CHAPITRE V
La vie animale.
Ce n'est qu'après beaucoup d'efforts que Tesprit hnmain a pu s'élever à rélat d'abstraction et de généralité physiologique nécessaire pour concevoir les divers modes de vitalité, depuis l'homme jusqu'au végétal, comme constituant une série unique. Une conception aussi nouvelle et aussi difficile n'a pu se produire que de nos jours, et uniquement chez les esprits les plus avancés, à l'égard des plus simples aspects généraux delà biologie, c'est-à-dire dans l'élude statique de l'organisme. On ne saurait donc s'étonner que la comparaison physiologique ait d'abord été appliquée aux fonctions animales , qui devaient en faire sentir d'une manière plus spontanée l'importance et la possibilité, quoique la vie organique exige et permette en même temps une plus large et plus indispensable application de la méthode comparative. Toutefois en considérant avec plus de précision celte évidente supériorité actuelle de la physiologie animale sur la physiologie organique, il importe de bien distinguer les deux aspects élémentaires de toute étude positive : l'analyse des phénomènes et leur explication. C'est uniquement sous le premier aspect que la vie animale a été en réalité mieux exploré que la vie organique. Il est impossible que l'explication des phénomènes les plus spéciaux et les plus compliqués puisse être plus avancée que celle des phénomènes plus simples et plus généraux qui servent aux autres de base indispensable. Un tel état de la science serait en opposition avec les lois de l'esprit humain. Quelque imparfaite que soit encore la théorie des phénomènes organiques, elle est conçue dans un esprit plus scientifique que celui qui préside aux explications de la physiologie animale. Nous avons vu que les phénomènes végétatifs se rapprochent davantage des phénomènes inorganiques, et que l'école de Boerhaave n'a réellement péché que par exagération, faute de données suffisantes. C'est par là que doit s'introduire, entre la philosophie inorganique et la philosophie biologique, le lien qui nous permet de concevoir l'ensemblede
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la philosophie naturelle comme formant un corps de doctrine homogène et continu . Par une conséquence nécessaire, un esprit tout à fait différent doit dominer les théories rationnelles relatives à la vie animale, c'esl-à-dire aux phénomènes d'irritabilité et de sensibilité, qui n'offrent aucune base possible d'analo{îie avec les phénomènes inorganiques.
A l'égard de la sensibilité, on ne saurait le contester, et quant à l'irritabilité, quoique la contraction puisse èlreregar- .dée comme un mouvement occasionné par la chaleur et plus encore par l'électricité, ces phénomènes doivent être soigneusement séparés de l'effet contractile de la fibre irrUable produit par l'action nerveuse, surtout quand il est volontaire. L'irritabilité est aussi radicalement étrangère au monde inorganique que la sensibilité, dont elle est d'ailleurs rigoureusement inséparable. Cette double propriété est donc strictement primordiale dans les tissus secondaires, et par conséquent elle n'est pas plus susceptible d'explication que la pesanteur, la chaleur ou toute autre propriété physique fondamentale. Si nous obtenons un jour une vraie théorie de la vie animale, ce sera en comparant tous les phénomènes généraux qui sont liésà cette double propriété,d'après leur analyse préalable, afin de découvrir leurs lois, c'est-à-dire, comme en tout autre cas, leurs relations constantes de succession et desimihtude. De même que toute théorie positive, celle-ci aura pour but la prévision rationnelle dont l'objet sera ici le mode d'action d'un organisme animal donné, placé dans des circonstances déterminées; ou, réciproquement, la disposition animale qui peut être induite de tel acte accompli d'animalité Les tentatives actuelles pour expliquer l'irritabilité et la sensibilité tendent à nous éloigner de ce but final, en nous faisant négliger les lois de l'animalité pour la vaine recherche de ce que nous ne pourrons jamais connaître.
