CHAPITRE l'IŒMlER
Nécessité cl opi)orluni(é de celle nouvelle science.
Dans les cinq parties qui précèdent, mon exploration a constamment reposé sur une base scientifique incontestable et mon élaboration a consisté uniquement à evposer les pro' grès accomplis dans chaque science, à la déiçairer de toute influence de l'ancienne philosophie el à montrer lès améliorations qu'on y pourrait apporter. Ma lâche est bien différente et beaucoup plus ardue, maintenant que j'ai à trailer la sixième et dernière science. Les théories de la science sociale ne sont pouit encore sorties, même chez les meilleurs esprits de l'état Ibéologico-métaphysique dans lequel, par une fatale exception, on les suppose condamnées à demeurer toujours L'opération philosophique que j'ai entreprise devient plus difl belle et plus hardie, sans changer de nature ni de destinationet elle doit présenter un nouveau caractère, puisque désormais
VOL. II. j
il s'a"!! de créer un nouvel ordre de conceptions scientiliques au lieu de juger, d'arranger et d'améliorer celles qui existent déjà. „ . -A.
Il ne faut pas espérer que celte nouvelle science puisse être
tout à coup élevée au niveau même des plus imparfaites de celles que nous avons examinées. Tout ce qu'on peut raisonnablement se proposer de nos jours consiste à reconnaître le caractère de positivité dans la science sociale, comme en tonte autre, et à établir ses principales bases; ce qui suffit, comme j'espère le démontrer, pour satisfaire nos plus urgentes nécessités intellectuelles et même les besoins les plus impérieux de la pratique sociale, surtout actuelle. Pour continuer à me tenir au point de vue strictement scientifique, je me bornerai aux considérations les plus générales, entant nue devant suffire à résoudre l'anarchie intellectuelle, qui es la source évidente d'abord de notre anarchie morale, et ensuite de l'anarchie politique, dont je ne parlerai que pour indiquer ses causes originaires. L'extrême nouveauté d une elle doctrine et d'une telle méthode m'oblige, avant d aborde mon sujet, à caractériser l'importance de mon entreprise e nnanitldes principales tentatives qui ont été indirectement faites dans l'exploration de la science sociale. Quelque mconeST que puissent être le besoin d'une telle science et robli-alion de la découvrir, les meilleurs esprits n'ont pu se nl.cer au point de vue convenable pour apprécier sa profondeur son étendue et sa vraie position. A l'état naissant, une science quelconque est adhérente à l'art correspondant, et elle demeure ainsi d'autant plus longtemps, comme nous l'avons vu, qu'il s'agit d'un ordre de phénomènes plus comnlidué Si donc la science biologique, qui est plus avancée que la science sociale, est encore très étroitement unie a 1 art médical, ainsi que nous l'avons reconnu, nous ne devons pas être surpris que les hommes d'Etat restent insensibles a toute» les spéculations sociales qui ne sont pas directement liées aux affaires pratiques. Il ne faut pas s'étonner de I obstination qu'on met à les repousser, puisqu'on suppose qu en les reje- Unt la société est préservée de chimériques et pernicieuses utopies quoique l'expérience ait surabondamment prouve ? insuffilance d'une précaution qui n'empêche pas que nous
NÉCESSITÉ ET OPPOnTCNITÉ DE LA SOCIOLOGIE. 3
soyons journellement assaillis par les propositions les plus ilusoires sur les ina.ières sociales. C'est pour donner sLsfa . tion a ce qu ,1 y a de raisonnable dans celte appréhension lue je me propose d'établir, avant tout, co.nbieri'instit io'n'Se \^pkymiue.oaale est en relation directe avec l'ensemîedes
d anarchie Un tel éclaircissement préalable convaincra neu. tre les hommes d'Etat vraiment dignes de ce nom le dt travaux de ce genre ont une utilité réelle et capitale et ouS méritent d'intéresser les hommes qui sont surtou pVoec'upé par 1 obligation de mettre fin à l'effrayante constitu'tioTrl lutionnaire des sociétés modernes Le point de vue élevé où nous nous sommes placés par otre étude des sciences antérieures nous permet 5e vt /en tout son jour la situation sociale de notre époque £lTe !ë présente sous l'aspect le plus simple, comme essmJeSe caractérisée par une anarchie profonde et toiijour crois santé de tout le système intellectuel, durant le lonlimer è"ûe résultant du déclin de la philosophie théologico-métapTys que De nos jours, la vieille philosophie est arrivée à la dé S ' ude, tandis que la philosophie positive, quoique en prol onunu, n a pas été assez hardie, assez large et'asse. !SZ pour se saisir du gouvernement spirituel de l'humanité^ S remonter jusqu'à ce, interrègne pour bien compretd;e ■ , flottant et contradictoire de toutes les grandes idées soc ats et pour apercevoir comment la société pourra être SZ du danger d'une dissolution, et conduite Tune nouvel eZl nisation plus consistante et plus progressive que c le qL reposait sur la philosophie théologique. Quand nous auron xactement caractérisé l'impuissance des écoles po I plus opposées, nous sentirons la nécessité d'introdu ï^da I organisation de la société un esprit entièrement oie ï propre a terminer ses luttes vaines et passionnées etàlar.r ' sortir de l'état révolutionnaire qu. la tint ^t^ '^
L'ordre et le progrès, que l'antiquité regardait comme
derne deux conditions indispensables; et leur combinaison esta la fois la grande difficulté et la principale re.ssource Se
tout vôrilable sysh''ma politique. Aucun ordre réel ne peul s'établir, et encore moins durer, s'il n'est pas pleinement compalii)le avec le progrès, et aucun tçrand progrès ne peut s'accdinplir, s'il ne tend pas à la consulidalion de l'ordre. Toule conception «pii s'allaclie exclusivement à salisfaire l'un de ces besoins an pfTJinlice de l'autre, est sûre d'élre rejetée tôt ou lard comme méconnaissant la nature du problème politique. Aussi la principale propriété de la politique positive consislera-t-elleà unir ces deux conditions, qui seront les deux aspects conslanis et inséparables d'un même principe. Dans notre exaniL-n i:.'Miéial des sciences, nous avons vu que les condiiioiis dcî liaison et d'avancement sont originairement idenliqnes, cl j\s|ière que imus verrons de même par la suite que les idées d'onlre < t de progrès sont, en pbysique sociale, aussi inséparables que le sont les idées d'organisalion et de vie en biologie, doù, aux yeux de la science, elles dérivent évideinm<'nl.
La làclieuse sihialion actuelle résulte de ce que les deux idées se Ironvcni en opposilion radicale, l'esprit rétrograde ayant dirigé Ions ses cirorts dans l'intérêt de Tordre, et la docirin.' anarcliiqne s'éiant arrogé la fonction de favoriser le progrès; nus>i les reprocbes que se renvoient les partis ne sont-ils que trop mérilés. Tel est le cercle vicieux dans lequel s'agile maiiilenant la société, et qui n'admet d'autre issue (p.'e la prépo ulérance d'unedoclrine également progressive cl lnérarclii(pie. Les observations que j'ai à présenter sur ce sujet sont applicables à toutes les populalions européennes, dont la désorga!iisali<»ii a élé commune, quoique à des degrés différeiils et avec diverses modificalions, et qui ne sauraient être réorganisées sép. rément, bien qu'assnjellies à un ordre uelerminé. (lepcnd.inl j'aurai plus spécialement en vue la nation française, non seulement parce que l'état révolulionnaire s'y manilesie d imo manière plus cvidenle, mais aussi comme élanl, sons Inui les rapports imporlanls, mieux préparée (praucnne anliea une vraie réorganisation.
