‹ La philosophie positive d'Auguste Comte [microform]Chapitre 40 sur 68 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Fonctions intellectuelles et morales, ou fonctions cérébrales.

La partie de la philosophie biologique qui nous reste à traiter se rapporte à l'étude des facultés affectives et intellectuelles. Elle nous conduit de la physiologie individuelle à la physique sociale, de même que la physiologie végétative nous a fait passer de la philosophie inorganique à la philosophie organique.

Tandis que Descartes rendait au monde le glorieux service de former un système complet de philosophie positive, ce novateur, malgré son audacieuse énergie, ne put s'élever assez au-dessus de son siècle pour donner à sa théorie toute son extension logique, en y comprenant la partie de la physiologie relative aux phénomènes intellectuels et moraux. Après avoir institué une vaste hypothèse mécanique sur la théorie fondamentale des phénomènes les plus simples et lesplusuniversels, il étendit successivement le même esprit philosophique aux différentes notions élémentaires relatives au monde inorganique ; et finalement il lui subordonna félude des principales fonctions physiques de l'organisme animal. Mais quand il fut arrivé aux fonctions affectives et intellectuelles, il s'arrêta brusquement et fit rentrer leur étude sous la dépendance delà philosophie métaphysico-lhéologique, à laquelle il s'efforça de donner une sorte de vie nouvelle, quoiqu'il en eut déjà sapé avec bien plus de succès les fondements scientifiques. Nous trouvons une preuve inconstestable de l'état de son esprit dans son célèbre paradoxe sur l'intelligence et l'instinct des animaux. Il préféra ne voir en eux que des automates, plutôt que de leur appliquer l'ancienne philosophie. Dans Fimpossibilité d'étendre cette conception à l'homme, il l'abandonna au domaine de la métaphysique et de la théologie. On comprendrait difficilement comment il eut été possible de procéder autrement à cette époque ; et nous devons à cette étrange hypothèse, que les physiologistes furent conduits à réfuter, la

deslrucUon de la vaine séparai ion que Descarles avait lente d'établir enlre Tétude de Thomme et celle des animaux, et conséquemment Tentière élimination, chez les intelligences les plus avancées, de la philosophie ihéologique et métaphysique. Nous pouvons voir ce qu'a été la première constitution contradictoire de la philosophie moderne dans le grand ouvrage du principal interprète de Descartes, de Malebranche, qui montre comment cette philosophie continua d'appliquer aux parties les plus compliquées du système intellectuel la même méthode dont elle proclamait Tinanité à Tégard des sujets les plus simples. Il est indispensable de caractériser cette situalion, parce qu'elle est essentiellement restée la même pendant les deux derniers siècles, nonobstant les immenses progrès de la science positive, qui en ont préparé l'inévitable transformalion. L'école de Boerhaave respecta la séparation de Descartes. Or, si les successeurs de Descartes en physiologie abandonnèrent ainsi cette partie de leur science à la méthode métaphysique, il n'est pas étonnant que les phénomènes intellectuels et moraux soient demeurés jusqu'à notre siècle entièrement en dehors du grand mouvement scientifique imprimé et guidé par Descarles. L'action croissante de l'esprit positif n'a été pendant tout cet intervalle que simplement critique ; il attaquait l'inefiicacité des éludes métaphysiques, ou il faisait ressortir l'accord unanime des naturalistes sur des points de doctrine réelle, en contraste avec les disputes incessantes des divers métaphysiciens argumentant encore, depuis Platon, sur les éléments mêmes de leur prétendue science. Toutefois, cette critique ne s'exerçait que sur les résultats et elle n'offrait encore aucune objection à la suprématie de la philosophie métaphysique dans l'étude de l'homme intellectuel et moral. C'est uniquement de nos jours que la science moderne, par l'organe de l'illustre Gall, est passée de l'état critique à l'état organique et qu'elle a chassé l'ancienne philosophie de sa dernière retraite, en fondant la vraie théorie des plus hautes fonctions vitales. Quelque imparfaite qu'ait été cette première tentative, la chose est accomplie. Soumise depuis un demi-siècle aux épreuves les plus décisives, cette doctrine nouvelle a manifesté clairement tous les symptômes qui peuvent garantir son indestructible vitalité, comme conception

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scientifique. Ni l'hostilité de ses adversaires, ni les apologies irrationnelles de ses défenseurs, n'ont pu empêcher l'extension continue, dans toutes les parties du monde savant, du nouveau système d'investigation de l'homme intellectuel et moral. Aucun des signes indiquant le succès durable d'une heureuse révolution scientifique n'a fait défaut en ce cas.

La théorie positive des fonctions intellectuelles et affectives est donc irrévocablement conçue comme devant consisterdans l'étude à la fois expérimentale et rationnelle des phénomènes de sensibilité intérieure propres aux ganglions cérébraux dépourvus de tout appareil extérieur immédiat. Ces phénomènes sont les plus compliqués et les plus spéciaux de tous ceux qui appartiennent à la physiologie ; conséquemment, ils devaient être les derniers à passer à l'état positif, quand même leur relation avec les considérations sociales n'aurait pas entravé leur étude. Une telle étude ne pouvait précéder les principales conceptions scientifiques de la vie organique, ni les premières notions de la vie animale; c'est pourquoi Gall ne pouvait venir qu'après Bichat, et Ton devrait s étonner qu'il Tait suivi d'aussi près si la maturité d'une telle opération philosophique ne l'expliquait suffisamment. Les motifs en vertu desquels j'ai séparé provisoirement cette partie de la physiologie de la section relative à la vie animale générale, résultent des différences capitales qui existent entre un tel ordre dephé-' nomènes et les précédents, de leur importance plus directe et plus frappante, et surtout de l'imperfection plus grande de leur étude actuelle. Ce nouveau corps de doctrine, ainsi érigé en une troisième partie de la physiologie, sera placé dans sa véritable position encyclopédique comme simple subdivision de la physiologie animale, quand nous aurons une connaissance plus nette de la physiologie organique et une conception plus philosophique de la physiologie animale.

Il est désormais inutile de s'arrêter à aucun parallèle entre la phrénologie et la psychologie. Gall a pleinement et clairenient exposé l'impuissance de la méthode métaphysique dans l'étude des phénomènes intellectuels et moraux ; et, dans l'état présent de l'esprit humain, toute discussion à ce sujet serait superflue. Ce grand procès a été jugé. Les métapliysiciens sont passés de l'état de domination à celui de protestation du

moins dans le monde savant, où leur opposition n'obtiendrait aucune attention si elle n'entravait le développement de la raison publique. Le triomphe de la méthode positive est si décisif qu'il est inutile de consacrer temps et efforts à une démonstration quelconque, sauf par manière d'instruction. Cependant, afin de caractériser par un contraste frappant le véritable esprit de laphysiologiephrénologique, il n'est pas inutile d'analyser très brièvement les vices radicaux de la prétendue méthode psychologique envisagée simplement en ce qu'elle offre de commun aux principales écoles actuelles, c'est-à-dire à ce qu'on nomme l'école française, l'école allemande, et enfin^ la moins consistante et aussi la moins absurde de toutes, l'école écossaise ; si, du moins on peut parler d'écoles dans une philosophie qui, par sa nature, doit engendrer autant d'opinions inconciliables qu'elle a d'adeptes doués de quelque imagination. On peut d'ailleurs s'en rapporter avec confiance à ces sectes pour la mutuelle réfutation de leurs différences les plus profondes.