Il ne faut pas perdre de vue la vraie liaison de la vie animale avec la vie organique. Cette liaison est double. La vie organique fournit d'abord une base à la vie animale et ensuite son but et son objet. Nous n'avons pas besoin d'insister sur le premier point : il est bien reconnu que pour se mouvoir et pour sentir, l'animal doit d'abord vivre, et que la vie végétative fondamentale ne peut être suspendue sans entraîner la
cessation delà vie animale. Quant au second point, chacun peut aisément reconnaître que les phénomènes d'irritabilité et de sensibilité sont dirigés par les besoins de la vie organique, dont ils perfectionnent le mode fondamental, soit en lui procurant de meilleurs matériaux, soit en prévenant ou en écartant les influences défavorables. Les fonctions intellectuelles et morales n'ont point elles-mêmes ordinairement d'autre office primitif. Sans une telle destination, ces propriétés détruiraient Torganisme, ou bien elles s'atrophieraient. C'est seulement dans l'espèce humaine parvenue à un haut degré de civilisation, qu'il est possible de concevoir une sorte d'inversion de cet ordre, en se représentant, au contraire, la vie végétative comme ess?ntiellement subordonnée à la vie animale dont elle est seulement destinée à aider le développement ; ce qui constitue ce me semble la plus noble notion scientifique qu'on puisse se former de l'humanité, distincte de l'animalité. Une telle transformation ne peut être considérée comme possible en toute sûreté qu'autant qu'on transporte à l'espèce entière, ou du moins à la société, le but primitif qui, pour les animaux, est borné à l'individu, ou s'étend tout au plus à la famille, ainsi que nous le verrons bientôt. A quelque degré que puisse parvenir la civilisation, ce ne sera que chez un petit nombre d'hommes d'élite que l'intelligence pourra acquérir une prépondérance assezprononcéesurl'ensemble del'organisme pour devenir le but de l'existence humaine. Une exception aussi spéciale et si facile à expliquer ne saurait altérer l'universalité d'une considération que vérifie l'ensemble du règne animal, où la vie animale se montre toujours destinée à perfectionner la vie organique. Ce n'est donc que par une abstraction scientifique dont la nécessité est du reste incontestable, que nous pouvons provisoirement concevoir la première isolée de la seconde, bien qu'elle en soit en réahté strictement inséparable sous le double aspect que je viens de signaler. La théorie positive de l'animalité devant ainsi reposer continuellement sur celle de la vitalité générale elle se trouve combinée d'une manière indissoluble avec l'ensemble de la philosophie inorganique, qui fournil à la philosophie organique sa base indispensable. Il existe encore d'autres relations plus directes, quoique secondaires. iNous avons reconnu en philo-
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Sophie mathématique que les lois de l'équilibre et du mouvement étant absolument universelles doivent se vérifier à l'égard de tous les ordres quelconques de phénomènes. Aussi les trouvons-nous dans les phénomènes physiologiques. Dès que la contraction est produite par Tirrilabilité de la fibre musculaire, tous les phénomènes de mécanique animale qui en résultent , soit pour la station, soit pour la locomotion, sont sous la dépendance des lois générales de la mécanique. Il en est de même, mais en sens inverse, envers les fonctions relatives à la sensibilité, où la philosophie inorganique doit intervenir en ce qui concerne la première des trois parties essentielles du phénomène, c'est-â-dire l'impression primitive sur les extrémités sentantes, soigneusement distinguée de sa transmission par le filet nerveux et de sa perception par l'organe cérébral. Celte impression s'opère par l'intermédiaire d'un appareil physique, soit optique, soit acoustique, etc., dont l'étude constitue un élément capital de l'analyse positive du phénomène. Pour une telle analyse, on doit employer non seulement les notions déjà acquises, mais on a besoin de progrès qui ne sont pas encore accomplis et même de la création de doctrines nouvelles, telles que la théorie des saveurs et surtout des odeurs, sur le mode de propagation desquelles il reste à établir plusieurs lois générales d'un caractère purement inorganique. En examinant les relations entre la biologie et la science inorganique, nous constatons encore, ce que nous avons reconnu précédemment, que la chimie s'applique spontanément à la physiologie végétative, et la physique à la physiologie animale, quoique les deux ordres de fonctions exigent l'emploi combiné des deux sections fondamentales de la philosophie inorganique.