Parmi riiifinie vai iéé des idées polilnpies (jui se disputent le gonverneineni, il n'y a en réalilé que deux ordres d'idées, dont le mélaiiLTe. en proportions dilTerenles, occasionne cette apparente niullipiicilé ; et, de ces deux, l'un n'est que la néga-
tien de l'autre. Pour comprendre notre propre situation, il faut n y voir que le résultat définitif de l,. I„„e générale entreprise, pendant le cours desirois siècks précédents, pourla démolition graduelle de l'ancien système politique. En l'envisageant ainsi on reconnaît que si, depuis nn.lemi-siècle, l'irrévocable décomposition de ce système a manifesté la nécessité d en etabbr un nouveau, on n'a pas a>s.z tenu compte de ce besoin pour former une conception originale et directe, de nature a le sa isfa.re ; en sorte que nos idées tbéoricp.es sont demeurées inférieures à nos nécessités pratiques, tandis que dans 1 etat normal de l'organisme social elles les devandn habituellement, afin d'en préparer la satisfaction régulière a paisible. Quoique, dès lors, le mouvement politique "dû changer e nature, devenant organique au lieu de reUr pure" ment critique ; néanmoins, faute d'une base scientifique il a continue a être dirigé par les mêmes idées qui avaient a,i durant la lutte antérieure, et nous avons sois les yeux Te
s'Scti r '?""" ^^'" assaillants de l'ancien 'système s efforçant tons de convertir leurs vieux appareils de Lerre en instruments de réorganisation, sans soupçonner l'inaniléde eur entreprise. Telle est la situation dans I quelle ou
rouvons. Toutes les idées d'ordre dans le monde politïq ont uniquement empruntées à l'anciennedoctrinednsysième
ÏÏS^n^'T';''?' "^'"^' ^''-^^''^^ saconstîtut" calhuLque etieodale; doctrine qui, du point de vue de cetou
-^ i^i^senle l'état tbéo^
de h pi .losopbie purement négative, qui, issue du proteslan-
ècTe' ;t Tnt'î r '"'' '' "" développement au dernier
Vé^'r^LiT :T' applications sociales constituent
a oc e,?' 'r'" ''i^ '* P^'^"'^"^- '-'' ''•^'"-"^^^ ^'assesde
natur ^T' ^^ "" '''' ^" ^^ ''^"^-' ^^^^n leur penle
i s r^i;"' t ^"^r'^^'-' ^" ''amélmra.ion. Chaque fois
e e^^ t 7"'"" le seul ren.ède cek.in et uni-
svsïme ;oli!r""'?: '' '' ''''' correspondante de l'ancien
deux L, ^''*''"^»^«" "-"P incomplète de ce svstème. Les deux doctrines se présentent rarement sans mJdificat ion
b LA PHILOSOPHIE POSITIVE
Elles n'existent en cet état que chez des esprits purement spéculatifs. Mais le monstrueux alliage dont les divers degrés caractérisent les diftérenles nuances politiques actuelles, ne saurait oflrir aucune vertu étrangère aux éléments qui le composent, et ne peut avoir d'au Ire effet qu'une neutralisation mutuelle. Il faut donc envisager d'abord la politique théologique et la politique métaphysique séparément avant de considérer leur antagonisme définitif et d'apprécier les vaines combinaisons qu'on s'est eff'orcé d'instituer entre elles.
Quelque pernicieuse que soit aujourd'hui la politique théologique, un vrai philosophe ne doit jamais oublier que sous sa bienfaisante tutelle se sontaccomplis la formation et le premier développement des sociétés modernes. Mais il est également incontestable que depuis trois siècles son influence chez les peuples les plus avancés a été essentiellement rétrograde, malgré quelques services partiels. Il serait superflu des'arrêler ici à aucune discussion de cette doctrine, pour constater son impuissance à rendre désormais d'autres services, car il est évident qu'une politique qui n'a pu se soutenir devant les progrès naturels de l'intelligence et de la société, ne peut plus servir de base à Tordre social. L'analyse historique qu'on trouvera plus loin, des causes qui ont amené la dissolution du système catholique et féodal, montrera mieux (ju'aucune argumentation directe combien est radicale et irrévocable cette décomposition. L'école théologique explique le fait comme elle peut, par des causes fortuites, et nous pourrions presque dire personnelles ; ou bien, poussée à bout, elle a recours à sa supposition habituelle d'une sorte de mystérieuse fantaisie de la Providence qui susciterait à l'ordre social un temps d'épreuves dont l'époque, ni !a durée, pas plus que le caractère, ne sauraient d'ailleurs être motivées. Nous reconnaîtrons, au contraire, d'après l'ensemble des faits historiques, que toutes les grandes modifications successives du système théologique et militaire ont, dès Torigine et de plus en plus, tendu vers l'éliminalion complète d'un régime qui, d'après la loi fondamentale de l'évolution sociale, ne pouvait jamais être que provisoire, quoique indispensable. Si les efforts pour rétablir ce système obtenaient un succès passager,sa restauration ne ramènerait pas la société à un état normal, mais rétabli-
rait seulement la même situation qui a nécessité la crise révolutionnaire , en obligeant à recommencer avec plus de violence l'œuvre de destruction d'un régime qui a tout à fait cessé d'être compatible avec le progrès, sous les rapports les plus essentiels. J'écarte toute controverse à ce sujet, et je vais présenter une nouvelle vue qui me paraît fournir' le critérium le plus simple et le plus sûr de la valeur d'une doctrine sociale quelconque et qui condamne d'une façon décisive la politique théologique.
Envisagé au point de vue logique, le problème de notre réorganisation sociale semble réductible à cette condition unique : construire rationnellement une doctrine politique qui, dans l'ensemble de son développement actif, puissetoujours être pleinement conséquente à ses propres principes, loutes les doctrines existantes sont loin de satisfaire à cette condition. Elles contiennent toutes comme éléments indispensables des contradictions nombreuses et directes sur la plupart des points importants. On peut poser en principe que la doctrine qui fournirait des solutions concordantes sur les questions capitales de la politique sans manquer à cette unique condition dans le cours de son application, devrait, par ce seul témoignage indirect, être reconnue comme suffisamment apte a réorganiser la société, puisque cette réorganisation intellectuelle doit principalement consister à rétablir l'harmonie dans le système troublé de nos idées sociales. Quand une telle régénération aura été accomplie dans une seule intelligence, et c'est ainsi qu'elle doit commencer, sa généralisation est assurée tôt ou tard, car le nombre des esprits ne saurait auP-menler les difficultés de la convergence intellectuelle, mais ne pourrait que retarder sa réalisation. Nous reconnaîtrons bientôt, sous ce rapport, l'éminente supériorité de la philosophie positive qui, une fois étendue aux phénomènes sociaux, reliera les diff'erents ordres des idées humaines plus complètement qu lis n ont jamais pu l'être par aucune autre voie.
L'accomplissement de cette grande condition logique devait surtout être attendu de la politique théologique, parce que sa aoctrine se borne à coordonner un système si nettement défini par une longue application, et si pleinement développé dans toutes ses parties essentielles, qu'il paraît à l'abri de toute
grave inconséquence. Aussi Técole rétrograde préconise-l-elie habituellement, comme son attribut caractéristique, la parfaite cohérence de ses idées, opposée aux contradictions de Fécole révolutionnaire. Néanmoins, quoique la politique théologique soit moins inconséquente que la politique métaphysique, elle manifeste (*ha(|uo jour une tendance croissante aux concessions les plus importantes et directement contraires à tous ses principes essenliels. C'est une preuve sullisante de la futilité d'une doctrine qui ne possède même pas laqu.dité la plus spontanément correspondante à sa nature. L'ancien système politique se montre ainsi tellement détruit, que ses partisans les plus dévoués en ont perdu le vrai sentiment général. On peut le reconnaître, non seulement dans la pratique active, mais chez les esprits purement spéculatifs, même les plus cminenls, qui sont modifiés à leur insu, par l'irrésistible influence de leur siècle. Si on voulait des exemples, nous n'aurions qu*à considérer la doctrine rétrograde relativement aux éléments de la civilisation moderne. Il n'estpasdouteuxquele développement des sciences, de l'industrie et même des beaux-arts, ail historiquement été la principale cause, quoique latente, de la décadence radicale du système théologique et militaire. Aujourd'hui, c'est Tascendaiit de l'esprit scientifique qui nous préserve d'une restauration réelle de l'esprit théologique, de même que l'esprit industriel, par sou extension continue, constitue la meilleure garantie contre tout retour sérieux de Tesprit mililaire ou féodal. Quel(|ue nom qu'on donne à nos luttes politiques, tel est, en réalité, le caractère de notre antagonisme social. Or, malgré ces luttes, avons-nous jamais vu un gouvernement ou même une école quelconque oser proposer sérieusement la répression systématirjue de la science, de Tart et de Tindustrie?Tous les pouvoirs, sauf çà et là quelques esprits excentriques, ne tiennent-ils pas à honneur, au contraire, d'encourager leurs progrés ? Telle est la première inconséquence de la politique rétrograde, qui annule ainsi ses propres projets d'une reconstruction du passe. Quoique cette contradiction soit moins apparente que quelques autres, elle doit être regardée comme la plus décisive, parce qu'elle est la plus universelle et la plus spontanée. Donaparle lui même, le héros de la rétrogradation, s'érigea en toute sincérité en pro-
tecleur do Tinduslrie, des beaux-arts et des sciences Les esprits purement spéculatifs, quoiqu'ils >e mettent plus facilement a l'abn des tendances générales, n'ont pas moins subi 1 influence de leur temps. Combien «fessais n'ont pas été tentes, par exemple, depuis plus de ileux siècles, pour suhordonner, suivant la formule théologirp.e, la raison à la foi • la raison elle-même étant prise pour juge suprême d^me telle soumission et manifestant ainsi le caractère contradictoire de la proposition î Le plus éminent penseur de l'école catholique, Tilluslre de Maislre,a rendu un témoignage involontaire à cette nécessité de son temps, quand il s'efl-urça dans son principal ouvrage, de fonder le rétablissement de la suprématie papale sur de simples raisonnements historiques et publiques, au lieu de se borner à le commander de droit divin seul mode en harmonie avec une telle doctrine, et le seul aussi qu',1 aurait suivi à une autre époque que la sienne, où 1 elal {général de Tintelligence interdisait l'emploi d'un pareil moyen. Des exemples aussi décisifs doivent nous dispenser de toute indication ultérieure à ce sujet.
