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nisé. Une telle organisation étant déjà réalisée chez un petit nombre d'esprits supérieurs, Tétat de la science commence à être très satisfaisant. Quant à l'établissement des lois biologiques, le petit nombre des notions positives que nous avons obtenues, justifie Fespoir que la science des corps vivants peut parvenir à la coordination réelle des phénomènes et par suite à leur prévision dans des limites plus ou moins larges.
Relativement à l'éducation qu'elle exige, on peut dire que cette éducation, comprenant toutes les sciences antérieures, est plus étendue et plus difficile que celle assignée précédemment à toute autre classe de savants. Mais le temps qu'on gagnerait à renoncer à d'inutiles études de mots, ou à de vaines spéculations métaphysiques, suffirait à toutes les exigences de la science régénérée.
Si nous considérons maintenant la réaction de la biologie sur l'éducation générale de l'esprit humain, ce qui nous frappera d'abord, c'est que l'étude positive de l'homme fournit aux observateurs la mesure la plus décisive et la plus étendue du véritable degré de force propre aux diverses intelligences. Dans les autres sciences, la puissance intellectuelle de ceux qui s'y livrent et la valeur des résultats qu'ils ont obtenus, sont soustraits à l'appréciation du vulgaire par les artifices qu'exige leur poursuite : telles sont les mathématiques, dont le langage hiéroglyphique est si propre à en imposer à ceux qui n'y sont pas initiés ; en sorte que des gens très médiocres, rendant des services fort douteux, obtieni>ent une haute réputation pour eux-mêmes et pour leur travaux. Mais ceci n'a presque jamais lieu en biologie, et la préférence que le bon sens populaire accorde à l'étude de l'homme comme une preuve d'intelligence scientifique est par conséquent bien fondée. Aussi la connaisance de la nature humaine sera-t-elle toujours le signe le moins équivoque et la mesure la plus usuelle de la vraie supériorité mentale.
La première influence intellectuelle de la science biologique consiste à perfectionner ou plutôt à développer deux des plus importants de nos pouvoirs élémentaires dont les sciences antérieures ne permettaient pas un large emploi. Je veux parler de l'art de la comparaison et de celui de la classification, qui, malgré leur corrélation, sont parfaitement dis-
tincts. J'ai assez parlé du premier; quant au second, il sera Tobjet d'un examen spécial. Je me bornerai à indiquer maintenant sa fonction en biologie,
La théorie universelle des classifications philosophiques, destinées non seulement à aider la mémoire, mais à perfectionner les combinaisons scientifiques, est employée nécessairement dans toutes les branches delà philosophie naturelle; mais l'entier développement de l'art de classer était réservé à la science biologique. Comme nous l'avons vu précédemment, chacun de nos pouvoirs élémentaires devait être spécialement développé par celle de nos études positives qui en exige au plus haut degré l'application, et qui, en même temps, lui offre le champ le plus vaste ; sous ces deux points de vue, la biologie tend plus qu'aucune autre science à favoriser l'essor spontané de la classification. Premièrement, aucune autre n'a un besoin aussi urgent d'une suite de classifications rationnelles, soit à cause de la multiplicité des êtres distincts, mais analogues, soit en vertu de la nécessité d'en organiser la comparaison systématique par l'institution de la vraie hiérarchie biologique. En second lieu, les mêmes caractères essentiels qui rendent ici indispensables les classifications facilitent leur établissement. La multiplicité et la complication ne sont pas, ainsi qu'il pourrait sembler d'abord, des obstacles au classement systématique des sujets; au contraire, elles le rendent plus facile en permettant de saisir entre eux des analogies scientifiques plus étendues et plus aisées à vérifier. C'est pourquoi la classification des animaux est supérieure à celle des végétaux ; la variété et la complication plus grandes des organismes animaux offrant plus de prise à l'art de classer. On conçoit ainsi que la nature même des difficultés propres à la science biologique ait dû y exiger et y permettre à la fois le développement le plus prononcé et le plus spontané de l'art général des classifications; aussi est-ce à cette source que tout philosophe judicieux viendra puiser l'exacte connaissance de cet art capital. Là seulement, les géomètres, les astronomes, les physiciens, et même les chimistes, viendront apprendre la formation et la coordination des groupes naturels, et surtout ce qui constitue l'artifice le plus essentiel de cette méthode : le principe général de la subordination des
caractères. Ainsi que nous l'avons vu si souvent, chaque science possède la propriété exclusive de développer spécialement quelqu'un des grands procédés logiques dont se compose Fensembie de la méthode positive, et c'est de cette manière que les plus complexes, quoiqu'elles dépendent des plus simples, réagissent sur elles en leur fournissant de nouveaux pouvoirs rationnels et de nouveaux instruments. Cette considération qui fait ressortir le principe de subordination propre à constituer la hiérarchie scientifique et Tunilé du systèmo des connaissances humaines, montre que Tisolement où Ton tient encore nos diverses études positives est aussi nuisible à leurs progrès spéciaux qu'à leur action collective sur le gouvernement intellectuel delà race humaine.
