‹ La philosophie positive d'Auguste Comte [microform]Chapitre 2 sur 68 · CHAPITRE PREMIEI · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIEI

Exposition du but de cet ouvrage, ou considérations sur la nature et l'importance delà philosopliie positive.

L'exposition générale d'un système de philosophie peut être conçue comme aperçu d*une doctrine à établir ou comme résumé d'une doctrine déjà établie. Si ce dernier point de vue a une plus grande valeur, le premier est encore important en ce qu'il caractérise dès l'origine le sujet à traiter. Dans le cas présent, ou Tétude proposée est vaste et jusqu'ici indéterminée, il importe particulièrement que le champ des recherches soit circonscrit avec toute la rigueur possible. A cet effet, j'indiquerai les considérations qui ont donné naissance à cet ouvrage et qui seront, d'ailleurs, spécialement développées dans la suite.

Afin de comprendre la vraie nature et le caractère propre de la philosophie positive, nous allons jeter un coup d'œil général sur le progrès de l'esprit humain, envisagé dans son ensemble ; car une conception quelconque ne peut être bien connue que par son histoire.

De rélude du développement de rinlelligence humaine en lous les sens et à travers les âges, résulte la dècouver.e d une grande loi fondamentale à laquelle l'esprit humam est nécessairement assujetti et qui peut être fermen.ent eUbl.e so t sur des preuves fournies par la connaissance de notre or.ansation, soit sur des vérifications historiques. Celte lo. consistée., ce que chacune de nos conceptions pr.nc.pales, chaque branche de nos connaissances, passe success.vemen par t o s états théoriques différents: l'état théologique ou fict.f : 1 elal métaphysique ou abstrait ; l'état scientifique ou P"^""-/;" d'autres termes, l'esprit humain, par sa nature, emploie dan sa marche trois modes de philosopher dont le caractère est essentiellement différent et même radicalement oppose : d'abord la méthode théologique, ensuite la méthode melaphvMque, et enfin la méthode positive. De là, trois sortes de philosophies, ou de systèmes généraux de concept.ons sur l'ensen.hle des phénomènes, qui s'excluent mutuellement. La première est le point de départ nécessaire de 1 .ntell.gence humaine; la Uoisième son étal fixe et définilif ; la seconde est uniquement destinée à servir de transition •

Dans l'état théologique, l'esprit humain, recherchant la nature intime des êtres, les causes premières et finales, 1 origine et la destinatio.1 de tous les elTels qui le frappent, en un mot, les connaissances absolues, attribue tous les phénomènes à l'action directe et continue d'agents surnaturels.

Dans l'état métaphysique, qui n'est au fond qu'une modihcation du premier, l'esprit suppose, au lieu d'agents surnalu rels des forces abstraites, vérilables entités ou abstractions personnifiées, inhérentes aux divers êtres du monde et capables de produire tous les phénomènes observés, dont I explication consiste alors à assigner pour chacun d'eux 1 entité

correspondante. .

Enfin dans l'étal positif,l'esprit humain renonce a la vaine recherche des notions absolues, de l'origine et de la destina lion de l'univers et des causes intimes des phénomènes, pour s'attacher à l'étude de leurs lois, c'est-à-dire de leurs relalions invariables de succession et de similitude. Le raisonnement et l'expérience bien combinés sont les instruments de ces découvertes. L'explication des faits n'est plus désormais

pour nous que la liaison établie entre les divers phénomènes particuliers et quelques laits généraux dont le progrès de la science tend de plus en plus à diminuer le nombre.

Le système Ihéologique parvint à la plus haute perfection dont il est susceptible, quand il substitua l'action providentielle d un être unique au jeu varié des nombreuses divinités qui avaient été imaginées primitivement. De même, le dernier terme du système métaphysique consiste à concevoir, au lieu des différentes entités particulières, une seule entité générale, la Nature, comme la cause de lous les phénomènes. De même encore, la perfection du système positif serait (s'il était permis d'espérer une telle perfection) de représenter tous les phénomènes comme des cas particuliers d'un seul fait général, tel que celui de la gravitation, par exemple.

L'importance des applications de cette loi générale sera établie dans la suite. Pour le moment, il suffit d'indiquer sur quoi elle repose.

Toute science ayant atteint Tétat positif porte l^s traces de son passage par les deux états antérieurs. 11 n'en est pas une qu'on ne puisse concevoir, dans le passé, comme essentiellement composée d'absiraclions métaphysiques, el, en remontant encore davantage le cours du temps, comme tout à fait dominée par les conceptions théologiques. Nous n'aurons que trop d'occasions de voir, par la suite, que nos sciences même les plus avancées portent d'évidentes marques des deux premières périodes qu'elles ont traversées.

L'évolution de l'intelligence individuelle est une preuve, quoique indirecte, de celle de l'intelligence collective. Le point de départ de l'individu étant le même que celui de l'espèce, les phases de l'éducation individuelle doivent représenter les époques fondamentales de l'éducation collective. Or, chacun de nous vérifiera, en interrogeant sa propre histoire, qu'il fut théologien dans son enfance, métaphysicien dans sa jeunesse, et physicien dans sa virilité.