Quant à leur principe fondamental de Vobservalion intérieure, il serait certainement superflu de rien ajouter à ce que j'ai déjà dit sur l'absurdité que présente la seule supposition de l'homme se regardant penser. Broussais a très bien remarqué à cet égard qu'une telle mélhode, si elle était possible, rétrécirait extrêmement l'étude de l'intelligence en la limitant de toute nécessité au seul cas de l'homme adulte et sain, sans aucun espoir d'éclairer cette doctrine difficile par la comparaison des différonls âges ou la considération des divers états pathologiques, unanimenl reconnues cependant comme d'indispensables auxiliaires des plus simples recherches sur l'homme. Mais on doit être frappé surtout de l'interdiction qui se trouve ainsi jetée sur toute étude intellectuelle et morale des animaux dontles psychologues n'attendent sans doute aucune observation intérieure. Nesemble-t-il pas étrange que des philosophes qui ont tant amoindri cet immense sujet se montrent si disposés à reprocher sans cesse à leurs adversaires le défaut d'étendue et d'élévation ? Le cas des animaux est recueil sur lequel toutes les théories psychologiques sont venues échouer depuis que les naturalistes ont forcé les métaphysiciens à renoncer au singulier expédient imaginé par

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Descartes, et à reconnaître que les animaux, du moins dans la partie supérieure de l'échelle, manifestent la plupart de nos facultés affectives et même intellectuelles, avec de simples différences de degré, fait que personne aujourd'hui n'oserait nier et qui suffirait pour démontrer l'absurdité de ces vaines conceptions.

En revenant aux premières notions du bon sens philosophique, on voit d'abord avec évidence qu'aucune fonction ne saurait être étudiée que par rapport à l'organe qui l'accomplit ou du phénomène de son accomplissement ; et, en second lieu, que les fonctions affectives et surtout les fonctions intellectuelles présentent ce caractère particulier de ne pouvoir pas être observées pendant leur accomplissement, mais seulement dans leurs résultats plus ou moins prochains et plus ou moins durables. 11 n'y a donc que deux manières d'étudier un tel ordre de fonctions : ou en déterminant avec toute la précision possible, les diverses conditions organiques dont elles dépendent, ce qui est le principal objet de la physiologie phrénologique ; ou en observant directement la suite des actes intellectuels et moraux, ce qui appartient plutôt à l'histoire naturelle proprement dite: ces deux aspects inséparables d'un sujet unique étant toujours conçus de façon à s'éclairer mutuellement. Ainsi envisagée, cette grande élude se trouve indissolublement liée, d'une part, à l'ensemble des parties antérieures de la philosophie naturelle, et spécialement aux doctrines biologiques fondamentales; d'une autre part, à l'ensemble de l'histoire, tant des animaux que de l'homme et de l'humanité. Mais lorsque par la prétendue méthode psychologique on écarte radicalement la considération de l'agent et de l'acte, l'esprit n'a plus d'autre aliment qu'une inintelligible logomachie où des entités purement nominales se substituent aux phénomènes réels. L'étude la plus difficile se trouve ainsi dans un état d'isolement, sans aucun point d'appui dans les sciences plus simples et plus parfaites, sur lesquelles on prétend, au contraire, la (aire majestueusement régner. Malgré leur extrême divergence, tous les psychologues s'accordent sur ce point.

Nous avons assez parlé de la méthode de la psychologie ou idéologie. Quant à la doctrine, elle nous présente d'abord une

aberration radicale commune à toutes les sectes : c'est une fausse appréciation des rapports généraux entre les facultés affectives et les facultés inlellectuelles. Quelque variées que soient ies théories sur la prépondérance des dernières, tous les métaphysiciens aftirment cette prépondérance en faisant de ces facultés leur point de départ. L'esprit est presque exclusivement le sujet de leurs spéculations, et les facultés affectives ont été presque entièrement négligées, et d'ailleurs toujours subordonnées àTintelligence. Or, une telle conception représente rinverse de la réalité, non seulement pour les animaux, mais aussi pour Thomme; car Texpérience journalière montre que les affections, les penchants, les passions, constituent les principaux mobiles de la vie humaine, et que, loin de résulter de Fintelligence, leur impulsion spontanée et indépendante est indispensable au premier éveil et au développement continu des diverses facultés intellectuelles, en leur assignant un but permanent, sans lequel, outre le vague de leur direction générale, elles resteraient engourdies chez la plupart des hommes. 11 n'est même que trop certain que les penchants les moins nobles et les plus animaux sont habituellement les plus énergiques et par suite les plus influents. L'ensemble de la nature humaine est donc très infidèlement représentée par ces vains systèmes, qui lorsqu'ils ont eu égard aux facultés affectives, les ont vaguement rattachées à un principe unique, la sympathie, et surtout l'égoïsme, toujours supposé dirigé par l'intelligence. C'est ainsi que l'homme a été représenté contre l'évidence comme un être raisonneur, exécutant continuellement, à son insu, une multitude de calculs imperceptibles, sans presque aucune spontanéité d'action, même depuis son enfance. Un motif très respectable a sans doute contribué au maintien de cette fausse notion, d'après la considération que c'est surtout par l'intelligence que l'homme peut être modifié et perfectionné; mais la science exige avant tout la réalité des conceptions, abstraction faite de leur convenance, et c'est toujours celte réalité qui devient la base de leur utilité effective. Sans méconnaître l'influence secondaire d'une telle intention, on peut constater que deux causes purement philosophiques, indépendantes d'aucune vue d'application et inhérentes à la nature de la