Envisageant maintenant la fonction la plus éminente de la biologie, c'est-à-dire son influence sur l'esprit positif et sur la méthode positive, nous n'avons qu'à la soumettre à l'épreuve déjà proposée en examinant son aptitude à détruire les conceptions théologiques par les deux voies complémentaires l'une de l'autre : la prévision des phénomènes et la modification qu'elle permet à Thonime de leur faire subir. A mesure que les phénomènes d'une science quelconque deviennent plus compliqués, la première faculté diminue, tandis que la seconde augmente, en sorte que l'on peut toujours constater, par l'une ou par l'autre, que les événements du monde réel ne sont pas régis par des volontés surnaturelles, mais par des lois naturelles. Quoique sa complication lui permette beaucoup moins la prévision, la biologie témoigne aussi, à sa manière, son incompatibilité radicale avec les fictions Ihéologiques. Un tel témoignage résulte de l'analyse des conditions indispensables aux actes des corps vivants. L'opposition naturelle de ce genre de recherches à toute conception théologique ou métaphysique est particulièrement sensible à l'égard des théories relatives aux phénomènes intellectuels et atfectifs, dont la positivité est si récente, et qui, avec les phénomènes sociaux qui en dérivent, sont, aux yeux du vulgaire, le dernier champ de bataille de la philosophie positive et de l'ancienne philosophie. En vertu de leur complication, ces phénomènes sont précisément ceux qui exigent le concours le plus étendu de conditions diverses, tant extérieures qu'inlé-
rieures, en sorte que leur étude positive est éminemment propre à manifester la futilité des explications abstraites émanées de la philosophie théologique ou métaphysique, ce qui rend facilement raison de l'aversion prononcée que cette étude a le privilège d'inspirer aux différentes sectes de théologiens et de métaphysiciens. Comme les travaux des anatomistes et des physiologistes dévoilent la dépendance intime des phénomènes moraux envers l'organisme et le milieu, il y a quelque chose de très frappant dans les vains efforts des partisans des anciennes philosophies, pour mettre en harmonie avec ces faits le jeu illusoire d'influences surnaturelles ou d'entités psychologiques. Ainsi, le développement de la science biologique a mis la philosophie positive en possession du dernier retranchement de l'ancienne philosophie. La même effet devient plus manifeste si nous considérons les phénomènes vitaux sous le second aspect, c'est-à-dire comme éminemment modifiables. Le nombre considérable des conditions qui concourent à leur existence nous permet de les modifier bien plus que tous les autres, en agissant sur l'organisme ou sur le milieu ; et cette faculté de troubler à notre gré les phénomènes, de les suspendre et même de les détruire, est tellement frappante, qu'elle nous oblige à rejeter toute idée de direction théologique ou métaphysique. Comme dans le cas précédent, dont celui-ci n'est qu'une simple extension, cet effet est plus particulièrement prononcé à l'égard des phénomènes moraux proprement dits, qui sont les plus modifiables de tous. Le psychologue le plus obstiné ne saurait persister à soutenir l'indépendance de ses entités intellectuelles, s'il voulait considérer que la simple inversion momentanée de sa station verticale ordinaire suffirait pour arrêter immédiatement le cours de ses propres spéculations. Il serait à désirer que nous puissions ajouter à ces preuves celle d'un pouvoir étendu de prévision scientifique en biologie; mais un tel pouvoir n'est pas nécessaire pour les conclusions du bon sens populaire. D'ailleurs, cette prévision n'est pas toujours en défaut, et ses succès dans quelques cas prononcés suffisent à montrer que les phénomènes des corps vivants sont, comme tous les autres, assujettis à d'invariables lois naturelles, bien que leur complication extrême nous empêche quelquefois de les interpréter.