Quant aux incohérences plus directes et plus frappantes quoique moins profondes, que présenle l'époque actuelle, on peut constater chez les difl^érenles sectes de fécolc rétrograde une opposition directe à divers points fondamentaux i\c leur doctrine commune. Le seul point sur lequel il y a maintenant unanimité, consiste dans leur accord à vouloir supprimer la base même du système catholique et féodal, en renonçant à la division entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, ou ce qui revient au même, en acquiesçant à la subordination de l autorité spirituelle à l'autorité temporelle. A cet égard, le. rois se sont montrés aussi révolutionnaires que les peu|)le< et les prêtres ont ratifié leur propre dégradation, dans les pavs catholiques non moins que dans les pays protestants. S'ils ctesirent restaurer l'ancien système, la première opéraiion serait d unir ks sectes innombrables engendrées par la décattence du christianisme ; mais toutes les tentatives ont échoué par 1 obstination insurmontable des gouvernements à retenir la direction suprême du pouvoir tliéologi«iue, dont ils rendent ainsi la centralisation impossible. Sous ce rapport, les brutaies inconséquences de Bonaparte n'ont fait que reproduire
plus vivement ce quêtant de princes avaient fait avant lui; et après sa chute, quand les souverains de l'Europe s'unirent pour instituer un pouvoir en opposition avec les tendances révolutionnaires, ils usurpèrent les attributs de Tancienne autorité spirituelle et donnèrent le spectacle d*un conseil suprême composé de chefs hérétiques, dominé par un prince schismalique. Après cela, il a été manifestement impossible d'introduire le pouvoir papal à aucun titre dans l'alliance. De tels exemples de la subordination des principes religieux aux convenances temporelles ne sont pas nouveaux, mais ils montrent à quel point la pensée fondamentale de l'ancien système politique a cessé d'être prépondérante dans Tesprit des personnes mêmes qui ont entrepris de le rétablir. Les divisions de l'école rétrograde se sont manifestées de nos jours en chaque occasion, soit dans les revers, soit dans les succès. Un succès temporaire aurait dû rallier tous les dissidents dans une école si fière de l'unité de sa doctrine. Cependant, durant de longues années, nous avons été témoins de scissions successives et de plus en plus graves entre les subdivisions de ce parti triomphant. Les défenseurs du catholicisme et ceux de la féodalité se sont violemment séparés, et ces derniers, divisés en partisans de l'aristocratie et en défenseurs de la royauté, se sont mutuellement combattus. En supposant, par impossible, la restauration complète de leur suprématie,* on peut affirmer que des dissensions éclateraient encore avec plus de violence, par suite de l'incompatibilité de l'état social actuel avec Tancien système politique. Le vague assentiment accordé à ses principes généraux tant qu'ils ne sortent pas de l'état spéculatif cesse d'exister dans l'application, et chaque développement pratique engendre de nouvelles divisions, ce qui est, du point de vue scientifique, le symptôme ordinaire de toute théorie incompatible avec les faits.
Quand le parti rétrograde est réduit à la condition d'opposant, il a recours aux principes de la doctrine révolutionnaire; c'est ce qui a eu lieu à différentes reprises pendant les trois derniers siècles, quand ce parti a été réduit à la défensive. Ainsi on a vu en Angleterre, et surtout en Irlande, les catholiques invoquer le dogme de la liberté de conscience, tandis qu'ils réclamaient la répression du protestantisme en
France, en Autriche, etc. De plus, quand les souverains d'Europe ont fait appel aux peuples pour mettre fin à l'intolérable domination de Napoléon, ils rendirent ainsi témoignage impuissance de la doctrine rétrograde et à l'action éner|que de la doctrine critique, sans qu'ils aient pour cela cessé d avoir en vue a restauration de l'ancienne politique. Nous avons en sous les yeux. un spectacle plus étonnant encore. Nous avons vu le parti rétrograde s'emparer de l'ensemble de a doct ,,,,q^^^ ^,^^^^^^^ ^^ j^ systématiser à son usage, en sanctionner toutes les conséquences anarchiques et entreprendre le rétablissement du régime catholique et féodal à
a.reler, par un simple changement de personnes, les consé-
quencesdun mouvement politique qu'il n'avait pas seulement
ssayede modifier (i). Qu'on vante, si l'on veut, l'habileté
de sa métamorphose, il n'en est pas moins vrai qu'il a si^né
ml r r '''"'''" P^'"^"^ '' ^'"^^ - ^é^--dat!on morale. Nous n avons pas besoin d'autres exemples pour
reconnaître que cette doctrine, qui a été le type de l'unilé et de la permanence, a cessé de rallier ses divers partisans, et qu el e contient maintenant des éléments directement incompatibles avec ses principes fondamentaux. Quand on a vu de Maistre reprocher à Bossuet de s'être mépris sur la nature politique du catholicisme et tomber ensuite dans des inconséquences équivalentes, peut-on se proposer de réorganiser les sociétés modernes d'après une théorie qui n'est plus comprise, même de ses plus illustres défenseurs?
Passant maintenant à .la politique métaphysique, nous remarquons d abord, et nous aurons soin de nous rappeler, que sa doctrine, quoique exclusivement critique et conséquemment révolutionnaire, a cependant mérité la qualification de progressive, comme ayant en réalité présidé, pendant les trois nermers siècles, aux principaux progrès politiques, lesquels devaient être essentiellement négatifs. Cette doctrine pouvait seule détruire un système qui, après avoir dirigé les premiers^ développements de l'esprit humain et de la société, tendait à
n^^ I'm. tllr"'"' '^ "'"^ '^ I^ouis-Philippe et Va6m.
perpétuer leur enfance. Le triomphe de récole mélaphysique a ele une pn-paralion indispensable à l'avènement de i'école positive, à laquelle est exclusivement réservée la tâche de terminer la période révolutionnaire par un système combinant 'ordre avec le progrès. Quoique le système métaphysique en lui-même rTcsenle un caractère directement anarchique, la partie historique de ce volume montrera que, pris à son origine et considéré dans son antagonisme avec l'ancien système, Il conslilue un état provisoire nécessaire, et qu'il continuera à exercer son action dangereuse jusqu'à ce qu'une nouvelle organisation politique vienne mettre fin à ses agitations.