Les notions que l'on se forme de la double propriété d'irritabilité et de sensibilité ne seront vraiment scientifiques que lorsqu'on les aura définitivement rattachées à un tissu correspondant. Bichat a représenté tous les autres tissus comme nécessairement sensibles et irritables, quoique à des degrés diflérents. Cette erreur, aussi naturelle qu'inévitable à une époque où l'analyse anatomique du tissu était si peu avancée, livrerait, si elle était maintenue aujourd'hui, l'ensemble de la science à Técole physico-chimiqne et effacerait toute distinc-
tion réelle entre les deux domaines inorganique et organique de la philosophie naturelle. La biologie rationnelle exige que les deux propriétés soient inhérentes à des tissus déterminés, modifications profondes et nettement tranchées du tissu cellulaire primordial, alin que nos données anatomiques se trouvent en harmonie avec nos idées physiologiques, en d'autres termes afin que les notions élémentaires de tissu et de propriété soit toujours en correspondance parfaite. Le caractère scientifique de la physiologie à cet égard est essentiellement défectueux chez la plupart des biologistes. Les nouvelles explorations auxquelles on ne cesse de se livrer expliquent l'erreur de Bichat. Il considéra comme prouvé que la sensibilité existait dans des parties dépourvues de nerfs ; mais un examen ultérieur a démontré que les symptômes de sensibilité avaient été abusivement attribués à tel organe privé de nerfs au lieu d'être rapportés à la lésion simultanée de quelque nerf voisin ; ou bien, que le tissu nerveux existait, quoique difficile à apercevoir. Quand même il resterait encore des cas en apparence contradictoires, il serait certainement absurde de rejeter par ce motif une conception indispensable à la physiologie rationnelle, et fondée sur des cas irrécusables bien plus nombreux et plus décisifs que ceux qui continuent à paraître exceptionnels. Cette considération doit s'appliquer aux divers organismes aussi bien qu'aux différents tissus de l'organisme humain. Les prétendus animaux sans nerfs, sur lesquels l'école métaphysique a tant insisté, disparaissent à mesure que les progrès de Tanatomie comparée nous permettent de généraliser de plus en plus la notion du système nerveux, et de le découvrir dans les organismes inférieurs. C'est ainsi par exemple qu'on l'a récemment reconnu chez plusieurs animaux rayonnes. Il est donc temps d'ériger en axiome philosophique la nécessité des nerfs pour un degré quelconque de sensibilité, sauf h traiter les exceptions apparentes comme autant d'anomalies que résoudront les progrès futurs de l'analyse anatomique.
On doit faire subir une transformation analogue aux notions ordinaires de l'irritabilité, encore dominées par la théorie de Bichat. Il croyait par exemple que les contractions du cœur étaient déterminées, indépendamment de toute action ner-
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veuse, par la stimulation immédiate de l'afflux du sang, tandis qu'il est aujourd'hui reconnu que l'innervation est aussi indispensable à l'irritabilité de ce muscle qu'à celle d'aucun autre; et, en général, que la grande distinction de Bichat entre la contraclilité organique et la contractilité animale doit être abandonnée. Toute irritabilité est donc nécessairement animale, c'est-à-dire qu'elle exige une innervation correspondante de quelque centre immédiat, Inquelle précède, d'ailleurs, l'action nerveuse. Plusieurs éclaircissements sont nécessaires pour permettre l'usage scientifique de ce principe, quoiqu'ils ne soient pas indispensables à sa certitude, désormais placée hors de toute atteinte. Je ne fais pas seulement allusion à la distinction proposée par les divers physiologistes contemporains entre les nerfs sensitifs et les nerfs moteurs, quoiqu'une telle question ait une importance philosop!>ique considérable ; maisj'ai surtout en vue une considération plus directe et plus éminente, dont l'incertitude et l'obscurité actuelles présentent de bien plus graves inconvénients. Je veux parler de la distinction scientifique qu'on doit finalement maintenir entre les mouvements volontaires et les mouvements involontaires. La doctrine de Bichat avait l'avantage de représenter cette différence qui même lui a fourni ses principaux arguments ; tandis qu'en ne reconnaissant qu'une irritabilité unique liée à l'innervation, on se trouve en présence d'une difficulté très délicate, dont la solution est néanmoins indispensable pour comprendre de quelle manière tous les mouvements ne deviendraient point dès lors indistinctement volontaires. Pour résoudre cette difficulté, il nous faudrait avoir ce que nous ne possédons pas encore : une coordination exacte des différences anatomiques et des différences physiologiques incontestables. Les mouvements volontaires des muscles locomoteurs, et ceux du muscle cardiaque, si absolument involontaires, comportent sans doute une analyse exacte, quoiqu'elle doive être fort difficile. La science présente ici une lacune qui obscurcit beaucoup la théorie de l'irritabilité, dont le principe seul peut être regardé comme établi. Dans la plupart des cas, le plus habile anatomiste est incapable de décider autrement que par le fait même si tel mouvement bien défini est nécessairement volontaire ou involontaire, ce qui prouve l'absence
de toute loi réelle à cet égard. La solution résultera vraisemblablement de ranalyse des mouvements en quelque sorte intermédiaires, c'est-à-dire de ceux qui, primitivement involontaires, finissent par devenir volontaires, ou réciproquement. Ces cas, d'ailleurs très communs, me paraissent éminemment propres à vérifier que la distinction entre les mouvemenis volontaires et les mouvements involontaires, ne tient nullement à une différence radicale de l'irritabilité musculaire, mais au mode et peut-être au degré de l'innervation modifiée par une longue habitude. S il en était ainsi, il faudrait concevoir les mouvements les plus involontaires, qui sont les plus indispensables à la vie, comme ayant été susceptibles de suspension volontaire, si leur rigoureuse nécessité continue n'eût point empêché de contracter à leur égard des habitudes convenables. Quoiqu'il devienne ainsi très probable que la différence entre les deux sortes de mouvements est un résultat indirect de l'action de l'ensemble du système nerveux sur le système musculaire, on comprend néanmoins combien la science a besoin d'un nouvel examen approfondi de ce fait obscur.