La biologie positive a, en outre, fait sur les systèmes théologique et métaphysique une conquête qui lui est propre et en vertu de laquelle elle a transformé un dogme ancien en un principe nouveau. En chimie, la même chose est arrivée quand, à Pidée primitive de créations et de destructions absolues, a été substituée l'exacte notion de décomposition et de recomposition perpétuelles; de même, en astronomie, quand ' elle a ruiné Thypothèse des causes finales et de gouvernement providentiel en représentant le système solaire comme le résultat nécessaire et spontané de l'action naturelle des principales masses qui le composent. La biologie, en étroite relation avec l'astronomie, a complété cette démonstration. Attaquant à sa manière le dogme élémentaire des causes finales, elle Ta graduellement remplacé par le principe fondamental des conditions d'existence dont le développement et la systématisation lui appartiennent. C'est, de la part des anatomistes et des physiologistes, une grande erreur, une erreur aussi fatale à la science qu'à la théologie, de chercher à unir les deux vues. La science nous oblige à conclure qu'il n'y a pas plus d*organe sans fonction que de fonction sans organe. Sous l'ancienne influence théolop.ique, on se laissait aller facilement à une admiration anti-scientifique quand on constatait la coïncidence des conditions et de l'accomplissement de l'acte, lorsque, ayant observé une fonction, l'analyse anatomique dévoilait dans l'organisme un mode statique pro}»re à permettre l'accomplissement de la fonction. Cette admiration irrationnelle et stérile est préjudiciable à la science. En nous persuadant que tous les actes organiques s'opèrent aussi parfaitement que nous puissions l'imaginer, elle réprime l'expansion de nos spéculations biologiques et nous porte à admirer des complications qui sont évidemment nuisibles. Elle est d'ailleurs en opposition directe avec le but religieux qu'on se proposait, puisqu'elle assigne la sagesse humaine pour règle et même pour limite à la sagesse divine, laquelle, si on établissait un tel parallèle, devrait souvent se trouver inférieure. Quoique nous ne puissions imaginer des organismes radicalement nouveaux, il nous est permis, ainsi que je l'ai montré en proposant l'emploi des fictions scientifiques, de concevoir des organisations notablement différentes de toutes celles que nous con-
naissons et qui leur seraient incontestablement supérieures à certains points de vue déterminés. Le principe philosophique des conditions d'existence n'est en réalité que la conception directe de l'harmonie nécessaire des analyses statique et dynamique du sujet proposé. Ce principe s'adapte au plus haut point à la science biologique, où l'on s'occupe continuellement d'établir une exacte harmonie entre les moyens et le but ; aussi on ne rencontre nulle part à un degré aussi parfait cette double analyse.
Telles sont donc les propriétés philosophiques de la biologie positive. Pour compléter notre examen de l'ensemble de la science, il ne nous reste plus qu'à indiquer rapidement la division de ses différentes parties et leur coordination rationnelle.
Il ne rentre pas dans mon sujet de signaler diverses branches de connaissances biologiques qui, quoique d'une extrême importance à certains égards, ne sont que secondaires relativement aux principes de la philosophie positive. Nous n'avons à nous occuper ici ni de la pathologie et de l'art médical correspondant, ni de l'histoire naturelle et de l'art correspondant de l'éducation des êtres vivants. Quoique ces études soient vraiment biologiques, nous devons ici restreindre strictement ce terme aux recherches abstraites et spéculatives qui constituent la base de la science.
L'étude spéculative et abstraite de l'organisme doit être divisée d'abord en statique et en dynamique, selon que nous recherchons les lois de l'organisation ou celles de la vie ; et ensuite la biologie statique doit être elle-même subdivisée en deux parties fort heureusement désignées par M. de Blainville, à l'égard des animaux, par les noms de zootomie et de zootaxie, selon qu'on se propose d'étudier la structure et la composition des organismes individuels, ou de construire la grande hiérarchie biologique qui résulte de la comparaison de tous les organismes connus. Il serait facile de modifier les termes de M. de Blainville, de façon à les rendre communs aux animaux et aux végétaux. La biologie dynamique, à laquelle nous devons donner le nom de hionoîme, comme au but final de l'ensemble de ces études, ne comporte évidemment aucune subdivision analogue. Le nom général de biologie comprend
ainsi les trois sections : la biotomie, la bioiaxie et la biono< mie pure ou physiologie proprement dite.
Leur définition explique leur dépendance nécessaire et, par suite, détermine aussi leur coordination philosophique. Tandis qu'il est universellement admis que les notions anatomiques sont indispensables aux études physiologiques, parce que la structure doit être connue avant que son action puisse être appréciée, la subordination de la bionomie envers la biotaxie n'est pas encore bien sentie. Cependant il est aisé de voir que le rang qu'occupe un organisme quelconque dans la hiérarchie, constitue le premier fondement d^. l'étude directe de l'ensemble de ses phénomènes ; et, de plus, la considération de cette hiérarchie est indispensable à l'usage du plus puissant moyen d'investigation, c'est-à-dire de la méthode comparative. Ainsi, à tous les points de vue, la double relation de la biologie dynamique à la biologie statique demeure irrécusable.
