CHAPITRE PREMIER
Considérations générales sur la biologie.
L'élude (lu monde extérieur et celle de l'homme constituent le double et éternel sujet de la philosophie; et il y a deux manières de philosopher, selon qu'on passe de Tétude de l'homme à celle du monde, ou de l'étude du monde à celle de l'homme. Quand la philosophie aura atteint toute sa maturité, les deux méthodes seront conciliées, mais en attendant leur contraste caractérise les deux philosophies opposées : la philosophie théologique et la philosophie positive. Nous verrons dans la suite que les philosophies théologique et métaphysique prennent pour point de départ, dans l'explication des phénomènes du monde extérieur, notre sentiment immédiat des phénomènes humains, tandis que la philosophie positive subordonne la conception de l'homme à celle du monde extérieur. Toutes les incompatibilités d(sdeux philosophies résultent de cette opposition radicale. En faisant prédominer la considération de l'homme sur celle du monde, on est inévitablement conduit à attribuer tous les phénomènes à des voloiitc's, d'abord naturelles et ensuite extra-naturelles, ce qui constitue le système théologique. Au contraire, l'étude directe de l'univers suggère et développe la grande idée des lois de la nature, fondement de toute philosophie positive, et qui, par son extension à l'ensemble des phénomènes, a dû enfin embrasser ceux que présentent l'homme et la société. Le seul point sur lequel s'accordent toutes les écoles théologiques et métaphysiques, malgré tant de divergences, c'est qu'elles
considèrent l'étude de l'homme comme primordiale, et celle de l'univers comme secondaire; habituellement même elles négligent entièrement la dernière : tandis que le caractère le plus tranché de l'école positive est de fonder l'étude de l'homme sur la connaissance préalable du monde extérieur.
A l'égard de toute autre science, celte considération concernerait seulement sa vraie position encyclopédique, sans affecter son caractère ; mais pour la physiologie cette subordination à la connaissance du monde extérieur est la base de sa positivité. Vainement on accumulera une multitude de faits plus ou moins bien analysés; ils seront inutiles (ant que l'ancienne méthode de philosopher sera maintenue et que la physiologie sera conçue comme une étude directe, isolée de celle de la nature inerte. La physiologie n'a pris son vrai caractère scientifique que depuis l'époque récente où les phénomènes vitaux ont été regardés comme assujettis aux lois générales dont ils ne présentent que de simples modifications. Cette révolution est maintenant irrécusable, quelque imparfaites que soient encore les tentatives pour rendre positive notre connaissance des phénomènes physiologiques les plus complexes et les plus particuliers, surtout celle des fonctions des nerfs et du cerveau. Quoique la base de la science soit incontestable, elle continue à être considérée comme indépendante de la philosophie mathématique et de la philosophie inorganique, qui sont les seuls fondements solides de la positivité des études vitales.
Il n'y a pas de science dont il soit plus nécessaire de déterminer le vrai caractère et les limites, parce que nous avons non seulement à lui assigner son rang encyclopédique, mais à montrer son originalité. D'un côté les métaphysiciens s'efforcent de la retenir, et d'un autre côté la philosophie inorganique tend à l'absorder pour en faire un simple appendice de son domaine. Depuis plus d'un siècle que la biologie cherche à prendre sa place dans la hiérarchie des sciences fondamentales, elle a été ballottée entre la métaphysique et la physique, et ce tiraillement ne saurait cesser que quand la philosophie positive aura décidé sur la position que doit occuper l'étude des corps vivants.
L'imperfection relative de cette science s'explique par l'ex-
trême complication de ses phénomènes et sa date récente. Cette complicalion ne permet pas d'espérer que la biologie puisse jamais atteindre une perfection comparable à celle des parlies les plus simples et les plus générales de la philosophie ; et par suitede sa date récente, les mêmes intelligences qui sentent en tous les autres départements l'inanité des spéculations sur les causes preniières et le mode de production des phénomènes, n'hésitent pas à aborder ces vaines recherches dans l'étude des corps vivants. Depuis plus d'un siècle tous les bons esprits ont renoncé à pénétrer les mystères de la pesanteur, pour ne plus considérer que ses lois; cependant ils reprochent à la physiologie de ne rien nous apprendre sur la nature de la vie, du sentiment et de la pensée. Il est aisé de voir combien cette tendance métaphysique doit inspirer une idée exagérée de son imperfection réelle : si, par une impérieuse nécessité, la biologie est plus arriérée que les autres sciences fondamentales, elle possède néanmoins des notions infiniment précieuses, et son caractère scientifique est beaucoup moins inférieur qu'on ne le suppose communément.
Commençons par circonscrire son domaine.
Le développement graduel de Tintelligence humaine nous amènerait sans doute, dans le cours du temps, de l'état théologique à l'état métaphysique, par une série de conceptions logiques. Mais un tel progrès serait extrêmement long, et en réalité, il a toujours été accéléré par un stimulant spécial d'une espèce ou d'une autre. L'histoire entière de l'esprit humain, qui témoigne que toute évolution décisive s'est accomplie par ce moyeu, montre, en même temps, que l'influence auxiliaire la plus commune résulte des besoins de l'application de la science en question. La plupart des philosophes ont dit que toute science naissait d'un art correspondant : cette maxime, quoique fort exagérée, sans doute, contient un grand fonds de vérité si on la restreint, comme il convient, à la séparation de chaque science d'avec la philosophie théologique ou métaphysique, produit naturel du premier essor de l'intelligence humaine. En ce sens, il est vrai qu'une double action a conduit à la formation de la science : les arts fournissant les données positives et poussant les recherches spéculatives dans la direction des questions réelles et accessibles. Mais, d'un
autre côté, quand la science a une fois atteint un certain de^ré d'extension, le progrès des connaissances spéculatives se trouve arrêté par une adhérence trop étroite de la théorie à la pratique.
Quelque limitée que soit notre force de spéculation, elle surpasse de beaucoup notre capacité d'action; en sorte qu'il serait ladicalement absurde de restreindre le progrès de l'une à celui de l'autre. Les domaines rationnels de la science et de l'art sont, en général, parfaitement distincts, quoique philosophiquement liés ; à l'une, il appartient de connaître et par suite de prévoir, à l'autre de pouvoir et par suite d'agir Si la science dérive de l'art, il est aussi certain qu'elle ne peut parvenir à sa maturité qu'en se séparant de lui. Cette vérité devient sensible en ce qui concerne les sciences dont le caractère est nettement prononcé. Ardiiniède en avait sans doute un sentiment profond, quand il s'excusait envers la postérité d'avoir momentanément appliqué sou génie à des inventions pratiques. A l'égard de la malhéuialique et de l'astronomie, il n'est pas possible de vérifier celte vérité à cause de répoque trop reculée de leur formation; mais quant à la physique et à la chimie, à la naissance scientifique desquelles nous avons pour ainsi dire assisté, chacun voit combien leur relation aux arts a été essentielle à leurs premiers pas, et combien leurs progrès ont été rapides quand elles en ont été séparées. Les séries primitives des faits chimiques sont dues aux travaux d'art, mais l'immense développement récent de la science résulte, en majeure partie, du caractère spéculatif qu'elle a pris ensuite.
Ces réflexions sont éminemment applicables à la physiologie. Aucune autre science n'a été plus étroitement liée à un art correspondant que le fut la biologie à l'art médical. Celait s'explique et par la haute importance de l'art et par la complication supérieure de la science. Sans les besoins croissants de la médecine et les indications qu'elle a procurées sur les principaux phénomènes vitaux, la physiologie en serait encore à ces dissertations académiques, moitié littéraires, moitié métaphysiques, parsemées çà et là de quelques observations épisodiques, auxquelles on donnait le nom de science, il n'v a guère plus d'un siècle. Le temps est venu où la biologie doit", comme
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les autres sciences, prendre son essor dans une direction purement spéculative, entièrement libre de toute adhérence à Tart médical ou à tout autre art quelconque. Puis, quand cette science et toutes les autres auront pris la constitution absiraite propre à chacune d'elles, la philosophie devra s'occuper, ainsi que je Tai indiqué, de rattacher le système des arts à celui des sciences, d'après un ordre intermédiaire de conceptions rationnelles. Mais une semblable opération serait maintenant prématurée, parce que le système des sciences n'est pas complètement formé; et pour la physiologie surtout, le premier besoin est de Tisoler de la médecine, afin d'assurer Foriginalilé de son caractère scientifique, en constituant la science organique l\ la suite de la science inorganique. Depuis Hailer, celte séparation s'accomplit, mais avec une incertitude et une imperfection extrêmes; en sorte que, sauf un petit nombre de précieuses exceptions, la science est encore livrée aux médecins, que la haute importance de leurs occupations principales et la profonde imperfection de leur éducation actuelle rendent impropres à une telle fonction. La physiologie est la seule science qui ne soit pas affectée à des esprits qui s'y consacrent exclusivement. Elle n'a même pas une place régulièrement déterminée dans les corporations scientifiques les mieux instituées. Gel étaf, de choses ne peut durer, vu l'importance et la difficulté de la - L ce. Si on rejette comme absurde la pensée de confier l'étude de l'astronomie aux navigateurs, il est étrange qu'on abandonne celle de la physiologie aux loisirs des médecins. Uneaussi vicieuse organisation nous offre un témoignage irrécusable de la confusion des idées actuelles sur la science physiologique. Quand son élude sera convenablement instituée, elle aura une réaction nécessaire sur l'art dont elle hâtera le perfectionnement, ce qui fera évanouir les craintes qu'inspire aux esprits timides la séparation de la théorie et de la pratique. Nous avons déjà vu combien les plus hautes vérités de la science contribuent aux progrès de l'art; et la preuve de cette vérité, que la physique et la chimie ont rendue sensible, sera mise en évidence également envers la physiologie quand elle sera aussi avancée.