Ces aperçus mettent en évidence Timperfection générale de l'étude de l'animalité. Même dans la partie relative à l'analyse primitive de ses phénomènes généraux, oîi elle paraît si supérieure à la vie organique, elle est bien loin de pouvoir permettre rétablissement de lois positives.
Quant à l'irritabilité, le mécanisme d'aucun mouvement animal n'a été jusqu'ici analysé d'une manière satisfaisante, puisque tous les cas principaux sont encore le sujet de controverses radicales entre des physiologistes également recommandables. On conserve entre ces divers mouvements une distinction vicieuse, contraire à toute saine appréciation mécanique, lorsqu'on les sépare en mouvements généraux, qui déplacent la masse totale, et en mouvements partiels qui servent surtout à la vie organique, soit pour l'introduction des aliments ou l'expulsion des résidus, soit pour la circulation des fluides. Les premiers mouvemenis sont tout aussi partiels que les seconds, quoique leur objet soit différent, car, sous le point de vue mécanique, l'organisme n'en comporte pas d'autres. D'après les lois fondamentales du mouvement, l'animal ne peut
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jamais déplacer son centre de gravité par aucune action intérieure, sans une certaine coopération extérieure, pas plus que ne le ferait un chariot à vapeur qui fonctionnerait sans frottement sur un plan horizontal. Les mouvements que produisent la locomotion ne sont pas d'une autre nature mécanique que ceux qui, par exemple, transportent la nourriture le long du canal digestif ; la différence est dans l'appareil, qui, pour la locomotion, consiste en des appendices extérieurs disposés de manière à produire dans le milieu une réaction d'où résulte le déplacement de la masse animée. Certains mollusques vérifient la réalité de cette considération : leur locomotion en effet s'opère au moyen de contractions du muscle cardiaque ou des muscles intestinaux. Les plus simples notions de la mécanique animale étant ainsi obscurcies et viciées dans leur origine, il ne faut pas s'étonner que les physiologistes disputent encore sur le mécanisme de la circulation et sur la plupart des modes de locomotion, tels que le saut, le vol, la natation, etc. D'après la manière dont ils procèdent, ils ne sont pas près de s'entendre, et les opinions les plus opposées peuvent être soutenues par des argumentations également plausibles. L'examen attentif des études entreprises jusqu'ici sur la mécanique animale fera reconnaître que la cause de leur extrême imperfection résulte de l'éducation insuffisante et môme vicieuse des physiologistes, qui demeurent beaucoup trop étrangers à la science inorganique. La complication des appareils animaux et l'impossibilité de soumettre les moteurs primitifs à aucune théorie mathématique interdiront toujours une application numérique ; mais les lois fondamentales de l'équilibre et du mouvement sont applicables à tous les divers appareils, et elles sont les mêmes dans la mécanique animale, la mécanique céleste, la mécanique industrielle ou toute autre quelconque. En présence de ces difticultés, quelques physiologistes ont renvoyé leur élude aux géomètres et aux physiciens, qui, par leurs habitudes de précision numérique et leur ignorance de l'anatomie, n'ont abouti qu'à des résultats absurdes. La vraie marche consiste, comme on sait, à remettre le travail entre les mains de physiologistes convenablement préparés par une étude suffisante de la science inorganique. La phonation, par exemple, ne peut être étudiée sans la connaissance
de la Ihéorie du son. La production générale de la voix et les différences qu'elle présente chez les divers animaux, exigent pour leur explication la connaissance de l'acoustique et de Tanatomie; et la parole même nécessite aussi cette préparation en même temps qu'elle en requiert encore d'autres. Il est à espérer que la considération des relations qui existent entre les sciences les plus indépendantes en apparence, convaincra de plus en plus les savants des inconvénients du morcellement anarchique qui préside à l'étude de la philosophie naturelle. Les physiologistes surtout comprendront la nécessité d'une meilleure organisation du travail scientifique, en vertu de la subordination de leur science envers toutes celles qui la précédent.
