et chimique, il ne peut que seconder l'une on l'autre de ces deux impulsions rivales, dont il subit l'action simultanée. La question se réduit ainsi à reconnaître la prépondérance soit de l'esprit mathématique, soit de l'esprit sociologique. La théorie de l'évolution prouve que, si l'esprit mathématique a dû prévaloir pendant l'éducalion préliminaire qu'exigeait en chaque genre l'essor de la posilivité, l'esprit sociologique peut seul diriger les spéculations réelles. Cette distinction explique l'antagonisme qui s'est développé, depuis trois siècles, entre le génie scientifique et le génie philosophique. Pendant que la science poursuivait, sous l'impulsion mathématique, une vaine systématisation, la philosophie élevait d'impuissantes réclamations contre l'abandon du point de vue humain. Tant que l'évolution de l'humanité n'était pas ramenée à des lois, l'esprit moderne ne pouvait accueillir les protestations relatives au besoin de généralité, parce qu'elles se rattachaient à un régime caduc, d'où il fallait avant tout sortir. L'extension du caractère positif à tous les ordres de phénomènes permet aux conceptions sociologiques de reprendre l'ascendant qui leur apparlient, et qu'elles

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avaient perdu depuis la dernière période du moyen âge. Dans chacune des six parties de cet ouvrage, la science mathématique a été recommandée comme la source de toute positivité; mais celte science a été reconnue impuissante à diriger la formation d'une philosophie générale. Cependant toutes les tentatives entreprises depuis trois siècles pour constituer une philosophie nouvelle ont été conçues d'après les principes mathématiques. La grande construction cartésienne en a fourni le type. Cette mémorable conception, qui érigeait la géométrie et la mécanique en fondements de toutes les sciences, a heureusement présidé, pendant un siècle, malgré ses immenses inconvénients, à l'essor de la positivité dans les diverses branches de la philosophie inorganique. Étendue aux plus simples conceptions biologiques, elle y a exercé une influence perturbatrice, bien qu'elle fût d'abord nécessaire pour neutraliser l'esprit métaphysique. Quels qu'aient été, depuis ce mouvement initial, les progrès des théories mathématiques, ils ne pouvaient améliorer la nature d'un tel principe philosophique. Les tentatives ultérieures ont été encore plus infructueuses. Elles ont été abandonnées peu à peu à des esprits inférieurs, qui ont transporté dans l'ordre des phénomènes physiques et chimiques le point de départ de leurs conceptions universelles. Ces essais chimériques correspondent tellement, bien que d'une manière fort insuffisante, au besoin d'unité des intelligences modernes, et qui semble n'avoir pu être satisfait jusqu'ici par nulle autre voie, que les philosophes ont été souvent entraînés, môme de nos jours, à quitter le point de vue moral et social pour suivre de pareils projets, à l'exemple des géomètres et des physiciens. Il devient donc indispensable, pour sortir de cette situation, d'examiner le mode suivant leque l doit s'opérer la liaison des spéculations positives. La forme

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la plus rapide et la plus décisive de celle discussion consiste à comparer les deux marches opposées, l'une mathématique, l'autre sociologique.

Les titres philosophiques de l'esprit mathématique se rapportent surtout à la mélhode. Néanmoins, si la logique scientifique s'y est d'abord manifestée, elle n'a développé ensuite ses caractères essentiels qu'en s'étendant à des études plus complexes. Les sociologistes sont les seuls qui aient une connaissance complète de la mélhode positive; les géomètres, au contraire, d'après l'indépendance même de leurs travaux, en ont la notion la plus imparfaite, parce qu'ils ne la conçoivent qu'à l'état rudimentaire, tandis que les premiers en ont suivi l'évolution totale. Les vices de la plupart des spéculations mathématiques ne tiennent pas seulement à ce qu'elles datent d'une époque où l'antique philosophie conservait une suprématie dont la science la plus abstraite ne pouvait s'affranchir. Ils résultent surtout de l'isolement de ces conceptions, sur lesquelles les parties supérieures de la philosophie n'ont pu encore exercer une réaction salutaire.

Aucun attribut ne caractérise mieux l'esprit positif que la substitution du point de vue relatif au point de vue absolu. Or ce caractère est peu marqué dans les notions mathématiques : l'extrême facilité des déductions y fait souvent illusion sur la portée des connaissances humaines. Appliquées aux phénomènes naturels, ces notions substituent l'argumentation à l'observation. Les spéculations sociologiques, au contraire, dans lesquelles te point de vue historique a la prépondérance, offrent la plus complète manifestation de cet attribut de la positivité. Le sentiment de l'invariabilité des lois naturelles est peu développé par les études mathématiques, parce que l'extrême simplicité des phénomènes géométriques et mécaniques permet dif-

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ficilement de généraliser celte notion philosophique. Aussi, de tout temps, sans en excepter notre siècle, d'émi* iients géomètres ont-ils été assez inconséquents pour supposer dépourvus de lois constantes tous les phénomènes un peu compliqués, surtout quand l'action humaine y intervient. Les autres sciences présentent une manifestation •plus décisive de l'invariabilité des lois naturelles. Mais la science sociologique seule développe pleinement ce principe en l'étendant aux événements les plus complexes, qui sont ainsi soustraits à la suprématie de l'esprit théologique et métaphysique, auquel la transaction cartésienne avait -conservé cette dernière attribution.

Tous les procédés qui composent la méthode positive se retrouvent, grâce à son unité, dans chacune des six sciences fondamentales. Le privilège que possèdent, à cet égard, les études mathématiques tient à la simplicité de leur sujet, qui, offrant des ressources pour multiplier et prolonger les Réductions, présente des exemples de tous les artifices que l'intelligence peut employer. Mais, en vertu même de celte simplification, les plus puissants de ces moyens logiques ne sont pas suffisamment définis. Ils ne deviennent appréciables que dans les parties supérieures de la philosophie. On les retrouve ensuite appliqués implicitement dans •certaines spéculations mathématiques où il eût été d'abord impossible de les distinguer. Il en est ainsi de la méthode comparative, qui est propre à la biologie, et de la méthode historique, qui caractérise la sociologie.

La prééminence de l'esprit sociologique sur l'esprit mathématique paraît encore plus évidente, si, au lieu d'envisager la méthode, on considère la doctrine. Bien que le point de vue géométrique et mécanique soit universel, les indications qui en résultent ne dispensent jamais de l'étude directe du sujet. Ces indications deviennent de plusen plus

Ht CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Cinqn«nte-buiUèni&

imparfaites à mesure qu'il s'agit de phénomènes plus compliqués. Cela est surtout manifeste dam les phénomènes sociaux et moraux, qui ont été exclus de la tentative faite par Descaries pour constituer une philosophie générale sous la seule impulsion mathématique. Les plus simples phénomènes de la vie animale n'ont pu être expliqués que par l'insoutenable hypothèse de l'automatisme. Aussi l'esprit mathématique a-t-il réduit ses prétentions à la philosophie inorganique, et encore l'incorporation du domaine chimique a-t-elte été renvoyée a un lointain avenir. On est donc fort loin de l'universalité, qu'on poursuivait d'abord. Bornée au monde inorganique, la suprématie de l'esprit mathématique n'y subsistera que jusqu'au temps, très prochain sans doute, où les physiciens seront préparés, par une éducation convenable, à diriger eux-mêmes l'usage d'un puissant instrument logique qu'ils peuvent seuls appliquer sagement à chaque destination spéciale.

Les lois les plus générales de la nature inerte étant inconnues à l'homme, qui ignore les faits cosmiques proprement dits, l'esprit mathématique ne domine le plus souvent les faits physiques qu'à l'aide de vaines hypothèses sur le mode essentiel de production des phénomènes. Les efforts scientifiques prennent ainsi une direction opposée aux prescriptions de la méthode positive en abordant des problèmes insolubles, et en reproduisant, sous un imposant appareil, lo caractère vagueel arbitraire de l'ancienne philosophie. Or cette altération de la posilivilé n'est maintenue dans la physique que par la prépondérance des géomètres. Les physiciens seraient assez disposés à sentir l'inanité et les inconvénients des iluides fantastiques pour tenter de débarrasser leurs théories de cet échafaudage métaphysique, s'ils pouvaient se soustraire à l'ascendant de l'algèbre, qui ne saurait se passer d'une telle base. La

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philosophie mathématique se trouvera donc bientôt réduite à ne présider, hors de sa propre sphère, qu'aux études -astronomiques, dont la direction générale paraît lui appartenir, vu la nature géométrique ou mécanique de tous les problèmes correspondants. Mais, môme dans ce dernier cas, la prépondérance des géomètres en astronomie présente un caractère forcé et précaire. En effet, l'état normal, en astronomie comme en physique, consiste dans l'administration de cet admirable instrument intellectuel par ceux qui en comprennent la destination, et non par ceux qui en connaissent seulement la structure. Depuis le dé* veloppement, d'ailleurs si récent, de la mécanique céleste, les astronomes proprement dits, tels que les Bradley, les Mayer, les Lacaille, lesHerschell, les Delambre, lesOlbers, etc., ont souvent souffert de la présomption des géomètres. Ceux-ci, par un sentiment exagéré de la portée des prévisions dynamiques à l'égard de phénomènes qu'ils ont trop peu étudiés, croient pouvoir réduire le rôle des observateurs à la détermination de quelques coefficients; ce qui a plus d'une fois entravé les découvertes réelles. Ainsi, tout porte à croire que l'ascendant de l'esprit mathématique décroîtra rapidement, et se renfermera dans les limites de «on sujet, à la fois abstrait et concret, tel que cet ouvrage l'a -circonscrit.