Après avoir considéré la physiologie sous l'aspect spéculatif, nous devons examiner son objet ; et, comme les lois vi-
taies constituent le sujet essentiel de la biologie, nous commencerons par analyser l'idée fondamentale de vie. Avant Bichal, cette idée était enveloppée dans un nuage
d'abstractionmétaphysique.Bichatlui-méîne,aprèsavoiraperçu que la définition de la vie ne pouvait être fondée que sur une
vuegenérale des phénomènes propres aux corps vivants subit à son insu l'influence de l'ancienne philosophie, et définit la vie comme une lutte entre la nature morte et la nature vivante. L'irrationalité de cette conception consiste surtout en ce qu'elle supprime l'un des deux élé monts dont le concours est nécessaire à l'idée générale de vie. Cette idée suppose en effet non seulement celle d'un être organisé de manière à comporter l'état vital, mais aussi celle d'un certain ensemble d'influences extérieures propres à son accomplissement. L'harmonie entre l'être vivant et le niilieu correspondant caractérise évidemment la condition fondamentale de la vie ; tandis que, d'après la supposition de Bichat, tout ce qui entoure les corps vivants tend à les détruire. Si certaines perturbations du milieu déterminent accidentellement la cessation de la vie, son influence est en général préservatrice, et les maladies ou la mort sont au moins aussi souvent dues aux modifications nécessaires et spontanées de l'organisme, qu'aux influences extérieures. L'une des principales diff'érences entre les corps vivants et les corps inertes, c'est que les phénomènes inorganiques, en vertu de leur généralité et de leur simplicité supérieures, se produisent, avec de simples difl"érences de degré, dans presque toutesles circonstances extérieures où les corps peuvent être placés. Le mode d'existence des corps vivantsest, au contraire, caractérisé par une dépendance très étroite des influences extérieures, soit pour la multiplicité des diverses actions dont il exige le concours, soit quant au de^é d'intensité de chacune d'elles. Plus on s'élève dans la hiérarchie organique, plus cette dépendance augmente, par la plus grande complication qu'éprouve le système des conditions d'existence, à mesure que les fonctions se développent et se diversifient. Toutefois, il convient de remarquer que le pouvoir que possède l'organisme de modifier les influences du milieu, s'accroît à proportion : d'où l'on voit que si l'existence de l'être exige alors un ensemble plus complexe des circonstances exté-^
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rieures, elle est compatible avec des limites de variations plus étendues de chaque influence prise à part. Au dernier rang de 1^ hiérarchie organique, par exemple, se trouvent les végétaux et les animaux fixés, qui, n'ayant aucune influence sur le milieu dans lequel ils existent, devraient périr par ses plus légers changements, si leur existence n'était pas liée au concours d'un très petit nombre d'actions extérieures distinctes. A l'autre extrémité, nous trouvons l'homme, qui ne saurait vivre qu'à l'aide de l'ensemble le plus complexe des conditions extérieures, soit atmosphériques, soit terrestres, sous les divers aspects physiques et chimiques ; mais qui, par une compensalion indispensable, est susceptible de supporter, à cesdifl"érents égards, des variations beaucoup plus étendues que les organismes inférieurs ne pourraient le faire, en vertu de sa plus grande aptitude à réagir sur le système ambiant. Quelque grand que soit ce pouvoir de l'homme, il est aussi conlradicloire à l'opinion de Dichat que l'est sa dépendance du monde extérieur. Mais cetle notion de l'indépendance de l'homme envers le monde extérieur et deson antagonisme envers lui, a dû séduire Bichat à une époque où les considérations bioloques ne reposaient pas sur la hiérarchie des organismes et où l'homme était étudié comme un être isolé. On comprend que le vice radical d'un tel point de départ n'a pu qu'altérer tout le système des conceptions physiolof^iques de Bichat. Nous verrons bientôt combien ses efl'ets se sont fait seniir.
Les philosophes contemporains, surtout en Allemagne, abusant des avantages fournis par l'anatomie comparée, ont généralisé outre mesure la notion abstraite de la vie fondée par l'étude de l'ensemble des êtres organisés, en rendant l'idée de vie exaclement équivalente à celle d'activité sponlanée. Gamme tous les corps naturels sont actifs, à des degrés divers et suivant des modes difl'érents, il devenait impossible d'attacher au nom de vie une signification distincte ; et cet abus tendrait à nous ramener à l'ancienne confusion qui attribuait la vie à tous les corps. L'inconvénient d'avoir deux termes pour une même idée générale doit faire sentir que pour empêcher les questions scientifiques de dégénérer en discussions de mots, il convient de restreindre soigneusement le terme de vie aux seuls êlres réellement vivants, c'est-à-dire à ceux qui sontor-
ganisés, et de ne pas lui donner une signification qui s'appliquerait à tous les organismes possibles et à tous leurs modes de vitalité. En ce cas, comme en tous les cas où il s'agit de notions primordiales, les philosophes auraient agi sagement en respectant les grossières mais judicieuses indications du boa sens vulgaire, véritable point de départ éternel de toute sage spéculation scientifique.
Je ne connais pas jusqu'ici d'autre lenlalive heureuse pour définir la vie que celle de M. de Blainville dans l'introduction de son Traité sur l'anatomie comparée. Il a caractérisé la vie par le double mouvement intestin, à la fois général et continu, de composition et de décomposition, qui constitue en effet sa vraie nature universelle. Je ne vois pas que sa définition laisse rien à désirer, si ce n'est une indication plus directe et plus explicite de ces deux considérations corrélatives : un organisme déterminé et un milieu convenable. Mais cette critique s'applique plutôt à la formule qu'à la conception, qui, d'ailleurs, suggère ces deux considérations d'une organisation disposée de manière à permettre la rénovation, et d'un milieu susceptible de fournir à l'absorption et de provoquer à l'exhalation ; cependant il eût été mieux d'en faire mention. Sauf cette modification, la définition n'est pas sujette à contestation, car elle énonce le seul phénomène commun à tous les êtres vivants et elle exclut tous les corps inertes. Elle est, à mes yeux, la première base de la vraie philosophie biologique.
Il est vrai qu'une telle définition néglige l'éminente distinction entre la vie organique et la vie animale, et qu'elle se rapporte seulement à la vie végétative, paraissant ainsi violer le principe général des définitions, qui prescrit de chercher la caractéristique d'un phénomène dans les cas où il est le plus développé, et non dans ceux où il l'est le moins. Mais cette objection même montre que la définition proposée repose sur une exacte appréciation de l'ensemble de la hiérarchie biologique; car la vie animale n'est qu'un simple perfectionnement complémentaire de la vie organique ou fondamentale, et propre, soit à lui procurer des matériaux par une réaction sur le monde extérieur, soit à préparer ou à faciliter ses actes par les sensations, la locomotion, etc. ; soit enfin à la préserver
des influences défavorables. Les animaux les plus élevés, surtout riiomme, sont les seuls où celle relation soit complèteraenl intervertie, et chez lesquels la vie végétative doive sembler destinée à entretenir la vie animale, devenue en apparence le but principal et le caractère prépondérant de l'existence organique. Mais dans l'homme lui-même cette admirable inversion de Tordre général ne commence à devenir compréhensible qu'à Taide d'un développement remarquable de l'intelligence et de la sociabilité, qui tend de plus en plus à transformer artificiellement l'espèce en un seul individu immense et éternel, doué d'une action constamment progressive sur la nature extérieure. C'est uniquement sous ce point de vue qu'on peut considérer avec justesse celte subordination de la vie végétative à la vie animale, comme le type idéal vers lequel tend sans cesse l'humanité civilisée, quoiqu'elle ne doive jamais le réaliser entièrement. Je montrerai dans la suite comment cette conception se rapporte à la nouvelle science fondamentale que je me propose de constituer; mais, en biologie, une semblable vue ne serait pas scientifique et ne servirait qu'à nous égarer. Ce n'est pas des propriétés essentielles de l'humanité que la biologie doit s'occuper, mais de l'individu dans ses rapports avec les autres êlres organisés; et il faut par conséquent maintenir rigoureusement la notion de la vie animale suibordonnée à la vie végétale, comme une loi générale dont la seule exception apparente forme l'objet spécial d'une autre science fondamentale. Il laul ajouter, à ce sujet, que, là même où la vie animale est le plus développée, la vie organique, outre qu'elle en constitue la base et le but, reste commune à tous les tissus en même temps qu'elle est aussi la seule qui s'exerce d'une manière nécessairement continue, la vie animale étant, au contraire, intermittente. Tels sont les motifs qui doivent confirmer la définition de la vie donnée par M. de Blainville, tout en concevant néanmoins la considération de l'animalité et même de l'humanité comme l'objet le plus important de la biologie.
Cette analyse du phénomène de la vie rendra plus facile la détinilion de la science qui s'y rapporte. Nous avons reconnu que l'idée de vie suppose la corrélation des deux éléments indispensables : un organisme approprié et un milieu convenable.
C'est de l'action réciproque de ces deux éléments que résultent tous les phénomènes vitaux, non seulement animaux, mais aussi organiques. Il s'ensuit immédiatement que le grand problème de la biologie positive consiste à établir, de la manière la plus générale et la plus simple, une harmonie scientifique entre ces deux puissances inséparables du conflit vital et l'acte qui le constitue, en un mot, à lier d'une manière générale et spéciale en même temps, la double idée d'organe et de milieu avec celle de fonction . L'idée de fonction, en effet, n'est pas moins double que la première; et si nous traitions* de l'histoire naturelle des êtres vivants, nous devrions expressément la considérer ainsi; car, d'après la loi de l'équivalence entre la réaction et l'action, l'organisme doit agir sur le milieu autant que le milieu sur l'organisme. En traitant de l'être humain, surtout à l'état social, il serait nécessaire de donner au terme fonction un sens plus étendu, mais pour le moment il y a peu d'inconvénient à conserver à ce mot sa signification ordinaire, celle d'actes organiques, indépendamment de leurs conséquences externes.
La biologie doit donc être envisagée comme ayant pour objet de rattacher dans chaque cas déterminé le point de vue anatomique au point de vue physiologique, ou, en d'autres termes, l'état statique à l'état dynamique. Celte relation perpétuelle constitue son vrai caractère philosophique. Placé dans un système donné de circonstances extérieures, un organisme défini doit toujours agir d'une manière nécessairement déterminée ; et, en sens inverse, la même action ne saurait être identiquement produite par des organismes vraiment distincts. Il y a donc lieu à conclure alternativement l'acte d'après le sujet, ou l'agent d'après l'acte. Le système ambiant étant toujours supposé connu d'après les autres sciences fondamentales, le double problème biologique peut-être posé suivant l'énoncé le plus mathématique possible, en ces termes généraux : Etant donné V organe ou lu modification or g (inique, trouver la fonction ou F acte, et réciproquement. Cette définition me paraît satisfaire aux principales conditions philosophiques de la science. Elle fait surtout ressortir ce but nécessaire de prévision rationnelle que j'ai tant de fois représenté comme l'objet de toute science réelle, quoique la biologie doive toujours
rester, encore plus qu'aucune autre science, au-dessous d'une telle destinalion philosophique. II est de la plus haute importance d'avoir en \ue ce but dans une science aussi difficile que celle-ci, où l'immensité des détails expose à une déplorable dispersion d'efforts en d'oiseuses recherches. Personne ne conteste que les parties les plus parfaites de la science sont celles où la prévision a été le mieux réalisée ; et c'est une justification suffisante du but qu'elle se propose, qu'il soit ou non complètement atteint. Ma définition exclut l'ancienne division entre Fanatomie et la physiologie, parce que je crois que cette division a marqué l'enfance de la science et qu'elle n'est plus admissible aujourd'hui. C'est par les considérations plus simples et plus faciles de Tanatomie, que la philosophie métaphysique a été décréditée et que la positivité s'est intioduile dans la biologie ; mais ce service une fois rendu, il n'existe aucune raison pour maintenir une séparation qui d'ailleurs devient de jour en jour plus faible.