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méthode, ont conduit les métaphysiciens de toutes les sectes à cette hypothétique suprématie de l'intelligence. La première consiste dans la séparation radicale qu'ils ont établie entre les animaux et l'homme, séparation qui aurait été effacée par l'admission de la prépondérance des facultés affectives sur les facultés intellectuelles; et la seconde dans la stricte obligation où devaient être les métaphysiciens de conserver l'unité de ce qu'ils appellent le wo/, afin de correspondre avec l'unité de ïûme, obligation qui leur était imposée par la philosophie théologique, dont, il ne faut pas l'oublier, la métaphysique n'est qu'une simple transformation finale. Mais les savants positifs qui n'entreprennent l'étude d'un sujet que dans le but de constater le véritable état des choses et de le reproduire avec toute l'exactitude possible dans leurs théories, ont reconnu que, conformément à l'expérience universelle, la nature humaine, loin d'être une, est éminemment multiple, c'est-à-dire sollicitée presque toujours en divers sens par des puissances distinctes et indépendantes, entre lesquelles l'équilibre s'établit avec une extrême difficulté, lorsque, comme chez la plupart des hommes civilisés, aucune d'elles n'est en elle-même assez prononcée pour acquérir spontanément une haute prépondérance sur toutes les autres. Ainsi la fameuse théorie du 7)wiesi essentiellement sans objet scientifique puisqu'elle n'est destinée qu'à représenter un état purement fictif. Il n'y a, sous ce rapport, commeje l'ai déjàindiqué, d'autre sujet réel derecherches positives que l'étude de l'équilibre des diverses fonctions animales, tant d'irritabilité que de sensibilité, lequel caractérise l'état normal où chacune d'elles, convenablement tempérée, est en association régulière et permanente avec l'ensemble des autres, suivant les lois des sympathies, et surtout des synergies. La notion très arbitraire et très indirecte du moi résulte du sentiment continu d'une telle harmonie, c'est-à-dire de l'accord universel de l'ensemble de l'organisme. En vain les psychologues ont voulu faire de cette idée ou plutôt de ce sentiment un attribut exclusif de l'humanité; il est évidemment un résultat nécessaire de toute vie animale, et par conséquent il doit appartenir à tous les animaux, qu'ils soient ou non capables d'en disserter : sans doute un chat ou tout autre vertéhré, sans savoir dire o je », ne se prend pas habituellement

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pour un autre que lui-même. D'ailleurs, il esl probable que chez les animaux supérieurs le sentiment de la personnalité est encore plus prononcé que chez l'homme, à cause de leur vie plus isolée. Cependant, en descendant trop bas dans la série zoologique, on finirait par atteindre les organismes où la dégradation continue du système nerveux doit atténuer ce sentiment.

Quoique les psychologues aient dû s'accorder pour négliger les facultés intellectuelles et morales des animaux, heureusement abandonnées aux naturalistes, ils ont exercé une influence funeste par leur vague et obscure distinction entre l'intelligence et l'instinct, établissant ainsi, entre la nature humaine et la nature animale, une séparation dont les zoologistes ne se sont point encore suffisamment affranchis. La seule signification qu'on puisse attribuer au mot instinct consiste à désigner toute impulsion spontanée vers une direction déterminée, indépendamment d'aucune influence étrangère. Or, en ce sens primitif, ce terme s'applique évidemment à l'activité propre et directe d'une faculté quelconque, intellectuelle aussi bien qu'affective ; il n'est donc nullement en opposition avec le nom d'intcllifience^ainsi qu'on le voit si souvent lorsqu'on parle de ceux qui, s;ins aucune éducation, manifestent un talent prononcé pour la musique, pour la peinture, pour les mathématiques, etc. Sous ce point de vue, il y a certainement de rinstincl,ou plutôt des instincts chez l'homme tout autant et même davantage que chez les animaux. Si, d'une autre part, nous définissons V intelligence comme Taptilude à modifier sa conduite conformément aux circonstances de chaque cas, ce qui constitue en effet le principal attribut pratique de la raison proprement dite, il est plus évident encore qu'il n'y a réellement entre l'humanité et l'animalité aucune autre différence essentielle que celle du degré de développement que peut comporter une faculté qui, par sa nature, est commune à toute vie animale et sans laquelle on ne saurait même en concevoir l'existence. Ainsi, la fameuse définition scolaslique de l'homme comme animal raisonnab'e présente un véritable non-sens, puisque aucun animal, surtout dans la partie supérieure de l'échelle zoologique, ne pourrait vivre sans être jusqu'à un certain point raisonnable, proportionnellement à la complira-

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tion de son organisme. Quoique la nature morale des animaux n'ait été jusqu'ici que peu et très impariailement explorée, on peut néanmoins reconnaître sans la moindre incertitude chez ceux qui vivent avec nous en état de familiarité, en se servant pour les observer des moyens généraux qu'on emploierait à l'égard d'hommes dont la langue et les mœurs nous seraient préalablement inconnues, qu'ils appliquent non seulement leur intelligence à la satisfaction de leurs besoins organiques de la même manière que l'homme, s'aidant ainsi d'une sorte de langage; mais qu'ils sont en outre pareillement susceptibles d'un ordre de besoins plus désintéressés, consistant dans l'exercice des facultés animales pour le simple plaisir de les exercer; ce qui les conduit souvent, comme les enfants ou les sauvages, à inventer de nouveaux jeux, et les rend, en même temps, sujets à V ennui. Cet état, érigé mal à propos en privilège spécial de la nature humaine, est quelquefois assez prononcé, chez certains animaux, pour les pousser au suicide, par suite d'une captivité devenue intolérable. Un examen attentif des faits discrédite donc la fausse acception donnée au mot instinct, quand on lui fait signifier la prétendue tendance fatale des animaux à l'exécution machinale d'actes uniformément déterminés, sans aucune modification possible d'après les circonstances correspondantes, et n'exigeant, ni même ne comportant aucune éducation proprement dite. Cette supposition gratuite est un reste évident de l'hypothèse automatique de Descartes. Georges Leroy a démontré que, chez les mammifères et les oiseaux, cette idéale fixité dans la construction des habitations, dans le système de chasse, dans le mode de migration, etc., n'existe que pour les naturalistes de cabinet ou pour les observateurs inaltentifs.

Après avoir ainsi suffisamment caractérisé le vice radical de tous les systèmes psychologiques, ce serait me départir de l'objet que je me suis proposé que d'expliquer comment les métaphysiciens ont méconnu la vraie notion des facultés intellectuelles elles-mêmes. Il suffit de renvoyer à la réfutation par laquelle Gall et Spurzheim préparèrent si bien leurs travaux. .Te signalerai particulièrement la démonstration philosophique d'où ils ont conclu que la sensation, la mémoire, l'imagination,

et même le jugement, en un mot toutes les facultés scolastiques, ne sont pas, en réalité, des facultés fondamentales et abstraites, mais simplement les divers degrés ou modes consécutifs d'un même phénomène propre à chacune des fonctions phrénologiques élémentaires. En vertu de cette admirable analyse, les diverses théories métaphysiques se trouvent privées (le ce qui leur conservait encore quelque crédit, c'est-à-dire leur critique mutuelle, qui est ici effectuée une fois pour toutes avec plus d'efficacité que par aucune des écoles antagonistes.