L'analyse des phénomènes de la sensibilité n'est pas plus satisfaisante que celle de l'irritabilité; elle sera même jugée moins avancée si, faisant abstraction des notions anatomiques que nous possédons sur les organes correspondants, on s'attache exclusivement aux connaissances physiologiques.
La partie la moins imparfaite de cette étude est relative aux triples sensations extérieures. Le phénomène de sensation se compose, comme nous l'avons vu, de trois éléments : l'impression de l'agent exierne sur les extrémités nerveuses à l'aide d'un appareil physique, la transmission par la libre nerveuse el la réception par l'organe cérébral. Le premier des trois, de même que les faits mécaniques que nous avons considérés, suggère la subordination immédiate du phénomène aux lois du monde inorganique, telle que la relation de la théorie de la vision à l'optique, de la théorie de l'audition à l'acoustique, en tout ce qui concerne le mode d'action propre aux appareils oculaire et auditif. Or, ces théories ont encore été plus formellement livrées que celles qui se rapportent à la mécanique aux seuls physiciens, dont les travaux n'ont produit que des résultats d'une absurdité évidente. La seule différence entre ce cas et le précédent, c'est que les métaphysiciens ont exercé une influence plus prolongée sur celte partie de la physiologie animale, la théorie des sensations leur ayant été abandonnée jusqu'à ces derniers temps. C'est seulement depuis la mémorable impulsion donnée par Gall que les physiologistes ont réclamé définitivement ce domaine. Il n'y a
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donc pas lieu de s'étonner que la théorie positive des sensations soit moins bien conçue, plus récente et naturellement plus imparfaite que celle du mouvement, indépendamment de la difficulté supérieure et de l'état arriéré des branches de la physique dont elle dépend. On n'a pu ramener jusqu'ici à des conditions organiques déterminées les plus simples modifications des phénomènes de la vision et de l'audition; par exemple, l'ajustement de l'œil pour voir distinctement à des dislances très variées, faculté que les physiologistes ont laissé attribuer par les physiciens à diverses circonstances de structure toujours illusoires ou insuffisanles, ne se réservant que le rôle de critiques, au lieu de se saisir d'une recherche qui leur appartient exclusivement. Les limites mêmes de la fonction sont presque toujours très vaguement définies, c'est-à-dire qu'on n'a point nettement circonscrit le genre de notions extérieures fourni par chaque sens, abstraction faite de toute réflexion intellectuelle. Ainsi on ne doit pas être surpris que la plupart des lois positives de la vision ou de l'audition, et même de l'odoration ou de la gustation, soient encore ignorées. Le seul point de méthode que l'on puisse regarder comme fixé d'une manière scientifique est l'ordre fondamental suivant lequel les différentes espèces de sensation doivent être étudiées, et cette notion a été fournie par Tanatomie comparée bien plus que par la physiologie. Elle consiste à classer les sens d'après leur spécialité croissante, en commençant par le sens universel du contact ou du toucher, et en continuant par les quatre sens spéciaux du goût, de l'odorat, de la vue et enfin de l'ouïe. Cet ordre est rationnellement déterminé par l'analyse de la série animale, puisque les sens doivent être réputés plus spéciaux et plus élevés à mesure qu'ils disparaissent à des degrés moins inférieurs de l'échelle zoologique. Il est remarquable que cette gradation coïncide avec le rang d'importance de la sensation, sinon pour l'intelligence, du moins pour la sociabilité. Malheureusement, elle mesure encore plus évidemment l'imperfection croissante de la théorie. On doit aussi mentionner la lumineuse distinction introduite par Gall entre l'état passif et l'état actif de chaque sens spécial. Une considération plus fondamentale consisterait, ce me semble, à distinguer les divers sens eux-mêmes en actifs et passifs.
selon que leur action est, par sa nature, volontaire ou involontaire. Celte distinction me paraît très marquée entre la vision et Taudilion, celle-ci s'effectuanl malgré nous et à notre insu, tandis que Tautre exige notre libre participation. L'influence plus vague, mais plus profonde, qu'exerce sur nous la musique comparée à la peinture semble provenir, en grande partie, d'une tellj diversité. Une différence analogue, mais moins prononcée, existe entre le goùl et l'odorat .