Non seulement ma définition ne sépare pas l'anatomie de la physiologie, mais elle leur adjoint une autre partie essentielle dont la nature est peu connue. Si l'idée de vie est inséparable de celle d'organisation, l'une et l'autre ne sauraient s'isoler, comme nous l'avons vu, de celle d'un milieu en relation déterminée avec elles. D'où surgit un troisième aspect élémentaire, à savoir : la théorie générale des milieux organiques et de leur action sur l'organisme, abstraitement envisagée. C'est ce que les philosophes allemands représentent confusément dans leur notion d'un règne intermédiaire, composé de l'air et de l'eau, unissant le monde inorganique et le monde organique, et c'est ce que M. de Blainville a eu en vue dans ce qu'il a appelé l'étude des modificateurs extérieurs, généraux et spéciaux. Malheureusement cette partie, qui, après l'anatomie, constitue le prélimaire le plus indispensable de la biologie, est encore si obscure et si imparfaite, que peu de physiologistes en soupçonnent l'existence.
La définition que j'ai proposée nous aide à décrire non seulement l'objet ou la nature de la science, mais son sujet ou son domaine : car, d'après ma formule, c'est non seulement dans un seul organisme, mais en tous les organismes connus et même possibles, que la biologie doit tâcher d'établir une
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harmonie nécessaire et constante entre le point de vue anatomique et le point de vue physiologique; cette unité du sujet est une des principales beautés philosophiques de la biologie. Il convient d'ajouter qu'au milieu d'une diversité qui paraît presque infinie, l'étude de l'homme doit toujours dominer et régler le système complet de la science biologique, soit comme point de départ, soit comme but. Notre espoir en étudiant d'autres organismes est, en effet, de parvenir à une connaissance plus exacte de l'homme; et, en outre, la notion de l'homme est la seule unité fondamentale d'après laquelle nous puissions apprécier tous les autres systèmes organiques. En ce sens, et seulement en ce sens, le point de vue de la philosophie primitive doit être maintenu par la philosophie plus profonde qui vient la remplacer. Telle est donc la solidarité nécessaire de toutes les parties de la science biologique, malgré l'imposante immensité de son domaine.
Quant aux moyens d'investigation propres à cette science, la première observation qui se présente est qu'elle confirme d'une manière frappante la loi philosophique précédemment établie, de l'inévitable accroissement de nos ressources scientifiques, à mesure que la nature des phénomènes se complique davantage. Si les phénomènes biologiques sont incomparablement plus complexes que ceux d'aucune science antérieure, leur étude comporte un ensemble plus étendu de moyens intellectuels, dont plusieurs essentiellement nouveaux, et elle développe dans l'esprit humain des facultésjusqu'alors inaclives, ou connues seulement dans leur état rudimentaire. Les ressources logiques ainsi obtenues seront exposées ci-après. En ce moment je dois indiquer les moyens d'exploration directe et d'analyse des phénomènes qui appartiennent à cette science. D'abord, l'observation y acquiert une nouvelle extension. La chimie comporte l'usage des cinq sens, mais la biologie trouve sous ce rapport un avantage important dans l'usage d'appareils artificiels destinés à perfectionner les sensations naturelles, surtout en ce qui concerne la vision. Quoique cette ressource exige de grandes précautions dans son emploi, et qu'elle soit sujette à nous abuser, elle sera toujours d'un usage très étendu. Au point de vue statique, un tel appareil nous sert à apprécier beaucoup mieux une structure, dont les moindres
détails perceplibles peuvent acquérir une importance capitale à divers égards ; et, au point de vue dynamique, quoiqu'il soit beaucoup moins favorable, il nous permet quelquefois d'observer directement le jeu élémentaire des moindres parties organiques, qui sont la base ordinaire des principaux phénomènes vitaux. Récemment encore, ces secours étaient bornés à la vision, qui, ici comme partout ailleurs, est le fondement essentiel de l'observation scientifique ; mais on a imaginé de nos jours des appareils pour aider l'audition, lesquels, inventés pour les explorations pathologiques, conviennent également à Tétude de l'organisme à l'état sain. Quoique grossiers encore et nullement comparables aux appareils microscopiques, ces instruments rionnent l'idée des améliorations qu'on pourra apporter plus tard à l'audition artificielle. Ils font naître même, par analogie, la pensée que les autres sens, sans en excepter le toucher, comporteraient une telle assistance, qui pourra suggérer à l'inquiète sagacité des explorateurs une meilleure théorie des sensations correspondantes.
En second lieu, le biologiste a sur le chimiste l'avantage de pouvoir disposerde l'ensemble des procédés chimiques, comme d'une sorte de faculté nouvelle pour perfectionner l'exploration préliminaire du sujet de ses recherches, conformément à celle règle évidente de philosophie, que toute doctrine peut être convertie en méthode à l'égard de celles qui la suivent dans la hiérarchie scientifique, mais jamais envers celles qui la précèdent. Dans les observations anaiomiques, surtout, ainsi qu'il eût été facile de le prévoir, on a fait un heureux emploi des procédés chimiques pour caractériser avec précision les différents tissus élémentaires et les principaux produits de l'organisme, Dansles observations physiologiques, quoiqu'elles soient moins favorables à l'emploi d'un tel moyen, il est aussi d'une efficacité réelle et notable; il est du reste sous-entendu que, dans l'un ou l'autre cas, ce genre d'exploration est toujours subordonné aux maximes générales de la saine biologie, et qu'il faut éviter ces minutieux détails numériques qui surchargent trop souvent les analyses chimiques des tissus organiques. Notons une autre ressource souvent employée par Bichat pour suppléer à l'absence ou à l'imperfection des épreuves chimiques Je veux parler de l'examen des effets alimen-
taires, les substances qui composent immédiatement les corps organisés étant presque toujours par leur nature plus ou moins propres à la nutrition. Sous le point de vue anatomique, cette étude peut devenir un utile complément des autres moyens d investigation .
Considérons maintenant le second mode d'investigation. L'expérimentation ne peut qu'être de moins en moins décisive à mesure que les phénomènes à explorerdeviennent plus complexes; aussi voyons-nous que cette ressource est moins effective en biologie qu'en chimie. En effet, la nature des phénomènes semble offrir des obstacles presque insurmontables à une application large et féconde d'un tel procédé à l'étude des corps vivants. Ces phénomènes exigent le concours d'un si grand nombre d'influences distinctes, tant extérieures qu'intérieures, si étroitement liées entre elles, que, bien qu'il soit facile de troubler ou de suspendre le phénomène que l'on considère, il est de la plus grande difficulté d'y introduire une perturbation exactement déterminée. Trop prononcée elle empêcherait le phénomène, trop faible elle ne caractériserait point assez le cas artificiel; et d'un autre côté, quoique instiluéeetdirigée dans la vue de modifier un seul des phénomènes, elle en affectera aussitôt plusieurs autres en vertu de leur sympathie mutuelle. Ainsi les expériences physiologiques exigent un esprit très philosophique procédant avec une extrême circonspection, et il n'y a pas lieu de s'étonner si de telles expériences ont, à un petit nombre d'heureuses exceptions près, fait surgir des difficultés scientifiques plus grandes que celles qu'on se proposait de résoudre, sans parler de ces innombrables expériences qui, n'ayant aucun but scientifique, n'ont abouti qu'à encombrer la science de détails oiseux et incohérents.
Conformément à ce qui a été dit des rapports mutuels de l'organisme et du milieu, les expériences en physiologie doivent être de deux sortes. Il est nécessaire d'introduire des perturbations déterminées dans le milieu aussi bien que dans rorganisme, tandis que l'on n'a essayé communément que le dernier procédé. Si l'on objecte que l'organisme doit être troublé par une telle altération du milieu, nous répondrons que l'élude de cette réaction est elle-même une partie
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de l'expérience. On remarquera que rexpérimenlalion sur Forganisme est de beaucoup la moins rationnelle des deux méthodes, parce que les conditions de l'expérience y sont beaucoup moins faciles à remplir. La première condition, celle qui exige que le changement iniroduit soit pleinement compatible avec l'existence du phénomène à observer, est rendue impossible par l'incompatibilité de la vie avec une grande altération des organes, et la seconde, d'après laquelle les deux cas comparés ne doivent différer que sous un seul point de vue, se trouve mise en défaut par la sympathie mutuelle des organes, qui est bien plus inlime que leur harmonie avec le milieu. Sous l'un el l'autre aspect, on ne saurait rien imaginer de plus futile comme moyen d'expérience que la pratique de la vivisection, qui est cependant la plus usitée. En faisant abstraction de la cruauté, de la légèreté, du mauvais slimulant moral dont elle est inséparable, elle doit être tenue pour absurde, car aucune solution positive n'est possible par la détermination de la mort dans un système éminemment indivisible, et par le trouble universel qu'éprouve l'organisme à son approche.
La seconde classe d'expériences physiologiques, celle où Ton modifie le système des circonstances extérieures sous un point de vue déterminé, nie semble beaucoup mieux appropriée à la nature des phénomènes vitaux. Presque rien n'a été fait dans celle direction, hormis quelques recherches incomplètes sur l'action des atmosphères artificielles et l'influence compaialive de différentes sortes d'alimentation. On peut ici circonscrire, avec une précision scientifique, la perturbation artificielle que l'on veut produire ; contrôler Taelion sur l'organisme, (le façon que le trouble général du système n'affecte Tobservation que très légèrement, et suspendre le procédé à volonté, afin de ramener l'état normal avant que l'organisme n'ait éprouvé un changement durable. 11 est facile de voir combien ces conditions sont relativement favorables à une induction rationnelle. A ces considérations, ajoutons que, par cette méthode, il est possible d'observer des états variés sur le même individu ; tandis que par la vivisection on a à observer l'état normal dans un individu et l'état artificiel en un autre.
Ainsi, par une heureuse coïncidence, la méthode la moins violente d'expérimentation se trouve être la plus instructive.