Il serait contraire à l'objet de cette partie de mon traité de juger des doctrines par les résultats auxquels ont conduit leur application. Dans le volume suivant, nous verrons quelle déplorable influence elles ont eue sur la condition politique et sociale des deux générations, qui ont suivi l'époque de leur développement. Nous le vérifierons, en particulier, pour Fécole française, telle qu'elle fut représentée par Helvétius; pour la psychologie allemande, caractérisée par son 7noi essentiellement ingouvernable; et pour Técole écossaise, quoique le vague et le défaut de liaison de ce qu'elle a nommé ses doctrines ne lui aient pas permis d'exercer une action aussi nuisible. Quant à présent, écartant toutes ces considérations, nous examinerons la grande tentative de Gall afin de bien saisir ce qui manque à la physiologie phrénologique pour arriver à la constitution scientifique qui lui est propre et dont elle est nécessairement encore plus éloignée que la physiologie organique et même que la physiologie animale.

Deux principes philosophiques maintenant reconnus incontestables servent de base inébranlable à l'ensemble de la doctrine de Gall, à savoir : Tinnéité des dispositions fondamentales, affectives et intellectuelles, et la pluralité des facultés, distinctes et indépendantes, quoique les actes effectifs exigent ordinairement leur concours plus ou moins complexe. Sans sortir de l'espèce humaine, tous les cas de talents ou de caractères prononcés prouvent la réalité du premier principe; quant au second, il est prouvé par la diversité de ces cas bien tranchés et par la plupart des états pathologiques, surtout de ceux où le système nerveux est directement affecté. Ces deux principes, aspects différents d'une seule conception fondamentale, ne sont que l'expression scientifique des résultats de l'ex-

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périence universelle sur la vraie nature intellectuelle et morale de l'homme en tous les temps et en tous les lieux, ce qui constitue un symptôme indispensable de vérité à l'égard de toutes les idées mères, qui doivent toujours être rattachées aux indications spontanées de la raison publique, comme je l'ai déjà montré envers les principales notions de la philosophie naturelle. Ainsi, outre l'analogie tirée de l'examen de la vie animale, on voit que ce double principe est encore confirmé par tous les moyens d'exploration qui conviennent aux recherches physiologiques : l'observation directe, l'expérimentation, l'analyse pathologique, la méthode comparative et le bon sens vulgaire. Un tel ensemble de preuves assure à celte notion primordiale une indestructible consistance, quelles que soient d'ailleurs les transformations que devront subir les autres parties de la doctrine phrénologique. Dans l'ordre anatomique, cette conception physiologique correspond à la division du cerveau en un certain nombre d'organes partiels, symétriques comme ceux de la vie animale, et qui, quoique plus contigus et plus semblables qu'en aucun autre système, etpar conséquent plus sympathiques et plus synergiques, sont néanmoins distincts et indépendants les uns des autres, ainsi qu'on le savait déjà pour les ganglions affectés aux sens extérieurs. En un mot, le cerveau n'est plus, à proprement parler, un organe, mais un appareil plus ou moins complexe suivant le degré d'animalité. L'objet propre de la physiologie phrénologique consiste dès lors à déterminer l'organe cérébral particulier à chaque disposition simple et nettement prononcée, soit affective, soit intellectuelle; ou, réciproquement, ce qui est plus difficile, quelle fonction est remplie par une portion quelconque de la masse cérébrale présentant les conditions anatomiques d'un organe distinct : l'un et l'autre procédés étant dirigés dans le but de développer cette harmonie entre l'analyse physiologique et l'analyse anatomique, qui constitue la véritable science des corps vivants. Malheureusement, nos moyens sont encore plus loin de correspondre à la difficulté du sujet que dans lés deux divisions précédentes de la science.

Le principe scientifique contenu dans la conception phrénologique consiste à regarder les fonctions affectives et in-

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lellectuelles comme plus élevées, ou, si Ton veut, plus humaines et en même temps moins énergiques à mesure qu'elles deviennent plus exclusives à la partie supérieure de la série zoologiquejeurs sièges étant situés dans des portions du cerveau de moins en moins étendues et de plus en plus éloignées de son origine immédiate, en considérant le crâne suivant la théorie anatomique comme un simple prolongement de la colonne vertébrale, cenlre primitif de Tensemble du système nerveux. Ainsi, la partie la moins développée et la plus antérieure du cerveau est affectée aux facultés caractéristiques de rhumanité, et la plus volumineuse et la plus postérieure à celles qui constituent la hase commune de ranimalité. Cette classification est conforme à la règle que nous avons suivie jusqu'ici et suivant laquelle il faut procéder des attributs les plus généraux aux attributs les plus spéciaux dans Tordre de leur généralité décroissante. Nous la rencontrerons encore dans la science qui nous reste à considérer, et sa présence constante dans toute la hiérarchie scientifique la désigne comme la première loi relative à la marche dogmatique de l'esprit positif. En considérant dans son ensemble la doctrine de Gall, nous demeurons convaincus qu'elle représente fidèlement la nature morale et intellectuelle de Thomme et des animaux. Toutes les sectes psychologiques ont méconnu ou ignoré la prééminence des facultés affectives si hautement manifestée dans tous les phénomènes moraux des animaux et même de l'homme, mais ce fait a été mis sur une base scientifique par la découverte que les organes affectifs occupent toute la partie postérieure et moyenne de l'appareil cérébral, tandis que les organes intellectuels occupent seulement la partie frontale qui, dans les cas extrêmes, ne constitue que le quart et même le sixième de la masse encéphalique. La différence entre Gall et ses prédécesseurs ne consiste pas dans la séparation des deux sortes de facultés, mais en ce que ceux-ci n'assignèrent au cerveau que des facultés intellectuelles, le concevant comme un organe unique, et répartissanl les passions dans les organes de la vie végétative, tels que le cœur, le foie, etc. Bichat invoqua en faveur de cette conception l'argument des sympathies de ces organes sous l'excitation des passions respectives; mais la variabilité du siège do la sympathie, par suite de suscep-

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libilités natives ou accidentelles, est une réponse suffisante à un tel argument ; toutefois elle nous impose l'obligation d'avoir égard à l'influence exercée par l'état du cerveau sur les nerfs qui se distribuent à tous les appareils de la vie organique.