Ces considérations font ressortir, du moins par exclusion, la prééminence de l'esprit sociologique, sans qu'il soit nécessaire de faire contraster son aptitude à diriger les méditations générales avec l'impuissance de l'esprit mathématique à remplir le même rôle.

Les différentes spéculations ne comportent d'autre point <le vue universel que le point de vue humain, ou plus exactement social. Pour concevoir les droits de l'esprit sociologique à la suprématie, il sufût d'envisager toutes les con-

114 CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Onqiunte-haitièaie^

ceptions comme autant de résultats du développement de l'intelligence humaine. Depuis que les philosophes méditent sur les phénomènes intellectuels, ils ont dû sentir, malgré les illusions de l'état métaphysique, la réalité des lois qui les régissent. En effet, l'existence de ces lois, conformément i la lumineuse réflexion de Tracy, est toujours supposée dans chaque étude, où aucune conclusion ne serait possible si la formation et la variation des idées n'étaient assujetties à un ordre indépendant des volontés individuelles. Mon élaboration historique ne permet plus de méconnaître l'exactitude de ma théorie sur la marche simultanée de l'esprit humain et de la société. La philosophie sociologique se trouve ainsi munie d'un premier principe propre à diriger son intervention dans toutes les parties du domaine spéculatif. La réalité et la fécondité de cette philosophie sont vérifiées par l'existence même de cet ouvrage, dans lequel les différentes sciences sont assujetties à un point de vue commun. Plusieurs aperçus nouveaux y sont dus au nouvel esprit philosophique, qui est constitué par la création de la sociologie. En me bornant aux études inorganiques, je dois rappeler : 1° en chimie, la conception du dualisme facultatif, destinée à perfectionner les hautes spéculations chimiques; 2° en physique, la fondation de la théorie des hypothèses scientifiques; 3° en mathématique, la rectification des bases de la mécanique rationnelle, du système des conceptions géométriques et des fondements de l'analyse, soit ordinaire, soit transcendante. Or ces améliorations, qui tendent à consolider le caractère de chaque science et à en perfectionner la marche, sont dues à la prépondérance du point de vue historique.

La constitution de la classe contemplative représente, à chaque époque, la situation correspondante de l'esprit

leçon.] E5SEXBLE DE LA MÉTHODE POSITIVE. SJ5

humain. Les corporations spéculatives qui se sont développées depuis les trois derniers siècles ont transmis aux géomètres une prépondérance qni, jusqu'à la Gn du moyen âge, était restée inhérente aux études morales et sociales. Le terme de cette anomalie est maintenant arrivé. Rien ne s'oppose plus à ce que le point de vue humain reprenne son ascendant dans l'ensemble des spéculations. Mais la nouvelle philosophie devra lutter contre les passions et les intérêts d'une classe qui, bien que peu nombreuse, est devenue très puissante, surtout en France. Tel est le motif pour lequel les compagnies savantes, dominées par les géomètres, constituent un puissant obstacle à révolulution philosophique. Le joug des géomètres, intolérable aux biologistes, nuit à toutes les classes de savants en paraissant justifier la prétention des études inférieures à diriger les études supérieures, et en faisant prévaloir le point de vue le plus simple et Je plus incomplet sur le plus complexe et le plus étendu.

Le droit de prééminence spéculative est tellement inhérent à la nature des études sociales qu'il ne semble susceptible d'aucune contestation. Mais, au point où j'ai conduit l'avènement d'une nouvelle philosophie, cette question restait la seule à décider. La principale difficulté consistait à concilier les deux besoins de positivité et de généralité, qui, tout en étant également impérieux, semblaient néanmoins incompatibles. Entre le mode mathématique propre aux deux derniers siècles et l'ancien mode théologique et métaphysique, j'ai réalisé, par la création de la sociologie, un nouveau mode philosophique, sati faisant à la fois aux conditions que chacun des deux m précédents avait en vue sans les remplir sufflsa1 La première de mes conclusions devait donc tater, après une discussion comparative,

»t4 CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Cinquante-huitième

ceplions comme autant de résultats du développement de l'intelligence humaine. Depuis que les philosophes méditent sur les phénomènes intellectuels, ils ont dû sentir, malgré les illusions de l'état métaphysique, la réalité des lois qui les régissent. En effet, l'existence de ces lois, conformément à la lumineuse réflexion de Tracy, est toujours supposée dans chaque étude, où aucune conclusion ne serait possible si la formation et la variation des idées n'étaient assujetties à un ordre indépendant des volontés individuelles. Mon élaboration historique ne permet plus de méconnaître l'exactitude de ma théorie sur la marche simultanée de l'esprit humain et de la société. La philosophie sociologique se trouve ainsi munie d'un premier principe propre à diriger son intervention dans toutes les parties du domaine spéculatif. La réalité et la fécondité de cette philosophie sont vérifiées par l'existence môme de cet ouvrage, dans lequel les différentes sciences sont assujetties à un point de vue commun. Plusieurs aperçus nouveaux y sont dus au nouvel esprit philosophique, qui est constitué par la création de la sociologie. En me bornant aux éludes inorganiques, je dois rappeler : 1° en chimie, la conception du dualisme facultatif, destinée à perfectionner les hautes spéculations chimiques; 2° en physique, la fondation de la théorie des hypothèses scientifiques; 3° en malhématique, la rectification des bases de la mécanique rationnelle, du système des conceptions géométriques et des fondements de l'analyse, soit ordinaire, soit transcendante. Or ces améliorations, qui tendent à consolider le caractère de chaque science et à en perfectionner la marche, sont dues à la prépondérance du point de vue historique.

La constitution de la classe contemplative représente, à chaque époque, la situation correspondante de l'esprit

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humain. Les corporations spéculatives qui se sont développées depuis les trois derniers siècles ont transmis aux géomètres une prépondérance qui, jusqu'à la fin du moyen âge, était restée inhérente aux études morales et sociales. Le terme de cette anomalie est maintenant arrivé. Rien ne s'oppose plus à ce que le point de vue humain reprenne son ascendant dans l'ensemble des spéculations. Mais la nouvelle philosophie devra lutter contre les passions et les intérêts d'une classe qui, bien que peu nombreuse, est devenue très puissante, surtout en France. Tel est le motif pour lequel les compagnies savantes, dominées par les géomètres, constituent un puissant obstacle à l'évolulution philosophique. Le joug des géomètres, intolérable aux biologistes, nuit à toutes les classes de savants en paraissant justifier la prétention des études inférieures à diriger les études supérieures, et en faisant prévaloir le point de vue le plus simple et le plus incomplet sur le plus complexe et le plus étendu.

Le droit de prééminence spéculative est tellement inhérent à la nature des éludes sociales qu'il ne semble susceptible d'aucune contestation. Mais, au point où j'ai conduit l'avènement d'une nouvelle philosophie, cette question restait la seule à décider. La principale difficulté consistait à concilier les deux besoins de posilivilé et de généralité, qui, tout en étant également impérieux, semblaient néanmoins incompatibles. Entre le mode mathématique propre aux deux derniers siècles et l'ancien mode théologique et métaphysique, j'ai réalisé, par la création de la sociologie, un nouveau mode philosophique, satisfaisant à la fois aux conditions que chacun des deux modes précédents avait en vue sans les remplir suffisamment. La première de mes conclusions devait donc faire constater, après une discussion comparative, que cette réali-

&36 CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Cinquante-huitième

sation, si vainement cherchée jusqu'ici, est aujourd'hui

effective.

Dans cette discussion, je me suis assujetti à déduire mes preuves de l'examen des sciences abstraites. Mais j'aurais pu y ajouter des motifs relatifs à la science concrète et à la contemplation esthétique, que le mode sociologique favorise ; tandis que la prolongation du mode mathématique leur serait directement contraire.

Sous le premier aspect, il ne faut pas oublier que, si la science abstraite a été le sujet exclusif des grands travaux spéculatifs, elle doit devenir le fondement de la science concrète. Or l'esprit mathématique, qui pousse l'abstraction au plus haut degré et fait prévaloir le régime le plus analytique, est incompatible avec la réalité, qui doit distinguer les études consacrées à l'existence des divers êtres. Au contraire, la sociologie, tout en gardant le caractère abstrait, développe les dispositions les plus convenables à la culture de l'histoire naturelle proprement dite. Les inlérêts des études concrètes exigent donc que la présidence de la philosophie appartienne à la science dans laquelle les inconvénients de l'état d'abstraction sont atténués par la réalité plus complète des conceptions habituelles.

La sociologie ménage une transition entre la science et Tari. Tout autre mode serait impropre à subordonner le sentiment du beau à la connaissance du vrai. La contemplation esthéthiquc n'est compatible qu'avec le genre d'esprit scientifique le mieux disposé à l'unité, comme étant le plus empreint d'humanité. La tendance opposée à l'art qu'on reproche empiriquement à la science tient à la suprématie que l'esprit mathématique y exerce depuis trois siècles. En ce sens, les plaintes ordinaires sont loin d'être dépourvues de fondement. Rien n'est plus contraire à

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toute appréciation esthétique que les habitudes des géomètres, toujours disposés à argumenter quand il faudrait sentir. La nouvelle philosophie se montrera plus favorable aux beaux-arts que la philosophie théologique, envisagée môme à l'état polythéiste. Il suffit de remarquer, pour faire pressentir une telle tendance, que l'esprit positif, qui, sous la présidence mathématique, était resté étranger aux considérations esthétiques, est au contraire forcé de se les incorporer, dès que, parvenu au degré sociologique, il entreprend de découvrir les lois de révolution humaine, dont l'évolution esthétique constitue l'un des éléments. Rien n'est plus propre qu'une pareille étude à faire apprécier la relation qui doit subordonner le sentiment de la perfection idéale à la notion de l'existence réelle. En écartant tout intermédiaire surnaturel, la sociologie établira entre le point de vue esthétique et le point de vue scientifique une harmonie utile à leur perfectionnement mutuel, et indispensable à leur destination sociale.