Tous les hommes au niveau de leur époque pourront faire sur eux-mêmes cette vérification. Outre l'observation directe, nous avons des raisons théoriques à l'appui de celte loi. La plus importante résulte du besoin qu'on éprouve toujours d'avoir une théorie pour relier les faits, combiné avec Tim-

possibilité évidente, pour l'esprit humain, à son origine, de se former une théorie d'après l'observation. Tous les bons esprits répètent, depuis Bacon, qu'il n'y a de connaissance réelle que celle qui repose sur des faits observés. Cela est incontestable pour rage présent, mais si nous remontons aux temps primitifs de la connaissance humaine, nous verrons qu'il en fut autrement. S'il est vrai que toute théorie doit être basée sur l'observation des laits, il est également vrai que les faits ne peuvent être bien observés sans le secours d'une théorie quelconque. A défaut d'un tel guide, notre contemplation des phénomènes serait stérile et illusoire, car il nous serait impossible de les combiner entre eux, de les retenir, et, le plus souvent, de les apercevoir.

Ainsi placé entre la nécessité d'observer les faits pour se former une théorie, et de posséder une théorie pour observer les faits, Tesprit humain aurait été enfermé dans un cercle vicieux, sans l'issue naturelle que lui ouvrirent les conceptions théologiques. Tel est le motif fondamental qui démontre la nécessité du caractère purement théologique de la philosophie primitive. Cette nécessité est encore confirmée par la parfaite convenance de la philosophie théologique, à Ventance de Fesprit humain. Il est remarquable, en effet, que les queslions les plus inaccessibles, la nature intime des êtres, l'ongine et la destination des phénomènes, soient précisément celles que notre intelligence se propose avant tout, dans cet état primitil, pendant que celles qui se trouvent réellement a sa portée sont regardées comme presque indignes d'une étude sérieuse. La raison en est claire, car l'expérience seule nous donne la mesure de nos forces ; et si l'homme n'avait pas commencé par une opinion exagérée de son pouvoir, jamais il n'aurait pu acquérir tout le développement dont il est susceptible. Ainsi l'exige notre organisation. A cette période, il n'y avait pas de place pour une pfiilosophie positive dont la seule destination est de découvrir les lois des phénomènes et dont le principal caractère est précisémenl de regarder comme interdits à la raison humaine tous ces sublimes mystères que la théologie explique, même en leurs moindres détails, avec une si attrayante facilité.

Il en est de même, au point de vue pratique, de la nature

des recherches qui occupèrent primitivement l'esprit humain. De telles recherches offraient à l'homme le charme puissant d'un empire illimité sur le monde extérieur envisagé comme entièrement destiné à son usage et en relations intimes et continues avec son existence. La philosophie théologique, en présentant cette conception, a fourni le stimulant nécessaire pour encourager Tesprit humain au pénible travail sans lequel il n'eût fait aucun progrès. Nous pouvons à peine nous représenter un tel état de choses, notre raison étant devenue assez mûre pour que nous entreprenions de laborieuses investigations scientifiques sans avoir besoin des stimulants qui agissaient sur l'imagination des astrologues et des alchimistes. Notre activité est suffisamment excitée par l'espoir de découvrir les lois des phénomènes et par le désir de confirmer ou d'infirmer une théorie. Mais il n'en pouvait être ainsi au début, et c'est aux chimères de l'astrologie et de l'alchimie que nous devons les longues séries d'observations et d'expériences sur lesquelles repose notre science positive, ainsi que le sentirent Kepler et Berthollet, l'un relativement à l'astronomie, l'autre quanta la chimie. Il y eut donc une philosophie spontanée , seule possible au début, employée provisoirement, soit comme méthode, soit comme doctrine : la philosophie Ihéologique, d'où devait sortir la philosophie positive.

Il est aisé maintenant de comprendre comment les méthodes et les doctrines métaphysiques ont fourni les moyens de passer de l'une à l'autre.

L'intelligence humaine, lente dans sa marche, ne pouvait aller tout d'un coup de la philosophie théologique à la philosophie positive. Ces deux états sont si radicalement opposés qu'un système intermédiaire a été nécessaire pour rendre possible la transition, et c'est en facilitant ce passage que les conceptions métaphysiques eurent une utilité quelconque. Dans l'élude des phénomènes, les hommes substituèrent à. la direction surnaturelle une entité correspondante. Cette entité a dû être conçue d'abord comme une émanation de l'action surnaturelle primitive, mais il devint plus facile d'en faire abstraction pour ne s'occuper que des faits eux-mêmes, si bien que, enfin, les agents métaphysiques ne furent plus que les noms abstraits des phénomènes. On ne voit pas aisément

par quelle autre marche noire esprit aurait pu passer des considérations surnaturelles aux naturelles, du systènie theolo-

eique au système positif.

