‹ La philosophie positive d'Auguste Comte [microform]Chapitre 1 sur 68 · MISS HARRIET MARTINEAU · texte numérisé non relu

MISS HARRIET MARTINEAU

Relalhes à ta condensation de sa Philosophie Positive <■>

Mademoiselle,

On m'a remis avant-hier l'exemplaire que vous avez bien voulu m'adresser du précieux travail que vous venez de publier. J'en ai déjà lu la noble préface et l'excellente lable, ainsi que qiiel(|ues ariicles décisifs. Celle Icciiire me suffit pour caractériser la droiture, la justesse et la sagacité que vous avez consomment développées dans cette longue et difficile opération.

Les esprits vulgaires s'étonneront seuls qu'une telle élaboration émane de votre sexe ; mais les vrais philosophes sentiront au contraire qu'elle ne pouvait guère surgir ailleurs, puisque c'est surtout là que se trouvent aujourd'hui l'esprit d'ensemble et la généreuse liberté, presque incompatibles avec le régime dépressif qui domine actuellement chez les hommes, principalement même parmi les leitrés. Toutefois, si les femmes distinguées possèdent naturellement les dispositions mentales et morales qu'exigeait une

(I) Ces lettres sont extraites de [ouvrage de Lillré, « Auguste comte et la Ptiilosophie Positive.» Pages 646 à 033. iX. de l'E.

U LA PHILOSOPHIE POSITIVE

pareille entreprise, elles manquent encore, le plus souvent, de l'initiation encyclopédique indispensable à son accomplissement. Cette éducation, qui, suivant le programme du grand iMolière, procure des clartés de tout, sera certainement accordée à tous dans Tétat normal de Thumanité régénérée par le positivisme. Mais elle est maintenant très rare, et les femmes ne peuvent l'acquérir que d'après une suite persévérante d'efforts spontanés, dont la plupart d'entre elles ne sont pas susceptibles. Celles qui les comportent n'accomplissent ordinairement cette préparation théorique qu'en altérant leur cœur et même leur esprit par une vanité pédantesque, oubliant qu'une telle acquisition doit finalement devenir familière aux moindres intelligences. Une vrai(» supériorité cérébrale peut seule préserver d'un semblable danger, en fournissant d'avance, comme le fait spontanément l'ensemble de votre carrière, le véritable type de Tétat féminin où la culture spéculative aboutit à développer l'existence affective.

D'après l'opération capitale que vous avez heureusement conçue et dignement accomplie, ma Philosophie positive va bientôt acquérir un degré de sage propagation que je ne pouvais nullement espérer de mon vivant. Si, comme auteur, je vous en dois personnellement de profonds remerciements, ce travail mérite surtout ma gratitude en accélérant la régénération à laquelle j'ai systématiquement voué ma vie. Grâce à vous, la pénible étude de mon traité fondamental ne reste indispensable qu'au petit nombre de ceux qui veulent devenir théoriciens. Mais l'immense majorité des lecteurs, où la culture théorique est seulement destinée à préparer la raison pratique, peut désormais et même doit préférer la lecture habituelle de votre admirable

LA pnriosopnir; positive. m

condensation, qui vient pleinement réaliser un vœu. que j'avais formé depuis dix ans. En me plaçant, autant que possible, au point de vue de la postérité, je n'hésite pas à vous annoncer que vous avez rendu votre nom inséparable du mien, en exécutant le seul travail qui subsistera parmi tous ceux qu'à déjà suscités mon livre fondamental.

Je no dois pas terminer cette lettre sans vous témoigner combien me paraissent judicieuses, en général, les suppressions que votre projet vous a forcée d'opérer envers mon ouvrage. Celle qu'indique spécialement votre préface sur mon dernier chapitre d'astronomie reste même au-dessous de ce que je souhaitais. En effet, dans un projet, récemment avorté, de réimpression du second volume de ma Philosophie, j'avais expressément recommandé de supprimer entièrement ce chapitre comme relatit à des questions qui doivent être irrévocablement écartées, en tant que oiseuses, même quand elles deviendraient assez accessibles. Mon (c Traité spécial d'astronomie populaire » (1) élimina réellement en 1844 ce domaine sidéral ou cosmogonique. Parmi vos autres suppressions, je ne regrette jusqu'ici que cHIe du court passage que ce second volume [consacre à réminente Sophie Germain, dont la mémoire philosophique m'a semblé devoir être immortalisée dans mon Calendrier positiviste.