Les deux divisions de la biologie statique sont moins nettement tranchées, et il semble même que dans quelque ordre qu'on les place on ne saurait éviter un cercle vicieux. Car, si d'un côté la classification des êtres vivants exige la connaissance préalable de leur organisation, il est certain, d'autre part, que l'anatomie elle-même, comme la physiologie, ne peut-être étudiée, à l'éf^ard de tous les organismes, sans la formation préliminaire de la hiérarchie biologique. Aussi faut-il reconnaître que les perfectionnements respectifs des études biotomiques et des éludes biotaxiques se consolident par une connexité mutuelle. Néanmoins, une séparalion et une coordination déterminées étant indispensables à notre intelligence, il me semble qu'on ne doit pas hésiter à placer dogmatiquement la théorie de l'organisation avant celle de la classification, car celle-ci dépend absolument de la première, qui pourrait suffire à ses propres besoins, quoique d'une manière restreinte, sans la seconde. En un mot, on ne peut classer que des organismes connus, au lieu que chacun d'eux peut et même doit être étudié à un premier degré sans être comparé aux autres. Rien ne s'oppose d'ailleurs à ce que, dans une exposition systématique de la philosophie analomique, on emprunte directement à la biotaxie sa construction de
le hiérarchie organique ; une telle anticipation aurait beaucoup moins d'inconvénients que de scinder l'étude complète de la structure. Du reste, il faut reconnaître qu'un système quel qu'il soit aura à subir une révision générale destinée à faire ressortir les relations essentielles de ses parties, non seulement les relations des deux sections de la biologie statique, mais celles de ces mêmes sections avec la biologie dynamique. Cette considération tend à diminuer l'importance de la question de priorité. La seule raison pour laquelle une telle révision paraît plus nécessaire en biologie que dans les autres sciences, c'est que ses divers départements ont entre eux des relations plus étroites.
La distribution intérieure de ces trois branches est déterminée d'après le principe qui a dirigé jusqu'ici nos distinctions encyclopédiques, par l'ordre de dépendance des phénomènes, résultant de leur généralité relative. Ainsi la théorie de la vie organique précède celle de la vie animale, et la théorie des fonctions et des organes les plus élevés de l'homme termine le système biologique.
On a souvent mis en question si, en étudiant chaque organe ou chaque fonction dans toute la série biologique, il convient de commencer plutôt par une extrémité que par une autre, par l'homme plutôt que par l'organisme le plus simple, ou réciproquement. Cette question n'a pas, à mon avis, la haute importance qu'on lui a souvent attribuée, puisque tous les bons esprits reconnaissent la nécessité d'employer tour à tour les deux méthodes, quelle que soit celle qu'on ait d'abord adoptée. Néanmoins, il faudrait, je crois, faire une distinction entre l'étude de la vie organique et celle de la vie animale. Les fonctions de la première étant essentiellement chimiques, il est moins nécessaire de commencer par l'homme. Je pense même qu'il y aurait un avantage scientifique à étudier d'abord l'organisme végétal, dans lequel ces fonctions sont à la fois plus pures et plus prononcées, et comportent, à ce titre, une étude plus facile et plus complète. Mais toute recherche anatomique ou physiologique, relative à la vie animale, serait obscure si elle ne commençait par la considération de l'homme, le seul être où un tel ordre de phénomènes soit immédiatement intelligible. C'est nécessairement l'état évident de l'homme
de plus en plus dégradé, et non l'état indécis de Téponge de plus en plus perfectionnée, que nous pouvons poursuivre dans toute la série animale, quand nous analysons l'un quelconque des caractères constitutifs de Tanimalité. Si par ce procédé nous paraissons nous écarter de la marche ordinaire où nous passions du sujet le plus général et le plus simple ' au plus particulier et au plus complexe, c'est uniquement pour mieux nous conformer au principe philosophique qui nous a prescrit une telle marche, et qui consiste à aller du sujet le plus connu au moins connu. En tout autre cas que celui-ci la marche habituelle est la plus convenable aux études biologiques.
Ici se termine notre examen de l'ensemble de la biologie. L'étendue que je lui ai donnée nous permettra de considérer très rapidement ses diverses parties.
A cet effet, je suivrai l'ordre que j'ai établi ci-dessus, passant des simples considérations de pure anatomie à l'étude plus élevée des phénomènes intellectuels et affectifs, laquelle servira de transition entre la biologie et la physique sociale, objet final de cet ouvrage.