Vient ensuite la subdivision établie par Gall et Spurzheim en chacun de ces deux ordres. Les facultés affectives se divisent en penchants et en sentiments ou affections : les premiers résident dans la partie postérieure et inférieure du cerveau, et les autres dans la partie moyenne. Les facultés intellectuelles se divisent pareillement en diverses facultés perceptives, dont l'ensemble constitue l'esprit d'observation, et en un petit nombre de facultés réflectives, les plus élevées de toutes, composant l'esprit de combinaison, soit par comparaison, soit par coordination. La partie supérieure de la région frontale est le siège de ces dernières, principal attribut caractéristique de la nature humaine. Il y a, sans doute, un défaut de précision dans celte description, mais outre que le développement de la science viendra dissiper cet inconvénient, on doit reconnaître qu'il tient beaucoup moins à la pensée olleméme qu'à l'imperfection du langage philosophique, formé à une époque où toutes les notions morales et intellectuelles étaient enveloppées dans une mystérieuse unité métaphysique qui ne nous permet pas aujourd'hui le choix convenable des termes. A prendre les dénominations usitées dans leur sens littéral, on méconnaîtrait la distinction fondamentale entre les facultés intellectuelles et les facultés affectives. Quand les premières sont très prononcées, elles produisent de véritables inclinations ou penchants, que leur moindre énergie distingue seule des passions inféiieures. On ne peut nier que leur action donne lieu aussi à de véritables émotions ou sentiments, plus rares, plus purs et plus sublimes que tous les autres, et qui, quoique moins vifs, peuvent aller jusqu'aux larmes, comme le témoignent tant d'exemples de ravissement excités par la découverte de la vérité dans les éminents génies qui ont fait le plus d'honneur à. l'espèce humaine, tels que les Archimède, les Descartes, les Kepler, les Newton, etc. Aucun bon esprit penserait-il à s'autoriser de semblables rapprochements pour nier toute distinction réelle entre les facultés intellectuelles et les facultés affectives? La conclusion la'plus sage à en déduire

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est la nécessité de réformer le langage philosophique pour rélever enfin, par une précision rigoureuse, à la dignité de langage scientifique. On en peut dire autant de la subdivision des facultés affectives en penchants et en sentiments, dont la distinction, quoique moins tranchée, n*esl pas moins réelle. En écartant toute vaine discussion de nomenclature, on peut dire que la vraie différence n'a pas encore été nettement saisie. Pour lui donner un véritable aspect scientifique, il suffirait de dire que le premier genre, le plus fondamental, se rapporte à l'individu isolé, ou tout au plus à la famille, envisagée dans ses principaux besoins de conservation, tels que la reproduction, Téducation des petits, le mode d'alimentation, d'habitation, etc.; tandis que le second genre, plus spécial, suppose l'existence de quelques rapports sociaux, soit entre des individus ; d'espèces différentes, soit surtout entre des individus de la même espèce, abstraction faite du sexe, et détermine le caractère que les tendances de l'animal doivent imprimer à chacune de ces relations, passagères ou permanentes. Si on ne perd pas de vue le caractère distinctif de ces deux ordres de facultés affectives, peu importe de quels termes on se servira pour les indiquer, une fois, du moins, qu'ils auront acquis, par un usage rationnel, une fixité suffisante.

Tels sont les grands résultats philosophiques de la doctrine de Gall, envisagée, comme je viens de le faire, en écartant soigneusement toute vaine tentative de localisation spéciale des fonctions cérébrales ou phrénologiques. Je montrerai comment une telle tentative a été imposée à Gall par la nécessité de sa glorieuse mission ; mais, malgré cette fâcheuse nécessité, sa doctrine formule, dès à présent, une connaissance réelle de la nature humaine et des autres natures animales, extrêmement supérieure à toutes celles qui avaient été présentées jusqu'alors.

Parmi les innombrables objections qu'on a élevées contre celte belle doctrine considérée dans ses dispositions fondamentales, la seule qui mérite d'être discutée ici est la prétendue nécessité des actions humaines. Cette objection est non seulement d'une haute importance en elle-même, mais elle jette un jour tout nouveau sur l'esprit de la théorie ; aussi allons-

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nous l'examiner sommairement du point de vue propre à la philosophie positive.

En confondant la subordination des événements à des lois invariables avec l'impossibilité de les modifier, on oublie que les phénomènes sont d'autant plus modifiables qu'ils sont plus complexes. Le seul acte irrésistible que nous connaissions est celui de la pesanteur, en tant que relatif à la plus générale et à la plus simple de toutes les lois naturelles. Mais les phénomènes intellectuels et moraux, étant plus compliqués que tous les autres, comportent des modifications bien plus profondes ; Gall et Spurzheim, après avoir rappelé que les actes humains dépendent du concours de plusieurs facultés, ont remarqué, en premier lieu, que l'exercice peut développer beaucoup chaque faculté quelconque, comme l'inactivité tend à l'atrophier; et, en second lieu, que les facultés intellectuelles, destinées à modifier la conduite générale de l'animal d'après les exigences variables de sa situation, peuvent altérer beaucoup l'influence pratique de toutes les autres facultés. C'est seulement dans les cas de manie, où la maladie se mêle à l'action normale des facultés, que la fatalité, ou ce qu'on appelle communément l'irresponsabilité, existe. C'est donc une grande erreur d'accuser la philosophie cérébrale de nier l'influence de l'éducation et de la législation, parce qu'elle fixe les limites de leur pouvoir. Elle nie la possibilité affirmée par l'idéologie française de convertir tous les hommes en autant de Socrates, d'Homères ou d'Archimèdes, ainsi que l'empire absolu du moi proclamé parla psychologie germanique; mais elle ne porte atteinte ni à la liberté raisonnable de l'homme, ni à son perfectionnement à l'aide d'une éducation sagement dirigée. Il est évident que le perfectionnement par l'éducation suppose l'existence de prédispositions convenables, et que chacune d'elles est soumise à des lois déterminées, sans lesquelles on ne pourrait exercer aucune influence systématique; en sorte que c'est en définitive à la physiologie cérébrale qu'appartient la position rationnelle du problème philosophique de l'éducation. Enfin, cette physiologie nous montre que les hommes sont en général essentiellement médiocres, c'est-à-dire qu'en écartant un très petit nombre d'organisations exceptionnelles, chacun d'eux possède à un degré peu prononcé tous les pen-

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chants, tous les sentimeRts et toutes les aptitudes élémentaires sans qu'aucune faculté soit hautement prépondérante. Le champ le plus vaste se trouve ainsi ouvert à l'éducation pour modifier presque en tous sens des organismes aussi flexibles, quoique le degré de leur développement doive rester dans cet état moyen qui suffit à la bonne harmonie sociale, comme je l'expliquerai plus tard.