La loi du développement humain ainsi établie, déterminons

la nature propre de la philosophie positive. Ainsi que nous Tavons vu, le caractère fondamental de la philosci hie rositive est de regarder tous les phénomènes comme assujettis à des lois naturelles invariables. Nos efforts tendront donc désormais, puisque nous voyons combien sont vaines les recherches de ce qu on appelle les causes, soit premières, soit finales, à découvrir ces lois en vue de les réduire au plus pelit nombre possible. En spéculant sur les causes, nous ne pourrions résoudre aucune dilficullé touchant leur origine ou leur destination. Noire occupation réelle consiste à analyser avec exaclilude les circonstances des phénomènes, et à les rattacher les unes aux autres par des relations normales de succession et de similitude. Nous en trouvons le meilleur exemple dans la doctrine de la gravitation. Nous dirons que les phénomènes généraux de l'univers sont cxphques par la loi de la gravitation parce qu elle réunit sous un seul lait ••(' nén.l toute limmense variété des faits astronomiques, montVant la tendance constante des molécules les unes vers les autres, en raison directe de leurs masses et en raison inverse des carrés de leurs distances ; tandis que, d'un autre côté ce fait général nous est présenté comme une simple extension d'un autre phénomène très-familier et que nous re- ^ardons comme très connu : la pesanteur des corps à la surface de la terre. La science n'a pas à déterminer ce que sont en elles-mêmes la pesanteur et l'attraction. Elle abandonne ces questions à l'imagination des théologiens ou aux subtilités des métaphysiciens. Quand on a essayé de les expliquer, tout ce qu'on a pu dire, c'est que l'attraction est la pesanteur universelle et que la pesanteur est l'attraction terrestre, ce qm signifie que les phénomi^nes sont identiques, mais c'est justement le point de départ de la question. Prenons un autre exemple : M. Fourier, dans sa belle série de recherches sur la chaleur, nous a donné les lois les plus importantes et les plus précises des phénomènes thermologiques, sans s'enquenr une seule fois de la nature intime de la chaleur, comme

l'avaient fait ses prédécesseurs quands ils discutèrent sur la matière calorifique et sur l'action d'un éther universel. En traitant son sujet d'après la méthode positive, il trouva, sans recourir aux questions insolubles, un aliment inépuisable à son activité.

Avant de montrer à quel degré la philosophie positive est déjà parvenue, nous devons faire remarquer que nos différentes sciences ont traversé les trois phases de leur développement avec une vitesse iné{i[ale, et, conséquemment, qu'elles n'y sont pas arrivées en même temps. La vitesse de la progression dépend de la nature de la science en question, au point que, comme nous le verrons dans la suite, cette considération constitue un complément de la loi fondamentale du progrès. Toute science parvient d'autant plus vite à l'élat positif qu'elle est plus générale, plus simple et plus indépendante des autres. L'aslronomi<î, qui comprend dans son domaine les faits les plus simples, les plus généraux et les plus indépendants, y parvint la première ; à sa suite est venue la physique, puis la chimie et, finalement, la physiologie.

11 est dilficile d'assigner une date précise à ces évolutions des sciences. On peut dire, comme de tous les autres grands événements humains, qu'elles ont été toujours de plus en plus marquées depuis les travaux d'Arislote et de l'école d'Alexandrie; et, ensuite, depuis l'introduction des sciences naturelles dans l'Europe occidentale par les Arabes. Cependant, s'il fallait fixer une époque pour servir de point de ralliement, ce serait celle du grand mouvement d'il y a deux siècles, quand l'esprit humain fut si vivement ébranlé par les préceptes de Bacon, les conceptions de Descartes et les découvertes de Galilée. Alors, en effet, l'esprit de la philosophie positive surgit en opposition à celui des systèmes superstitieux et scolasliques qui avaient jusque-là obscurci le vrai caractère de toute science. Depuis cette époque, le déclin des deux systèmes antérieurs et les progrès de la philosophie positive ont été si prononcés, qu'aucun bon esprit ne doute maintenant qu'elle ne marche vers un triomphe complet, chaque branche de nos connaissances étant amenée tôt ou tard sous sa dépendance. Mais elle n'en est pas encore à ce point, et tant qu'elle n'y

sera pas arrivée, elle ne possédera pas le caractère d'universalilé nécessaire à sa conslitulion défmilive.