Le seul ordre d'idées qui paraisse devoir souffrir de l'avènement de l'esprit sociologique à la présidence de la philosophie, c'est celui des applications industrielles. Ces applications, qui dépendent de la connaissance du monde inorganique, semblent exposées à une sorte d'abandon, dès que celte étude n'occupe plus le premier rang. Mais il y aurait peu d'inconvénients à ralentir un genre de combinaisons qui a pris une exorbitante prépondérance, et qui menace d'absorber les modes plus nobles de l'activité humaine. On ne saurait craindre, d'ailleurs, que cette diminution détermine une négligence dangereuse. S'il en était ainsi, la nouvelle philosophie, toujours placée au point de vue d'ensemble, rectifierait cette fâcheuse influence. Le perfectionnement industriel dépend bien plus du judicieux emploi des moyens déjà acquis que

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de l'accumulation de moyens nouveaux. La doctrine destinée à systématiser l'action de l'homme sur la nature ne peut être établie que sous l'inspiration de la philosophie sociologique, seule apte à instituer la combinaison très complexe des divers aspects scientifiques.

Ainsi l'examen des trois ordres de travaux d'abord concrets, ensuite esthétiques, et enfin techniques, que la philosophie doit savoir diriger, confirme la nécessité, démontrée par des motifs purement abstraits, d'accorder la prééminence à l'esprit sociologique dans toutes les spéculations positives. Chacun des nouveaux philosophes devra s'assujettir, comme je l'ai fait moi-même, à une lente et pénible préparation, à la fois scientifique et logique, fondée sur l'étude des diverses branches de la philosophie. Sans une telle initiation, nul ne doit prétendre à un ascendant philosophique, qui suppose une exacte connexité entre le mouvement général et les divers progrès spéciaux. L'illusoire prépondérance des géomètres est d'une conquête plus facile, puisqu'elle ne demande pas une préparation étrangère à leurs propres études, que leur simplicité rend accessibles à lant de médiocres intelligences, au prix de quelques années d'application régulière.

L'avènement d'une véritable unité dans tout le système de la philosophie positive dissipera l'antagonisme qui, depuis vingt siècles, s'oppose à l'état normal de la raison humaine. Les conceptions relatives à l'homme et celles qui se rapportent au monde extérieur ont toujours semblé inconciliables. La nouvelle philosophie les combine en assignant aux unes et aux autres l'influence qui convient à leur nature, sans jamais en altérer l'harmonie.

La suprématie qui a d'abord été obtenue par l'étude de l'homme, seule applicable à l'explication primitive du monde extérieur, a déterminé le caractère théolo-

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gique de la philosophie initiale. Les notions positives, qui ont ensuite altéré ce premier système, sont résultées des plus simples études inorganiques, et surtout de l'astronomie. Ces notions ont présidé à la transformation du fétichisme en polythéisme, préparée par l'astrolâtrie.

Dans le passage du polythéisme au monothéisme, révolulion philosophique a exigé pour la première fois un véritable débat. Alors la science inorganique s'est élevée contre la théologie, qui, néanmoins, a prolongé longtemps encore son ascendant politique. Ainsi a surgi entre la philosophie naturelle et la philosophie morale le conflit qui, depuis Aristote et Platon, a dominé l'ensemble de l'évolution humaine, et dont l'élite de l'humanité subit maintenant la dernière influence.

Au moyen âge, ce long antagonisme reçut de la transaction scolastique une modification profonde, qui fut suivie delà décadence de la philosophie initiale. Cette philosophie, dont l'efficacité, au point de vue social, venait d'être épuisée par la constitution du catholicisme, fut obligée par les exigences du progrès intellectuel à sanctionner, en se les incorporant, les prétentions politiques de la métaphysique, qui ne put jamais éliminer entièrement les conceptions religieuses, seule base de son autorité. Quand l'essor des connaissances réelles, surtout en astronomie, eut enfin déterminé une collision, le célèbre compromis cartésien marqua un état plus provisoire encore que le précédent en proclamant la suprématie de la méthode positive dans toute la philosophie, sous la réserve d'une vaine présidence conservée à la méthode théologique et métaphysique dans les études morales et sociales. Descartes brisa ainsi la fragile unité métaphysique qui avait été instituée au treizième siècle. D'impuissantes tentatives ont été faite*, pendant les deux

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derniers siècles, pour constituer la philosophie positive sous l'impulsion mathématique. L'extension de l'esprit positif aux spéculations morales et sociales dénoue une difficulté de toute autre manière inextricable en assurant une large satisfaction aux conditions, dès lors solidaires, de Tordre et du progrès. Ainsi se trouvent conciliées, en ce qu'elles renfermaient de légitime, les prétentions soulevées de part et d'autre pendant les luttes philosophiques de la transition moderne.

La positivité, que l'impulsion mathématique avait en vue d'introduire dans toutes les spéculations, y est établie. La généralité, dont la résistance théologique et métaphysique stipulait avec raison, mais sans force, les indispensables garanties, y devient plus complète qu'elle n'a jamais pu l'être. Par là disparaît enfin le déplorable antagonisme qui, depuis l'évolution grecque, semblait exister entre le progrès intellectuel et le progrès moral. À partir de la transaction scolastique, cet antagonisme a fait de plus en plus négliger les besoins moraux. Dans l'éducation de l'individu, reflet nécessaire de celle de l'espèce, on ne s'est proposé que le développement intellectuel, sans s'inquiéter du développement moral.

Entre la souveraineté spontanée de la force et la prétendue suprématie de l'intelligence, la philosophie positive réalise la prépondérance de la morale, que le catholicisme avait noblement proclamée au moyen âge, sans avoir pu la constituer, parce que la morale était alors subordonnée à une philosophie implicitement caduque. Les propriétés morales inhérentes à la grande conception de Dieu ne peuvent être convenablement remplacées par celles que comporte la vague entité de la nature. Mais elles SQnt inférieures à celles qui caractérisent la notion de l'humanité présidant enfin, après ce double effort pré-

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parât oire, à la satisfaction de tous les besoins essentiels, soit intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturité de l'organisme collectif. La prépondérance de la morale est aussi indispensable à l'évolution intellectuelle qu'à sa destination sociale. L'indifférence pour les conditions morales altérerait la sincérité et la dignité des efforts spéculatifs, qui tendraient à se transformer en instruments d'ambition personnelle.

II importe de dissiper les dernières illusions métaphysiques en faisant ressortir la nature du point de vue humain, qui est nécessairement social. Sous l'aspect statique, aussi bien que sous l'aspect dynamique, l'homme proprement dit n'est qu'une abstraction. Il n'y a de réel que l'humanité, surtout dans Tordre intellectuel et moral. La philosophie théologique est jusqu'ici la seule qui ait satisfait à cette condition générale. C'est surtout à cet égard que, malgré sa caducité, elle n'a pu encore être remplacée. La métaphysique n'a jamais osé s'élever audessus du simple point de vue individuel. Elle s'est efforcée, surtout depuis la transaction cartésienne, d'en consacrer la prépondérance, comme l'indique journellement son langage, rappelant toujours des pensées d'isolement et de concentration personnelle, qui, malgré de vaines prétentions morales, doivent le plus souvent développer des sentiments d'égôïsme.

Quand l'insuffisance philosophique de l'esprit mathématique est devenue irrécusable, l'esprit biologique s'est efforcé à son tour de former la base de la coordination positive, comme le témoignent les exemples de Cabanis et de Gall. Ce nouvel effort a réalisé un progrès en transportant le centre de la généralisation plus près de son siège réel. Mais ce progrès, sauf son utilité à titre d'intermédiaire, ne peut conduire qu'à une utopie fondée

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sur une exagération des rapports de la biologie et de la sociologie. La science de l'individu est impuissante à construire une philosophie, parce qu'elle reste étrangère à Tunique point de vue susceptible d'une véritable universalité. Au contraire, c'est l'ascendant de la sociologie qui doit consolider la biologie ainsi que toutes les autres sciences.

La prépondérance de la biologie ne constitue qu'une dernière préparation, comme auparavant celle de la chimie, de la physique et de l'astronomie. Tant qu'il ne s'est pas élevé au degré sociologique, l'esprit positif n'a pu parvenir à des vues d'ensemble propres à lui conférer le droit et le pouvoir de constituer une véritable philosophie. Mais, cette condition étant remplie, rien ne peut empêcher l'accomplissement d'une rénovation qui est préparée depuis longtemps. Les espérances de Bacon et de Descartes se trouvent ainsi réalisées, malgré l'incompatibilité qui semblait exister entre les tendances de ces deux philosophes. Descartes s'était interdit les études sociales pour concentrer ses efforts sur les spéculations inorganiques, par lesquelles il sentait que devait débuter la méthode destinée à régénérer la raison humaine. Bacon, au contraire, avait surtout en vue la rénovation des théories sociales, A laquelle il voulait rapporter le perfectionnement des sciences naturelles. Ces deux élaboratibns complémentaires accordaient donc, l'une aux besoins intellectuels, l'autre aux besoins sociaux, une prépondérance trop exclusive, qui devait les rendre provisoires, bien que diversement eflicaces. Pendant que la conception de Descartes faisait progresser la science inorganique, la pensée de Hobbes, principal représentant de l'école de Bacon, après avoir ébauché la science sociale, dirigeait le mouvement politique sans lequel cette double évolution ne

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pouvait être appréciée. Ainsi s'est réalisé l'accord de ces deux ordres de travaux, dont l'un devait poser le problème, et l'autre tracer la seule voie qui pût conduire à le résoudre. Mon œuvre philosophique résulte de la combinaison de ces deux évolutions préparatoires.