Une objection beaucoup plus sérieuse a été faite à la localisation hasardée, et grandement erronée, des facultés, que Gall a cru devoir proposer. Cependant on doit reconnaître qu'il a simplement usé du droit général des naturalistes à l'institution des hypothèses scientifiques, en se conformant à la théorie que j'ai établie à ce sujet dans la partie de ce volume relative à la physique. Il a rempli les conditions de cette théorie puisqu'il ne s'agit point ici de fluides, ni d'éthers imaginaires, mais d'organes saisissables dont les attributions hypothétiques comportent des vérifications positives. En second lieu, aucun de ceux qui ont critiqué sa localisation n'aurait pu en proposer une moins imparfaite ou même aussi heureusement ébauchée. Le conseil d'une prudente médiocrité de s'abstenir de toute hypothèse est très facile à donner, mais s'il était suivi, on ne ferait jamais aucune découverte scientifique. Sans doute, c'est un inconvénient d'avoir à éliminer ou à redresser plus lard les hypothèses auxquelles une science doit son existence, et qui, depuis ce temps, ont été adoptées par les esprits ordinaires, avec une confiance plus aveugle et plus profonde que celle de leurs propres inventeurs, mais il n'y a point à argumenter sur une nécessité qui résulte de la faiblesse de notre intelligence. Il faut à l'avenir que des esprits vigoureux, préparés par une éducation scientifique convenable, s'en tiennent à l'égard de la doctrine phrénologique aux deux grands principes fondamentaux que j'en ai détachés, qu'ils recherchent les principaux besoins de la physiologie cérébrale et le caractère des moyens propres à la perfectionner. On ne doit pas craindre que la science soit enrayée par une telle méthode. Rien n'empêche, en raisonnant à la manière des géomètres sur des sièges indéterminés ou regardés comme tels, de parvenir à des conclusions effectives susceptibles d'une utilité réelle, ainsi que j'espère le témoigner par ma propre expérience dans le vo-

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lume suivant, quoique d'ailleurs il doive être évident que ces conclusions deviendraient plus précises et plus efficaces, si les organes cérébraux comportaient un jour des déterminations positives. En attendant, il est évident que c'est la localisation hypothétique de Gall qui nous a fait concevoir la nécessité d'une telle marche; et que s'il s'était borné à ses hautes généralités philosophiques, il n'aurait jamais constitué une science, ni formé une école, et que ces vérités si précieuses eussent été étouff"ées à leur naissance par la coalition d'influences antagonistes. Après avoir apprécié le caractère philosophique delà physiologie cérébrale, nous allons maintenant signaler les perfectionnements indispensables qu'elle réclame. D'abord elle exige une rectification fondamentale de tous les organes et de toutes les facultés. Sous le point de vue analomique, on voit que la répartition des organes n'a été dirigée que par des analyses physiologiques le plus souvent fort imparfaites et superficielles, au lieu d'être subordonnée à des déterminations anatomiques. Aussi tous les anatomistes regardent-ils une telle distribution comme arbitraire et mal fondée, puisque n'étant assujettie à aucune notion sur la différence entre un organe et une partie d'organe, elle comporte des subdivisions indéfinies que chaque phrénologue semble pouvoir multiplier à son gré. Quoique l'analyse des fonctions éclaire sans doute beaucoup celle des organes, la décomposition fondamentale de l'organisme en appareils, et de ceuxci en organes, n'en est pas moins indépendante de l'analyse physiologique, à laquelle, au contraire, elle est destinée à fournir une base. Gela étant reconnu envers tous les autres . ordres d'études biologiques, on ne voit pas pourquoi les études cérébrales feraient exception. A-t-on besoin devoir fonctionner l'appareil digestif, l'appareil respiratoire, pour que l'anatomie puisse les distinguer les uns des autres? Pourquoi en serait-il autrement de l'appareil cérébral? En ce cas les difficultés sont plus grandes, sans doute, à cause de la ressemblance et delà proximité des organes cérébraux; mais" nous ne devons pas renoncer à cette analyse indispensable pour un tel motif. S'il en était ainsi, il faudrait désespérer de donner à la doctrine phrénologique un caractère scientifique spécial, et l'on devrait s'en tenir toujours aux seules gé-

LA PHILOSOPHIE POSITIVK.

néralilés que j'ai exposées. Quaiul on se propose de développer l'harmonie entre l'analyse anatomique el l'analyse physiologique d*un cas quelconque, on suppose que chacune d'elles a été établie séparément et non pas qu'elles ont été copiées Tune sur Tautre. Rien ne saurait donc dispenser les phrénologues de Tobligation de reprendre, par une série de travaux poussés avec vigueur, l'analyse du système cérébral en faisant provisoirement abstraction de toute idée do fonctions, ou du moins en ne les employant qu'à titre d'auxiliaires de Texploralion anatomique. Une telle considération sera plus vile adoptée par les phrénologues qui ont déjà reconnu que pour déterminer la prépondérance relalive de chaque organe cérébral chez divers sujets, on ne doit pas s'en tenir à la considération du volume ou du poids de l'organe; mais qu'il faut avoir égard aussi au degré d'activité, estimé anatomiqueraent, par exemple, d'après l'énergie de sa circulation partielle .

A cette analyse, il faudra joindre, en suivant un ordre d'idées distinct, quoique parallèle, l'analyse purement physiologique des diverses facultés élémentaires; et, dans celle-ci, qui devra être constituée en harmonie avec la première, toute idée anatomique devra à son tour être écartée. La situation de la phrénologie n'est pas plus satisfaisante sous cet aspect que sous aucun autre, car la distinction entre les différentes facultés intellectuelles et même affectives, ainsi que leur énumération, sont conçues d'une manière très superficielle, quoique dans un esprit incomparablement plus positif qu'aucune analyse métaphysique. Si les métaphysiciens avaient confondu toutes leurs notions psychologiques dans une absurde unité, il est probable que les phrénologistes sont tombés dans l'autre extrême, en multipliant trop les fondions élémentaires. Gall en avait établi vingt-sept, ce qui, sans doute, était déjà exagéré. Spurzheim en a porté le nombre à trente-cinq, et chaque jour il tend à s'augmenter faute d'un principe rationnel de circonscription qui puisse régler la verve facile des explorateurs vulgaires. A moins qu'une saine philosophie n'y mette ordre, on créera autant de facultés et d'organes que les psychologues ont construit jadis d'entités. Quelle que soit l'extrême variété des natures animales, ou même des types humains, il faut

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concevoir néanmoins (puisque les actes réels supposent presque toujours le concours de plusieurs facultés fondamentales; que cette diversité, fût-elle même plus grande, se trouverait suffisamment représentée par un très petit nombre de fonctions élémentaires des deux ordres. Si, par exemple, le nombre total des facultés était réduit à douze ou quinze, très tranchées, leurs combinaisons binaires, ternaires, quaternaires, etc., correspondraient sans doute à beaucoup plus de types qu'il n'en existe, même en se bornant à distinguer, d'après le degré normal d'activité de chaque fonction, deux autres degrés, l'un supérieur et l'autre inférieur. La multiplication exorbi-' tante des facultés n'est pas en elle-même aussi choquante que la légèreté de la plupart des prétendues analyses qui ont présidé à leur distinction. Dans l'ordre intellectuel surtout, les aptitudes ont été le plus souvent mal caractérisées, même abstraction faite des organes. C'est ainsi, par exemple, qu'on a introduit une prétendue aptitude mathématique, d'après des motits qui auraient dû également conduire à créer autant d'autres aptitudes spéciales à l'égard de la chimie, de l'anatomie, etc., si toute la boîte osseuse n'avait pas été préalablement distribuée en irrévocables compartiments. Si un homme calcule selon les règles avec rapidité et facilité, il possède l'aptitude mathématique au dire de ceux qui ne se doutent pas que les hautes spéculations mathématiques exigent une vraie supériorité intellectuelle. Quoique l'analyse des facultés affectives, nécessairement bien plus prononcées, soit moins imparfaite, on y trouve plusieurs exemples d'une inutile multiplicité.