Le passage d'un système social à un autre ne saurait jamais «Ire direct et continu. Il y a toujours un état transitoire d'anarchie qui dure pendant quelques générations au moins et dautantpluslongten.ps, que la rénovation à opérer est plus complète. Les progrès politiques les plus sensibles se réduisent, pendant cette période, à démolir gradueliei.ient l'ancien système, toujours miné d'avance dans ses fondements. Tandis que s effectue cette marche inévitable, les élcnicnis du nouveau système prennent la forme d'institutions politiques el la reorganisation est stimulée par l'expérience des incnvénients de I anarchie. Il y a un autre motif en vertu duquel la constitution du noiive..u système ne peut avoir lieu avant la destruction de l'ancien, c'est que, sans cette destruction, l'esprit humain ne pourrait s'élever à la conception du système à constituer. La brièveté de notre vie et la faiblesse de notre raison ne nous permeltent pas de nous soustraire à l'intluence de notre milieu. Les plus chimériques utopistes même rtHètent dans leurs rêveries l'état social contemporain. A plus forte raison est-il impossible d'imaginer un système politique radicalement différent de celui sous lequel on vit. La démolition du système ancien est indispensable pour que les esprits les pluseiniuents puissent discerner la nature du nouveau, el que la raison publique en seconde l'avènement. La plus forte tête de 1 antiquité, A.istote, n'a pu concevoir une société qui ne fut pas fondée sur l'esclavage, dont l'irrévocable abolition eut lieu quelques siècles après lui.
Ces considérations sont applicables à notre temps, pour lequel toutes les révolutions antérieures n'ont été qu'un
NÉCESSITÉ ET OPPOnTUNlTÉ DE LA SOCIOLOGIE. 13
préambule. Jamais auparavant la rénovation n'a pu être aussi profonde et aussi étendue, et jamais non plus, par'conséquen la p riode critique préparatoire n'a été aussi prolongée eîaus périlleuse. Pour la première fois, l'action révolutionnaire e rattachée a une doctrine complète de négation méthodique de tout gouvernement régulier. Telle étant l'origine de la doctrine critique on s'explique et les services qu'elle a rendus jusqn ICI et les obstacles qu'elle oppose maintenant à la réor! gan.sal.on des sociétés imodernes. Nous verrons par la suite comment chacun de ses principaux dogmes a surgi de la décadence correspondante de l'ancien ordre social, décadence qu. s accélérera davantage quand l'opposition passera ellemême à état de dogme. Malheureusement, cette doctrine,qui était rela ive au vieux système, fut graduellement conçue comme absolue... Mais laissons aux esprits vulgaires la puérile satisfaction de blâmer la conduite politique de nos pères tout en profitant des progrès dus à leur' nergiq p sT verance, et sans lesquels nous ne pourrions concevoiï ui e meilleure politique à venir ! Un esprit métaphysique, et par sui e absolu, devait nécessairement diriger la formation de la doctrine critique, qui avait besoin de toute l'énergie possible pour ntter avec succès contre l'ancien régiu.e. MaLé évidence d'une telle nécessité, on n'en doit pas moins r.con! naître que la métaphysique révolutionnaire lend désormais a entraver l'institution de ce même ordre politique dont elle a prépare 1 avènement. Or, quand, dans le cours naturel des événements, une doctrine est devenue hostile à sa destination on peut assurer que son déclin est proche, ou du moins que son action va bientôt cesser d'être prépondérante. Nous avons vu que la politique théologique ou rétrograde esidevenueaussi pe turbalrice que a politique métaphysique ou révolutionnaire , s. donc celle-ci. dont l'office était de servir d'instrument au progrès, est devenue un obstacle, il est clair que les deux doctrines sont usées, et qu'elles doivent être remplacées par une nouvelle philosophie. Cette condition de la poliZe méU.physiq„e a un caractère si grave, que nous allons nllus y arrêter pour voir comment une influence simplement pro-
L'esprit de la politique révolutionnaire consiste à ériger en état normal et permanent la situation temporaire qu'elle a déterminée. Par exemple, étant en lutte avec Fancien ordre, sa tendance est de représenter tout gouvernement comme hostile à la société, et la société, comme ayant le devoir de le tenir en état continu de suspicion et de surveillance ; de restreindre de plus en plus son activité, afin d'empêcher* ses empiétements et de ne lui laisser finalement que de simples fonctions de police, sans aucune participation à la direction de Taclion collective et du développement social. L'évolution ne pouvait s'accomplir que sous l'infiuence d'une telle doctrine qui, par malheur, est devenue un obstacle à l'établissement du régime nouveau. Une opération sociale qui devait exiger plusieurs siècles avait besoin de passer pour absolue et définitive aux yeux du vulgaire, sans quoi le gouvernement aurait été maintenu aux pouvoirs mêmes qu'il s'agissait de détruire.
En considérant la doctrine critique sous un point de vue spécial, il est évident que le droit absolu de libre examen, ou le dogme de la liberté illimitée de conscience,constitue, en y comprenant ses conséquences immédiates, la liberté de la presse ou de tout autre mode d'expression et de communication des opinions, son principe le plus important. C'est le point de ralliement de la doctrine révolutionnaireauquel tous les esprits ont adhéré : ceux dont les autres opinions étaient compatibles avec ce dogme aussi bien que ceux qui avaient à leur insu des théoriescontraires. L'impulsion de cette émancipation fut irrésistible et la contagion révolutionnaire universelle. Elle constitue un des principaux caractèresdes mœurs sociales propres au siècle actuel. Les plus zélés partisansde lapohtique théologique sont aussi disposés que leurs adversaires à juger d'après leurs lumières personnelles ; et ceux qui, par leurs écrits, se posent comme défenseursdugouvernementspirituel, ne reconnnaissent, comme les révolutionnairesqu'ils attaquent' d'autre autorité suprême que celle de leur propre raison. Or, si nous cherchons bien quelle est la signification réelle de ce dogme du droit universel et absolu d'examen, nous trouverons qu'il n'est que l'expression vicieusement abstraite de Tétat passager de liberté illimitée où l'esprit humain a été placé par la
décadence de la philosophie théologique, et qui doit durer jusquai avènement de la philosophie positive. En formulant 1 absence de règles intellectuelles, il a puissamment concouru à accélérer la dissolution de rancien système il ormule ne pouvait manquer de paraître absolue, puisqu'il e a impossible e prévoir alors le terme de l'état tra'nsitmre qu elle consacrait, état regardé, même encore aujourd'hui comme définitif par tant d'esprits éclairés. Le «re absolu qu on lui supposait, outre qu'il lui donna l'énergie indi pensab e a sa destination révolutionnaire, permit aux pLl sophes de rechercher les principes d'une nouvelle organisaon ; et en reconnaissant le droit de tous à la même recherche I encouragea la discussion qui doit précéder et déterminer le
établis, le droit d examen rentrera dans ses limites normales e permanentes, qui consistent à discuter, sous les condition intellectuelles convenables, la liaison réelle des diverses coT séquences avec des règles fondamentales uniformément respectées. Jusqu'alors , les opinions qui sont dest n es à discip inei^ les intelligences en formuLt les principes du nouvel ordre social, ne peuvent se manifester 'que cmn'^ de s,„,p,es pensées individuelles, produites en ve tu du Z! d examen, puisque leur suprématie finale ne peut résulter que de 1 assentiment volontaire du public après la plus lib e di
aS:: nrlT H?"'"\'r"*^^^^ ^"^^^ ^"J^*' ^^^ - ^x ications préalables empêcheront, je l'espère, qu'on ne soit
naire de la hberte illimitée de conscience : il est évident que sans lui, ce hvre n'eût jamais été écrit. ^
Quelque salutaire et indispensable qu'il ait été, ce do'^me saurait jamais constituer un principe organique, et ^^ outre, 1 oppose un obstacle à toute réorganisation depuis une
ordre pontique. Dans un cas quelconque, privé ou public 1 état d examen ne peut être évidemment que provisoire comme indiquant la situation d'esprit qui précld et pTpare une décision vers laquelle tend sans cesse notre intelLence lors même qu'elle renonce à d'anciens principes pour 'en S mer de nouveaux. C'est prendre l'exception pourra règle que