Respect et sympathie.

l'y hecrmhrr {Hôo.

'', Traité philosophique dAstronomi Paris 1893.

ie populaire, nouvelle é«iition.

Mademoiselle,

Votre charmante lettre de lundi m'a fait hier éprouver une vive satisfaction, en témoignant le prix que vous attachez à la juste approbation que j'ai dû vous exprimer. Mon premier jugement s'est trouvé pleinement confirmé par toutes les impressions et réflexions qui Tout suivi. Depuis beaucoup d'années, mon régime cérébral m'interdit tout autre lecture que celle des grands poètes. Ainsi privé d'un examen complet et continu de votre travail, j'ai pu cependant l'apprécier assez en lisant ça et là plusieurs articles décisifs, dont votre précieuse table m'avait facilité le choix. Ceux de mes disciples, à Paris, en Hollande et en Irlande, qui viennent de lire entièrement cette heureuse condensation, sont unanimes pour m'en témoigner leur satisfaction profonde, ou plutôt leur juste admiration. Jesuissurloutfrappédel'incomparablesagacité, non moins

due au cœur qu'à l'esprit, avec laquelle vous avez dignement senti la destination sociale d'une composition philosophique dont la plupart des juges masculins n'ont saisi que la tendance intellectuelle. Ayant, dès mon début, voué ma vie à fonder le nouveau pouvoir spirituel qui peut seul terminer la révolution occidentale, je construisis la philosophie positive pour fournir une base théorique à la régénération morale, dont ma seconde carrière s'occupe directement depuis la fin de la première. Néanmoins, presque tous mes appréciateui^s, même bienveillants et judicieux, se sont arrêtés à l'examen du moyen, sans considérer le but, au point de croire que je divergeais quand je poursuivis celui-ci. Quoique vous ne connaissiez

LA PHILOSOPHIE POSITIVE. V

pas encore cette construction directe, le tact féminin vous a spontanément représenté l'ouvrage auquel vous consacriez une si précieuse sollicitude, comme le fondement intellectuel d'un édifice social.

Outre l'efficacité certaine et prochaine qui fait, aux yeux fies vrais positivistes, de votre publication un événement décisif, j'y sens de plus en plus l'importance de votre concours personnel, par lequel commence la sainte alliance entre la femme et le sacerdoce pour dégager l'Occident de l'anarchie mentale et morale. Votre exemple dissipera bientôt les pr(\jugés pédantesques contre la coopération philosophique du sexe le mieux disposé, surtout aujourd'hui, pour le xrài point de vue encyclopédique. L'envoi que vous avez cordialement agréé vous est peut-être déjà parvenu, puisqu'il partit de Paris le 10 (\). 11 vous fera sentir combien ma principale construction se trouve, depuis neuf ans, heureusement dominée par une impulsion féminine que la mort consolide et développe de plus en plus. En procurant une nouvelle vie à mon traité fondamental, vous êtes irrévocablement associée à cette salutaire influence, déjà devenue la meilleure garantie du positivisme

Le courage qui vous distingue me rassure spoutanémeni, ma chère collègue, contre les chagrins que pourrait vous susciter la malveillante appréciation que vous me signalez, et dont il est ici facile de s'affranchir suffisamment. Nos adversaires ont partout cédé le terrain intellectuel, puisqu ils ne recommandent plus leurs croyances au nom de la réalité, mais seulement en vue de l'utilité. D'après co

't; Il s'ajjii de renvoi du système de politique positive N. de*

VI LA PniLOSOPIIIF rOSITIVF>.