L'ensemble de cet ouvrage dispense de montrer l'inanité des inquiétudes que pourrait inspirer la prépondérance de l'esprit sociologique au sujet des diverses branches de la science des corps bruts, et surtout des théories mathématiques. Ces craintes seraient vaines à l'égard d'un principe qui ne peut établir son ascendant sans s'appuyer sur tous les autres modes de l'esprit positif.

La théorie sociologique montre que l'éducation de l'individu doit reproduire celle de l'espèce, au moins dans -chacune de ses principales phases. Etabli au début de cet ouvrage, ce principe de la logique positive a été constamment vérifié. Les spéculations mathématiques conserveront donc toujours pour l'individu le privilège, qu'elles ont exercé pour l'espèce, de fournir la base de la positivité. Mais on ne devra pas oublier que le plus simple degré de l'élaboration positive ne peut dispenser d'en poursuivre les modifications dans les différents ordres de phénomènes.

Après cette discussion, qui caractérise l'esprit de la nouvelle philosophie, nous allons considérer d'abord la nature et la destination, ensuite l'institution et de développement de la méthode positive.

La nouvelle philosophie se distingue surtout de l'ancienne par sa tendance à écarter comme vaine toute recherche des causes premières ou finales. Elle se borne à étudier les rapports qui constituent les lois de tous les événements observables, ainsi susceptibles d'être prévus les uns d'après les autres. Tant que les phénomènes restent attribués à des volontés surnaturelles, les spéculations rela-

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tives à l'origine et à la destination des divers êtres doivent seules paraître dignes d'occuper les intelligences les plus actives. Mais, sous la décadence de l'esprit religieux, à mesure que l'activité mentale trouve un meilleur aliment, ces questions sont graduellement abandonnées et jugées vides de sens.

La connaissance de la nature des recherches positives nous a conduits à déterminer le rôle de l'observation et celui du raisonnement, de manière à éviter les deux écueils de l'empirisme et du mysticisme. D'une part, nous avons appliqué la maxime de Bacon sur la nécessité de prendre les faits observés pour base de toute spéculation. D'autre part, nous avons écarté les systèmes qui tendent à réduire la science à une accumulation de faits incohérents. La science se compose de lois et non de faits, bien que ceux-ci soient indispensables à l'établissement et à la sanction des lois. L'esprit positif, sans méconnaître la prépondérance de la réalité constatée, agrandit toujours le domaine rationnel aux dépens du domaine expérimental en substituant la prévision des phénomènes à leur exploration. Le progrès scientifique consiste à diminuer le nombre des lois distinctes et indépendantes en étendant sans cesse les liaisons. Malgré la tendance qu'ont les géomètres à chercher, d'après de vaines hypothèses, une chimérique unité, le nombre des lois irréductibles est plus considérable que ne l'indiquent ces illusions, qui sont fondées sur une fausse appréciation de l'intelligence humaine et des difficultés scientifiques. Une telle unité d'explication sera toujours impossible à réaliser dans l'intérieur de chaque science. La branche la plus simple de la philosophie constitue seule une exception, d'ailleurs incomplète, puisque la théorie de la gravitation n'établit aucun rapport entre la plupart des données relatives aux divers astres de notre monde.

leçon.] ENSEMBLE DE LA MÉTHODE POSITIVE. 5 45

Le régime théologique et métaphysique, plaçant l'esprit humain h la prétendue source des explications universelles, a imprimé aux habitudes spéculatives un caractère d'élévation chimérique qui les écarte des modestes allures de la sagesse vulgaire. Tandis que la raison commune se bornait à saisir dans l'observation des événements quelques relations propres à diriger les prévisions pratiques, l'ambition philosophique, dédaignant de tels succès, attendait d'une lumière surnaturelle la solution des plus impénétrables mystères. La saine philosophie, substituant partout la recherche des lois effectives à celles des causes essentielles, combine intimement ses spéculations avec les notions populaires. Elle constitue, sauf l'inégalité du degré, une identité mentale qui ne permet plus à la classe spéculative de s'isoler de la masse des travailleurs. Chacun doit concevoir qu'il s'agit de questions semblables, relatives aux mêmes sujets, élaborées par des procédés analogues, et accessibles aux intelligences convenablement préparées, sans exiger aucune mystérieuse initiation. Le véritable esprit philosophique consiste à étendre le bons sens à tous les sujels accessibles à la raison. Dans tout genre, ce sont les inspirations de la sagesse pratique qui ont transformé les antiques habitudes spéculatives en rappelant les contemplations humaines à leur véritable destination et aux conditions de la réalité.

La méthode positive est, comme la méthode théologique ou métaphysique, l'œuvre continue de l'humanité; elle n'est due à aucun inventeur spécial : ses principaux caractères ont été appréciables dès que les premières recherches usuelles ont été dirigées vers un but déterminé. Prenant pour type cette sagesse spontanée, recommandée par des succès journaliers, elle s'est bornée à la généraliser et à la systématiser en l'étendant aux diverses spéculations

Comte. — Résumé. H. — 35

5 46 CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Cinquante-huitième

abstraites, qu'elle a ainsi successivement régénérées, soit quant à la nature des problèmes, soit quant au mode de solution.

La supériorité de l'esprit philosophique sur le simple bon sens résulte d'une application spéciale et continue aux éludes communes. Ces études sont ramenées à un état abstrait sans lequel ne pourraient s'accomplir la généralisation et la coordination qui constituent la valeur des théories scientifiques. Ce qui manque aux esprits ordinaires, c'est moins la justesse et la pénétration propres à dévoiler d'heureux rapprochements partiels que l'aptitude à généraliser des rapports abstraits et à établir entre les différentes idées une parfaite cohérence logique. Malgré sa spontanéité primitive, la philosophie théologique a dû être attribuée aux lumières surnaturelles de quelques organes privilégiés, sans aucun concours actif de la raison publique. L'adjonction de la masse pensante à hi classe spéculative constitue 1 un des caractères dislinctife de la nouvelle philosophie. On voit ainsi à quelle incorporation sociale est réservé un système spéculatif conçu comme un simple accroissement de la sagesse vulgaire.

La philosophie positive assujettit tous les phénomènes, inorgauiques ou organiques, physiques ou moraux, individuels ou sociaux, à des lois invariables, sans lesquelles, toute prévision étant impossible, la science resterait bornée a une stérile érudition. En aucun temps, la raison humaine n'aétéentièrementsoumiseau régime théologique. Pendant la longue enfance de l'humanité, les phénomènes partiels ou secondaires, à l'égard desquels l'existence de certaines règles constantes n'a jamais pu ôlre méconnue, ont constitué une simple anomalie, fréquemment altérée par l'arbitraire intervention des volontés dirigeantes. Les lois naturelles ont commencé par être admises dans les plus

leçon.] ENSEMBLE DE LA MÉTHODE POSITIVE. 5 47

simples éludes géométriques, et d'abord numériques, <|ui, vu leur abstraction supérieure et leur apparente inutilité, ont été spontanément soustraites à l'empire des croyances théologiques. Les mômes lois se sont ensuite étendues aux notions astronomiques, destinées à marquer <lans leurs principales phases les plus grandes révolutions intellectuelles de l'humanité. Cette première extension a "transformé le polythéisme en monothéisme, ce qui a «commencé la décadence de la philosophie initiale. Toutefois, c'est seulement sous l'ascendant d'une telle forme •religieuse que le principe des lois naturelles a pu obtenir une véritable popularité, surtout en s'introduisant, pendant la dernière période du moyen âge, dans les études physiques et chimiques, à l'aide des conceptions astrologiques et alchimiques.

La transaction scolastique a subordonné à des règles constantes le développement de la volonté directrice, ainsi éliminée de tous les phénomènes à l'égard desquels de telles règles ont pu être découvertes. Cet artifice a protégé l'essor du principe positif, qui, après avoir obtenu, pendant les deux derniers siècles, la prépondérance clans les éludes inorganiques, a fini par prévaloir, de nos jours, dans la science de l'homme, considéré comme être intellectuel et moral. Néanmoins la connexité d'une telle science, surtout sous ce dernier aspect, avec celle du développement social ne permettait pas d'y sentir suffisamment l'invariabilité des lois naturelles, tant que l'évolution de l'humanité restait soumise à. la volonté divine.