Pour perfectionner ou rectifier cette analyse des facultés cérébrales, il serait utile d'ajouter à l'observation de l'homme et de la société une appréciation physiologique des cas individuels les plus tranchés, surtout en les prenant dans le passé. L'ordre intellectuel, qui a le plus besoin de revision, est celui qui comporte le moins ce procédé. Si, par exemple, il avait été appliqué aux principaux géomètres, l'erreur grossière que je viens de signaler n'aurait pas été commise, car on aurait vu quelles facultés étendues et variées sont nécessaires pour constituer le génie mathématique, et combien sont diverses les formes dans lesquelles ce génie se manifeste. Tel grand géo-

mètre a brillé par la sagacité de ses inventions, tel autre par la force et retendue de ses combinaisons ; un troisième, par Theureux choix de ses notations et la perfection de son style algébrique, etc. On pourrait découvrir, ou du moins vérifler, toutes les principales facultés intellectuelles par Texamen de cette classe scientifique seulement. A un degré inférieur, il en serait de même si l'on entreprenait une recherche analogue à l'égard des arlistesles pluséminents. Cette considération, généralisée autant que possible, se rattache à Futilité de Tétude philosophique des sciences, tant sous le point de vue historique que sous le rapport dogmatique, pour la découverte des lois logiques; seulement, il s'agit ici de la détermination préalable des diverses facultés élémentaires, et non des lois de leur action ; mais les motifs doivent être essentiellement analogues. L'analyse phrénologique doit donc être reconstituée, d'abord dans Tordre anatomique, et ensuite dans l'ordre physiologique ; finalement il faudra établir entre eux une exacte harmonie, qui peut seule placer la physiologie phrénologique sur ses vraies bases scientifiques. Un tel procédé est essentiellement institué, comme nous l'avons vu, à l'égard des deux divisions précédentes de la science, mais il n'est pas même conçu pour la physiologie cérébrale, en vertu de sa complication supérieure et de sa positivité plus récente.

Les phrénologues devront faire, dorénavant, un usage plus étendu des moyens que fournit la philosophie biologique pour perfectionner toutes les études relatives aux corps vivants, c'est - à - dire de l'analyse pathologique, et surtout de l'analyse comparative. Le lumineux aphorisme de Broussais, qui pose comme fondement de la philosophie médicale que les phénomènes de Tétat pathologique ne sont qu'un simple prolongement des phénomènes de l'état normal au-delà de leurs limites de variation, n'a jamais été convenablement appliqué aux phénomènes intellectuels et moraux ; cependant, il est impossible de rien comprendre aux différenis genres de folie si leur examen n'est pas dirigé par ce principe. Rien n'est plus propre à nous aider à découvrir les facultés fondamentales de la nature humaine, qu'une étude judicieuse de l'état de folie, alors que chaque faculté se manifeste à un degré d'exaltation qui la sépare nettement des autres. On a

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fait des études très multiples sur lamonomanie, mais elles ont été à peu près stériles, faute d'être rapprochées de l'état normal. Les travaux entrepris à ce sujet ont été plus littéraires que scientifiques. Ceux qui ont eu les meilleures occasions d'observer se sont plus occupés de régenter les malades que d'analyser leurs maladies ; et les successeurs de Pinel n'ont rien ajouté d'essentiel aux améliorationsqu'il aintroduites,il y a cinquante ans, dans la théorie ou dans le traitement de l'aliénation mentale. Quant à l'étude des animaux, ses résultats ont été viciés par les anciennes notions sur Ja différence entre l'instinct et l'intelligence. L'humanité et l'animalité doivent s'éclairer mutuellement. Si l'ensemble des facultés cérébrales constitue le complément de la vie animale, il s'ensuit que toutes celles qui sont fondamentales doivent être communes à tous les animaux supérieurs, à un degré quelconque, et les différences d'intensité suffisent à expliquer les diversités effectives, en ayant égard, d'un côté à Tassociation des facultés,dc l'autre, au perfectionnement de l'homme par l'état social. Si quelques facultés appartiennent exclusivement à l'homme, ce ne peut être que celles qui correspondent aux aptitudes intellectuelles les plus éminentes,et cela paraît très douteux,quand nous comparons sans prévention les actes des mammifères les plus élevés à ceux des sauvages les moins développés. Il me semble plus rationnel de supposer que l'esprit d'observation, et même de combinaison, existe chez les animaux, quoique à un degré éminemment inférieur, le défaut d'exercice, résultant surtout de leur état d'isolement, tendant à engourdir et même à en atrophier les organes. Il y aurait beaucoup à apprendre de l'élude des animaux domestiques, quoiqu'ils soient fort loin d'être les plus intelligents. La comparaison de leur nature morale d'aujourd'hui avec celle qu'ils avaient aux périodes plus voisines de leur domestication primitive, serait très instructive ; car il serait étrange que les changements qu'ils ont éprouvés sous tant de rapports physiques ne fussent accompagnés d'aucune variation des fonctions les plus modifiables de toutes. L'extrême imperfection de la science phrénologique se manifeste surtout par l'orgueil avec lequel l'homme, du haut de sasuprématie,juge les animaux, comme un despote juge ses sujets ; c'est-à-dire en masse, sans aper-

cevoir entre eux aucune inégalité digne d'être remarquée. 11 est néanmoins certain qu'en considérant l'ensemble de la hiérarchie animale, les principaux ordres de cette hiérarchie diffèrent souvent davantage les uns des autres, sous le rapport intellectuel et moral, que les plus élevés d'entre eux ne diffèrent du type humain. L'étude rationnelle de l'esprit et des mœurs des animaux est encore à instituer, tout ce qui a été entrepris jusqu'ici n'ayant pu servir qu'à la préparer. Elle promet une abondante moisson d'importantes découvertes, directement applicables au perfectionnement de l'étude de l'homme, pourvu que les naturalistes veuillent bien dédaigner les vaines déclamations des théologiens et des métaphysiciens sur la prétendue tendance d'une telle doctrine à dégrader la nature humaine, dont elle doit, au contraire, rectifier lanotion fondamentale, en fixant, d'une façon rigoureuse et décisive, les profondes différences qui nous séparent positivement des animaux les plus voisins dans la hiérarchie.