triomphe spontané, nous pouvons compléter la victoire, sans la moindre concession, en leur prouvant, par notre propre conduite, à l'appui de nos démonstrations, que notre doctrine est plus favorable qu^aucune autre h l'effica- • cité morale dont ils affectent vainement la possession exclusive. Faisons leur surtout sentir la supériorité propre au caractère relatif de nos convictions, en rendant toujours à leur croyance une justice que l'absolu leur interdit envers nous. Il laut désormais convertir le système dMiypocrisie qui pèse sur l'Angleterre, en un système de ménagement pour des opinions dont l'ancienne utilité n'est pas encore épuisée totalement chez les âmes ordinaires. Presque tous nos contemporains sont destinés à mourir dans l'état arriéré que le positivisme peut seul remplacer. Ainsi, la religion positive, en liguant aujourd'hui toutes les âmes d'élite, comme furent ligués, au dix-huitième siècle les esprits forts, pour diriger hi réorganisation occidentale, doit leur inspirer une juste indulgence envers des croyances qui sont moralement préférables, et même mentalement, au scepticisme complet, d'aj)rès lequel les instincts égoïstes et les vues dispersives restent sans

discipline.

En destinant surtout votre travail aux classes laborieuses, vous leur avez préparé sagement un meilleur régime que sur le continent, pour répo([ue prochaine où leur intelligence se dégagera spontanément des liens ihéologiijues. C'est seulement ainsi que la population britannique peut être radicalement préservée des tendances purement révolutionnaires, qui ne furent fatalement imposées qu'au peuple chargé de l'initiative occidentale. Parla, vos nobles efforts vont seconder et même pré[»arer l'heureuse dispo-

LA PHILOSOPHIE POSITIVE. vu

sition de l'élite de votre aristocratie à modifier assez sa i}olitique pour rester à la tête de la transition finale, en évitant toute répétition superllue de nos déplorables crises

Un travail sans exemple, où la conscience et le talent soiii toujours en harmonie, vient de procurer une nouvelle vie à mon ouvrage fondamental, qui devra désormais, chez la plupart des lecteurs, être étudié de préférence d'après cette traduction exceptionnelle. Quoique destinée surtout à la population britannique, cette précieuse publication deviendra bientôt commune à tout l'Occident, de manière à systématiser partout les tendances spontanées vers le positivisme.

Cinquième circulaire annuelle. Paris, le 22 Moïse 66 {dimanche 'J'2 Janvier i^5i\ i\). '

^1) Auguste Comte. La politique positive. Tome IV, page XXV

PRÉFACE

II peut paraîlre élrange qu'à une époque où la langue française est presque aussi familière aux lecteurs anglais que la leur propre, j'aie consacré bien des mois à rendre en anglais un ouvrage qui ne présente aucune difficulté de langage, et connu, sans aucun doute, de toutes les personnes qui étudient la philosophie. Quoique le nom de Comte soit rarement menlionné en Angleterre, il n'est pas douteux, que les lecteurs de son grand ouvrage, que tous ceux ou la plupart de ceux qui ont ajouté quelque chose de substantiel à notre savoir depuis plusieurs années, le connaissent très-bien, et qu'ils lui ont des obligations qu'ils reconnaîtraient volontiers, n'était la crainte d'offenser les préjugés de la société dans laquelle ils vivent. N'importe où nous jetions les yeux dans le champ entier de la science, nous voyons les vérités et les idées présentées par Comte à fleur de surface, et facilement reconnues comme le fondement de tout ce qui est systématique dans notre connaissance. Cela étant, on peut regarder comme un travail inutile de mettre en notre langue ce qui existe dans la plupart des esprits qui guident et forment les vues populaires. Cependant, ce ne fut pas sans raisons que j'entrepris un si sérieux labeur, pendant que tant d'autres travaux restaient à faire, qui semblaient plus pressants.

Une raison, mais non la principale, fut qu'il me parut injuste, par crainte ou par indolence, d'user, sans les reconnaître, des avantages dont M. Comte nous a gratifiés. Sans doute, sa renommée est sauve. Tôt ou tard un ouvrage comme le sien est sûr de recevoir un honneur mérité. La société, avant la fin de ce siècle, aura senti que cette œuvre est une de ses gloires, et que le nom de l'auteur doit prendre rang à côté des plus grands qui ont illustré les âges précédents. Mais, à mon sens, il est injuste d'ajourner nos témoignages jusqu'à ce que celui qui nous a rendu un si noble service*ne