d'ériger en ordre normal et permanent Télat précaire qui accompagne loule périoile de Iransilion, et c*est par ignorance des nrcessilés les pins fondamentales de la raison humaine qu'on veut prolonger le scepticisme produit par le passage d'un mode de penser à un aulre, au lieu d'y voir une sorte de pcrlnrliaiion maladive qui ne saurait se prolonger sans de gramls d.ingers au delà do la crise correspondante. Examiner toujours sans se décider jamais serait regardé comme une sorte de lolie dans la cou'Iuilc privée; comment la consécration dogmaliqiie d'une leilc conduite chez tous les in«lividus pourrait-elle consiiluer hi perfection de Tordre social, à l'égard d'idées plus essi-nficllcs et bien plus difficiles à établir d'une manière invfnl.iblo? Très peu de gens se considèrent comme propresâ porlerunjngemeni sur les notionsaslronomiques, physiques, chimiques, elc , destinées à entrer dans la circulation sociide, et personne n'hésile à reconnaître que ces idées doivent présider à la direclion des opérations corresjmndantes, ce qui déjàe.-t une ébauche du gouvernement intellectuel. Est-il permis de croire que les conceptions les plus importantes, celles «jui, par leur coniplicalion, ne sont accessibles qu'à un petit nombre crinielligruces supérieures bien préparées, doivent être abandonnées à la décision arbitraire et variable des esprits les moins compélenis? Si une telle anomalie était conçue comme permanenle, une dissolution de l'état social devrait s'ensuivre par la divergence toujours croissante des intelligences individuelh's, livrées à l'impulsion désordonnée de leurs divers stimulants naturels dans l'ordre d'idées le plus va'^ue et le plus técoml en abermtions. L'inertie spéculative, commune à la plupart des esprits, et peut-être aussi à un certain degré la sa-e réserve du bon sens vulgaire, tendent sans doute à restreindre les divagations politifjues; mais de telles influeiices sont trop faibles pour étouffer les prétentions de chacun à s'ériger en arbitre souverain des théories sociales; prétentions que tout honirne intelligent hlàmc chez les autres tout en réservant, sons une forme plus ou moins explicite, sa sen'e compétence personnelle. Or, la réorganisation inlellecluelle n'esl pas possible dans m\ tel état de choses, parce que la convergence des esprits exige la renonciation de la plupart d'entre eux à leur droit absolu d'examen individuel sur des
sujets au-dessus de leur portée et qui requièrent plus que tous les autres une adhésion réelle et stable. De plus, l'ambition effrénée d esprits mal préparés les porte à aborder les questions les plus compliquées et les plus obscures ; et leurs de'bats quoiquds tendent finalement à se neutraliser, exercent en attendant des ravages terribles. Une aberration ne disparaît que pour faire place à une autre, en sorte que l'issue de ces TenecTu^ll '"^ accroissement de l'anarchie
Aucune association quelconque, fût-elJe limitée à un très petit nombre d'mdividus et n'eût-elle qu'une destination temporaire, ne saurait subsister sans un certain degré de confiance recproque, intellectuelle et morale, entre ses men.bres, dont chacun éprouve le besoin continu d'une foule de notion qu'i doit admettre sur la foi d'autrui. S'il en est ainsi pour les ca les plus simples, il y a quelque chose de monstrueux à pro! poser un procédé contraire à l'égard de la race humaine tout entière dont chaque individu est profondément séparé du point de vue collectif et incapable d'apprécier les Ixîmes générales par lesquelles son activité personnelle doit Tt e dirigée. Quel que soit le développement intellectuel de lama se ^es hommes, ordre social demeurera toujours incompa! tible avec une discussion perpétuelle des bases de la socTé La tolérance systématique ne peut exister qu'à l'égard des opmions regardées comme indifférentes ou comme douteuses
«ai e Chez les peuples où cette politique s'est arrêtée au protestantisme, les innombrables sectes religieuses Ion tro! aib espour prétendre à une domination spirituelle, mai uî ntolerance est aussi tyrannique que celle tant re^rocï e au catholicisme au su.et des divers points de doctrine ou de dis" •P me qui leur sont communs. Lorsque la doctrine cr tique a ete, au commencement de la révolution française coZe comme organique, on sait de quelle manière e di;reïï de ce mouvement ont tenté d'obtenir l'assentiment S volontaire ou forcé aux dogmes de la philosophie rlS i t naire, quils regardaient comme la base de l'ordre social ef par cela même, au-dessus de toute discussion. Nou/^^^^^^^^^^^^^ dans la suite quelles sont les limites normales du Sïoit d'ex!-
LA PHILOSOPIIIK POSITIVE.
men, soit au point de vue général, soit relativement à la civilisation moilenie. Il suffit ici de rappeler que le bon sens politique a adoplé, pour exprimer la première condition de toute organisation, ce bel axiome de l'Église catholique : dans les choses nécessaires, unité; dans les choses douteuses, liberté; en tuut»'s choses, charité; maxime qui pose admirablement le problème, sans toutefois suggérer les principes à l'aide desquels on doit le résoudre et atteindre ainsi celte unité, qui serait illusoire si elle ne résultait poini d'abord d'une libre discussion fondamentale.
Le dogme qui, par son importance, suit immédiatement celui du libre examen, est le dogme de l'égalité. De même que le précédent, il est con^u comme absolu, tandis qu'il nest que relatif; et comme permanent, tandis qu'il n'exprime que Tétai des esprits occupés à la destruction de l'ancien système. Il résulte directement de la liberté de conscience, qui implique l'égalité la plus fondamentale de toutes : celle des intelligences. L'absolu n'était pas moins nécessaire dans ce cas que dans le premier, car si tout classement social n'avait pas été systématiquement dénié, les anciennes corporations dirigeantes auraient conservé leur prépondérance par impossibilité où l'un était de concevoir autrement la classiilcation politique. Aujourd'hui mén«e, nous n'avons pas une idée suffisamment nette d'un classement vraiment approprié au nouvel état de la civilisation. Quand le dogme de l'égalité eut accompli la destruction de l'ancienne politique, il devint un obstacle à toute réorganisation, parce que son activité dut ensuite se diriger contre les bases d'un nouveau classement. («ar, quel qu'en soit le principe, ce classement doit certainement èlre incompatible avec l'égalité réclamée pour tous. Depuis l'abolition de l'esclavage, on n'a jamais nié le droit de tout homme qui n'a pas une conduite antisociale bien caractérisée, d'attendre de tous les autres l'accomplissement des conditions nécessaires au développement naturel de son activité personnelle, convenablement dirigée. Mais à part ce droit irrécusable, les hommes ne sont et ne peuvent être ni égaux, ni même équivalents, et ils ne sauraient, par suite, posséder dans l'association dos droits identiques au delà de celui que nous avons reconnu. Les simples inégalités physiques qui
iVÉCESSITÉ ET OPPORTUiMTÉ DE LA SOCIOLOGIE. 19
fixent l'attention des observateurs les plus superficiels sont beaucoup moins prononcées que les différences intellectuelles et morales; et le progrès de la civilisation tend à augmenter ces différences fondamentales autant qu'elle atténue les différences physiques secondaires. Appliqué à une collection d'indjvHJus arrivés à un certain état de développement, le do-me de l'égalité devient anarchique et directement contraire à l'esprit qui l'institua.
La seconde conséquence du principe de la liberté de conscience consiste dans la souveraineté du peuple. De même que la première, elle rendit d'abord le double service de détruire l'ancien régime et de préparer l'avènement d'un nouveau. Tant que la nature du système final n'était pas constituée, l'unique garaiilie que l'on possédât contre le retour de l'ancienne suprématie a été l'établissement d'institutions provisoires que les peuples se réservaient le droit de changer à volonté. Le dogme de la souveraineté populaire pouvaU seul permettre la libre succession des divers essais politiques qui aboutiront à I jn>lallalion d'un véritable système de gouvernement, lorsque la rénovation intellectuelle delà société sera suffisamment avancée pour fixer les conditions et l'étendue normale des diverses souverainetés. En attendant, ce dogme manifeste aujourd'hui son caractère révolutionnaire, lorsqu'il s'oppose à loule institulion régulière en condamnant les supérieurs à une arbitraire dépendance envers la multitude de leurs inlérieuis, par une sorte de transport, aux peuples, du droit divin tant reju'oché aux rois.