Tous les physiologistes, depuis Cabanis et surtout depuis Gall, ont senti la nécessité d'admettre une seconde classe de sensations, laquelle forme la transition naturelle entre l'élude des sensations proprement dites et celle des fonctions affectives et intellectuelles. Ce sont les sensations intérieures se rapportant à la satisfaction des divers besoins naturels ; et, dans l'état pathologique, les douleurs produites par une altération quelconque. Un tel ordre est encore plus indispensable que le premier à la perfection de la vie organique; et, quoiqu'il ne procure aucune notion directe du monde extérieur, il modifie radicalement, par son aciion intense et continue, le cours général des opérations intellectuelles, qui, chez la plupart des animaux, lui sont entièrement subordonnées. Cette importante partie de la théorie des sensations est encore plus obscure et moins avancée que la précédente. La seule notion positive fermement établie à cet égard est l'indispensable nécessité du système nerveux pour les deux genres de sensibilité.
Nous devons reconnaître une fois de plus combien l'extrême imperfection de la doctrine est due ici à l'imperfection de la méthode et à la préparation insuffisante des esprits à qui il appartient d'aborder cette étude. Toutefois, c'est un grand point d'avoir soustrait ce sujet au contrôle des métaphysiciens. Quelques travaux des physiologistes contemporains nous permettent, d'ailleurs, d'espérer que la génération scientifique actuelle organisera les recherches d'après l'esprit qui leur convient, et que l'étude des sensations sera dirigée comme elle doit l'être pour développer l'harmonie fondamentale entre l'analyse anatomique et l'analyse physiologique.
Après l'examen des deux ordres de fonctions animales, il nous reste à considérer la partie complémentaire de la théorie de l'animalité : les noiions relatives au mode d'action, qui sont
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communes aux phénomènes de l'irritabilité et à ceux de la sensibilité. Ces notions, il est vrai, appartiennent aussi aux phénomènes intellectuels et moraux, mais nous devons les examiner ici pour compléter notre esquisse des principaux aspects de l'étude de la vie animale.
Les considérations auxquelles donnent lieu un tel mode d'action se divisent naturellement en deux classes, suivant qu elles se rapportent à chaque fonction de mouvement ou de sensation envisagée en elle-même, ou à l'association des deux fonctions. Les premières peuvent avoir pour objet, ou le mode, ou le degré du phénomène animal. Conformément à cet ordre, la première théorie qui se présente est celle de l'intermittence d'action, et par suite celle de l'habitude, qui en est la conséquence. Bichat, le premier, a fait ressortir le caractère d'intermittence de toute faculté animale opposé à la continuité des phénomènes végétatifs. Le double mouvement d'absorption et d'exhalation qui constitue la vie ne peut être suspendu sans déterminer la tendance à la désorganisation, tandis que tout acte d'irritabilité ou de sensibilité est nécessairement intermittent puisque aucune contraction ni aucune sensation ne sauraient être conçues comme indéfiniment prolongées, en sorte que la continuité impliquerait tout aussi bien contradiction dans la vie animale que la discontinuité dans la vie organique. Tous les progrès accomplis en anatomie physiologique durant le siècle actuel ont contribué au perfectionnement de la théorie de l'intermittence. Rationnellement comprise, elle s'applique aussitôt à une classe très étendue et très importante des phénomènes aniiïiaux, c'est-à-dire à ceux qui appartiennent aux différents degrés de sommeil. L'état de sommeil consiste ainsi dans la suspension simultanée, pour un certain temps, des principaux actes d'irritabilité et de sensibilité. Il est aussi complet que puisse le permettre l'organisation des animaux supérieurs quand il suspend tous les mouvements et toutes les sensations, à l'exception des mouvements et des sensations indispensables à la vie organique, dont l'activité, d'ailleurs, est alors notablement diminuée. Le phénomène comporte une grande variété de degrés, depuis la simple somnolence jusqu'à la torpeur des animaux hibernants. Mais cette théorie du sommeil, si bien instituée par Bichat,