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pnis«:e plus recevoir de nous ni reconnaissance ni honneur, et il esl immoral d'accepter et d'employer un présent comme le sien en gardant un silence qui, de fait, est de l'ingralitude. Sa gloire, nous ne pouvons la partager .- elle esl sienne et incommunicable ; mais nous pouvons partager ses épreuves, et en les partageant, les alléger. Dans le discrédit populaire qu'i s'attache aux novateurs, en tous les cas de service social signalé il a les droits les plus forts à notre sympathie et a notre alliance, alliance et sympathie qui, je l'espère, surgiront et s'étendront à mesure que se répandra parmi nous la connaissance de l'œuvre de M. Comte. Cet espoir a été une des raisons, mais, je l'ai dit,non la principale, qui me portèrent à reproduire son livre en anglais, en lâchant de le rendre aussi populaire que le comporte sa nature.

Une plus forte raison a été que l'ouvrage de M. Comte fait par sa forme, tort à son importance, même en France, et plus encore en Angleterre. Il est sous forme de leçons dont l'exposition orale a duré plusieurs années, et celle longueur do temps a nécessité beaucoup de redites très préjudiciables à son intérêt et à son aspect philosophique. Le style de M Comte est singulier. Il est en même temps riche et diffus Chaque phrase est pleine de sens et chargée de mots. Son honnêteté scrupuleuse le porte à accompagner ses enonciations d'épithètes si souvent répétées, que, quoiqu'on son propre esprit elles soient nécessaires dans chaque cas pns a nart elles deviennent fatigantes, surtout vers la fin do son ouvrage, et manquent leur effet par leur répétition conslante. Il m'a semblé, par suite, qu'il valait la peine de condenser son ouvrage, ne fût-ce que pour le débarrasser de ce désavantage J'ai cru que, même sans rien faire de plus, il pourrait, ainsi diminué,êlre mis sous les yeux de beaucoup de personnes nue sa longueur avait éloignées. Ce que j'ai donné en ces deux volumes occupe dans l'original six volumes de près de huit cents pages, et, cependant, j'espère qu'on trouvera que rien d'essentiel n'a été omis, soit comme exposition, soil comme explication . . . ,, „„

Ce qui m'a le plus engagée à cette entreprise, fut ma conviction profonde du besoin qu'on a de ce livre, dans mon pays sous une forme qui le rende accessible au plus grand

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nombre possible de lecteurs intelligenls. Nous vivons à une époque remarquable, où le conflit des opinions rend indispensable un fondement ferme de connaissances, non-seulement dans rintérêt de notre progrès intellectuel, moral et social, mais encore pour conserver le terrain conquis par les àg:es antérieurs. Aussi longtemps que notre savoir s'éparpillera en divisions arbitraires, que les sciences abstraites et concrètes seront confondues et même mêlées avec leur application aux arts ; aussi longtemps que les recherches du monde scientifique seront présentées comme ayant pour objet d'ajouter à une masse de faits hélérogènes, on ne saurait avoir aucun espoir d'un progrès scientifique susceptible de satisfaire le goût et les intérêts de cette grande classe de gens studieux, dont le but est, non pas d'explorer, mais d'acquérir. L'accroissement du goût pour la science, chez les classes laborieuses de ce pays, est un des caractères les plus frappants de notre temps. Je crois que quiconque observera la manière de vivre de la classe moyenne et.des travailleurs, sera frappé de leur désir d'apprendre et des sacrifices qu'ils s'imposent pour en obtenir les moyens. Qu'une telle disposition pût êlre trompée, et une telle étude rendue presque inefficace par le caractère illusoire de Tinstruclion scientifique qu'on donne en Angleterre, pendant que le livre de Comte existait, cela n'était pas supportable, si une année ou deux d'un humble travail pouvait satisfaire au besoin.