Dans cette construction de la physiologie cérébrale, les deux lois relatives au mode d'action, les lois d'intermittence etd'association, exigent beaucoup plus d'attention qu'elles n'en ont obtenu jusqu'ici. La loi d'intermittence est éminemment applicable aux fonctions du cerveau, en ayant égard à la symétrie des organes. Mais ce grand sujet requiert un nouvel examen, vu la nécessité imposée à la science de concilier leur intermittence évidente avec la parfaite continuité que semble supposer la liaison qui unit entre elles toutes nos opérations intellectuelles, depuis la première enfance jusqu'à l'extrême décrépitude, et que ne peuvent interrompre les plus profondes perturbations cérébrales, pourvu qu'elles soient passagères. Celte question, que les théories métaphysiques ne posent même pas, présente certainement de grandes difficultés ; mais sa solution positive doit jeter un grand jour sur la marche générale des actes intellectuels. Quant à l'association, soit synergique, soit sympathique, des facultés, les physiologistes commencent à comprendre sa haute importance, quoique ses lois générales n'aient point jusqu'ici élé scientifiquement étudiées. Sansune telle considération, le nombre des penchants, des sentiments ou des aptitudes, semblerait susceptible d'être indéfiniment augmenté. Pour en citer un exemple, les explo-

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rateurs de la nature humaine ont cru devoir distinguer plusieurs sortes de courage sous les noms de civil, de militaire, etc., quoique la disposition primitive à braver un danger quelconque doive toujours être uniforme et qu'elle soit seulement plus ou moins dirigée par l'intelligence. Sans doute, le martyr qui supporte les plus horribles tortures avec une fermeté inébranlable plutôt que de désavouer ses convictions, et le savant qui entreprend une expérience périlleuse dont il a calculé les chances, pourraient fuir sur un champ de bataille s'ils étaient forcés de combattre pour une cause qui ne leur inspirerait aucune intérêt, mais leur genre do courage n'en est pas moins identique à la bravoure militaire. Sauf les inégalités de degré, il n'y a entre tous ces cas d'autre différence que l'influence supérieure des facultés intellectuelles. Sans les diverses synergies cérébrales, soit entre les deux ordres de facultés fondamentales, soit entre les différentes fonctions de chaque ordre, il serait impossible d'analyser la plupart des actions mentales ; et c'est dans Tinterprétation positive de chacune d'elles par une telle association, que consistera principalement l'application de la doctrine phrénologique scientifiquement constituée. Quand l'analyse sera instituée de façon à nous permettre l'étude de ces phénomènes composés, on pourra décider, par une exploration plus délicate, si dans chaque organe cérébral une partie distincte n'est point spécialement affectée à l'établissement de ces synergies et de ces sympathies. Déjà quelques observations pathologiques ont donné lieu de le soupçonner, la substance grise du cerveau paraissant plus enflammée dans les perturbations qui affectent les phénomènes de la volonté, et la substance blanche dans celles qui portent sur les opérations intellectuelles.

Si la phrénologie actuelle isole trop les fonctions cérébrales, elle échappe encore moins au reproche de séparer le cerveau de l'ensemble du système nerveux. Bichat nous a enseigné que les phénomènes intellectuel et affectifs, malgré leur haute importance, ne constituent dans le système total de l'économie animale qu'un intermédiaire entre l'action du monde extérieur sur l'animal à l'aide des impressionssensoriales, et la réaction finale de l'animal par les contractions musculaires. Or, dans l'état présent de la physiologie phrénologique, il n'existe an-

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cune conception positive sur la corrélation de la suite des actes cérébraux à cette dernière réaction nécessaire ; on soupçonne seulement que la moelle épinière en constitue l'organe immédiat. iMême si la physiologie cérébrale envisageait d'une manière plus rationnelle Tensemble du système nerveux, elle le séparerait encore aujourd'hui beaucoup trop du reste de l'économie. Tandis qu'elle tendait à écarter les erreurs anciennes sur le prétendu siège des passions dans les organes de la vie végétative, elle a beaucoup trop négligé la grande influence qu'exercent sur les principales fonctions inlellectuelles et morales les autres phénomènes physiologiques, influence si hautement signalée par Cabanis dans Touvrage où il a préparé la révolution philosophique accomplie par Gall. Nous avons vu, maintenant, combien est bornée et irrationnelle Tétude de la physiologie intellectuelle et morale, et nous savons désormais que la science, qui ne paraît pas avoir avancé d'un seul pas depuis son institution, ne pourra faire aucun progrès tant que cette étude ne sera pas rectifiée. Elle exige plus qu'aucune autre branche de la physiologie l'habitude préliminaire des principales parties de la philosophie naturelle, et son isolement vicieux tend à la faire descendre au niveau des esprits les plus superficiels et les moins préparés, qui la ferait bientôt servir de base à un charlatanisme grossier, si les vrais savants ne se hâtaient pas de s'en emparer. Mais aucun inconvénient de cette nature nedoit faire méconnaître l'éminent mérite d'une conception destinée à constituer l'un des principaux titres par lesquels la philosophie du dix-neuvième siècle se distingue de celle du siècle précédent.

Notre examen de l'étude positive des corps vivants nous a montré que, malgré son imperfection et l'état peu satisfaisant des parties qui se rapportent aux idées de vie, comparées à celles qui sont relatives aux idées d'organisation, les plus imparfaites commencent cependant à prendre un caractère scientifique plus ou moins nettement ébauché, suivant la complication des phénomènes.

L'ensemble du système de la philosophie naturelle se trouve maintenant analysé depuis la philosophie mathématique, qui en est la base, jusqu'à la philosophie biologique, qui le ter-

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mine. Malgré l'immense intervalle qui sépare ces deux extrémités, nous avons pu aller de l'une à l'autre par des de-rés presque insensibles sans qu'il y ait rien d'hypothétique dans le passage, par la chimie, de la philosophie inorganique à la philosophie organique ; et, à mesure que nous avancions, nous avons vérifié la continuité rigoureuse du système des sciences naturelles. Ce système, quoiqu'il comprenne toutes les sciences existantes, est néanmoins encore incomplet puisqu'il laisse un large champ à l'influence rétrograde de la philosophie théologico-métaphysique , en lui abandonnant un ordre tout entier des idées les plus immédiatement applicables. Il manque, en effet, pour compléter le corps de la philosophie positive et pourorganisersa prépondérance universelle, qu'on lui assujettisse les phénomènes les plus compliqués ei les plus spéciaux, ceux de riiumanité dans l'état de société. C'est pourquoi j'oserai proposer une nouvelle science : la sociologie ou phi/sique sociale, que je me suis efforcé de créer comme complément nécessaire du système. Cette nouvelle science, qui prend ses racines dans la biologie, de même que chaque science prend les siennes dans celle qui la précède, rendra le corps de doctrine complet et indivisible, en permettant à l'esprit humain de procéder toujours d'après* des principes positifs, dans toutes les directions où le portera son activité. Quelque imparfaites que soient les sciences antérieures, leur positivité suffit à rendre possible celte dernière transformation qui, une fois effectuée, ouvrira la voie de leurs progrès futurs, àl'aide d'une organisation destravauxscientifiques susceptible de mettre fin à notre anarchie intellectuelle.

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