Il fallait peu compter sur un raisonnement métaphysique pour établir à priori l'existence des lois naturelles, *ans en signaler aucun germe dans les cas les plus importants. La découverte des lois propres aux événements Jes plus complexes, quelque imparfaite qu'elle doive dire

5(8 CONCLUSIONS GÉNÉRALES. (Cinqamtfl-huilième-

encore, ne laisse subsister aucun doute sur la généralité du principe relatif à l'invariabilité des lois naturelles. Dans celle nouvelle situation, l'influence prolongée des croyances monothéistes s'oppose seule à l'admission de ce principe eu conservant la possibilité d'une arbitraire intervention qui vienne brusquement changer l'ordre fondamental. Sans une telle arrière-pensée, inhérente à toute philosophie théologique, la raison moderne aurait déjà cédé à la conviction que doit produire, à ce sujet, le cours journalier d'une foule d'événements de tous genres qui se sont accomplis selon tes prévisions humaines.

La sociologie a complété la nolion des lois naturelles en assurant à ces lois une indépendance conforme au génie des éludes correspondantes, et en faisant sentir que chaque ordre de phénomènes a ses lois propres, outre celles qui résultent de ses relations avec les ordres moins compliqués et plus généraux.

Considérées au point de vue scientifique, les lois naturelles donnent lieu a une différence importante, selon qu'elles ont pour objet la similitude ou la succession des phénomènes correspondants. Les explications positives se réduisent à lier entre eux les phénomènes, tantôt comme semblables, tantôt comme successifs, sans qu'on puisse rien constater au delà du fait d'une (elle similitude ou d'une lelle succession, dont la source et le mode restent toujours impénétrables. La connaissance de ces analogies ou de ces filiations suffit pour atteindre le but de loule étude positive de la nature ; car les phénomènes peuvent être dès lors éclaircis el prévus les uns d'après les autres. Cette prévision peut, du reste, s'appliquer au présent ou même au passé, aussi bien qu'à l'avenir. Elle conserve toujours un caractère identique, consistant à connaître les événements indépendamment de leur obser-

4eçon.] ENSEMBLE DE LA MÉTUODE POSITIVE. 5 49

vation directe, et seulement en vertu de leurs rapports mutuels.

Nous avons considéré dans cet ouvrage les lois de similitude et de succession sous une autre forme plus usuelle, et d'ailleurs équivalente, en traitant successivement l'étude statique et l'étude dynamique de tout sujet, envisagé tantôt quant à l'existence, tantôt quanta l'activité. En attachant trop d'importance à ces dénominations, on les croirait émanées de la science mathématique; mais elles pouvaient être aussi bien empruntées h l'art musical, qui fournit môme, à cet égard, une plus heureuse comparaison par le contraste de l'harmonie et de la mélodie. Abstraction faite de toute formule, c'est en mathématique qu'une telle différence est le moins prononcée. En effet, «lie ne convient pas à la géométrie, dans laquelle il ne s'agit que de rapports de coexistence ; elle ne commence à s'appliquer que dans la mécanique, d'où dérivent les termes employés. L'étude des corps vivants la rend plus manifeste en l'appliquant aux idées d'organisation et <le vie. Enfin, la sociologie l'accentue au plus haut degré en la faisant correspondre aux idées d'ordre et de progrès.

Appréciées au point de vue logique, les lois naturelles offrent une autre différence, suivant que leur source est expérimentale ou rationnelle : cette diversité n'influe ni sur leur certitude ni sur leur utilité, pourvu qu'elles soient constatées et établies d'après le mode le plus con- % venable à la nature du sujet. Chacune des six sciences pré* «ente des exemples de ces deux marches complémentaires. Malgré les préjugés des géomètres, il n'y a pas moins de génie dans la découverte de Kepler que dans celle de Newton. Les lois initiales de la mécanique rationnelle et môme celles de la géométrie ne reposent que sur une ju-

550 CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Cinquante-huitième-

dicieuse observation. La perfection logique consiste surtout à confirmer par Tune de ces deux voies ce qui a été trouvé par l'autre. Cependant chaque science renferme des notions essentielles qui ne résultent que d'un seul des deux procédés, sans être pour cela moins certaines. Lesavantages de ces deux modes varient suivant la nature des cas. La déduction doit être ordinairement préférée pour les recherches spéciales, et l'induction pour les lois générales. L'abus de la seconde tend à faire dégénérer la science en un assemblage de lois incohérentes, et l'emploi exagéré de la première altère l'utilité, la netteté et même la réalité des spéculations.

En considérant la philosophie positive comme ayant pour objet l'étude des lois d'harmonie et de succession, nous avons été conduits à faire ressortir les deux caractères corrélatifs de tout sujet, l'un logique, l'autre scientifique. Le premier consiste dans la prépondérance de l'observation sur l'imagination. Tant que l'état franchement théologique a persisté, c'est-à-dire jusqu'à l'ascendant du monothéisme, les enquêtes inaccessibles qui préoccupaient l'esprit humain ont été dirigées par des révélations dans lesquelles l'imagination avait seule part, sans que l'observation y pût exercer aucun contrôle, puisque le sentiment de l'existence des lois naturelles n'existait pas encore.

Dans l'état métaphysique, qui a commencé à prévaloir après l'entier développement du monothéisme, l'imagination pure n'est plus souveraine, mais l'observation ne Test pas encore; c'est l'argumentation qui domine le régime philosophique : le raisonnement s'exerce non suides fictions ni sur des réalités, mais sur de simples entités. Dans cet état transitoire, la nature des recherches n'e>t pas changée; des considérations à priori indépendantes de toute observation continuent à diriger les hautes

leçon.] ENSEMBLE DE LA MÉTHODE POSITIVE. 55 1

spéculations. La prolongation de ce régime vague et équivoque constitue le plus grand danger pour le développement de la raison moderne, qui ne peut plus sérieusement redouter les fictions théologiques, tandis qu'il peut être fort entravé par les entités métaphysiques.

La méthode positive est si mal comprise des savants actuels qu'il n'est pas inutile de faire remarquer que la prépondérance de l'observation sur l'imagination en constitue le principal caractère. C'est ainsi que les recherches sont dirigées non pas vers les causes essentielles, mais vers les lois des phénomènes. Les différents ordres de spéculations accordent une place à l'imagination, mais ni le point de départ ni la direction ne peuvent en aucun cas lui appartenir. Même quand on procède à priori, les considérations dirigeantes ont élé fondées, soit dans la science correspondante, soit dans une autre, sur la simple observation. Voir pour prévoir, tel est le caractère de la véritable science. Tout prévoir sans avoir rien vu ne constitue qu'une absurde utopie métaphysique.

A cette appréciation, faite au point de vue logique, correspond, sous l'aspect scientifique, la substitution du relatif à l'absolu, qui constitue le principal attribut de la philosophie positive. Il nous reste à caractériser le contraste qui existe à ce sujet entre la nouvelle philosophie et l'ancienne. Celle-ci conserve la tendance aux notions absolues, qui convient à toute recherche de la cause proprement dite et du mode essentiel de production des phénomènes. Rien ne marquant mieux les natures éminentes que leurs efforts pour surmonter une vicieuse direction, le plus grand des métaphysiciens modernes, l'illustre Kant, a mérité une éternelle reconnaissance en tentant le premier d'échapper à l'absolu philosophique par sa célèbre conception de la double réalité à la fois objective et subjective.

552 CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Cinquante-huitième

Mais cet heureux aperçu, privé de loule consistance scientifique par suite de l'isolement dans lequel se trouvait placée la métaphysique depuis la transaction cartésienne, ne suffisait pas à constituer une philosophie relative. Aussi l'absolu, que ce puissant penseur avait implicitement contenu, a-l-il repris chez ses successeurs son ancienne prépondérance. Rien de décisif n'élait possible à cet égard tant que révolution scientifique ne s'étendait pas aux spéculations sociales. Mais une telle condition, réalisée par cet ouvrage, entraîne la décadence de toute philosophie absolue. D'abord les études inorganiques montrent la relativité de toutes les notions qu'on possède sur le monde extérieur, où l'homme n'intervient que comme spectateur de phénomènes indépendants de lui. Ensuite la philosophie biologique fait sentir que les opérations de l'intelligence, en qualité de phénomènes vitaux, sont subordonnées, comme tous les autres phénomènes humains, à la relation qui existe entre l'organisme et le milieu, dont le dualisme constitue la vie.

Nos connaissances dépendent d'une part du milieu qui agit sur nous et d'autre part de notre organisme. Nous ne pouvons apprécier la part d'influence de chacun de ces deux éléments de nos impressions et de nos pensées. C'est à l'équivalent très imparfait de celle conception biologique que Kant était parvenu. Mais un tel progrès ne pouvait suffire, puisqu'il se borne à une appréciation statique de l'intelligence individuelle ; il fallait le compléter par l'appréciation dynamique de l'intelligence collective de l'humanité. L'aperçu statique montrait seulement que nos conceptions seraient modifiées par un changement denotre organisation ou par l'altération du milieu ; mais, ce changement organique étant seulement fictif, l'absolu n'était qu'imparfaitement écarté. Notre théorie dy-

Jeçon.] ENSEMBLE DE LA MÉTHODE POSITIVE. 553

namique, au contraire, considère le développement auquel «st assujettie, sans aucune transformation d'organisme, l'évolution intellectuelle de l'humanité. Ce dernier effort est donc seul efficace contre la philosophie absolue. S'il -était possible que je me fusse mépris sur la loi de l'évolution humaine, il n'en résulterait que la nécessité d'établir une meilleure doctrine, et jen'en aurais pas moins constitué l'unique méthode susceptible de conduire à la connaissance positive de l'esprit humain. L'immuabilité mentale étant ainsi écartée, la philosophie relative se trouve constituée. Les théories successives sont des approximations croissantes d'une réalité qui ne saurait jamais être rigoureusement appréciée. La meilleure théorie est, à chaque époque, selle qui représente le mieux l'ensemble des observations correspondantes.