J'eus encore un autre molifinlimement lié avec le précédent: la crainte suprême de quiconque s'intéresse au bien de son pays et de l'Humanité, est que les hommes ne se laissent aller en dérive, faute d'un ancrage pour leurs opinions. Je crois que personne ne met en question qu'un très grand nombre de nos compatriotes flottent aujourd'hui ainsi en dérive. Nous voyons avec crainte et avec peine qu'une multitude de gens qui pourraient et devraient être parmi les plus sages et les meilleurs, sont à jamais délachés de cette espèce de foi qui suffisait à tous pendant la période organique que nous avons passée, sans que personne leur ait présenté ce qu'ils ne peuvent trouver eux-mêmes, à savoir : une base de convictions aussi ferme et aussi claire que celle qui suffisait à nos pères en leur lemps. Que la transition d'un ordre de convictions au

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suivant soit longue ou courte, les dangers moraux d'un tel élal de fluctuations sont effrayants à l'extrême. L'ouvrage de M. Comte, est, sans contredit, le plus grand effort isolé qui ail été fait pour obviera ce genre de danjîer, et je suis persuadée qu'il est susceptible de redresser une loule d'aberrations, de spéculations malsaines, de doutes indolents ou étourdis, d'incertitudes et de dépressions morales. Quoi que d'ailleurs on puisse penser de l'ouvragcon ne niera pas qu'il fixe, avec une sagacité et une fermeté singulières, les fondements du savoir, qu'il détermine son véritable objet et son but, et qu'en môme temps il établit la vraie filiation des sciences dans les limites de ses propres principes. Plusieurs pourront désirer d'intercaler ceci ou cela, d'autres d'amplifier et peut-être de faire des transpositions dans les plus obscures retraites du grand édifice ; mais tous ceux qui mettent en question la vérité générale de l'exposition ou du rapport de ses parties, appartiennent à une autre école. Ils négligeront simplement le livre, et feront comme s'il n'avait jamais existé. Ce n'est pas pour eux que j'ai travaillé, mais pour ceux qui ne sont pas des bommes d'école, pour ceux qui, ayant besoin de convictions, doivent, mieux que personne, savoir si leur besoin est satisfait. Quand la pbilosopbie positive sera déployée sous leurs yeux, ils y trouveront, du moins je le crois, une assiette pour leurs pensées, un point de ralliement pour leurs spéculalions dispersées, et peut-être une base inébranlable pour leurs convictions intellectuelles et morales. Le temps viendra où le livre sera discuté par rapport aux défauts que i\L Comte lui-même nous oblige à remarquer, et où sa pbilosopbie recevra des augmentations auxquelles il n'avait pas songé. 11 doit en être ainsi dans l'inévitable développement du savoir et de l'évolution pbilosopbique, et c'est le sort que le pbilosopbe doit ambitionner ; car il n'y a de vrai livre que celui qui survit à ce traitement. Mais, en attendant, il nous donne la base que nous demandons, les principes d'action dont nous avons besoin, et autant d'indications sur la méthode, autant d'informations, pour ce qui a été fait, qu'on en peut donner de notre temps. Là d'abord les mathématiques sont contituées en science, science vénérable et indiscutable, comme le furent, depuis les âges passés, les vérités malhé-

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maliques. A sa suite viennent toutes les autres, d'après l'ordre de leur filiation : l'astronomie, la pliysique, la chimie, la biologie, et finalement nous nous rencontrons nous-mêmes parmi les éléments de la dernière, de la science sociale, jusqu'à présent trop imparfaite et trop confuse pour être fondée, comme les précédentes, par le simple examen des découvertes accomplies auparavant; mais, par la main de notre maître, analysée et consolidée de façon à pouvoir remplir les conditions d'une science véritable, quand les générations futures auront apporté leur contingent de connaissances et d'expérience pour bâtir sur ces fondements déjà tout préparés. Une entière familiarité avec le livre dans lequel tout cela est réalisé servirait plus à éteindre l'anarchie des opinions populaires et fragmentaires en ce pays, que toute autre influence employée ou proposée jusqu'ici.