En meniionnanl ci-dessus les quatre principales catégories de phénomènes nalurels, les phénomènes astronomiques, physiques, chimiques et physiologiques, nous avons fait une omission qui aura été remarquée : nous n'avons rien dit des phénomènes sociaux. Quoique compris implicitement dans les phénomènes physiologiques, les phénomènes sociaux réclament une place à part à cause de leur importance et de leur difficulté. Us sont les plus particuliers, les plus compliqués, les plus dépendants des autres, et devaient par conséquent, être les derniers à se perfectionner quand bien même ils n'auraient eu aucun obstacle particulier à surmonter. Cette branche de la science n'est pas jusqu'à présent entrée dans le domaine de la piiilosophie positive. Les méthodes théologique et métaphysique, rejetées des autres déparlements,sontencore exclusivement employées comme instruments de recherche et de discussion quand il s'agit de phénomènes sociaux, quoique les meilleurs esprits soient latigués des interminables discussions sur le droit divin et la souveraineté du peuple. Là est la grande et en même temps la seule lacune à remplir pour constituer la philosophie positive. Maintenant que l'esprit humain s*est emparé de la physique céleste, de la physique terrestre, soit mécanique soit chimique, delà physique organique, soit végétale soit animale, il ne manque plus qu'une science, la physique sociale, pour compléter la série des sciences d'observation. Tel est aujourd'hui le plus pressant

besoin de notre intelligence, tel est aussi le principal but de

cet ouvrage.

Il serait absurde de prétendre présenter tout à coup cette nouvelle science dans son état détinitif. D'autres, même moins nouvelles, sont, à des degrés inégaux, encore arriérées, mais il importe de montrer qu'elle est, comme les autres, susceptible d'une posilivité réelle. Gela fait, le système philosophique des modernes sera enfin complet, puisqu'il ne restera plus aucun phénomène qui ne doive rentrer naturellement dans l'une quelconque des cinq grandes catégories. Toutes nos conceptions fondamentales étant devenues homogènes, l'élat positif sera pleinement constitué. Son caractère ne pourra jamais

SON hUT, SON ESPIUT, SON INFLUENCE. 9

changer, quoiqu'il soit toujours en cours de développement par les additions qui résulteront de nouvelles observations. Ayanl acquis le caractère d'universalité qui a été jusqu'ici le seul avantage des systèmes antérieurs, il se substituera à eux par sa supériorité naturelle et ne leur laissera plus qu'une existence historique.

Nous avons exposé le but spécial de cet ouvrage. Son but secondaire et général consiste à examiner ce qui a été effectué dans les sciences, afin de montrer qu'elles ne sont pas radicalement séparées, mais qu'elles sont des branches d'un même tronc. Si nous nous étions borné au premier objet de cet ouvrage, l'objet spécial, nous aurions produit seulement une étude de physique sociale, au lieu que, par l'introduction de son objet général, c'est-à-dire en passant en revue toutes les sciences positives déjà formées, nous faisons une étude de philosophie positive .

On comprend qu'il ne s'agit pas ici de faire un cours de sciences naturelles ; un tel cours, outre qu'il exigerait un temps considérable, requerrait une p.'éparalion qu'aucun homme ne possède et nous éloignerait de noire sujet, qui n'est pas la science positive, mais la philosophie positive. Nous n'avons qu'à considérer chaque science fondamenlale dans ses relations avec le système positif tout entier et quant à l'esprit qui la caractérise, c'est-à-dire sous le double rapport de sa méthode et de ses principaux résultats.

Les deux objets, quoique distincts, sont inséparables ; car, d'un côté, il serait impossible de concevoir une philosophie positive sans physique sociale, et, d'une autre part, on ne pourrait procéder avec sûreté à l'étude des phénomènes sociaux sans y avoir été préparé par celle des phénomènes moins compliqués qui nous fournissent la connaissance de lois et de faits antérieurs dont la science sociale subit l'influence plus ou moins indirecte. Quoique les sciences fondamentales n'aient pas toules le même degré d'intérêt pour les esprits ordinaires, aucune ne peut être négligée impunément dans la recherche que nous entreprenons ; et, aux yeux de la philosophie, elles contribuent toutes au bonheur de l'espèce humaine. Celles même qui paraissent les moins intéressantes

ont leur valeur propre, soit à cause delà perfeclion de leurs méthodes, soit comme étant la base de toutes les autres.

Afin qu'on ne suppose pas que ce cours est desline aces recl.erches spéciales si justement regardées comme tout a lait contraires au véritable esprit de la philosophie positive, je dois présenter ici quelques considérations qui mettront en crarde contre toute fausse interprétation, à cet égard. Dans î'élat primitif de nos connaissances, il if existe aucune division régulière du travail inlellecluel, toutes les sciences étant alors cultivées simultanément par les mêmes esprits. Mais, à mesure que notre savoir augmente, les sciences se séparent et les savants se consacrent chacun aune science particulière. G est à celte répartition des diverses sortes de recherches entre différents ordres de savants que nous devons les progrès si remarquables des sciences à notre époque, et le perfectionnement de cetie division est un des plus importants caractères de la philosophie positive. Mais tout en reconnaissant les heureux effets de ce changement, il est in.possible de ne pas elre frappé des inconvénients capitaux qui résultent de celte limitation de l'esprit à une étude spéciale. Chaque intelligence, absorbée par des notions exclusives, est incapable de la superiorilé générale des anciens. Cette supériorité tenait au peu de développement de leurs connaissances. Aussi, sans revenir à l'antique confusion des travaux, il laut nous hàler de rechercher si le mal que produit la spécialité peut être évite, et d'y remédier avant qu'il soit devenu plus grave, sans perdre pourtant le bénéfice des divisions modernes. De l'aveu de tous, ces divisions, établies pour faciliter nos investigations scientifiques sont purement artiticielles. iMalgré cet aveu, il y a très-peu d'esprits qui puissent embrasser dans leurs conceptions rensembleméme d'une science unique, laquelle n'est cependant, à son tour, qu'une partie d'un grand tout. Chacun se livre à sa propre section sans penser à la relation de ses travaux particuliers avec le système général des connaissances positives. Ne nous dissimulons pas que c'est là le côte faible par lequel les partisans des systèmes Ihéologique et métaphysique peuvent encore attaquer, avec quelque espoir de succès, la philosophie positive.