Cette appréciation doit dissiper les craintes qu'avait pu inspirer jusqu'ici une élimination prématurée et mal conçue de l'absolu philosophique. Sous l'aspect statique, plusieurs écoles ont exagéré l'influence des diversités organiques sur les conceptions mentales en rapportant au mode les variations qui sont toujours bornées au degré. Si l'on considère l'ensemble des organismes, on reconnaît aisément que les connaissances propres aux diverses races ont un fonds commun, apprécié par des entendements plus ou moins parfaits, mais toujours homogènes. Cette conformité est incontestable pour la partie expérimentale de chaque notion ; car nos impressions personnelles n'y servent que d'intermédiaires à la manifestation des rapports externes. Elle est plus évidente encore pour la partie rationnelle; car les intelligences ne diffèrent pas sur la nature élémentaire des déductions ou des combinaisons, malgré leur aptitude très inégale à les former ou à les prolonger. On ne pourrait méconnaître cette uni-

55 4 CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Cinquante-huitième

▼ersalité des lois intellectuelles sans être conduit à nier celle des autres lois biologiques. Ainsi le monde est sans doute moins bien connu, sauf à quelques égards secondaires, par les animaux, même les plus élevés, que par notre espèce; il pourrait l'être mieux par des êtres plus parfaits, capables d'observations plus complètes ou plus exactes et de raisonnements plus généraux ou plus suivis. .Mais le sujet des études et le fond des conceptions restent identiques, malgré la diversité des degrés, qui est toujours analogue à celle que nous apercevons chez les différents hommes. Les maladies mentales elles-mêmes n'altèrent pas essentiellement cette identité.

Sous l'aspect dynamique, les variations continues des opinions humaines suivant les temps et les lieux ne modifient pas davantage une telle uniformité. Nous connaissons maintenant la loi d'évolution à laquelle est assujetti le cours, en apparence arbitraire, de ces diverses mutations, qui a fait croire à l'incertitude des connaissances humaines, parce que la prépondérance d'une philosophie absolue ne permettait pas de concevoir la vérité sans l'immuabililé. Une autre conséquence de ce vicieux régime intellectuel se trouve dissipée par la philosophie positive : c'est la tendance à exagérer la supériorité de la raison moderne et à considérer la plupart des opinions antérieures comme l'indice d'une sorte d'élat d'aliénation mentale, qui aurait persisté jusqu'à ces derniers siècles, sans que d'ailleurs on s'inquiète plus d'en motiver la cessation que l'origine. Cette tendance, qui est le fondement des conceptions révolutionnaires, empêche d'apprécier sainement l'ensemble de l'évolution humaine. Elle a été rectifiée dans cet ouvrage : l'étude du passé nous a présenté non seulement les théories successives de chaque science, mais encore les croyances religieuses les plus opposées à nos

leçon.] > ENSEMBLE DE LA MÉTHODE POSITIVE. 556

lumières actuelles comme ayant toujours constitué, d'abord au temps de leur avènement et ensuite pour une certaine durée, le meilleur système compatible avec l'âge correspondant du développement humain, c'est-à-dire la moins imparfaite approximation, alors possible, de cette vérité fondamentale dont nous sommes plus rapprochés aujourd'hui. La saine philosophie explique donc, par le principe d'une harmonie croissante entre les conceptions et les observations, le cours des opinions générales pendant les phases successives qui ont préparé la virilité de l'esprit humain. C'est ainsi que la sociologie a fondé une philosophie relative en rendant prépondérante l'idée d'une évolution assujettie à une marche déterminée.

Après avoir fait connaître la nature de la méthode positive, nous allons en examiner la destination dans l'individu et dans l'espèce, d'abord quanta la vie spéculative, ensuite quant à la vie pratique.

L'office théorique de cette méthode consiste, en ce qui concerne l'individu, à satisfaire au double besoin qu'éprouve l'intelligence d'étendre et de lier ses connaissances. Ces deux conditions ont été imparfaitement remplies, et sont restées opposées sous l'empire de la philosophie théologique et métaphysique, dont le caractère absolu ne pouvait s'accorder qu'avec l'immobilité des croyances. La liaison établie entre les conceptions sous l'ascendant des volontés ou des entités était très vague et peu stable; elle empêchait leur extension en expliquant d'une manière uniforme tous les cas imaginables. Si un tel régime avait été universel, il aurait opposé au progrès ui> obstacle insurmontable. Mais, tandis qu'il dominait dans les hautes spéculations, les questions les plus usuelles présentaient la première ébauche des lois naturelles. C'est ce qui a permis à la science de se développer. La philosophie

*56 CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Cinquante-huitième

positive ne peut être mieux caractérisée que par son aptitude à concilier ces deux besoins, jusqu'alors opposés, de liaison et d'extension. Elle tire de la liaison môme des connaissances le plus puissant moyen de les étendre, être* ciproquement elle fait servir chaque extension accomplie ;\ perfectionner la liaison antérieure en établissant l'harmonie entre les différentes parties du système intellectuel. Cette cohérence logique fournit, à chaque époque, le témoignage le plus décisif de la réalité des conceptions, puisque sa correspondance avec les. observations est dès lors garantie, et qu'on est assuré d'être aussi près de la vérité que le comporte l'état de l'évolution humaine. Toute prévision rationnelle consistant à passer d'une notion à une autre en vertu de leur liaison mutuelle, une telle prévision devient le critérium le plus certain de la posilivilé en manifestant la destination de cette harmonie qui étend les connaissances en les coordonnant.

Les besoins intellectuels sont ordinairement peu prononcés, vu la faible énergie des fonctions spéculatives chez la plupart des hommes. Ils sont cependant plus vifs que ne le fait supposer la longue résignation avec laquelle l'esprit humain a supporté le régime philosophique le moins propre ù les satisfaire. A tout degré de cette lente préparation, les conceptions positives ontété accueilliesavec empressement, malgré rattachement primitif de l'intelligence aux explications théologiques ou métaphysiques. D'ailleurs la faiblesse de l'entendement humain est un motif de la prédilection qu'il marque pour les connaissances réelles, dès qu'elles peuvent lui faire retrouver dans les relations générales la constance et la continuité que ne sauraient lui offrir les phénomènes^particuliers.

C'est surtout à l'égard de l'espèce qu'un tel office spéculatif devient fondamental en constituant la base de l'asso-

leçon.] ENSEMBLE DE LA MÉTHODE POSITIVE. 5 57

ciation humaine. D'après la similitude qui existe entre l'organisme individuel et l'organisme collectif, toute philosophie qui peut constituer une cohérence logique chez un esprit unique est par cela seul susceptible de rallier la masse des penseurs. C'est ainsi que les philosophes deviennent les guides de l'humanité en subissant les premiers chaque révolution intellectuelle.

Aucune intelligence ne saurait s'isoler assez de la masse pensante pour n'être pas entraînée par l'accord public. On le prouverait au besoin par l'exemple des réunions d'aliénés, qui, malgré leur discordance, exercent une influence déplorable sur l'état mental des plus éminents médecins exposés à leur action journalière, en vertu de l'aptitude que possède toute énergique conviction, môme erronée, à troubler les opinions contraires, quelque fondées qu'elles soient. Tous les hommes doivent être regardés comme collaborant pour découvrir la vérité, autant que pour l'utiliser. Quelle que soit la hardiesse du génie destiné à devancer la sagesse commune, son isolement absolu serait aussi irrationnel qu'immoral. L'état d'abstraction, indispensable aux grands efforts intellectuels, expose à tant de graves erreurs, soit par négligence, soit même par illusion, qu'aucun bon esprit ne doit dédaigner le contrôle permanent delà raison publique.

Toute association exige une certaine communauté d'intérêts, de sentiments, et surtout d'opinions. Sans ce triple fondement, aucune société, depuis la famille jusqu'à l'espèce, ne saurait être ni active, ni durable. L'élude de l'évolution moderne nous a sufûsamment prouvé que l'unique base d'une vraie communion intellectuelle se trouve dans l'esprit positif. Telle est donc pour l'espèce et l'individu la destination de la méthode positive, envisagée, quant h la vie spéculative, comme principe de cohérence logique et d'harmonie.

560 CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Cinquante-huitième-

nous ont représenlé l'indépendance de la théorie à l'égard de la pratique comme la condition primordiale de l'évolution intellectuelle. L'esprit théorique ne peut s'élever à 1» généralité qui en constitue la valeur qu'en se plaçant à un point de vue d'abstraction analytique qui permette de saisir ce que les divers cas ont de semblable er> écartant leurs diversités. Ce point de vue est, par ceb même, toujours plus ou moins opposé à la réalité. Air contraire, l'esprit pratique, en vertu de sa spécialité, e^t en chaque cas le seul réel et complet, mais aussi le moins propre à l'extension des rapports. La domination de l'esprit pratiqué tendrait à étouffer la progression intellectuelle ; l'ascendant de la théorie ne serait pas moins funeste en empêchant de conduire toute opération active jusqu'à un suffisant accomplissement. L'orgueil scientifique ou philosophique a souvent rêvé de systématiser les tra\aux pratiques en dehors de toute culture directe et spontanée. Ce projet repose sur une absurde exagération de la portée de nos moyens théoriques, dont la puissance apparente suppose toujours qu'on a réduit les questions à un état abstrait trop éloigné de l'état concret pour suffire aux exigences de la pratique. On en trouve le témoignage dans l'impuissance des théories mathémalhiques à l'égard des moindres travaux techniques. L'esprit pratique ne doit jamais cesser de présider à l'ensemble, souvent très complexe, de chaque opération concrète en comprenant seulement les données scientifiques parmi les éléments de ses combinaisons spéciales. Toute subordination de la pratique à la théorie qui dépasserait cette mesure exposerait à de graves perturbations. Du reste, la nature de la civilisation moderne tend à contenir les conflits de ce genre en développant de plus en plus une telle division. La fondation de la sociologie complète à ce sujet les garanties antérieures

leçon.] ENSEMBLE DE LA METHODE POSITIVE. b6l

en instituant une semblable décomposition dans le cas le plus important.