Ce (ut sous l'empire de telles convictions que je commençai, pendant le printemps de 1851, l'analyse de cet ouvrage pour en préparer la traduction. Peu de mois après, s'off'rit un secours inattendu. Mon dessein fut rapporté à feu M. Lombe, alors résidant à Florence. Il m'était tout à fait étranger. Il m'apprit, par une lettre postérieure, qu'il avait souhaité, depuis déjà plusieurs années, de faire ce que je tentais en ce moment, et qu'il n'en avait été empêché que par sa mauvaise santé. Mon appréciation de l'ouvrage de M. Comte, et mon désir de l'introduire en Angleterre sous la forme d'une traduction condensée, furent pleinement partaj^és par lui; et, à ma grande surprise, il m'envoya, comme premier elTet de notre correspondance, un mandat de cinq cents livres sur son banquier. Je n'eus que le temps, avant sa déplorable mort, de lui communiquer mes vues sur l'emploi de son argent, et d'obtenir l'assurance de son approbation. Nous décidâmes que la plus grande partie devait être appliquée à répandre l'ouvrage, et à activer sa circulation. A la fin de sa dernière lettre, il me priait de lui faire savoir si une plus forte somme pourrait, en quelque manière, améliorer ma traduction ou aider à la publication du livre. Ce fut pour moi une cause de profond regret de n'avoir pas, avant sa mort, connu son opinion sur la façon dont je m'étais acquittée de ma lâche. Il n'y avait plus qu'à accomplir, aussi bien que possible, tous ses

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désirs, et, pour y parvenir, nulle peine n'a élé épargnée, et par moi-même, et par M. Chapman, qui fil, à cet effet, tout ce que lui inspira sa bonté.

Sur la méthode que j'ai employée dans mon travail, les opinions seront naturellement différentes : les uns pourront désirer qu'il n'y ait eu aucune omission, tandis que les autres se seraient plaints de sa longueur et de sa lourdeur, si j'avais donné une traduction complète. Plusieurs demanderont pourquoi je n'ai pas fait, autant que possible, une étroite version ; et d'autres, j'ai sujet de le croire, auraient préféré un court aperçu de ce qu'est, d'après moi, la philosophie de Comte, accompagné de commentaires de ma propre invention. Un plus grand nombre semblait désirer que je fisse connaître mon dissentiment et celui de quelques critiques de plus de poids, touchant certaines vues de M. Comte. A tout cela, je pensai longtemps et avec anxiété. Je ne restais pas insensible à la tentation de faire entrer ma protestation, çà et là, contre une exposition, une conclusion ou un procédé. J'aurais encore trouvé plus de plaisir à ajouter aux miennes quelques critiques de beaucoup plus de valeur ; mais, en définitive, ma conclusion bien réfléchie tut que ce n'était ni le lieu ni l'occasion d'une telle controverse. Ce que je résolus fut de présenter le premier grand ouvrage de M. Comte sous une forme commode pour son étude en x\ngleterre ; et il me parut qu'il serait présomptueux d'intercaler mes propres critiques, et déplacé d'insérer celles des autres. Les autres parleront pour eux-mêmes, et les lecteurs du livre critiqueront pour euxmêmes. Mais j'avertis qu'on ne doit pas prendre mon silence pour un assentiment, ni m'accuser d'avoir négligé les critiques que Touvrage a déjà suscitées en ce pays.

Tandis que j'omettais quelques pages des commentaires de l'auteur, sur les affaires de France, je n'ai pas essayé d'altérer ses vues françaises sur la politique européenne. En résumé, j'ai tâché de mettre M. Comte et ses lecteurs anglais face à face, en évitant, autant que possible, d'intervenir moimême.

Cela n'implique nullement que ma traduction reproduise le texte mot pour mot. Au contraire, c'est une traduction trèslibre. C'est plutôt une condensation qu'un abrégé, mais c'est

aussi un abrégé. Mon objet était de représenter le sens de Toriginal de la façon la plus claire possible, et devant celte considération toutes les autres ont dû céder. Le travail et les sacrifices pécuniaires que j'ai consacrés à ma tâche prouvent quel caractère sérieux avait, à mes yeux, mon entreprise. Où j'ai erré, c'est par manque d'habileté, car j'ai pris toutes les peines possibles.