n'est encore qu'ébauchée, et présente l)eaucoup de difficultés fondamentales quand on considère les principales modifications d'un tel état, dont les conditions organiques sont même très imparfaitement connues, sauf la stagnation du sang veineux dans le cerveau, qui paraît être un indispensable préliminaire de tout engourdissement étendu et durable. Il est aisé de concevoir que Tactivité prolongée des fonctions animales pendant Tétat de veille doit, en vertu de la loi d'intermittence, déterminer une suspension proportionnelle, mais il n'est pas facile de voir pourquoi cette suspension peut être totale lorsque l'activité n'a été que partielle. Cependant, nous voyons combien est profond le sommeil intellectuel et musculaire provoqué par la fatigue des muscles seulement, chez les hommes qui, pendant la veille, ont très peu exercé leur sensibilité soit interne, soit même externe. L'étude du sommeil incomplet est moins avancée encore, surtout quand une partie seulement des organes intellectuels et affectifs ou de l'appareil locomoteur est engourdie, ce qui produit les songes et les divers genres de somnambulisme. Cependant, un tel état a certainement des lois générales qui lui sont propres tout aussi bien que l'état de veille. Diverses expériences, qu'on a trop négligées, autorisent peut-être à penser que, chez les animaux, où la vie cérébrale est beaucoup moins variée, la nature des songes devient, jusqu'à un certain point, susceptible d'être dirigée au s^vé de l'obervateur à l'aide d'impressions extérieures produites, pendant le sommeil, sur les sens dont Faction est involontaire, et notamment sur l'odorat. Chez l'homme mên)e, il n'y a pas de médecin sensé qui, en certaines maladies, ne prenne en considération le caractère habituel des songes du malade, afin de perfectionner le diagnostic des maladies dans lesquelles le système nerveux est surtout intéressé, ce qui suppose que cet état est assujetti à des lois déterminées, quoique inconnues. Mais, quelque imparfaite que soit aujourd'hui, à ces divers égards, la théorie générale du sommeil, elle n'en demeure pas moins constituée déjà sur des bases positives, puisque le phénomène, à l'envisager dans son ensemble, est expliqué, suivant l'acception scientifique de ce terme, par son assimilation fondamentale aux phénomènes de repos partiel que présentent tous les actes élémentaires de
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a v,e animale. Quand la théorie de l'intermittence sera per-
ec lonnee, on adoptera, j'imagine, l'aperçu d'après lequel
Ul propose de la rattacher à la symétrie qui'caracténse
tous les organes de la vie animale, en regardant chacune des
mL'T' de l'appareil symétrique com^me alternativement
simultanée, aussi bien pour les sens extérieurs que pour les examen approfondi.
celt'dntfjiL'''''"''™'"'"'^'^''" P^^^^ naturellement à Îtiît Jr; r^'' •'"'/" ''' """ '"''' d'appendice, et dont sevTTjl "'" '.'rr ' ^'"^''- U» P'-énomène continu d'n Nie lf:r7''^^' '^' ''''''''"'' ^" ^«^'" de la loi donn lieT h''^'";""":' "^^ inlennit.ents peuvent seuls tendre à " f """'' proprement dites, c'est-à-dire S^lr Tm '■' ^P°"'^"ément, sous l'influence d'une o^ve Ze? r''^' 'f-^-"-^'^^l-oion,ée,,des intervalles
main nï f ;. "'^^ '""' "" ''''' ^''P^^'^ «"™a'e est maintenant unanimement reconnue par tous les bons esprits, qu. la considèrent comme une des bases principales de là P rfect.b.laé graduelle des animaux et surtout delll Ce a,„s. ue les phénomènes vitaux peuvent, en uue
" inCT? ''^''""''^ "«"'"''^ ''^ -- d" -n d" morgamque, en devenant, comme eux, périodiques ma^ré leur
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hâ^; ,P;";:''"^«„'™"^«r«-'-o" q^e nous nous sommes trop soit oiT ™' animal, quoique, en toute hypothèse, il en ettet, que I appareil inorganique comporte une reproduction
des mêmes actes, d'après une réitération suffisamment régulière et prolongée, ainsi que j'ai eu l'occasion de l'indiquer à regard des phénomènes du son, ce qui est bien le caractère essentiel de l'habitude animale. D'après cet aperçu que je recommande à l'attention des biologistes, et qui, s'il était vrai, constituerait le point de vue le plus général à ce sujet, la loi de l'habitude pourrait être scientifiquement rattachée à la loi d'inertie telle que l'entendent les géomètres dans la théorie positive du mouvement et de l'équilibre.