La division qui existe entre l'art et la science est moins prononcée que celle qu'on remarque entre la spéculation et l'action. Elle est cependant moins contestée. Aux temps mômes où l'imagination dominait en philosophie, l'esprit poétique, sans altérer sa spontanéité, s'est subordonné à l'esprit philosophique. C'est un résultat de la relation qui rattache en tout genre le sentiment du beau à la connaissance du vrai, et qui assujettit l'idéal à l'ensemble des conditions admises, à chaque époque, pour la réalité scientifique.

Nous devons indiquer une autre division, qui a été établie dès le début de cet ouvrage, entre la science abstraite et la science concrète. Cette division a présidé implicitement à l'évolution scientifique des deux derniers siècles. En effet, la science concrète ne pouvait, en aucun genre, être rationnellement abordée tant que la science abstraite n'avait pas été suffisamment ébauchée dans tous les ordres de phénomènes. Or cette condition n'a été remplie que de nos jours, et seulement dans cet ouvrage. Il faut donc peu s'étonner si les spéculations scientifiques développées depuis Bacon ont été abstraites. L'institution de la méthode positive ne doit jamais cesser de reposer sur une telle séparation, sans laquelle les deux précédentes resteraient insuffisantes. Une abstraction graduelle a seule permis et peut seule étendre le progrès de l'esprit philosophique en écartant d'abord les exigences pratiques, ensuite les impressions esthétiques, et enfin les conditions concrètes, pour organiser peu à peu le point de vue le plus simple, le plus général et le plus élevé, au delà duquel on ne saurait réduire davantage l'appréciation rationnelle sans tomber dans une vaine ontologie. Si le

Comte. - Résumé. II. — M

leçon.] ENSEMBLE DE LA MÉTHODE POSITIVE. 561

en instituant une semblable décomposition dans le cas le plus important.

La division qui existe entre l'art et la science est moins prononcée que celle qu'on remarque entre la spéculation et l'action. Elle est cependant moins contestée. Aux temps mêmes où l'imagination dominait en philosophie, l'esprit poétique, sans altérer sa spontanéité, s'est subordonné à l'esprit philosophique. C'est un résultat de la relation qui rattache en tout genre le sentiment du beau à la connaissance du vrai, et qui assujettit l'idéal à l'ensemble des conditions admises, à chaque époque, pour la réalité scientifique.

Nous devons indiquer une autre division, qui a été établie dès le début de cet ouvrage, entre la science abstraite et la science concrète. Cette division a présidé implicitement à l'évolution scientifique des deux derniers siècles. En effet, la science concrète ne pouvait, en aucun genre, être rationnellement abordée tant que la science abstraite n'avait pas été suffisamment ébauchée dans tous les ordres de phénomènes. Or cette condition n'a été remplie que de nos jours, et seulement dans cet ouvrage. Il faut donc peu s'étonner si les spéculations scientifiques développées depuis Bacon ont été abstraites. L'institution de la méthode positive ne doit jamais cesser de reposer sur une telle séparation, sans laquelle les deux précédentes resteraient insuffisantes. Une abstraction graduelle a seule permis et peut seule étendre le progrès de l'esprit philosophique en écartant d'abord les exigences pratiques, ensuite les impressions esthétiques, et enfin les conditions concrètes, pour organiser peu à peu le point de vue le plus simple, le plus général et le plus élevé, au delà duquel on ne saurait réduire davantage l'appréciation rationnelle sans tomber dans une vaine ontologie. Si le

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SGI CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Cinqninte-hnitième

troisième degré d'abstraction, fondé sur les mêmes motifs logiques que les précédents, n'était pas venu les compléter, la philosophie positive serait demeurée impossible. Dans les plus simples phénomènes, et même en astronomie, aucune loi générale ne pouvait être établie tant que les corps étaient considérés dans l'ensemble de leur existence concrète. 11 fallait en détacher le principal phénomène par une judicieuse analyse. C'est surtout aux théories sociologiques que ce précepte logique est applicable. Toute institution rationnelle y aurait été impossible, si je n'en avais écarté ta partie concrète, aûn de saisir dans sa plus grande simplicité la règle du mouvement fondamental en laissant aux «vaux ultérieurs le soin d'y ramener les anomalies appa-

ates.

Tels sont les trois degrés d'abstraction qu'a exigés l'institution de la méthode positive. Cette méthode ne résulte que d'une heureuse extension de la sagesse vulgaire aux diverses spéculations abstraites. Ses fondements sont donc tes mêmes que ceux du simple bon sens. Les règles logiques de Descartes, les préceptes de Bacon, ainsi que les aphorismes formulés par Pascal et par Newton, ne sont que la consécration dogmatique des maximes émanées de la sagesse commune, et déjà étendues aux spéculations abstraites dans les éludes géométriques. A titre de règles de conduite, ces préceptes sont impuissants à diriger les efforts intellectuels, abstraction faite des éludes positives qui spécifient leur application.

Après avoir apprécié l'institution de la méthode positive, il nous reste à indiquer les principales phases qu'elle a présentées. Il faut, pour cela, distinguer, entre le degré mathématique et le degré sociologique, trois phases intermédiaires, qui correspondent à l'astronomie, au couple physique et chimique, et à la biologie. Telles sont les cinq

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phases qui ont marqué le développement de la positivité. Les erreurs philosophiques dont l'esprit mathématique est devenu la source ne peuvent altérer la propriété qu'il -a de constituer, pour l'individu comme pour l'espèce, la base de toute éducation logique. Ce privilège résulte de la nature du sujet, qui est le plus'simple, le plus abstrait, le plus général et le plus dégagé de toute passion perturbatrice. Aucune supériorité personnelle ne peut dispenser de recourir à un tel exercice initial, et, môme après avoir rempli celte condition, l'esprit le mieux organisé -éprouvera le besoin d'y venir retremper ses forces. L'expérience démontre que, faute d'une telle base, d'éminents censeurs peuvent être exposés, sous l'influence d'une médiocre passion, à de grossières erreurs sur les questions •qui leur sont le mieux connues, quand le sujet en est un ?peu complexe. Le perfectionnement de la nature humaine consiste surtout à faire prévaloir, autant que possible, les influences purement intellectuelles. L'éducation mathématique réalise la première condition d'un tel progrès -en faisant connaître, sous des formes plus ou moins distinctes, chacun des procédés inductifs ou déductifs de la -méthode positive; mais l'art du raisonnement y est seul .pleinement développé. La partie la plus abstraite des mathématiques peut être envisagée comme une accumulation <ie moyens logiques tout préparés pour les besoins de déduction et de coordination des diverses sciences. Toutefois, c'est la géométrie, encore plus que l'analyse, qui constitue, sous l'aspect logique, la branche la mieux -adaptée à la première élaboration de la méthode positive. Descartes, qui a institué la philosophie mathématique en organisant la relation de l'abstrait au concret, <a placé dans la géométrie le centre des conceptions mathématiques. La mécanique, bien que plus importante

SG'i CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Cinquinlc-liultième

que la géométrie au point de vue scientifique, n'a pas la mémo valeur logique ; on n'y peut faire aussi facilement des déductions sans altérer gravement la réalité du sujet. L'analyse en a souvent reçu d'utiles impulsions secondaires, mais jamais de lumières directes. En passant des spéculations géométriques aux spéculations dynamiques, l'intelligence sent qu'elle est près do toucher aux limites de l'esprit mathématique, d'après la difficulté qu'elle éprouve à traiter d'une manière satisfaisante lesqnestions les plus simples en apparence.

L'éducation mathématique, malgré son indispensable office, offre de graves inconvénients. Par suite de sa priorité historique, cette science reste imprégnée des inspirations métaphysiques, qui ont dominé son développement. Elle donne une fausse idée de la portée de l'intelligence humaine, et dispose a substituer l'argumentation à l'observation par l'abus des considérations à priori. Non seulement une telle éducation est peu propre à développer l'esprit d'observation, mais encore, lorsqu'elle est exclusive, elle conduit à en méconnaître le rôle dans les théories géométriques et mécaniques. Bien que le premier sentiment des lois naturelles ait dû résulter des spéculations mathématiques, la prépondérance de ces spéculations tend à constituer un régime mental très peu convenable à l'étude de la nature, et maintient l'ancien esprit philosophique en paraissant consacrer les recherches absolue?.