Le moyen d'arrêter l'influence délétère d'une trop grande

SON BUT, SON ESPRIT, SON LNFLUENCE. il

spécialisation consiste à perfectionner la division du travail elle-même, en la portant au plus haut degré, c'est-à-dire en faisant de l'étude des généralités scientifiques une grande spécialité de plus. Qu'une nouvelle classe de savants, convenablement préparés, prenant les sciences dans leur état actuel, détermine l'esprit de chacune, découvre leurs relations et leur enchaînement, et réduise leurs principes respectifs au plus petit nombre de principes généraux, conformément à la règle fondamentale de la méthode positive. Qu'en même temps, les autres savants, avant de se livrer à leurs spécialités respectives, soient préparés, |)nr une éducation portant sur l'ensemble du savoir positif, à profiter des travaux des savants voués à l'étude des généralités, et, réciproquement, à rectifier leurs résultats : état de choses dont les savants se rapprochent de jour en jour. Cet accord une fois établi, il n'y aura plus rien à craindre d'une division, même très-prolongée. Quand une classe distincte, constamment contrôlée par toutes les autres et ayant pour fonction de lier chaque nouvelle découverte avec le système général, aura été instituée, on n'aura plus à craindre qu'on perde de vue l'ensemble par une trop grande attention donnée aux détails. L'organisation des recherches scientifiques sera alors complète, et elle n'aura plus qu'à se développer sans changer de caractère. D'ailleurs, la formation de cette nouvelle classe ne serait qu'une extension du principe qui a créé toutes les classes que nous voyons. Tant que la science a été très-limitée, il n'y avait qu'une classe de savants ; mais à mesure qu'elle s'est développée, le nombre s'est accru. Avec un essor plus grand, un nouveau besoin, se produit dont celte nouvelle classe sera le résultat. Ayant ainsi déterminé l'esprit général d'un cours de philosophie positive, il faut indiquer les principaux avantages que peut avoir un tel travail relativement aux progrès de l'esprit humain. Je me bornerai à signaler les plus importants, qui sont au nombre de quatre.

L L'élude de la philosophie positive fournil le seul moyen de mettre en évidence les lois logiques de l'esprit humain, qui ont été recherchées jusqu'ici par des voies si peu propres à les dévoiler.

Pour expliquer ma pensée, je rappellerai ce qu'à dit M. de

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• LA PHIl.OSOrilIE POSITIVE.

Blainville en ses Primipes ,jénérmx ,ramilomu' comparée : « Tout ôlre actif, fl spccialemenl lout êire vivaiil, peut elre « éludié sous deux rapports, l'un sialique, lauire .iyna.mque, « c'est-à-dire comme apte à agir ou comme agissant effective- « meni » Il est clair (lue toutes les considérations rentrent dans l'un ou l'yutre de ces deux modes. Appliquons maintenant cette classification à l'cturie des fondions intellectuelles.

Si l'on envisaije ces fonctions sous le point de vue statique, leur élude ne 'peut consister que dans la détermination des conditions organiques dont elles dépendent ; elle forme ainsi une partie essentielle de Tanatomie et de la physiologie, hn les considérant sous le point de vue dynamique, tout se réduit à étudier la marche de l'esprit humain en exercice, par l'examen des procédés employés pour obtenir les diverses conr,aissances qu'il a acquises, ce qui constitue I objet gênerai de la philosophie positive. En un mot, regardant toutes les théories scienliliques comme autant de grands faits logiques, c'est seulement par l'observation complète de ces laits nue nous arriverons à la connaissance des lois logiques. 1 uisq«e ce sont là les deux seuls moyens de connaître les phénomènes iiilellecuiels, la psychologie illusoire, dernière ransformalion de la théologie, se trouve à jamais bannie. Llle prétend arriver à la découverte des lois de lespril humain en le contemplant en lui-même, c'est-à-dire en faisant complètement ahstraclion des causes et des edets. Une teile tenlal.ve entreprise sans s'inquiéter de l'étude physiologique de nos organes inlell.cluels ni de l'observation des procèdes rationneir, n'a aucune chance de succès. ...