Quant à l'application de la méthode expérimentale aux divers degrés de l'échelle biologique, elle est plus aisée dans les ordres inférieurs de l'organisme, parce que leurs organes sont plus simples el moins variés, leur sympathie mutuelle est moindre et leur milieu mieux défini et moins complexe, avantages qui, à mon avis, font plus que compenser la restriction du champ de l'expérimentation. Nous nous éloignons, il est vrai, du type humain, unité fondamentale de la biologie, et notre jugement est ainsi altéré, surfout en ce qui concerne les phénomènes de la vie animale ; mais, d'un autre côté, nous nous tenons plus près de la constitution scientifique propre à la physique inorganique, à laquelle l'art des expériences est à mes yeux essentiellement destiné. Les avantages à l'autre extrémité de l'échelle résultent de ce que, plus l'organismeesl élevé, plus il est susceptible de modifications, soit en vertu de sa propre complication, soit à cause de la plus grande variété des influences extérieures. Chacun de ces avantages entraîne d'ailleurs avec soi, ainsi que nous l'avons vu, un accroissement de difficulté.
Personne ne conclura, j'espère, de ce que j'ai dit que je veuille condamner d'une manière absolue l'usage de l'expérience en biologie ou diminuer le mérite de celles de Harvey sur la circulation, do Haller sur l'irritabilité ; d'une partie de celles de Spallanzani sur la digestion et sur la génération : de liichat sur la triple harmonie entre le cœur, le cerveau et le poumon dans les animaux supérieurs : de celles de Legallois sur la chaleur animale, et de bien d'autres efforts analogues qui, vu la iïrande difficulté du sujet, peuvent rivaliser avec les investigations les plus parfaites de la physique. Mon objet est simplement de rectifier les idées fausses el exagérées qu'on se forme de l'efficacité d'une telle méthode, vers laquelle son apparente fiicilité tend à entraîner les esprits, et qui est loin d'être le mode d'exploration le mieux approprié à l'étude des phénomènes biologiques. II me reste à mentionner une autre considération, liée aux précédentes, celle de la haute destination scientifique de l'exploration pathologique, envisagée comme
lui
offrant, en biologie, le véritable équivalent de Texpérimentation proprement dite.
Précisément dans le cas où l'expérimentation artificielle offre le plus de difficultés, la nature remplit pour nous lescondilions nécessaires, et ce serait sûrement prendre les moyens pour le but, que de persister à vouloir introduire dans l'organisme des perturbations factices, quand on peutles contempler dégagées de la confusion inextricable causée par l'emploi de la méthode artificielle. Les phénomènes physiologiques se prêtent singulièrement à cette expérimentation spontanée, résultant de la comparaison de l'état normal et de l'état anormal de l'organisme. L'état de maladie ne dilîère point radicalement de rétat de santé. L'état pathologique ne constitue en effet, à l'égard de l'état physiologique, qu'un simple prolongement des limites de variation, soit supérieures, soit inférieures, propres à chaque phénomène de l'organisme normal, et il ne saurait jamais produire de phénomène entièrement nouveau. En conséquence, l'idée exacte et rationnelle de l'état physiologique est la base indispensable de toute saine théorie pathologique ; et, en outre, l'étude scientitique des phénomènes pathologiques constitue le meilleur moyen de perfectionner nos investigations de l'état normal. L'invasion graduelle d'une maladie et le lent passage d'un état presque naturel à un état de maladie bien prononcé, sont des préliminaires utiles que ne présente pas la brusque introduction de ce que nous appellerons la maladie violente de l'expérience directe. Ils offrent des matériaux inappréciables au biologiste qui sait les utiliser. Il en est encore ainsi dans le cas inverse, spontané ou provoqué, du retour à la santé, qui présente une sorte de vérification de l'analyse primitive. De plus, l'examen direct du principal phénomène n'est pas obscurci, mais vivement éclairé au contraire par ce procédé naturel ; et, en outre, il peut être appliqué directement à l'homme lui- même sans préjudice de la pathologie des animaux et môme des végétaux. Cest ainsi que nous faisons tourner nos maux au profit de i'inslruclion de notre race. Il est vraiment déplorable que la constitution de nos grands établissements médicaux soit assez peu ralionnede pour qu'une telle source d'instruction reste
encore presque entièrement stérile, faute d'observations complètes et d'observateurs bien préparés.
Ici comme ailleurs, il faut appliquer la distinction des phénomènes appartenant à l'organisme et au milieu, et reconnaître comme précédemment que les maladies produites par le dehors sont les plus accessibles à l'analyse biologique. La recherche pathologique est aussi plus applicable que l'expérimentation directe à l'ensemble de la série organique, et ainsi il convient de l'étendre à tous les degrés de la hiérarchie entière, quoique notre but soit l'étude de l'homme; car les maladies peuvent recevoir beaucoup de lumière d'une analyse judicieuse des dérangements des autres organismes, y compris même l'organisme végétal, ainsi que nous l'établirons en traitant du procédé comparatif.
Non seulement l'analyse pathologique est applicable à tous les organismes, mais à tous les phénomènes du même organisme : tandis que rexpérimentation directe est trop perturbatrice et trop brusque, pour s'appliquer avec succès à certains phénomènes qui exigent la plus délicate harmonie d'un système de conditions très variées. Par exemple, l'observatioà des nombreuses maladies du système nerveux nous offre un moyen spécial et inappréciable de perfectionner la connaissance des lois des phénomènes intellectuels et moraux, quelque imparfaite que soit jusqu'à présent noire aptitude à en faire usage. Il reste enfin un autre moyen de connais sance, fourni par l'analyse pathologique : l'examen des orga nisations exceptionnelles ou des cas de monstruosité. Ainsi qu'on devait s'y attendre, ces anomalies organiques n'ont été le sujet, presque jusqu'à nos jours, que d'une aveugle et stérile curiosité; mais on tend de plus en plus maintenant à les ramener aux lois de l'organisme régulier, et à les assujettir aux procédés pathologiques, en considérant de telles exceptions comme de vraies maladies d'une origine plus profonde et plus obscure que les autres et d'une nature plus incurable,' double caractère qui diminue leur valeur scientifique. Cette ressource partage avec la pathologie l'avantage d'être applicable à fensemble de la hiérarchie biologique.
Il est nécessaire d'insister sur cette considération que, quel que soit le mode d'expérimentation, direct ou indirect, arti-
ficiel ou naturel, les règles élémentaires doive ni être observées : l'' il faut avoir un but déterminé, c'est-à-dire chercher à éclairer lel phénomène organique sous tel aspect spécial; 2" connailre Tétat normal de ses limites de variation. A l'égard des sciences les plus avancées, il semblerait puéril de recommander de telles maximes, mais en biologie on ne saurait trop les rappeler. C'est pour les avoir négligées que toutes les observations jusqu'à présent recueillies sur les troubles des phénomènes intellectuels et moraux, iront répandu presque aucune lumière sur les lois de leur accomplissement. Ainsi, quelle que puisse être la valeur du mode le plus convenable d'expérimentation, il ne faut jamais oublier qu'ici comme partout ailleurs, et même plus qu'ailleurs, l'observation pure doit nécessairement tenir le premier rang, comme éclairant préalablement l'ensemble du sujet qu'on se propose d'examiner ensuite d'une manière spéciale, sous un point de vue déterminé, par voie d'expérimentation.
En troisième lieu, il me reste à considérer la méthode comparative, si spécialement adaptéo à l'étude des corps vivants, et par laquelle, plus que par aucune autre, cette élude sera perfectionnée. Une telle méthode est nécessairement inapplicable en astronomie, et ce n'est qu'à partir de la chimie que ce troisième moyen d'investigation peut être employé en le subordonnant toutefois aux deux autres. Mais c'est dans l'étude, soit statique, soit dynamique, des corps vivants que l'art comparatif acquiert son entier développement.
La condition fondamentale de son application consiste dans l'unité essentielle du sujet principal, combinée avec une grande diversité de ses modifications elTeciives. D'après la définition de la vie, celle combinaison est éminemment réalisée dans l'étude des phénomènes biologiques, sous quelque point de vue qu'on les envisage. Tout le système de la science biologique dérive, comme nous l'avons établi, d'une seule grande conception philosophique, la correspondance nécessaire entre les idées d'organisation et celles de vie. L'unité fondamentale du sujet ne saurait donc être en aucun cas plus parfaite, et la variété presque indéfinie de ses modifications, soit statique, soit dynamique, n'a pas besoin d'être formellement constatée. Sous le point de vue purement anatomique, tous les organismes
possibles, toutes les parties de chaque organisme et tous les divers états de chacun, présentent nécessairement un fonds commun de structure et de composition,d'où procèdent successivement les diverses organisations secondaires qui constituent des tissus, des organes et des appareils ou systèmes d'organes plus ou moins compliqués. De même, sous le point de vue physiologique, tous les êtres vivants, depuis le végétal jusqu'à 1 homme, considérés dans tous les actes et à toutes les époques de leur existence, sont doués d'une certaine viialilé commune base nécessaire des innombrables phénomènes qui les carac- •erisent graduellement. Ces deux aspects présentent, comme plus important et réellement fondamental, ce qu'il y a de commun a tous les cas, et comme de moindre conséquence les particularités qui les distinguent, conformément à celte loi essentielle que, en tout genre, les phénomènes plus généraux dominent ceux qui le sont moins. C'est sur une telle notion que repose la méthode comparative appliquée à la biolo-ie
Au premier aspect, l'obligation prescrite à celte science d embrasser tous les cas organiques et Vilau: paraît devoir accabler notre intelligence. Cependant celte étendue du sujet elle-même, loin d'êire un obstacle, est une facilité pour le perfectionnement de la science, par suite de la lumineuse comparaison qui en résulte, quand l'esprit humain s'est assez familiarise avec les conditionsdel'élude,pourdisposerlesmalériaux dans un ordre qui leur permette de s'éclairer mutuellement La science ne pouvait faire aucun progrès tant que l'homme était étudie comme un sujet isolé. L'homme doit nécessairement être le type, parce qu'il en est le résumé le plus complet, de tous les autres cas. L'homme à l'étal adulte et au degré normal sert à former la grande unité scientifique, suivant laquelle s'ordonnent les termes successifs de l'immense série biologique, à mesure qu'ils s'éloignent de ce type fondamental, en descendant jusqu'aux organisations les plus simples et aux modes d^exisfence les plus imparfaits. Mais la science demeurerait dans l'état le plus défectueux par rapport à l'homme même, si on ne recourait pas à la comparaison perpétuelle sous tous les aspects possibles, du premier terme avec tous les termes inférieurs, jusqu'à ce qu'on soit parvenu au plus simple, et ensuite, en remontant, à la comparaison de toutes les
complications successives existant entre le type le plus inférieur et le plus élevé. Telle est la méthode la plus générale, la plus certaine, la plus effective, d'étudier les phénomènes physiologiques aussi bien que les phénomènes anatomiques. Non seulement il y a ainsi un plus grand nombre de cas connus, mais chacun d'eux est beaucoup mieux connu par leur rapprochement . Cela n'aurait pas eu lieu, et le problème aurait élé plus compliqué au lieu d'être simplifié, si tous ces cas divers ne présentaient pas une similitude fondamentale accompagnée de modifications graduelles, toujours assujetties à une marche régulière; et c'est pourquoi la méthode comparative ne convient qu'à la biologie seulement, sauf l'application qu'on en peut faire, ainsi que nous le verrons, en physique sociale.