La culture exclusivement mathématique inspire d'aveugles prétentions à une domination spéculative qui offre nu double danger, soit a raison des obstacles qu'elle oppose a la formation de la philosophie positive, soit en vertu de la compression qu'elle exerce sur la plupart des éludes. Elle est impuissante à préserver des plus grossières erreurs, soit la masse des esprits qui la reçoivent.

leçon.] ENSEMBLE DE LA MÉTHODE POSITIVE. 565

soit même ses organes spéciaux. Toutes les utopies antisociales enfantées par notre anarchie spirituelle ont trouvé de nombreux partisans dans les classes qui sont dominées par l'éducation mathématique. Tandis que les savants voués aux autres études ont depuis longtemps cessé d'accorder aucune confiance aux conceptions astrologiques, on voit, au contraire, des géomètres recommandables donner le spectacle d'une foi plus absurde à l'égard de sujets qui leur sont étrangers, par un vicieux sentiment de leur position spéculative, qui les entraîne à s'ériger en arbitres de questions qu'ils ne peuvent comprendre. Quand •une saine philosophie aura prévalu, on sentira que la première phase de la logique positive, loin de pouvoir dispenser des suivantes, doit en attendre d'importantes lumières.

Les inconvénients de l'éducation mathématique font ressortir la nécessité d'une autre phase générale. La méthode positive trouve dans le système des études astronomiques •un second degré de développement, qui est lié au degré initial, dont il constitue le complément et le correctif. Faute de direction philosophique, le génie de celte seconde science, surtout depuis le progrès de la mécanique céleste, reste dissimulé sous l'application des notions et des procédés mathématiques, qui devraient au contraire y être subordonnés. Néanmoins ce second degré de l'initiation positive est plus distinct du premier qu'on ne le pense communément. Sans doute il ne s'agit encore que de phénomènes géométriques ou mécaniques, déjà abstraitement considérés en mathématiques; mais les difficultés de leur investigation impriment à l'astronomie un autre caractère. L'observation sert de base, même en géométrie, au raisonnement; mais son office y est peu prononcé compara livement à l'immense extension des conséquences. C'est

S«6 CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Cinqutnte-huitièm»

en astronomie que se développe directement l'esprit d'observation ; c'est là que le plus simple et le plus général de» quatre modes de l'art d'observer montre toute sa portée. Sous l'aspect scientifique, l'astronomie est la partie fondamentale du système des connaissances inorganiques ; elle est également, sous l'aspect logique, le type le plus parfait de l'étude de la nature. Elle a influé plus que touteautre science sur le cours des spéculations humaines, qui a surtout consiste à modifier graduellement la philosophie initiale par des conceptions émanées de l'étude du monde extérieur. C'est là qu'il faut d'abord apprendre en quoi consiste l'explication d'un phénomène, soit par similitude, soit par enchaînement.

L'astronomie est aussi rationnelle que positive, puisqu'elle offre le seul exemple de cette unité philosophique qu'on doit avoir en vue dans chaque ordre de spéculations, et que tous doivent comporter, pourvu qu'on n'y cherche pas une précision incompatible avec la nature des phénomènes. Nulle autre science ne manifeste avec autant d'évidence cette prévision, qui constitue le principal caractère des théories positives. Abstraction faite des inspirations dues à la prépondérance de l'esprit mathématique, les imperfections de l'astronomie, au point de vue philosophique, résultent d'une trop vague appréciation de ses recherches, dont la nature n'est assez circonscrite ni quant à l'objet, ni quant au sujet. 11 en résulte un reste de tendance aux notions absolues, qui est toutefois moins prononcé qu'en toute autre science. Contrairement aux préjugés qui placent les géomètres au-dessus des astronomes, la phase astronomique constitue un degré plus avancé et plus rapproché du véritable état philosophique. A celle seconde phase de la posilivilé succède la phase physique et chimique. Pour diminuer le nombre des de-

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grés de révolution logique, j'ai réuni les études chimiques aux études physiques, mais je n'en confondrai pas, dans la leçon suivante, l'appréciation scientifique. En effet, la chimie applique avec une moindre perfection la méthode d'exploration développée par la physique. Le seul attribut logique qui appartienne à la chimie consiste dans l'art des nomenclatures. Or cet artifice, malgré son importance, ne me semble pas exiger ici une séparation qui rendrait moins facile à saisir la marche de l'éducation positive. Cette double étude établit un lien entre les deux termes extrêmes des spéculations. D'une part, elle complète l'étude du monde et prépare celle de l'homme ou plutôt de l'humanité ; d'autre part, la complication de son sujet est intermédiaire, et correspond h un état moyen de l'investigation positive. La nature plus complexe des phénomènes exige non seulement les artifices du raisonnement mathématique et les ressources de l'exploration astronomique étendues à tous les sens, mais encore un nouveau mode de l'art d'observer, l'expérimentation. C'est spécialement en physique que la saine philosophie placera toujours le règne de la méthode expérimentale, qui n'était auparavant ni possible ni nécessaire, et qui devient ensuite insuffisante ou môme illusoire.

L'artifice de la théorie corpusculaire ou atomistiquc achève de donner à ce troisième degré de l'esprit positif une physionomie caractéristique. S'appliquant à des phénomènes qui appartiennent aux moindres particules, puisqu'ils constituent l'existence de toute matière, une telle conception est bornée à ces phénomènes, comme l'expérimentation correspondante. Quand les conditions logiques et scientifiques y seront suffisamment remplies, cette troisième phase de la posilivité sera aussi supérieure à la phase astronomique que celle-ci Test à la phase mathématique.

568 CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Cinquante-huitième

La nature plus variée et plus compliquée d'un tel ordre de recherches ne peut permettre une précision ni une coordination comparables à celles que comportent les théories célestes. Mais ces imperfections n'empêchent pas que le sentiment des lois naturelles soit affermi par l'élude des phénomènes les plus complexes de l'existence inorganique.

En passant de la nature inerte à la nature vivante, la méthode positive s'élève à une élaboration aussi supérieure aux précédentes par sa plénitude logique que par son importance scientifique. Jusqu'alors le sujet des recherches avait comporté un morcellement presque indéfini, longtemps indispensable à la positivité préliminaire. Mais, dans les études biologiques, où les phénomènes sont caractérisés par leur solidarité, toute opération analytique doit être conçue comme préparant une détermination synthétique. La nature du sujet exige donc une modification du régime scientifique antérieur, et tend à faire prévaloir l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail. La connexité des phénomènes détermine le développement du principe des conditions d'existence. Mais ce qui caractérise le mieux cette quatrième phase de la logique positive, c'est l'extension qu'y reçoit l'art d'observer par l'adjonction d'un nouveau procédé d'investigation, la méthode comparative, qui est destinée à constituer le plus puissant instrument logique applicable à de telles recherches. Ce mode transcendant ne peut être apprécié qu'avec l'institution correspondante de la théorie des classifications, qui appartient au môme titre à la biologie, où, scientifiquement envisagée, elle résume les résultats des comparaisons antérieures, tandis que logiquement elle dirige aussi l'étude des nouveaux rapprochements. Le sentiment des lois naturelles ne pouvait d'abord être développé

leçon.] ENSEMBLE DE LA MÉTHODE POSITIVE. 56»

que par les études inorganiques, mais il ne devait devenir décisif qu'a près s'être étendu aux spéculations biologiques, dont la nature est si propre à montrer l'inanité des notions absolues. Toutefois la biologie, bien que supérieure aux sciences précédentes, reste comme elles préliminaire, mais à un moindre degré. Son insuffisance devient appréciable dès qu'on quitte les études les plus élémentaires qui se rapportent aux phénomènes généraux de la vie organique.

L'évolution de la méthode positive demeure incomplète jusqu'à ce qu'elle s'étende à l'étude de l'humanité. C'est là que le sentiment des lois naturelles prend son entier développement en Rappliquant aux cas où l'élimination des volontés arbitraires et des entités chimériques présente 1c plus d'importance et de difficulté. Eu même temps, rien n'est plus propre à ruiner l'absolu philosophique qu'une élude instituée pour dévoiler les lois de la varialion des opinions humaines. La récente formation de la sociologie et sa complication supérieure ne peuvent l'empêcher d'être la plus rationnelle de toutes les sciences, eu égard au degré de précision compatible avec la nature -des phénomènes, puisque les spéculations les plus difficiles et les plus variées se trouvent rattachées à une seule théorie. Mais ce qu'il faut surtout remarquer, c'est l'extension des moyens d'investigation, nécessitée par les exigences du sujet le plus complexe et par le caractère -des recherches correspondantes. Ce complément de la logique positive consiste dans la méthode historique, qui organise l'investigation, non par simple comparaison, mais par filiation graduelle.

Telles sont les cinq phases de la méthode positive, dont la succession a élevé l'esprit scientifique à la dignité d'esprit philosophique en effaçant la distinction qui devait subsister entre eux tant que l'évolution du génie moderne

570 CONCLUSIONS GÉNÉRALES. [Cinquan te- huitième leçon. p

n'était pas suffisamment opérée. Si l'on considère de quel misérable état théorique la raison humaine est partie, on cessera d'être surpris qu'il lui ait fallu cette longue préparation pour étendre à ses spéculations abstraites le môme régime mental que la sagesse vulgaire emploie spontanément dans ses actes partiels et pratiques. Rien ne peut dispenser les esprits modernes de reproduire cette succession dans laquelle réside l'efficacité du développement philosophique. Une telle éducation, pouvant désormais devenir systématique, tandis qu'elle a dû rester jusqu'ici instinctive, sera plus rapide et plus facile.

Cette leçon comprend la partie la plus difficile et la plus importante de nos conclusions générales. En un temps où la doctrine est peu avancée, le principal travail philosophique doit consister à instituer complètement la méthode.

Nous apprécierons dans la leçon suivante les résultats de l'élaboration préliminaire de la doctrine positive, et nous indiquerons dans une dernière leçon l'action que devra exercer la nouvelle philosophie, lorsqu'elle sera pleinement constituée .

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