L'esprit révolutionnaire de la doctrine critique se montre aussi clairement lorsqu'on l'envisage dans les relations internationales. La nécessité de l'ordre étant en ce cas plus équivoque et plus cachée, l'absence de tout pouvoir réfjulateur a été ici plus naïvement proclamée qu'à aucun autre égard. Quand l'ancien pouvoir spirituel a été politiquement annuîé, la dissolution de l'ordre européen s'ensuivit spontanément en vertu du principe de la liberté de conscience, et l'attribution la plus naturelle de l'autorité papale prit fin. Jusqu'à ce que la nouvelle organisation nous ait montré la loi d'api es laquelle les nalions doivent de nouveau être réassociées, les idées mélaphysiques d'isolement national, et par suite de non-inter-
venlion mu.uelle, doivent prévaloir, el elles seronl regardées comme absolues jusqu'à ce qu'elles aient manifeste comme..t elles vont contre leur propre dessein. Jusqu'alors, la rloct me de l'indépendance nationale nous offre une garantie contre ton arrangement dirigé par l'ancien système, et en vertu duquel les nations les plus civilisées se trouveraient subordonnées aux moins avancées. Mais «ne telle doctrine, si elle e.ait envisagée comme absolue, aboutirait à faire tomber les nations au-dessous de ce qu'elles étaient au moyen âge, et cela a 1 époque même où elles sont appelées, par une similitude toujours croissante, à former une association plus étendue et en même temps plus régulière que celle qu'a ébauchée le système catholique el féodal. Une fois que le dogme de la non-inlervention aura, par une séparation préalable des nal.ons, préparé une nouvelle association, son action prolongoe sera aussi pleinement auarchique que celle des doctrines anle-
Heures. , ■ • ,i„ i,.
Une indication sommaire de l'inconséquence logique le l.i
doctrine révolutionnaire complétera son appréciation prelimi-
Quoique celle inconséquence soit plus radicale et plus manifeste que dans le cas de la doclrine rétrograde ou Iheologique, elle ne doit pas être jugée aussi sévèremenl, non seulement à cause de la formation récente de la métaphysique révolutionnaire, mais parce qu^in tel vice ne l'empêche point de remplir son office critique. Malgré de profonds dissentiments les adversaires de l'ancienne politique n'ont éprouve aucune difficulté à s'unir en vue de démolitions successives et partielles sur lesquelles ils étaient d'accord, ajournant après leur succès les conlestalions relatives aux développemenls ultérieurs de la doclrine critique, ce qui aurait été impossible à l'égard d'une opération organique, dont chaque partie doit toujours être considérée dans ses rapports avec l'ensemble. Par leur destination révolutionnaire, les diverses parties de la politique métaphysique peuvent être sans doute dispensées d'une cohérence parfaite, mais faul-il, du moins, condamner Tensemble d'une doctrine devenue directement contraire au progrès même qu'elle devait préparer et tendant à maintenir
fj
les bases du système politique qu'elle se proposait de détruire.
Elle est parvenue à son point culminant pendant la phase la plus prononcée de la révolution française, quand, par une illusion inévitable, elle a été conçue comme devant présider à la réorganisation sociale. A cette époque, elle a manifesté une homogénéité et une consistance remarquables; et c'est précisément alors que, n'ayant plus à lutter contre l'ancien système, elle s'est montrée hostile à toute réorganisation sociale, puis elle a fini par devenir éminemment rétrograde en se constituant violemment en opposition avec le mouvement de la civilisation moderne. Une telle opposition s'était déjà manifestée par l'étrange notion métaphysique d'un prétendu état de nature type primordial et invariable de tout état social. Celte notion ne doit pas être attribuée à Rousseau seulement; elle appartient à tous les philosophes de tout temps et de tout pays, qui ont insciemmenl concouru à développer la doctrine révolutionnaire et métaphysique que Rousseau, par sa pressante dialectique, n'a fait que pousser à ses dernières conséquences. La doclrine représentant un état de civilisation comme une dégénération croissante de ce premier type idéal est commune à tous les métaphysiciens modernes, et nous verrons par la suite qu'elle n'est que la forme métaphysique du dogme théologique de la dégradation de la race humaine par le péché originel. D'après un tel principe, toute réformalion politique doit être conçue comme destinée à rétablir cet état primitif; or, n'est-ce point là organiser une rétrogradation universelle quoique dans des intentions progressives? Les applications de cette doctrine ont été conformes à sa constitution philosophique. Aussilôtqu'il afallu procéder au remplacement du régime féodal el catholique, l'esprit humain, au lieu de considérer l'avenir social, fit appel à ses souvenirs imparfaits d'un passé très éloigné, en s'efforçant de substituer à un système décrépit un autre plus ancien el plus décrépit encore, et, à ce litre, plus rapproché du type primordial. Au lieu du cathohcisme épuisé, on proposa une sorte de polythéisme métaphysique, en môme temps qu'on tendait, en politique, à remplacer le système du moyen âge par le régime si radicalement inférieur des Grecs et des Romains. Les élé-
22 LA PHILOSOPHIE POSITIVK.
menfs mêmes de la civilisation moderne, seuls germes d'un nouvel état social, ont élé menacés par la condamnalion barbare de Tessor industriel et artistique des sociétés modernes au nom de la vertu et de la simplicité primitives. L'esprit scientifique lui-même, principe unique deToriranisation intellectuelle, a été stigmatisé comme tendant à iiislilner une aristocratie de lumières aussi incompatiblequ'aucuiie aulreavec régalilé originelle qu'on voulait réiablir. Lavoisier fut le martyr de cet état de l'opinion, et sa condamnalion suffira pour caractériser, dans la postérité la plus reculée, celte phase de la révolution. En vain l'école métaphysique s'elForcerail de représenter de tels faits comme des incidenis excentri(|ues ou fortuits : leur filiation directe de la politique révolutionnaire est manifeste et certaine, et ils se reproduiraient sous nos yeux si, par un concours d'évènenunts désormais impossibles, celte politique redevenait prépondérante.
La tendance à la rétrogradation sociale, d'après l'idée d'un retour à l'état primitif, est tellement propre à la polili(|ue métaphysique, que les nouvelles sectes qui, pend.mt leur durée éphémère, ont le plus hautement blâmé riinilalion révolutionnaire des types grecs et romains, ont inxiemment reproduit la même erreur d'une manière encore plus prononcée en s'elforçant de rétablir la contusion entre le |)onvoir temporel et le pouvoir spirituel, et en préconisant comme la plus haute perfection sociale un retour à la théocratie égy;. tienne ou hébraïque, fondée sur le fétichisme, dissimulé sous le nom de panthéisme.
Bien que la doctrine métaphysique ne soit au fond (pi'une simple émanation de la polilicpie Ihéologique, ([uVlle devait seulement moifitier, il était naturel qu'elle fût conduite à maintenir les bases générales de l'ancien système, dont elle avait détruit les principales conditions d'existence. Chii([ue réformateur depuis trois siècles, en même tenijis (pi'il s'etlorçait de pousser plus loin que ses prédécesseurs le développement de l'esprit critique, lui prescrivait des bornes innnn.djles en empruntant ces limites à l'ancien régime. Tous les droits absolus proclamés comme la base de la nouvelle doctrine se trouvèrent garantis par une sorte de consécralion religieuse,
sans laquelle leur efficacité eût élé compromise par une discussion continue. C'est toujours en invoquant les principes de Tancienne politique que les réformateurs accomplirent la démolition des inslitutionsspirituellesetlemporellesqui y étaient incorporées, elce régime tomba par le conflit de sesprincipaux éléments. Delà est résulté, dans Tordre intellectuel, un christianisme de plus en plus amoindri ou simplifié, et réduit enfin àce théisme vague et impuissant que, par un monstrueux rapprochement de termes, les métaphysiciens ont qualifié de rcliqion natiur/lc, comme si toute religion n'était point nécessairement surnaturelle. La prétention de l'école métaphysique à diriger la réorganisation sociale d'après celte étrange conception, constitue simplement un retour à l'ancien principe, qui représente l'ordre social comme reposant nécessairement sur une base théologique. Telle est maintenant la plus fatale inconséquence de la métaphysique révolutionnaire. Armés d'une semblable concession, les défenseurs' du catholicisme auront toujours une supériorité logique incontestable sur ses irrationnels détracteurs, qui, tout en proclamant le besoin d'une organisation religieuse, lui dénient les éléments indispensables à sa réalisation. La société serait condamnée pour un temps indéfini à ranarchie intellectuelle qiii la caractérise actuellement, si on continuait à admettre, d'une part, le besoin d'un régime théologique, pendant que, d'une autre part, on lui refuserait ses pnncipales conditions d'existence. A quel titre ceux qui dévoilent ainsi leur incapacité pourraient-ils se permettre de décréditer la seule voie rationnelle qui soit ouverte à une vraie réorganisation et par laquelle tous les autres ordres des conceptions humaines ont déjà été heureusement réorganisés? L'application sociale de la philosophie positive reste l'unique ressource depuis que les anciens systèmes ont manifesté leur impuissance.