La philosophie positive, qui a pris tant d'ascendant depuis Bacon, exerce mainlenani une telle prépondérance que les métaphvsiciens eux-mcme se piquent d'appuyer leur prelendue science sur l'observation des faits. Aussi ont-ils imaginé des faits extérieurs et des faits intérieurs, retenant les derniers dans leur domaine. Cela ressemble beaucoup a cette explication de la vision par la reproduction des objets lumineux sur la rétine. A celte explication, les physiologistes ont obieeté avec raison qu'un autre œil serait nécessaire pour voir l'image ainsi reproduite. N'en est-il pas de même dans le cas présent? Il est sensible, en effet, que l'esprit humain

peut observer directement tous les phénomènes à l'exception des siens propres. On dira que Fliomme peut s'observer luimême sous le rapport des passions qui l'animent, par ce motif que le siège de la raison est distinct, dans le cerveau, de celui des émotions ; mais cette observation ne saurait avoir, même en ce cas, d'importance scientifique, et le meilleur moyen de connaîlre les passions sera toujours de les observer au dehors, puisque l'agitation que produisent les émotions trouble plus ou moins les facultés intellectuelles de Tobservateur.

L'impossibililé de faire une observation intellectuelle des phénomènes intellectuels est bien plus manifeste. En ce cas, l'organe observé et l'organe observant se confondent et leur action ne peut se produire ni simplement, ni naturellement. Pour observer, notre intelligence doit rester inactive ; cependant, c'est son activité même qu'il s'agit d'observer. On se trouve donc en présence de cette impossibilité : sans effectuer le repos on ne peut observer, et ce repos une fois effectué, il n'y a plus rien à observer. Los résultats d une semblable méthode sont parfaitement conformes au principe. Depuis deux mille ans que les métaphysiciens cultivent la psychologie, ils n'ont pu encore convenir d'une seule proposition intelligible et solidement établie. Ils sont mémo aujourd'hui partagés en une multitude d'écoles disputant encore sur les premiers éléments de leur doctrine. Cette observation intérieure donne naissance à presque autant de théories qu'il y a d'observateurs. Vainement nous demandons quelle découverte, grande ou petite, a été faite par cette méthode. Toutefois, les psychologues ont rendu un éminent service en soutenant l'activité de notre intelligence (juand il n'y avait pxis de meilleur emploi à faire de nos facultés, et leurs travaux n'ont pas été absolument sans résultat relativement aux progrès généraux de nos connaissances. Mais ces résultats, ils les obtinrent en observant les progrès de l'esprit humain à la lumière de la science, c'est-ù-dire en cessant pour un instant d'être psychologues.

L'aperçu qui vient d'être présenté, relativement à la science logique, devient plus frappant si nous considérons l'art logique.

La méthode positive doit être jugée seulement en action. Elle ne peut être considérée, en elle-même, séparément des recherches où elle est employée; du moins, c'est la une étude vaine, incapable de féconder l'esprit qui s y livre. Un peut parler indéfiniment de la méthode, rétablir en termes très judicieux, sans la connaître moitié autant que «élu. qui a étudié d'une manière approfondie une seule science, même sans intention philosophique. C'est pour avoir méconnu ce fait que les psychologues sont conduits à Prendre leurs rêveries pour de la science, croyant comprendre la méthode positive parce qu'ils ont lu les préceptes de Bacon et le discours

de Descaries. ^ .

Sa»s prétendre qu'il ne sera jamais possible de fa^e, « priori, un véritable cours de méthode independan de 1 étude philosophique des sciences, je suis certain que cela est maintenant ineléculable. Nous ne pouvons actuellement e.xposer le. "rands procédés logiques séparément de leurs applications.

Si" nous y parvenons jamais, il sera aussi "é;.e^««.''^7'«^[,;j maintenant de se former un bon système d'habitudes intellectuelles par l'étude des applications régulières des méthodes

scieiuifiques. , , ... , .

Tel est donc le premier grand résultat de la philosophie positive : la manifestation par l'expérience des lois que suit rinlellisence dans la recherche de la vérité, et, par suite, la connaissance des règles générales convenables pour cet objet.

II. Le second avantage de la philosophie positive, avantage non moins imporlant et d'un intérêt bien plus pressant, sera

de régénérer l'éducation.

Les meilleurs esprits reconnaissent tous qi'.e notre éducation européenne, encore essentiellement théologique metaphvsique et littéraire, doit être remplacée par une éducation positive conforme à notre temps et à nos besoins.