En considérant les phénomènes communs à l'irritabilité et à la sensibilité, quant à leur degré d'activité, les physiologistes ont à examiner les deux termes extrêmes d'une action exagérée et d'une action insuffisante, afin de déterminer le degré normal intermédiaire ; car l'élude de ces intermédiaires ne saurait être entreprise avec succès tant que les cas extrêmes n'ont pas été examinés.
Le besoin d'exercer les facultés est certainement le plus «vénérai et le plus important de tous ceux qui appartiennent à la vie animale. On peut même dire qu'il les comprend tous si l'on écarte ce qui est relatif à la vie organique. L'existence d'un organe animal suftil pour éveiller immédiatement le besoin. Nous verrons, dans le volume suivant, que cette considération est une des principales bases que la physique sociale emprunte à la physiologie individuelle. Malheureusement, cette étude est encore très imparfaite envers la plupart des fonctions animales et relativement à chacun des trois degrés de leur activité. C'est à elle que se rapporte l'analyse des phénomènes variés du plaisir et de la douleur, soit au physique ou au moral. Le cas du défaut a été encore moins étudié que celui de l'excès; et cependant son examen scientifique n'est pas moins important, à cause de la théorie de Vennui, dont la considération est si capitale en matière de physique sociale, non seulement par rapport à un état de civilisation très perfectionné, mais même pour les époques les plus grossières, ou, comme nous le verrons par la suite, Venmd constitue l'un des premiers mobiles de l'évolution sociale. Quant au degré intermédiaire qui caractérise la ï^anté, le bienêtre et finalement le bonheur, il ne saurait être convenablement traité tant que l'analyse des deux extrêmes demeurera
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aussi imparfaite. Le seul principe positif jusqu'ici établi dans cette partie de la philosophie est celui qui prescrit de ne point envisager ce degré normal d'une manière absolue, mais en le subordonnant toujours à l'énergie intrinsèque des facultés correspondantes, comme le bon sens vulgaire l'a déjà reconnu, quelque difficulté qu'on éprouve d'ailleurs à se conformer à ce précepte, dans la pratique sociale, par suite de la tendance irréfléchie de chacun à s'ériger en type nécessaire de l'espèce entière.
11 ne nous reste plus qu'à signaler le troisième ordre de considération : l'étude de l'association des fonctions animales.
Ce nrand sujet doit être divisé en deux parties, d'après la distinction entre les sympatliies, sur lesquelles Bichat a suffisamment attiré l'attention, et ce que Barthez a nommé les synergies, dont la considération est aujourd'hui trop négligée. La différence entre ces deux sortes d'association vitale correspond à celle de l'état normal et de l'état pathologique, car il y a synergie toutes les fois que deux organes concourent simultanément à l'accomplissement régulier d'une fonction quelconque; taudis que la sympathie suppose une certaine perturbation, momentanée ou permanente, partielle ou générale, qu'il s'agit de faire cesser par l'intervention d'un organe non affecté primitivement. Ces deux modes d'association physiologique sont propres à la vie animale; l'apparence du contraire n'est due qu'à l'influence des actes animaux sur les actes organiques. On doit regarder cette étude comme essentiellement instituée sur ses bases rationnelles, puisque les physiologistes paraissent aujourd'hui s'accorder unanimement à voir dans le système nerveux l'agent nécessaire de toute sympathie, ce qui suffit pour fonder une théorie positive. A part cela, nous n'avons plus que des faits nombreux, mais incohérents. L'étude des synergies, quoique plus simple et mieux circonscrite, ne présente pas jusqu'ici un caractère scientifique plus satisfaisant, soit quant à l'association mutuelle des divers mouvements, soit quant à celle des diflérents modes de sensibilité, ou enfin quant à l'association plus générale et plus complexe entre les phénomènes de sensibilité et ceux d'irritabilité ; et cependant ce beau sujet conduit directement
à la théorie la plus capitale que puisse finalement présenter la physiologie : celle de l'unité fondannentale de Torganisme animal, résultat nécessaire de l'harmonie entre ses diverses fonctions principales. C'est là seulement que, prenant chaque faculté élémentaire dans son état normal, nous pouvons trouver la saine théorie du moi si absurdement dénaturée aujourd'hui par les vaines rêveries des métaphysiciens ; car le sentiment général du ynoi est certainement déterminé par l'équilibre des facultés dont les perturbations allèrent si profondément ce sentiment dans un grand nombre de maladies.