Dans son application temporelle, l'inconsistance de la doctrine métaphysique est aussi évidente que dans son développement spirituel : elle tend à conserver, sinon l'esprit féodal, du moins l'esprit militaire, qui en constitue la véritable origme. La nation française, dans son enthousiasme révolutionnaire, avait, il est vrai, proscrit la guerre ; mais la coalition armée des forces rétrogrades de l'Europe ayant provoqué
un imaieiise déploiement d'énergie défensive pour le mainlien du mouvement progressif, ce sentiment, qui n'était dirigé par aucun principe, disparut aussitôt, et la France se distingua par l'activité militaire la plus prononcée avec tous ses caractères les plus oppressifs. L'esprit militaire a, en effet, tant d'affinité avec la doctrine critique, qu'un prétexte quelconque suffira pour le ranimer. On a, par exemple, imaginé de régulariser par la guerre l'action des nations les plus avancées sur celles qui le sont moins, ce qui pourrait logiquement conduire à une conOagralion universelle, si la nature de la civilisation moderne ne nous préservait d'un pareil danger. La tendance du régime critique à cet égard est rendue manifeste par les constants efforis des différentes sections de l'école révolutionnaire pour réhabiliter la mémoire de l'homme qui, plus que tout autre, a poursuivi la rétrogradation polilique en consumant un immense pouvoir à la restauration du système militaire et tliéologique.
Avant (le quitter ce sujet, relatif à l'inconséquence de l'école critique, je dois, pour être juste, signaler un dernier principe, qui, ayant un caractère progressif, honore les esprits avancés chez qui on le rencontre, parce que, bien qu'il soit en opposition avec le dogme de l'indépendance et de l'isolement, ils en ont compris la nécessité : il s'agit du principe de la centralisation politique. Les rôles semblent ici être intervertis. La doctrine rétrograde, malgré ses superbes prétentions à l'ordre et à l'unité, prêche la dispersion des centres politiques dans le secret espoir d'empêcher plus aisément la décadence de l'ancien système chez les populations arriérées, en les préservant de l'influence des centres généraux de civilisation, tandis que, d'un autre côté, la politique révolutionnaire, justement fière d'avoir présidé, en France, à l'immense concentration que nécessita la coaHlion des anciens pouvoirs, oublie ses maximes dissolvantes pour recommander la subordination des centres secondaires aux centres principaux, subordination qui, après avoir assuré le libre essor de la progression sociale, doit devenir le plus précieux auxiliaire de la réorganisation, dès lors susceptible d'être d'abord bornée à une population d'élite. En un mot, l'école révolutionnaire a seule compris que le développement de l'anarchie intellec-
NÉCESSITÉ IlT OPPORTUNITÉ DE LA SOCIOLOGIE. 25
tuelleet morale exigeait, pour prévenir une imminente dislocation, une concentration croissante de l'action politique proprement dite.
Ainsi, après trois siècles employés à la démolition nécessaire de l'ancien régime, la doctrine critique est devenue insulfisanle et même nuisible. Elle n'est pas plus propre à assurer le progrès que ne l'est l'ancienne doctrine à maintenir l'ordre. Elles ne se soutiennent que par leur antagonisme même. Bien qu'il soit universellement reconnu qu'aucune d'elles n'a pu obtenir un triomphe durable, on craint tellement de voir l'une ou l'autre temporairement prépondérante, que la raison publique, à défaut d'un point d'appui plus rationnel, emploie tour à tour chaque doctrine pour contenir les envahissements de l'autre. Cette misérable oscillation de notre vie sociale se prolongera jusqu'à ce qu'une doctrine réelle, aussi véritablement organique que progressive, vienne concilier les deux aspects du grand problème politique. Alors, enfin, les deux doctrines opposées disparaîtront à jamais devant une nouvelle conception qui se présentera comme mieux adaptée à leurs destinations respectives. Souvent l'un des deuj* partis, aveuglé par un succès passager, a cru avoir anéanti l'autre, sans que l'événement ait jamais cessé de démentir ses frivoles illusions. La doctrine critique se flattait d'avoir abattu pour jamais l'école catholico-féodale, et voilà qu'elle se relève soudain. De même, Napoléon pensait avoir déterminé une réaction rétrograde, tandis que l'énergie même de ses eftbrts a occasionné un retour vers l'école révolutionnaire. La société continue à osciller ainsi entre deux influences antagonistes, qui ne persistent qu'en vertu de leur neutralisation mutuelle. Elles ne sauraient d'ailleurs être supprimées sans dangeravant l'avénementde l'étatqui doilles remplacer, car, sans l'une, onperdrait le sentiment de l'ordre, et à défaut de l'autre, celui du progrès. Dans l'état de faiblesse oùse Irouventces deux sentiments par l'absence du principe destiné à les combiner, leur conservation se trouve garantie par la présence des deux systèmes en décadence, qui maintiennent, dans l'esprit des philosophes et du public, les vraies conditions de la réorganisation sociale, que notre faible nature pourrait autrement méconnaître. Ayant sous les yeux les deux types, nous voyons que la solution du
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grand problème consiste à former une doctrine qui soit plus oriianique que la doctrine ihéulogique, et plus progressive que la doctrine métaphysique.
Quoique l'ancien système ne doive pas servir de modèle pour un régime approprié à une civilisation profondément différente, nous n*en sommes pas moins dans l'obligalioii de l'étudier, afin de connaîire les attributs essentiels de toute organisation sociale, lesipiels doivent régler l'avenir comme ils ont réglé le passé, quoique dans un autre esprit et d'une manière plus parfaile. La conception générale du système ihéologique et nnlilaire me semble même Irop effacée aujourd'hui. Quant au syslèiue crilique, on ne saurait conlester (pi'en vertu de son curacti re progressif et de son (»ppo.Nition radicale au régime précédent, il a entretenu au sein de la société actuelle une stinmi.ilion sans laquelle on ne se proposerait rien du mieux que <le vaines modifications des systèmes épuisés. Le reproche bmal qu'on lui adresse de rendre tout gouvernement impossible est un simple aveu d'impuissance de la pan de ceux qui le luijonl. Quelles <pie soient .<es iinperfeclioifs, il n'en a pas moins rempli une des ^t\\\ conditions indispensables. Su suppression n'aurait inillement aidé 2A\ réiablisscment de l'ordre, et aucune déclainaii».n contre la philosophie révolutionnaire ne saurait d'ailleurs l'eniporler sur l'attachement instinctif de la société aux principes «pii uni dirigé ses progrès politiques depuis plus de trois siècles, et qu'on suppose présenter les condilions indispensables de son dévelo|q)em«'nt futur. Chacun des do,i:mesde cette doctrine fournit une indication sur la manière dontduivent s'effectuer les progrès ultérieurs. Chacun d'eux est la constcralion puliiitpie de certaines obligations capitales de morale, que l'école reirogiade, malgié s» s vaines prétentions, devait niéconnaîlre, parce que son système a perdu la faculté de les remplir. En ce sens, le dogme du libre examen oblige la réorganisation spitituelle à résulter d'une action purement intellectuelle, déterminant un assentiment volontaire et unanime, sans l'intervention d'aucun pouvoir hétérogène. Pareillement, le dogme de l'égalité et celui de la souveraineté du peuple imposent aux nouveaux pouvoirs le devoir de s'exercer au profil du public, au lieu de tendre à l'exploitation des masses dans rinlérèt du petit
nombre. L'ancien système, en ses meilleurs jours, a observé ces prescriptions morales, mais elles ne sont plus' pratiquées aujourd'hui que par la doctrine révolutionnaire, et il serait par conséquent dangereux de la supprimer tant que son office à cet égard ne sera pas mieux rempli. Si elle venait à disparaître, nous .serions aussitôt livrés au ténébreux despotisme de l'ancien système, par exemple à des restaurateurs de reliiigions, lesquels, si leur prosélytisme demeurait infructueux, ne craindraient pas d'avoir recours à la tyrannie pour établir une vaine unité rétrograde.