Quelque complète et spontanée que soit en réalité cette harmonie, tout philosophe doit contempler avec admiration Fart éminent à l'aide duquel l'esprit humain a pu convertir en un puissant moyen ce qui paraissait d'abord constituer une difficulté formidable. Je ne connais pas de preuve plus décisive de la force de la raison humaine que celle qu'offre une telle transformation. Comme toutes les autres facultés scientifiques primordiales, elle est l'œuvre de l'espèce entière graduellement développée dans la longue suite des siècles, et non le produit original d'un esprit isolé, malgré la prétention de quelques modernes à se proclamer les créateurs de la biologie comparative. Depuis l'usage primitif qu'Aristote fit de cette méthode dans les cas les plus faciles, en comparant par exemple la structure des membres inférieurs de l'homme à celle des membres supérieurs, jusqu'aux rapprochements les plus profonds de la biologie actuelle, on trouve une ^érie très étendue d'élats intermédiaires, constamment progressifs, entre lesquels Thistoire ne saurait individuellement signaler que des travaux indiquant, pour l'époque correspondante, une plus parfaite intelligence du vrai génie de l'art comparatif, manifestée par son application plus heureuse et plus large. Il est évident que la méthode comparative des biologistes, pas plus que la méthode expérimentale des physiciens, n'a pas été une invention individuelle.
Les comparaisons biologiques doivent être poursuivies sous cinq aspects principaux :
1° La comparaison entre les diverses parties de chaque organisme déterminé ;
2*^ La comparaison entre les sexes ; 3^ La comparaison entre les diverses phases que présente I ensemble du développement ;
4« La comparaison entre les différentes races ou variétés de chaque espèce ;
5« Enfin, et au plus haut degré, la comparaison entre tous les organismes de la hiérarchie biologique.
Il est sous-entendu que l'organisme sera'loujours considéré a 1 état normal. Quand les lois de cet état auront été convenablement élablies, on pourra passer à la pathologie comparée qui étendra leur portée; mais notre connaissance des conditions normales n'est pas assez avancée pour une semblable tentative. D'ailleurs, quoique la pathologie comparative soit une application nécessaire de la science biologique, elle ne peut faire partie de cette science. Elle appartient plutôt à Fart médical, envisagé dans son entière extension, dont elle constituerait la base.
De plus, la comparaison biologique ne peut avoir lieu qu'entre les organismes et non entre les organismes et leur milieu. Ces dernières comparaisons, quand elles seront instituées, appartiendront à l'histoire naturelle.
L'esprit de la comparaison biologique est le même sous toutes les formes. Il consiste à regarder tous les cas comme radicalement analogues sous le point de vue que Ton considère, et à représenter leurs différences comme de simples modifications d'un type abstrait; en sorte que les différences secondaires soient rattachées aux principales d'après les lois uniformes dont le système doit constituer la philosophie biologique destinée à expliquer chaque cas déterminé. Si la question est anatomique, l'homme adulte et à l'état normal est pris pour unité fondamentale, et on regarde toutes les autres organisations comme des simplifications successives du type primitif dont les dispositions essentielles doivent se retrouver dans les cas les plus éloignés, dégagées de toute complication. Si la question est physiologique, on cherche ^identité fondamentale du phénomène principal qui caractérise la fonction proposée à travers les modifications graduelles que présente la série en-
lière des cas comparés, jusqu*à ce qu'on le trouve séparé, autant que possible, dans le cas le plus simple. Alors, en sens inverse, on peut le revêtir de nouveau et successivement des qualités secondaires qui le compliquaient. Ainsi la lliéorie des existences analojîues, qu'on a présentée comme une innovation récente, n'est que le principe nécessaire de la mclhode comparative sous une nouvelle dénomination. Il est évident que cette méthode doit être d'une valeur supérieure, quand elle est philosopinquement appliquée, et que, par sa délicatesse, elle exige un soin extrême dans son appréciation et son usage, sous peine de devenir facilement un obstacle et un embarras en donnant occasion à des spéculations vicieuses sur des analogies qui ne sont qu'apparentes.
Des cinq classes ci-dessus spécifiées, trois seulement sont assez nettement tranchées pour être examinées ici. Ce sont la comparaison entre les diverses parties d'un même organisme, celle des ditlérentes phases de chaque développement, et surtout celle de tous les termes distincts de la grande hiérarchie des corps vivants.
La méthode comparative commence par lo premier de ces trois modes. En se bornant à la seule considération de l'homme, aucun esprit philosophique ne peut s'empêcher d'être trappe de la similitude remarquable que présentent à beaucoup d'égards ses diverses parties principales, soit dans leur structure, soit dans leurs fondions. D'abord tous les tissus, tous les appareils, en tant qu'organisés et vivants, offrent ces caractères fondamenlaux inhérents aux idées mêmes d'organisation et de vie, et auxquels sont réduits les derniers organismes. Mais, sous un point de vue plus spécial, l'analogiedesorganes devient de plus en plus prononcée, à mesure que celle des fonctions l'est davantage, et réciproquement ; ce qui conduit souvent à de lumineuses comparaisons anatomiques et physiologiques, en passant de l'une à l'autre similitude alternativement. Cette méthode simple et originale de comparaison n'a pas été mise hors d'usage par des procédés nouveaux. C'est ainsi par exemple que Bichat, dont le sujet était ['homme seul, et encore l'homme adulte, découvrit l'analogie fondamenlale entre le.*;ystème muqueux et le système cutané, laquelle a procuré tant d'avantages à la biologie et à la pathologie. De même, avec
la profonde connaissance qu'avait M. de Blainville du principe de la méthode comparative, il n'est pas douteux que l'analyse de l'organisme humain eût suffi à lui indiquer l'assimilation qu'il a établie entre le crâne et les autres éléments de la colonne vertébrale.
Un nouvel ordre de ressources se présente quand nous comparons les diverses phases du même organisme. Sa principale valeur consiste en ce qu'il offre sur une petite échelle, et pour ainsi dire d'un seul aspect, l'ensemble de la série des organismes les plus tranchés de la hiérarchie biolo-ique. Car on conçoit que l'état primitif de l'organisme le plus élevé doit représenter les caractères essentiels de l'état complet propre a l'organisme le plus inférieur, et ainsi successivement. Une telle analyse des âges offre incontestablement la propriété de réaliser dans un individu cette complication successive d'organes et de fonctions qui caractérise la hiérarchie biologique,''et qui, sous celta forme plus complète et plus homogène, constitue uu ordre spécial de comparaisons lumineuses. Quoique utile à lous les degrés de l'échelle, elle lest évidemment au plus haut point daus le cas du type le plus élevé, celui de l'homme adulte, puisque l'intervalle entre l'origine et le maximum du développement est alors aussi prononcé (lu'on puisse le concevoir. C'est essentiellement pour la période ascendante de la vie que cette analyse olTre la principale ressource, car nous savons très peu de choses sur la vie intra-utérine; et la période de déclin, qui n'est en fait qu'une mort graduelle, présente peu d'intérêt scientifique, car s'il y a beaucoup de mamères de vivre, il n'y a qu'une seule manière naturelle de mourir. L'analyse rationnelle de la mort a toutefois son imporiance pour la science biologique, dont elle constitue une sorte de corollaire général propre à vérifier l'ensemble de ses lois principales.
La notion vulgaire relativement à la biologie comparative, est qu'elle consiste uniquement dans le dernier des modes que j'ai indiqués, ce qui montre sa prééminence sur les autres. Jl est fondé sur une comparaison très prolongée d'une suite fort étendue de cas analogues, où le sujet se modifie par une succession continue de dégradations presque insensibles. Les deux modes plus simples et plus généraux ne pou-
LA PIIlLOSOrHIE POSITIVE.
▼aient pas offrir une série de cas suffisante, pour établir sans preuve la nalure et la valeur de la méthode comparative, quoique, ce point une fois fixé, ils pussent ensuite devenir d'un emploi incontestable. Le secours qu'on tire d'une application plus étendue se conçoit aisément. Il n'est évidemment aucune structure ni aucune fonction dont l'analyse ne puisse être perfectionnée par l'examen de ce que tous les organismes présentent on commun relativement à celte siruclure et à cette fonction, et par la simplification qu'on apporle en écartant tous les caractères accessoires, jusqu'à ce que la qualité cherchée soit isolée pour servir de point de départ à la reconstruction. On pourrait même dire avec juste raissn qu'aucun arrangement anatomique. aucun phénomène physiologique, ne sauraient être réellement connus tant qu'on ne s'est pas élevé à la notion abstraite de leur élément principal, en y rattachant successivement toutes les notions secondaires, suivant l'ordre rationnel prescrit par leur persistance plus ou moins grande dans la série ori;anique. Une telle méthode me paraît offrir, en biologie, un caractère semblable à l'analyse mathématique appliquée aux questions de son véritable ressort, où elle présente, comme nous l'avons reconnu, la propriété essentielle de mettre en évidence, dans chaque suite indéfinie de cas analogues, la partie fondamentale commune à tous, qui auparavant était cachée sous les spécialités secondaires de chaque cas isolé. On ne saurait douter que l'art comparalif des biologistes ne doive produire un résultat équivalent jusqu'à un certain point, surtout par la considération rationnelle de la hiérarchie organique.