Une proposition que je soumis à M. Lombe, et qu'il approuva, fut de faire revoir, par un savant autorisé, les trois sections de mathématiques, d'astronomie et de physique. Mon ami le professeur Nicholl, de Glasgow, fut assez bon pour me rendre ce service. Après deux lectures attentives, il ne me suggéra rien, du côté de l'altération, touchant les deux premières sections, excepté l'omission de la spéculation de M. Comte sur la possibilité d'une vérification mathématique de la cosmogonie de Laplace. Mais, en physique, il y eut plus à faire : tout lecteur verra que cette section est la plus faible partie du livre, soit quant à l'organisation, soit quant aux détails. M. Comte explique la première espèce d'imperfection par la nature même du sujet à traiter, la physique étant plutôt un amas de parties Iragmentaires, dont la corrélation n'est pas très évidente, qu'une seule science bien circonscrite. Relativement à la seconde, nous pouvons dire pour lui que de si grands progrès ont été faits dans presque tous les départements de la physique, depuis la publication de son second volume, qu'il serait injuste de présenter ce qu'il écrivit sous ce chef en 1835, comme ce qu'il aurait à dire maintenant. Il me restait donc rallernative de refaire cette portion de l'ouvrage de M. Comte, ou de l'abréger à ce point, qu'il n'en restât plus qu'une exposition décharnée des principes généraux. Mais, comme la philosophie positive cst beaucoup moins un traité des sciences qu'un ouvrage critique, cette dernière alternative seule restait ouverte, toute justice rendue à l'auteur. J'ai donc adopté le plan d'omissions étendues, et j'ai retenu, en de courtes notes, le motif pour lequel le professeur Nicholl me les a suggérées. Quoique ce savant approuve mon exposition des chapitres de M. Comte sur ies mathématiques et la physique, il ne faut pas en conclure qu'il trouve à son gré sa méthode dans la philosophie mentale, ou qu'il donne son as-

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senlimenl aux autres conclusions tenues pour très importâmes par les disciples de la philosophie positive. Le contraire, en vérité, ressort si évidemment de ses propres écrits, que, quel que soit nmérêt que ses nombreux lecteurs puissent y attacher, celle remarque n'avait pas besoin d'être présentée. Après la réserve que j'ai faite, je prends donc l'entière responsabilité de ce travail. Il est absolument et entièrement mien. On observera qu'en aucune partie de ce livre, il ne se trouve de renvoi aux derniers ouvrages de M. Comte. Il m'a semblé , en eflet, qu'il valait mieux en parler à part, ainsi que des critiques anglaises sur le présent livre. Ici, son génie analytique a pleine carrière, et ce qu'il y a de synthèse dans la science sociale est simplement ce qui est nécessaire pour rendre son analyse possible et profitable. Pour diverses raisons, j'ai pensé qu'il était préférable de s'en tenir là, étant assurée que si cet ouvrage remplit sa destination, tout autre dont M. Comte a jugé à propos de le faire suivre atteindra le

but proposé.

Durant tout le cours de ma longue tâche, j'ai eu la pensée qu'on trouve dans l'œuvre de M. Comte la plus forte réfutation de celte forme de l'intolérance théologique qui accuse la philosophie positive d'orgueil mental et de bassesse morale. I/imputalion ne tombera pas, et l'inimitié du monde religieux pour ce livre ne sera pas ralentie parce qu'il paraît, parmi nous, en une version anglaise. Comment en serait il autrement ? Le monde théologiqne, en elTet, ne peut que haïr un livre qui traite la croyance théologiqne comme un élat transitoire de l'esprit humain. De plus, les prêcheurs et les docteurs de toutes sectes et écoles, qui s'en tiennent à l'ancienne méthode, autrefois inévitable, de contempler et de juger l'univers du point de vue de leur propre esprit, au lieu de prendre leur point d'appui hors d'eux-mêmes, allant ainsi, dans leurs recherches, de l'univers au dedans, et non du dedans au dehors, doivent nécessairement penser mal d'un ouvrage qui montre la futilité de leur procédé et le peu de valeur des résultats auxquels il conduit. M. Comte parle de la théologie et de la métaphysique comme destinées à disparaître ; par conséquent, théologiens et métaphysiciens doivent haïr, craindre et mépriser son ouvrage. Ils expriment simplement