De nos jours, les gouvernements eux-mêmes se sont associés, quand ils n'en ont pas pris l'initiative, aux essais tentes pour établir une instruction positive. Mais, tout en secondant le plus possible de telles tentatives, il ne faut pas nous dissimuler que ce qui a été fait n'est pas suffisant. La spécialité exclusive de nos recherches, et, par suite, l'isolement des sciences, nuisent à l'enseignement. Quun bon esprit veuille

SON BUT, SOiN ESPRIT, SON INFLUENCE. 15

se former une idée de la philosophie naturelle, considérée comme un ensemble, il est forcé d^étudier séparément chaque branche d'après le même mode et le même détail que s'il voulait devenir astronome, chimisle, etc. ; de façon que, quelle que soit son intelligence, son éducation doit demeurer très imparfaite, et cependant, elle exige un ensemble de conceptions positives sur toutes les classes de phénomènes naturels. C'est un tel ensemble qui doit devenir désormais, sur une échelle plus ou moins étendue, la base permanente de toutes les combinaisons humaines, et qui constituera l'esprit général de nos descendants. Pour amener cette régénération de notre système intellectuel, il est nécessaire que les sciences, considérées comme branches d'un tronc unique, soient réduites à leurs méthodes principales et à leurs résultats les plus importants. Les études spéciales viendront s'ajouter ensuite chez ceux qui y seront poussés par leur vocation . Elles sont indispensables et ne sauraient être négligées, mais elles ne peuvent jamais d'elles-mêmes renouveler notre système d'éducation ; et. pour être pleinement utiles, elles doivent reposer sur cet enseignement général, résultat direct de la philosophie positive.

III. Cette étude des généralités scientifiques doit aussi contribuer aux progrès des diverses sciences positives, et cela constitue le troisième de ses principaux avantages.

Les divisions que nous établissons entre nos sciences, sans être arbitraires, sont essentiellement artificielles. En réalité, le sujet de nos recherches est un. Nous le partageons pour notre commodité, en vue de résoudre plus aisément ses difficultés. Mais il arrive quelquefois, et particulièrement pour les doctrines les plus importantes de chaque science, que nous avons besoin, à cause de l'isolement actuel des sciences, d'une combinaison de plusieurs points de vue spéciaux, faute de laquelle des problèmes très importants attendent leur solution beaucoup plus longtemps qu'ils ne devraient. Prenons un exemple dans le passé : la grande conception de Descartes, relative à la géométrie analytique, est une découverte qui a changé la face de la science mathématique, et qui a fourni le germe de tous les progrès ultérieurs; or, elle est résultée de l'union de deux sciences, toujours conçues auparavant comme

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IP LA PHILOSOPHIE POSITIVE

isolées. Mais un exemple lire des questions pendanles sera plus frappant; il nous est offert par la doctrine des proportions délinies tn chimie. Sans entrer dans la discussion du principe fondamental de celle théorie, nous pouvons dire, en toute assurance, qu'avant de déterminer si nous devons recarder comme une loi de la nature que les molécu es se cornbinent nécessairement en nombre fixe, il serait indispensable d'unir le point de vue chimique au point de vue physiologique. L'impossibilité d'étendre cette théorie aux corps organiques indique qu'il faut rechercher la cause de l'immense exception qu'ils constituent. Autre exemple de même nature : il reste encore à savoir si Tazole est un corps simple ou un corps composé. Presque tous les chimistes s'accordent à conclure que razote est un corps simple, et parmi eux riUustre Uerzehus, d'aprrs celte observation physiologique que les animaux qui se nourrissent de matières non azotées possèdent autant d azote clans leurs tissus que les animaux carnivores. D'où nous voyons combien la phvMologie doit s'unir à la chimie pour décider si razote est simple ou composé, et pour instituer une série de recherches neuves sur la n lalion entre la composition des corps vivants et leur mode d'alimenlatioii.

Tel CM donc le troisième avantage que nous devrons a la philosophie positive : le perfectionnement de chaque science par leur combinaison. Elle possède enfin un qualiieme avan-

*^^[v La p hilosophie positive offre la seule base solide de la réorganisation sociale qui doit mettre fin à l'état de crise dans lequel se trouvent encore les nations les plus civilisées.

Il n'est pas nécessaire de prouver aux lecteurs de cet ouvrai^e que les idées gouvernent et bouleversent le monde ; ou, en d'autres termes, que tout le mécanisme social repose sur des opinions. La gninde crise politique et morale qu éprouvent les sociétés actuelles résulte en dernière analyse de 1 anarchie inlellectuelle. Pendant qu'un assentiment unaninie a des maximes fondamentales serait la première condition dun ordre social stable, nous voyons une diversité d'opinions qu on peut appeler universelle. Tant que certaines idées générales capables de former une doctrine sociale commune ne seront pas acceptées comme point de ralliement, les nations demeu-

reront dans l'état révolutionnaire malgré tous les palliatifs qu'on pourra imaginer, et leurs institutions seront nécessairement provisoires. Mais si une communauté de principes peut une fois être obtenue, des inslitulions convenables en découleront sans secousse et sans résistance, car les causes de désordres auront été dissipées par ce seul fait. C'est dans cette direction que doivent se porter les regards de ceux qui désirent un état social vraiment normal et régulier.