Cette grande considération n'a été établie d'abord que dans les études anatomiques, quoiqu'elle soit plus nécessaire en physiologie, et non moins applicable, sauf la difficulté d'un tel genre d'observations. Relativement aux problèmes physiologiques, en particulier, il faut remarquer que non seulement tous les organismes animaux, mais aussiles végétaux, doivententrer dans la comparaison. Beaucoup de phénomènes importants, entre autres ceux de la vie organique proprement dite, ne peuvent être analysés, si la comparaison n'est pas poussée jusqu'à ce point extrême. Là nous les voyons dans leur condition la plus simple et la plus prononcée, car c'est dans le grand
acte de l'assimilation végétale que la manière brute passe réellement à l'état organisé; toutes les transformations ultérieures qu'elle peut éprouver de la part de l'organisme animal sont beaucoup moins tranchées. Ainsi les lois de la nutrition, qui sont de la plus haute importance, sont mieux manifestées' par l'organisme végéial. La méthode comparative est évidemment . applicable à tous les organes et à tous les actes sans exception; mais sa valeur scientifique diminue à mesure qu'elle s'applique à des appareils et à des fonctions d'organismes plus élevés, parce qu'ils sont restreints en proportion de leur complexité et de leur supériorité. C'est surtout le cas des fonctions mlellectuelles et morales, qui, après l'homme, disparaissent presque entièrement, ou du moins deviennent à peine reconnaissables dès qu'on a dépassé les premières classes de mammifères. On doit regarder sanc doute comme une imperfection de la méthode comparative de devenir ainsi moins applicable au moment même où nous aurions le plus besoin de toutes nos ressources, maisilseraitanti-philosophiquede nous priver, même en ce cas, de la lumière que jette sur l'analyse de l'homme moral l'étude des qualités intellectuelles et affectives des animaux supérieurs, et, en général, de tous ceux qui présentent ces attributs, quelque imparfaite qu'ait été jusqu'ici l'institution d'une telle comparaison. On doit remarquer, en outre, que la méthode comparative trouve un équivalent partiel, dans l'analyse rationnelle des âges devenue alors plus nette, plus étendue et plus complète, des diminutions qu'elle éprouve relativement à la hiérarchie biologique.
Nous avons présenté les principaux caractères philosophiques de la méthode comparative. Le but de l'élude biologique étant d:établir les lois générales de l'exislence, il est évident qu'aucune autre marche ne serait plus favorable que celle qui fait concevoir tous les cas organiques comme radicalement analogues et comme pouvant êfre déduils les uns des autres.
Cet examen de nos moyens d'exploration montre que nos ressources augmentent avec la complication de notre sujet. Nous avons reconnu que les deux modes élémentaires d'investigation, l'observation cl l'expérimentation, acquièrent ici une extension capitale, tandis que le troisième, jusqu'alors
presque imperceptible, devient, par la nature des phénomènes, presque illimité. Nous avons actuellement à examiner la vraie position rationnelle de la biologie dans la hiérarchie des sciences fondamentales, c'est-à-dire ses relations avec les sciences qui la précédent, et même avec celle qui la suit, aûn de déterminer quel genre et quel degré de perfection spéculative elle comporte et quelle éducation préliminaire est le mieux adaptée à sa culture systématique. Par cette recherche nous verrons pourquoi nous sommes justifié à lui assigner une place entre la chimie et la science sociale.
Je ne m'étendrai pas ici sur la relation de la biologie avec la dernière science, ayant à en parler amplement dans le volume suivant. Pour le moment, ma tâche consiste plutôt à les séparer qu'à établir une liaison que, par une tendance de notre temps, on n'est que trop porté à exagérer. Il n y a plus que les philosophes purement métaphysiciens qui persistent à classer la théorie de l'esprit humain et de la société comme antérieure à l'élude anatomique et physiologique de Thomme individuel. Nous pouvons donc regarder ce point comme suffisamment établi désormais, et passer de la relation de la biologie à la philosophie inorganique.
C'est à la chimie que la biologie est, par sa nature, le plus directement et le plus complètement subordonnée. En analysant le phénomène de la vie, nous voyons que les actes fondamentaux qui, par leur succession perpétuelle, caraclérisent cet état, consistent en une suite continue de compositions et de décompositions, et que, par conséquent, ils sont de nature chimique. Quoique dans les organismes les plus imparfaits les réactions vitales soient profondément séparées des effets chimiques ordinaires, il n'en est pas moins vrai que toutes les fonctions de la vie organique proprement dite sont nécessairement dominées par ces lois fondamentales de composition et de décomposition qui constituent le sujet de la science chimique. Si nous pouvions concevoir à tous les degrés de l'échelle biologique ce parfait isolement deja vie organique envers la vie animale, dont les végétaux seuls nous offrent rentière réalisation, le mouvement vital ne présenterait plus que des idées purement chimiques, sauf les circonstances essentielles qui distinguent un tel î^enre de réactions molécu-
laires. La source générale de ces importantes différences consiste, a mon avis, en ce que le résultat de chaque conflit chimique, au lieu de ne dépendre que de la simple composition des corps entre lesquels il a lieu, est alors plus ou moins modihe par leur organisation proprement dite, c'est-à-dire par leur structure anatomique. La chimie doit évidemment fournir le point de départ de toute théorie rationnelle de la iiulnt.on, de la sécrétion, en un mot, de toutes les fonctions de la vie végétative considérées isolément, dont chacune est dommee par 1 influence des lois chimiques, sauf les modifications spéciales tenant aux conditions organiques. Si maintenant nous rétablissons la considération un instant écartée de la vie animale, nous voyons qu'elle ne saurait aucunement altérer cette subordination fondamentale, quoiqu'elle doive compliquer beaucoup son application effective- car nous avons vu que la vie animale, malgré son extrême importance, ne doit jamais être envisagée, en biologie, que comme destinée à étendre et à perfectionner la vie organique, dont elle ne peut changer la nature générale. Une telle intervention modifie de nouveau et à un très haut degré les lois chimiques propres aux fonctions purement organiques, de laton a rendre î'effet très difficile à prévoir ; mais ces lois n'en continuent pas moins à dominer Tensemble des phénomènes ^i, par exemple, un changement dans l'état nerveux d'un organisme supérieur trouble une sécrétion donnée, quant à son énergie ou même à sa nature, on ne saurait toutefois concevoir qu'une telle altération pût devenir absolument quelconque. ^
Quelque irrégnlières que ces modifications puissent paraître elles restent soumises aux lois chimiques du phénomène organique fondamental, qui, tout en permettant certaines variations, en interdisent un beaucoup plus grand nombre Ainsi aucune complication produite par la vie animale ne peut empêcher la subordination des fondions organiques aux lois de la composition et de la décomposition. Cette relation est SI importante que sans elle aucune théorie scientifique ne pourrait être établie en biologie, puisque, à son défaut, les phénomènes les plus fondamentaux y seraient conçus comme susceptibles de variations arbitraires, qui ne comporteraient
aucune loi réelle. Quand on a entendu de nos jours proclamer, au sujet de l'azole, cette doctrine que l'organisme a la faculté de créer spontanément certaines substances élémentaires, on comprend combien il est encore indispensable d'insister directement sur de tels principes, qui peuvent seuls contenir Tespril d'aberration.
Indépendamment de celte subordination directe de la biologie à la chimie, il y a entre elles des relations de méthode. L'observation et l'expérimentation étant beaucoup plus parfaites en chimie, leur étude en celte science est susceptible de contribuer à la saine éducation préliminaire des biologistes. De plus, la chimie possède la propriété spéciale de développer l'art de la nomenclature scientifique. Aussi est-ce en chimie que les biologistes doivent étudier cette pariie importante de la méthode positive, quoiqu'elle ne puisse pas, vu la complication de leur science, avoir autant de valeur scientifique qu'en cbimie. C'est sur le modèle de la nomenclature chimique qu'ont été proposées ces dénominations systématiques par lesquelles les biologistes ont classé les dispositions analomiques les plus simples , cerlains étals pathologiques bien définis et les déférés les plus généraux de la hiérarchie animale : et c'est par une étude plus profonde de cette même méthode que des perfectionnements ultérieurs seront effectués.
On voit ainsi pourquoi la biologie prend place de suite après la chimie, et pourquoi les recherches chimiques constituent une transition nalurelle de la philosophie inorganique à la philosophie organique.
La subordination de la biologie à la physique provient de sa relation avec la chimie; mais il y a aussi des raisons directes, relatives tant à la doctrine qu'à la mélhode, pour qu'il en soit ainsi.
Relativement à la doctrine, il est évident que les lois générales propres à une ou plusieurs branches de la physique doivent é^re employées dans l'analyse des phénomènes physiologiques. Cette application est d'abord indispensable pour apprécier la constilulion du milieu; or, son analyse doit être ici plus complète qu'en aucun autre cas, à cause de la réaction très puissante qu'exercent ses variations sur des phénomènes aussi modifiables que ceux de l'organisme. Ensuite
l'organisme lui-même n'est pas moins soumis aux lois relatives aux phénomènes généraux, soit de la pesanteur, soit de la chaleur ou de l'éleclricilé, etc. 11 est clair que si la biologie est subordonnée à la chimie par la vie organique, elle est en relation avec la physique par la vie animale ; les plus spéciales et les plus élevées de toutes les sensations, celles de la vision et de l'audition, exigeant comme point de départ de leur investigation une application de l'optique et de l'acoustique. La même remarque se vérifie aussi à l'éi^ard de la th(''one de la phonation, dans l'étude de la chaleur animale et des propriétés électriques de l'organisme. Il est à désirer que les biologistes étudient et appliquent ces lois par eux-mêmes au lieu de confier cette tâche aux physiciens. Mais ils ont trop SUIVI l'exemple des physiciens, qui, ainsi que nous l'avons vu, ont confié aux géomètres l'applicaiion de l'analyse mathématique à la physique. A ce sujet, je ne saurais trop rappeler que, SI les sciences les plus générales sont indépendantes des moms générales, qui doivent au contraire reposer sur elles, il résulte de cette indépendance même que les savants livrés à la culture des premières sont impropres à diriger leur application aux secondes, dont ils ne sauraient connaître suffisamment les conditions. Si la chose est claire relativement à rusurpalion des géomètres en physique, elle est encore plus évidente par rapport à celle des physiciens en biologie, à cause de la différence plus profonde des deux sciences. Les biologistes devraient se meltre en état d'appliquer les sciences précédentes à la leur, au lien de prendre pour guides les physiciens, qui ne peuvent que les égarer.
Relativement à la méthode, la"^ biologie doit à la physique ses plus parfails modèles d'observation et d'expérimentation. Les observations en physique sont suffisamment compliquées pour servir de type en biologie, en les dépouillant de leurs considérations numériques, ce qui est tacile à exécuter. La chimie cependant peut fournir un modèle presque aussi bon dans la simple observation. Aussi est-ce principalement quant à rexpérimentalion que les biologistes peuvent trouver en physique un précieux moyen spécial d'éducation préliminaire. Puisqu'on trouve les modèles les plus parfaits dans l'étude de la physique et que la méthode est particulièrement
fM.
difficile en physiologie, nous voyons combien il est important pour les biologistes de contempler le meilleur type. Telle est, quant à la doctrine et à la méthode, la nature de la dépendance de la biologie envers la physique. Passons à ses relations avec Tastronomie, et d'abord relativement à la doctrine.