leurs sentiments naturels touchant les objets de leur vénération et le but de leur vie, quand ils accusent la philosophie posilive d'irrévérence, de manque d'idéal, de dureté, d'absence de grâce et de beauté, etc. Mais ils ne sont pas juges du cas. Ceux-là le sont qui, ayant traversé la théologie et la métaphysique, se sont élevés plus haut, après avoir reconnu ce qu'elles valent. Ils prononceront un jugement très différent sur le contenu de ce livre, quoique aucun appel n'ait été fait pour un tel jugement, et qu'il n'ait été pourvu nulle part expressément à cette sorle de discussion. Quand on s'est formé à la difficile lâche de faire céder les rêves aux réalités jusqu'à ce que la beauté de la réalité soit vue dans tout son jour, tandis que celle des rêves s'enfonce dans l'obscurité, le charme moral de cet ouvrage est aussi sensible que la satisfaction intellectuelle qu'il procure. L'aspect sous lequel il représente l'homme est aussi favorable à sa discipline morale qu'il est rafraîchissant et stimulant pour son intelligence. Soudain, nous nous trouvons vivant et mouvant au milieu de l'univers comme partie, et non comme but et comme objet. Nous nous trouvons vivant, non sous des conditions capricieuses et arbitraires, sans liaison avec la constitution et les mouvements de l'ensemble, mais sous de f,i*andes de générales et d'invariables lois naturelles qui agissent sur nous, en tant que nous sommes une partie du tout. Certes, je ne puis concevoir d'instruction plus fiivorable à l'aspiration que celle qui nous montre combien sont grandes nos facultés, combien petites nos connaissances, conjbien sublimes les hauteurs que nous pouvons espérer d'atteindre, combien est illimité le champ au-delà duquel il nous est possible de nous répandre. Nous y rencontrons, en passant, l'indication des maux que nous endurons par suite de nos vues mesquines, de nos passions égoïstes et de notre orgueilleuse ignorance ; puis, en contraste, les tableaux animés de la beauté et de la gloire des lois immuables, et de la douce sérénité, du haut courage, de la noble résignation, qui sont la conséquence naturelle de poursuites aussi pures, d'ambitions aussi vraies que celles de la philosophie posilive. L'orgueil d'intelligence est, pour sûr, en ceux qui insistent sur des croyances sans démonstration et sur une philosophie dérivée de leur propre opération intellectuelle,

iti'

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sans matériaux el sans corroboration extérieurs ; mais non pas eu ceux qui sont trop scrupuleux et trop humbles pour dépasser l'évidence et i)our ajouter, de leur propre fonds, a ce que l'évidence ne saurait donner. Si l'on désire éteindre la présomption, écarter les basses visées, remplir la vie de dignes occupations el de plaisirs élevés, porter l'espérance et l'activité humaines au plus haut point, le mieux est, ce me semble, de poursuivre la philosophie positive avec toute sa suite de noble vérités et d'irrésistibles attraits. La perspective qu'elle ouvre est sans bornes, car, parmi les lois qu elle élablil, celle du progrès humain est prééminente. Les vertus qu'elle stimule sont toutes celles dont l'homme est susceptible, et ce sont les plus nobles qu'elle slimnle le plus lorlement L'habitude de chercher la vérité, l'habilu.le de la dire et d'être sincère avec soi-même et avec toutes choses, est évidemment la première de toutes les exigences ; cette habitude une fois contractée, la conscience naturelle disciplinée disciplinera à son tour, presque autant qu'elle, tous les autres attributs moraux. Quand on sait ce qu'est réellement l'étude de la philosophie, je veux dire de la philosophie positive, son effet sur les as|.irations et la discipline humaines est si évident, qu'aucun doule à cet égard ne s'explique que par la supposition que les accusateurs ne connaissent pas ce qu'ils mettent en question. Mon espoir est que ce livre, outre la destination que lui a donnée son auteur, en aura une autre qu'il n'avait pas eu vue, c'est-à-dire qu'il réfutera suffisamment ceux qui, dans leur égoïsme théologique ou leur orgueil métaphysique, parlent mal d'une philosophie trop '"«"le et trop simple, trop humble et trop généreuse pour les habitudes de leur esprit. Le cas est clair. La loi du progrès est manifestement à l'œuvre dans le coui-s de l'histoire. Le seul champ du progrès est maintenant celui de la philosophie positive, sous quelque nom qu'elle soit connue de ceux qm étudient réellement, n'importe à quelle école ils appartiennent ; et cette philosophie doit nécessairement être favorable au développement des vertus dont la suppression serait incompatible avec le progrès.

Miss Harriet MARTINEAU .

LA

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