Maintenant, le désordre actuel est assez motivé par l'existence simultanée de trois philosophies incompatibles, les philosophies théologique, métaphysique et positive. L'une quelconque des trois pourrailassurerun ordre social déterminé; mais leur coexistence empêche de s'entendre sur aucun point essentiel.Or, s'il en est ainsi, nous n'avons plus qu'à montrer laquelle doit prévaloir par la nature des choses, et cela fait, personne, quelles qu'aient pu être ses opinions, ne relusera de concourir à son triomphe. Le problème une fois posé, la solution ne s'en fera pas longtemps attendre, car toutes les considérations mènent à conclure que la philosophie positive est seule destinée à prévaloir. Seule, elle a été constamment en progrès durant le cours des siècles, tandis que les deux autres ont été en déclinant. Le fait est incontestable. Quelquesuns pourront le déplorer mais non le détruire, ni, par conséquent le négliger, sous peine de ne se livrer qu'à des spéculations illusoires. Cette révolution générale deresj)rit humain est près d'être accomplie. Nous n'avons plus qu'à compléter la philosophie positive en y comprenant l'étude des phénomènes sociaux, et ensuite à la résumer en un seul corps de doctrine homogène. La préférence bien marquée que tous les esprits, depuis les plus élevés jusqu'aux plus humbles, accordent aux connaissances positives sur les conceptions vagues et mystiques, est une garantie de l'accueil que recevra cette philosophie quand elle aura acquis le seul caractère qui lui manque encore, — la généralité. Ainsi complétée, elle deviendra spontanément prépondérante en vertu de sa supériorité, et rétablira Tordre dans la société. Il n'y a plus à présent de conflit qu'entre les philosophies théologique et métaphysique. Elles se disputent la réorganisation de la société, mais c'est une tâche au-dessus de leur portée; la philosophie positive

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n'est intervenue jusqu'ici que pour les juger, et cet examen les a entièrement discréditées. Le moment est venu mamtenant de faire quelque chose de plus décisif sans perdre nos eBorts en vaines controverses. Il est temps de compléter la vaste opération intellectuelle commencée par Bacon, Uescartes et Galilée, en construisant le système d'idées générales destiné à prévaloir un jour. C'esl le seul moyen de termmer la crise révolutionnaire qui (oarmenle les nations c.v.lisees. Avant de terminer ce chapitre, il importe de fixer I attention sur une réflexion préalable.

En proposant .le résumer l'ensemble de nos connaissances en un corps de doctrine homogène, il ne faudrait pas nous supposer l'intention de vouloir procéder à l'étude des phenome^nes en les considérant comme les effets d'un même principe ou comme assujettis à une seule loi 11 y a quelque chose de si chimérique en cette tentative d explication universelle par une loi unique, qu'il n'est pas mutile de me tre . d'ores et déjà, cet ouvrage à l'abri d'une pareille imputation, quoique son développement doive montrer dans la suite corn bien elle serait imméritée. Nos ressources mtellectuelles sont trop bornées, et l'univers est trop complexe, pour laisser aucun espoir d'amener la perfection scientifique à son dernier degré de simplicité. De plus, y fussions-nous parvenus, nous n en retirerions pas les avantages que nous en attendons. Le seul moyen d'y arriver ne pourrait être que de rattacher tous les phénomènes naturels à la loi la plus géné:rnle que nous connaissions, celle de la gravitation universelle qui lie deja tous les phénomènes astronomiques à une partie de ceux de la physique terrestre. Laplace a indiqué effectivement que les phénomènes chimiques peuvent être regardés comme de simples effets atomiques de l'attraction newlomenne, modifies par la forme et la position mutuelle des atomes. Mais, en supposant celte vue démontrable (ce qui n'est pas, puisque nous n'avons aucune donnée sur la constitution des corps), la difficulté de son application serait telle, qu'on serait oblige de maintenir la division actuelle entre l'astronomie et la chimie, avec cette seule différence que nous regardons maintenant cette division comme naturelle, tandis qu'elle serait purement artificielle. Laplace lui-même ne présenta son idée que comme

un jeu philosophique, incapable d'exercer une influence utile sur les progrès de la science chimique.

La considération de tous les phénomènes comme identiques au fond, sauf la variété des circonstances, n'est nullement nécessaire à la formation systématique de la science, pas plus qu'à la réalisation des grandes et heureuses conséquences que nous allendons de la philosophie positive. La seule unilé indispensable pour cela est celle de la méthode, et elle se trouve déjà établie en grande partie. Quant à la doctrine, elle n'a pas besoin d'être une, il suffit qu'elle soit homogène. C'est donc sous le double point de vue d'unité de méthodes d'homogénéité de doctrines que nous considérons les différentes classes de théories positives dans cet ouvrage. Tout en poursuivant l'objet principal de la science, la diminution du nombre des lois générales nécessaires à l'explication des phénomènes naturels, nous regardons comme téméraire toute tentative, même ultérieure, pour les réduire rigoureusement à une seule.

Ayant ainsi exposé l'esprit et l'influence de la philosophie pusiiive et déterminé le but de nos travaux, nous allons niainlenant procéder à l'exposition du plan, c'est-à-dire à la détermination de Tordre encyclopédique qu'il convient d'établir entre les différentes classes de phénomènes naturels, et consé quemment entre les sciences positives correspondantes.

HIÉRARCHIE DES SCIENCES

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