La relation de la physiologie à l'astronomie est plus importante qu'on ne le suppose communément. Non seulement il est impossible de comprendre la théorie de la pesanteur et de ses effets sur l'organisme, si on la sépare de la considération de la gravitation générale, mais encore de se former une conception scientilique des conditions d'existence, si on ne lient pas compte de l'ensemble des éléments astronomiques qui caractérisent la planète à la surface de laquelle nous éludions la vie. Nous verrons plus complètement, dans le volume suivant, combien rhuinanilé est influencée par ces conditions astronomiques. Je dois me borner ici aux iniiicalions principales.
Les données astronomiques propres à notre planète sont, naturellement, statiques et dynamiques. L'importance biologique des conditions statiques est évidente. Personne ne conteste l'importance, par rapport à l'existence, de la masse de notre planète, comparée à celle du soleil, qui détermine l'intensité de la pesanteur, ou de sa forme qui règle la direction de cette force, ou de l'équilibre fondamental et des oscillations régulières des fluides dont sa surface est couverte en majeure partie et avec lesquels l'existence des êtres vivants est étroitement liée, ou de ses dimensions qui limitent la multiplication indéfinie des races et surtout de la race humaine, ou de sa dislance au centre de notre monde qui détermine principalement sa température. Tout changement brusque dans plusieurs ou dans une seule de ces conditions modifierait notablement les phénomènes de la vie. Mais l'influence des conditions dynamiques de l'astronomie sur Tétude biologique est encore plus frappante. Sans les deux conditions de la fixité des pôles autour desquels s'exécute la rotation, et de l'uniformité de la vitesse angulaire de la terre, il y aurait une perturbation continuelle des milieux organiques qui serait incompatible avec la vie. Bichat a remarqué que l'intermittence de
la vie animale proprement dite est subordonnée dans ses périodes à la rotation diurne de notre planète : et nous pouvons étendre son observation à tous les phénomènes périodiques d'un organisme quelconque, à l'état normal ou à Tétat pathologique, en ayant égard aux modifications qui peuvent résulter des influences secondaires et transitoires. En outre il y a lieu de croire qu'en tout organisme, la durée totale de la vie et celle de ses principales phases naturelles dépendent de la vitesse angulaire propre à notre planète : car nous sommes autorisés à admettre que, toutes choses d'ailleurs égales, la durée de la vie doit être plus courte, surtout dans l'organisme animal, à mesure que les phénomènes vitaux se succèdent plus rapidement. Si la terre tournait beaucoup plus vile, le cours des phénomènes physiologiques serait accéléré en proportion; d'où résulterait une diminution de la durée de la vie, en sorte que cette durée doit être regardée €omme dépendante de la durée du jour. Si la durée de Tannée était changée, la vie de l'organisme serait encore affectée, mais une considération plus frappante est que l'existence vitale est absolument liée à la forme de l'orbite de la terre : comme je l'ai déjà fait remarquer, si cette ellipse, au lieu d'être à peu près circulaire, devenait aussi excentrique que celle des comètes, les milieux organiques et l'organisme luimême éprouveraient un changement fatal à l'existence. Ainsi, la petite excentricité de l'orbite de la terre est une des premières conditions des phénomènes biologiques, elle est presque aussi nécessaire que la stabilité de la rotation. Tous les autres éléments du mouvement annuel exercent une influence plus ou moins prononcée sur les conditions biologiques; quoique d'une importance beaucoup moins capitale. L'inclinaison du plan de l'orbite, par exemple, détermine la division de la terre en climats, et conséquemment la distribution géographique des espèces vivantes, animales ou végétales. De même, par les changements de saisons, cette obliquité influe sur les diverses phases propres à l'existence de chaque organisme; et il n'est pas douteux que la vie serait altérée par une variation subite de la ligne des nœuds, en sorte que son immobilité presque absolue a une certaine valeur biologique. Ces considérations montrent combien il est nécessaire aux
L\ PHILOSOPHIE POSITIVE
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biologistes de faire par eux-mêmes, sans aucune intervention des astronomes, une élude générale des principales théories astronomiques. II ne leur suffirait pas de connaître à peu près les valeurs réelles des éléments astronomiques de la terre, il faut qu'ils aient la notion exacte des lois générales relatives aux limites de variation de ces divers éléments, ou du moins l'analyse scientifique des principaux motifs de leur permanence essentielle , or, elles ne peuvent s'obtenir que par la connaissance des principales conceptions astronomiques, soit géométriques, soit mécaniques.
On pourrait penser qu'il existe une anomalie et une violation de l'arrangement scientifique des sciences quand on voit Fastronomie et la biologie liées d'une manière aussi directe et aussi complète, tandis que deux autres sciences sont interposées. Mais cela lient à ce que, malgré l'indispensable nécessilé delà physique et de la chimie, l'astronomie et la biologie constituent, par leur nature, les deux principales branches de la philosophie naturelle. Ces deux grandes études, complémeniaires l'une de l'autre, embrassent dans leur harmonie rationnelle le système général de nos conceptions fondamentales. A l'une le monde, à l'autre Thomme, termes extrêmes entre lesquels seront toujours comprises nos pensées réelles. Le monde d*abord, l'homme ensuite, conformément à la marche positive dans Tordre spéculatif: quoique, dans Tordre actif, le contraire doive avoir lieu, car les lois du monde dominent celles de l'homme et n'en sont pas modifiées. Entre ces deux pôles corrélatifs de la philosophie naturelle viennent s'intercaler d'abord les lois physiques, comme une sorte de complément des lois astronomiques, et ensuite les lois chimiques, comme un préliminaire des lois biologiques. La subordination de l'étude de l'homme à celle du système solaire est le premier caractère philosophique de la biologie positive.
Dans l'enfance de l'esprit humain, alors qu'il était à l'état théologique, et même dans son adolescence métaphysique, Tordre de ces deux sciences était renversé. Cependant, au fond des notions chimériques de l'ancienne philosophie sur Tinfluence physiologique des astres, on distingue le sentiment vague, mais énergique, d'une certaine liaison entre les phéno-
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mènes vitaux elles phénomènes célestes. De même que toutes les inspirations primitives de notre intelligence, ce sentiment n'avait besoin que d'être rectifié par la philosophie positive, sous la condition habituelle toutefois de le détruire en partie, afin de le réorganiser. Mais les observations modernes, soit anatomiques, soit physiologiques, n'ayant point fait constater Tinfluence des conditions astronomiques, la philosophie moderne en avait complètement écarté la notion : comme si les faits pouvaient jamais témoigner immédiatement des conditions sans lesquelles ils ne s'accompliraient pas, et qui ne peuvent être un instant suspendues ! Un tel ordre de conditions primordiales est néanmoins établi maintenant avec évidence. Afin de prévenir le retour de notions vicieuses ou exagérées sur Tinfluence physiologique des astres, il suffit de se pénétrer de ces deux considérations : d'abord, que les conditions astronomiques de Texistence vitale sont circonscrites dans l'intérieur de notre système planétaire, et en second lieu qu'elles ne portent pas directement sur l'organisme, mais sur l'ensemble des éléments astronomiques qui caraclériseut la constitution de notre planète.
Relativement à la méthode, l'importance de l'étude de Tastronomie consiste, comme dans les autres cas, en ce qu'elle off're le plus parfait modèle de la manière de philosopher sur des phénomènes quelconques. La nécessité de ce type devient plus grande à mesure que la complication croissante des phénomènes tend davantage à faire dégénérer les études scientifiques en d'oiseuses et vagues recherches. C'est pourquoi les physiologistes, vu la difficiillé supérieure de leur science, devront s'attacher à aller puiser les véritables éléments de la méthode positive à la source même, c'est-à-dire dans la contemplation de ces conceptions simples et incontestables qui constituent la science astronomique, et à se mettre en garde contre les notions sans fondements d'un principe vital, de forces vitales et autres entités analogues. Jusqu'à présent, la biologie n'a gagné en positivité qu'en perdant du côté de sa dignité, qui a toujours été liée à une origine imaginaire de la vie, de la sensibilité, etc. Mais quand les physiologistes auront appris, par l'étude de la gravitation et des anlres lois primordiales à se borner à la vraie science, leur sujet prendra Tessor
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dont il est susceptible, c'est-à-dire ce caractère de prévision rationnelle des événements qui est, ainsi que je Fai dit si souvent, le but de la science véritable; but qu'on doit se proposer en biologie puisqu'il est parlailement atteint en astronomie.
Là aussi les biologistes doivent apprendre en quoi consiste la saine institution des hypothèses vraiment scientifiques. Ils n'ont pas encore fait un usage étendu de ce puissant moyen, quoique leur science, à raison de sa complication, en réclame l'emploi régulier. Il s'agit toujours, en biologie, de délerminer Torgane d'après la fonction, ou la fonction d'après l'organe. Or, il est permis de former Thypothèse la plus plausible sur la fonction inconnue d'un organe donné, ou sur l'organe caché d'une fonction évidente. Si la supposition est en harmonie avec l'ensemble des connaissances acquises, et si elle est susceptible d'une vérification positive, elle peut contribuer au progrès réel de la science, et on en aura usé de la manière la plus légitime, à l'imitation des astronomes. Le seul exemple éminent que je connaisse d'une hypothèse judicieuse en biologie, est celui de M. Broussais, quand il donna pour siège des prétendues fièvres essentielles la membrane muqueuse du canal digestif. Qu'il se soit ou non trompé, là n'est pas la question. Son hypothèse étant accessible à une exploration irrécusable, elle devait, confirmée ou infirmée, donner une grande impulsion à l'étude positive delà pathologie; elle restera, dans l'iiisloire de l'esprit humain, comme le premier exemple de l'introduction spontanée, dans l'étude des corps vivants, de l'art des hypothèses rationnelles, et cet art est emprunté à l'aslronomje.
Il reste à considérer la relation de la biologie aux mathématiques.
Les empiétements des géomètres sur le domaine de la biologie ont été suivis du même mécompte, mais aggravé, que nous avons constaté dans les autres sciences ; ce (}iii a conduit les physiologistes à répudier les mathémaliques, et à creuser un abîme infranchissable entre eux et les géomètres. C'était un expédient tout à lait irrationnel, car leur science ne peut être séparée de celle qui constitue la base de la philosophie naturelle, et ils ne pourront maintenir l'originalité de leurs travaux qu'en admettant cette notion. L'étude de la
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nature suppose nécessairement que tous les phénomènes sont assujettis a des lois invariables dont ladécouverte est le but d nos spéculations philosophiques. Il n'est pas besoin de prouver qu en partant d'une autre supposition quelconque la science ne saurait exister, et que les faits que nous accumulons resteraient sans résultat. Dans les phénomènes que présentent les corps vivants, comme en tous les autres, chaque action se
Lltri T"^' ''' '''' '"'^'^'^ ^'-'--»-e mathématiques. Les phénomènes du monde inorganique sont pour la
plupart assez simples pour être calculables ; ceux du monde organjque ne sauraient l'être, vu leur complication, mais cela n imphque nullement une différence de nature entre eux. L est la une considération que les géomètres et les biolodstes ne doivent pas perdre de vue. «^'"^isies
Si, en astronomie, nos calculs se trouvent en défaut quand nous dépassons deux ou trois conditions essentielles, ils doivent 1 être sans doute bien davantage au milieu des complications inextricables de la physiologie. De plus, cette complication nous mterdit d'effectuer jamais une découverte mathématique des lois élémentaires de la science, ce qui interdit même la pensée d une telle manière de philosopher en biologie car ces lois ne sont accessibles que par l'analyse immédfate de leurs efï^ets numériques. Or, quelle que soit la manière de considérer les phénomènes vitaux, ils présentent des variations tellement multiples et incessantes dans leurs nombres, qu'ils déconcertent les géomètres. La chimie numérique elle-même est inapplicable à des corps dont la composition moléculaire varie sans cesse, ce qui est précisément le caractère des organismes vivants Quelque nuisible qu'ait été l'introduction, soit directe, soit indirecte, des mathématiques dans un domaine qui ne leur appartient pas, les physiologistes n'en ont pas moL tort de les écarter absolument, non seulement parce que sans elles Ils ne peuvent entreprendre l'étude des sciences intermédiaires, mais encore parce que la connaissance de la géométrie et de la mécanique leur est nécessaire pour comprendre la structure et le jeu d'un appareil aussi complexe que l'organisme vivant, surtout animal. La mécanique animale, statique ou dynamique, est inintelligible pour ceux qui ignorent les lois générales de la mécanique rationnelle. Les lois de l'équi-
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libre et du mouvement sont, ainsi que nous l'avons vu, absolument universelles dans leur action puisqu'elles ne dépendent que deTénergie et nullement de la nature des forces considérées, et la seule difficulté consiste dans leur application numérique à des cas complexes. Ainsi, écartant toute idée d'application numérique en biologie, nous voyons que les théorèmes généraux de statique et de dynamique doivent se vérifier dans le mécanisme des corps vivants, sur l'étude rationnelle duquel ils jettent une lumière indispensable. Dans ses diverses modes de repos ou de mouvement, l'animal même le plus élevé, se comporte comme un appareil mécanique quelconque d'une complication analogue, sauf la différence du moteur, qui n a aucun pouvoir d'altérer les lois du mouvement et de l'équilibre. La nécessité d'introduire la mécanique rationnelle dans la biologie positive est donc évidente. D'une autre part, la mécanique ne peut se passer de la géométrie, et d'ailleurs nous voyons combien les spéculations analomiques et physiologiques sont liées à des considérations de forme et de position et exigent, par conséquent, la connaissance familière des principales lois géométriques qui peuvent éclairer ces relations compliquées.
Relativement à la méthode, ce que j'ai dit de la nécessité d'avoir recours à un parfait modèle de raisonnement avec d'autant plus de soin que la science dont il s'agit est plus complexe, s'applique plus encore aux mathématiques qu'à l'astronomie. On trouve en mathématiques la source primitive de la rationalité, et c'est à elle que les biologistes doivent emprunter les moyens de bien conduire leurs recherches. S'ils ont jusqu'ici négligé de le faire et s'ils se contentent de ce qu'on appelle la logique, une grande partie de la faute est imputable aux géomètres. Le caractère imparfait et insuffisant des traités élémentaires de mathématiques qui ont jusqu'à présent été composés, explique pourquoi les propriétés logiques fondamentales de cette science ont été négligées même par des hommes intelligents. Il explique aussi les exagérations de quelques savants, qui soutiennent que loin de préparer l'organe intellectuel par l'interprétation rationnelle de la nature, l'éducation mathématique tend plutôt à développer un esprit d'argumentation sophistique et de spéculation illu-
soire. Un tel abus ne saurait sans doute détruire la valeur réelle des n.a.hén,a.iq„es comme moyen d'éducation pohivë mais 11 fait ressortir la nécessité d'une rénovation phUoso'
Uuel que SOI 1 avantage qu'on attribue à la lorinue oonr diriger et fortifier l'action de notre intelligence/ n le troTe a un degré plus éminent dans l'élude ma.hém^ique jSà celui d un sujet déterminé nettement circonscrit, omportint a plus grande précision et dégagé du danger iZllTl toute logique abstraite, de conduire à des règles oi euse" e puériles, ou à de vaines spéculations ontologique La me hode positive, partout identique, l'est surtout en ce quicr: cerne 1 art homogène du raisonnement ; c'est pourquo? au une science, la biologie elle-même, ne saurait offrir un raTson nement dont la science mathématique ne puisse fournir TanL
la eule partie de l'ancienne philosophie susceptible de présener quelque apparence d'utilité véritable, Llilïl par le logique, dont la valeur est irrévocablement détourn e au proh de la science mathématique. Là, donc, les bio oTstes viendront étudier l'art logique de façon à l'applique Tu prfectionnement de leurs difficiles recherches. Par celte étude Ils se rendront familière l'idée des conditions et des raCSt réels de I évidence scientifique, qu'ils transporteront ensuHe à leurs theones propres. En vain chercheraient-ils à l'appré! cier sainement dans les cas plus complexes s'ils ne s'étaient d abord exercés à la reconnaître dans les plus simples.
L étude des mathématiques n'est pas moins nécessaire pour
a formation de bonnes habitudes intellectuelles ; elle déve-
oppe 1 aptitude à former et à poursuivre des abstractions nos -
tives sans lesquelles la méthode comparative ne saurait être
Tr!,7T- f'f r T7''' "' '" P''y^'<""«'«- Si 'a notion abstraite qui fait l'objet de la comparaison n'est pas d'abord net-
temen construite, ensuite fermement maintenue dans son intégrité, analyse avorte inévitablement. Or, une telle opération rentre tellement dans l'esprit des combinaisons mathématiques qu on ne saurait mieux s'y préparer qu'en l'appliquant à ces combmaisons plus simples. Quant à ceux qui n'auraient pu reussu- dans cette épreuve préliminaire, ils devraient se recon-
naître, par le seul fait de leur insuccès, impropres à de plus hautes recherches, et se borner à l'utile travail secondaire de recueillir des matériaux à l'usage des intelligences d*un ordre plus élevé. De cette façon, l'éducation mathématique rendrait à la biologie le double service d'éprouver et de classer les esprits, et en même temps de les préparer et de les diriger. L'élimination de ceux qui encombrent la science par des travaux sans but et sans caractère, n'est pas moins désirable que rinstruction plus parfaite de ceux qui peuvent en mieux remplir les conditions.
Il n'y a, ce semble, aucun motif pour ne pas introduire en biologie l'usage des fictions scientifiques si communément employées par les géomètres, quoique leur emploi doive y être ménagé avec plus de circonspection et de réserve. Dans les études mathématiques, on a trouvé de grands avantages à imaginer une suite de cas hypothétiques, dont la considération, quoique artificielle, peut faciliter, soit l'éclaircissement du sujet naturel, soit son élaboration fondamentale. Cet art est habituellement confondu avec celui des hypothèses, mais il en diffère entièrement. Dans ce dernier, la fiction ne porte que sur la seule solution du problème, tandis que dans le premier, le problème lui-même est radicalement idéal. Son emploi ne saurait jamais être comparable à ce qu'il est en mathématiques, mais il me semble que le caractère abstrait des hautes conceptions de la biologie comparative les rend susceptibles d'un semblable perfectionnement, qui consisterait à intercaler entre les organismes connus certains organismes purement fictifs, imaginés de manière à faciliter leur comparaison en rendant la série biologique plus homogène et plus continue, et dont plusieurs admettraient peut-être une réalisation ultérieure plus ou moins exacte parmi des organismes inexplorés jusqu'ici. Il serait possible, dans l'état présent de nos connaissances des corps vivants, de concevoir un nouvel organisme propre à satisfaire à telles conditions données d'existence. Je ne doute pas que le rapprochement des cas réels avec quelques autres heureusement imaginés, à la manière des géomètres, ne soit plus tard utilement employé à compléter les lois générales, de l'analomie et de la physiologie comparées, et qu'il puisse même servir à devancer quelquefois l'exploration
directe. Dès à présent, l'usage rationnel d'un tel artifice pourrait grandement simplifier et éclaircir le système ordinaire du haut enseignement biologique. Mais c'est exclusivement aux esprits les plus élevés qu'il appartient d'introduire un procédé aussi délicat. Si tôt ou tard il est adopté, il constituera une nouvelle relation entre la biologie et les mathématiques. Tels sont les principaux rapports, soit de doctrine, soit de méthode, de la biologie avec la mathématique. Parmi les trois parties essentielles de cette dernière science, la mécanique s'applique à la biologie sous le point de vue scientifique proprement dit, et la géométrie sous le point de vue logique ; l'une et l'autre s'appuyant sur les théories analytiques, qui sont indispensables à leur développement systématique.
Cet examen des relations de la biologie lui assigne son rang dans la hiérarchie des sciences. Il nous apprend, de plus, le genre et le degré de perfection dont la biologie est susceptible, et encore plus directement le plan rationnel de l'éducation préliminaire correspondante.
Si la perfection d'une science se mesurait à l'étendue et à la variété des moyens qui lui sont propres, aucune science ne pourrait rivaliser avec la biologie, car nous pouvons concentrer sur elle l'ensemble des ressources de l'observation et du raisonnement que nous fournissent les autres sciences, concurremment avec les procédés essentiels d'exploration qui lui appartiennent. Néanmoins ce faisceau de puissances intellectuelles est une compensation insuffisante de l'accroissement des obstacles qu'on rencontre en cette science. La difficulté ne résulte pas tant de son passage récent à l'état positif, que de la haute complication de ses phénomènes. Après l'usage le plus judicieux de toutes nos ressources, cette étude doit toujours demeurer inférieure à toutes celles de la philosophie inorganique, sans en excepter même la chimie. Toutefois ses perfectionnements spéculatifs seront plus grands que pourraient le^ penser ceux qui, n'ayant point directement examiné sa vraie nature, ne voient dans cette science que ses observations stériles et ses conceptions hétérogènes. Tout ce qui a été fait jusqu'à présent doit être considéré comme une opération préliminaire, destinée à caractériser et à développer des moyens jusqu'ici provisoires, mais dont le concours sera plus tard orga^
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