Rien de plus frivole que les déclamations contre la philosophie critique. On a beau déplorer, au nom de l'ordre social Tenergie dissolvante de l'esprit d'analyse et d'examen, ce n est que par lui que nous pourrons obtenir pour la réorganisation des matériaux qui auront subi Téprenve d'une libre discussion aboutissant à une conviction universelle. La philosophie qui surgira de cette satisfaction donnée à la raison publique, assignera alors les limites rationnelles qui doivent prévenir l'abus de l'esprit analytique en établissant dans l'ordre des Idées sociales la distinction entre le domaine du raisonnement et celui de la pure observation, que nous avons déjà signale à l'égard de toutes les autres conceptions posi-
Quoique contrainte par le cours des événements àsediriger pour un temps d'après une doctrine négative, la société n'a jamais renoncé aux lois fondamentales de la raison humaine, et en temps opportun elle saura bien user des droits que cette doctrine même lui confère pour se réorganiser d'après des principes qui auront alors été démontrés et appréciés. L'étal actuel de non-gouvernement semble nécessaire aujourd'hui, afin de permettre le libre choix des principes; mais il né s ensuit pas du tout, comme le pensent quelques esprits excentriques, que le droit d'examiner impose le devoir de ne jamais décider. L'indécision prolongée prouve simplement que les principes qui doivent clore la délibération ne sont pas encore suffisamment établis. De même, parce que la société s'attribue le droit de choisir et de varier ses institutions et les pouvoirs propres à la diriger, il ne s'ensuit nullement qu'elle ait prétendu s'assujettir indéfiniment à l'exercice de ce droit,
lors même que son usage tst devenu nuisible. Quand les vraies conditions auront été reconnues, la société soumettra ses choix aux règles destinées à en assurer l'efficacité. Jusque-là rien ne saurait être plus favorable à l'ordre futur que de tenir ouverte la carrière politique, pour permettre le libre essor du nouveau système social. Bien loin de témoigner la défiance systématique tant reprochée à la doctrine révolutionnaire, les peuples accueillent avec trop d'empressement les moindres apparences de principes de réorganisation. Ainsi, on doit plus compter, pour une réorganisation politique, sur la doctrine révolutionnaire que sur la doctrine rétrograde, bien que celleci se proclame Tunique garantie de Tordre social.
Tel est le cercle vicieux dans lequel nous sommes aujourd'hui renfermés. Nous avons reconnu Tantagonisme des deux doctrines, dont chacune, provisoirement indispensable, a besoin d'être contenue par Tautre. Elles ont cessé toutes deux d'exercer une influence prépondérante, mais on les retrouve maintenant au fond de tous les débals politiques, auxquels Tune fournit les idées essentielles de gouvernement, el Tautre les principes d'opposition. A des intervalles de plus en plus rapprochés, on accorde une suprématie moinenlanée tour à tour à Tune ou à Tautre, selon que le cours des événements fait redouter davantage l'oppression ou Tanarchie. Au milieu de ces fluctuations s'est élevée une troisième opinion formée des débris des deux premières et s'interposant entre elles. Il convient, je crois, d'accorder le nom de doctrine à cette opinion intermédiaire, bien qu'elle soit d'une nature bâtarde et inconséquente, puisqu'elle trouve tant d'emphatiques docteurs qui s'eft'orcent de la présenter comme le type final de la philosophie politique. Sous le nom de doctrine stationnaire on la voit occuper la scène politique chez les populations les plus avancées depuis un quart de siècle. Elle sert provisoirement de guide à la société pour maintenir Tordre matériel sans lequel une vraie doctrine ne saurait se manifester librement. Peut-être notre faible nature exige-t-elle que les chefs de cette école aient une confiance absolue dans le triomphe définitif de leur doctrine, mais leurs services se trouvent bien amoindris par cette illusion qui tend à consacrer comme état normal la misérable transition actuelle. Non seulement la
politique stationnaire contient des inconséquences, mais Tinconséquence même s'y trouve érigée en principe. Elle reconnaît les principes essentiels des deux autres systèmeset empêche leur action. Dédaigneuse des utopies, elle propose la plus chimérique de toutes : celle de fixer à jamais la société dans une situation contradictoire entre la rétrogradation et la régénération. Cette théorie tient, il est vrai, en échec les deux autres philosophies; mais, d'un autre côté, elle tend à prolonger leur existence et constitue ainsi un obstacle à la réorganisation.
Dans la partie historique de ce volume j'exposerai Tensemble tout spécial de conditions auxquelles l'Angleterre a dû sa monarchie parlementaire, tant préconisée par la doctrine mixte, bien qu'elle ne soit en réalité qu'une institution exceptionnelle dont le terme inévitable ne saurait être très éloigné. Cet examen mettra en évidence Terreur des philosophes et des hommes politiques qui ont pris un état spécial et transitoire pour une solution de la crise révolutionnaire des sociétés modernes, et se sont efforcés de transplanter sur le continent un système purement local, dès lors privé de ses points d'appui les plus indispensables, et surtout du protestantisme organisé qui est sa base spirituelle en Angleterre. Je m'attacherai à caractériser ce seul côté spécieux de la doctrine stationnaire, et Ton pourra voir alors combien est frivole la métaphysique constitutionnelle -de l'équilibre des pouvoirs, appréciée d'après un exemple qui sert habituellement de base à de telles fictions sociales. Malgré les immenses efforts tentés pour nationaliser ailleurs le compromis stationnaire, il n'a jamais pu prendre racine que dans son pays natal, ce qui prouve son impuissance à résoudre le grand problème social, et il ne peut aboutir qu'à faire passer la maladie de l'état aigu à l'état chronique en tendant à la rendre incurable par la consécration de Tantagonisme transitoire qui en est le principal symptôme. Son mérite capital est d'avoir reconnu le double aspect du problème social et la nécessité de concilier Tordre et le progrès; mais n'ayant apporté aucune idée nouvelle, sa solution pratique se borne à sacrifier, selon la nécessité, ou Tordre ou le progrés. L'ordre qu'il protège n'est qu'un ordre matériel cl par conséquent il fait défaut précisément dans les cri-
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LA PHILOSOPHIE POSITlVi*:.
ses OÙ Ton en a le plus besoin. D'autre pari, cette l'onction continue à être attribuée à la royauté, seul pouvoir encore aclifde Tancien système politique. Or, la pondération instituée par la doctrine slationnaire entoure le pouvoir royal d'entraves toujours croissantes, tout en déclarant que l'autorité royale est la principale base du l'ouvernement. Aussi la fonction de la souveraineté ainsi entravée doit-elle cesser tôt ou lard aussi bien que Féquilibre prétendu des pouvoirs. La politique parlementaire ne sert pas mieux la cause du progrès que celle de l'ordre; car puiï^qu'elle n'offre aucun nouveau principe, les entraves qu'elle met à l'esprit révolutionnaire sont toutes empruntées à l'ancien régime et tendent par conséquent à devenir de plus en plus rétrogrades et oppressives. Nous en avons un exemple dans les restrictions apportées au droit d'élection, restriclions toujours puisées dans d'irrationnelles conditions naturelles, qui, élanl arbitraires par nature, oppriment et irritent sans que le but qu'on se propose soit atteint, et laissent la mullilude des exclus beaucoup plus cboquée que ne peut être satisfait le petit nombre des privilégiés.
II est inutile d'insister davantage ici sur la doctrine mixte ou slationnaire, qui n'est, à vrai dire, qu'une dernière pbase de la politique métaphysique. Le lecteur doit voir maintenant avec évidence qu'une théorie si précaire el si subalterne, bien loin d'être apte à réorganiser, n« peut que régulariser, en l'éternisant, le conflit politique, et n'a pas d'autre destination que Tollice négatil d'empêcher lesrois de rétrograder el les peuj)lcs de bouleverser. Quelle que soit la valeur de ce service, la régénération ne saurait s'accomplir avec de simples empêchements.
Nous connaissons maintenant la valeur de ces trois doctrines. Pour mieux manifester l'urgente opportunité d'une meilleure philosophie, je vais signaler les principaux ilangers sociaux qui résultent de la déplorable prolongation d'un pareil étal intellectuel, dangers qui tendent, par leur nature, à s'aggraver de jour en jour. Quoique les systèmes révolutionnaire el slationnaire s'accordent à imputer nos désordres à l'école rétrograde, ils ne sont pas moins coupables qu'elle, puisque, aussi radicalement impuissants à découvrir le remède, ils prolongent le mal el entravent son traitement. D'ailleurs, la dis-
cordance entre la marche des gouvernements elle mouvement des peuples doil être autant attribuée à l'esprit hostile du pouvoir directeur qu*à la tendance anarchique des opinions populaires. Les perturbations sociales dont nous allons examiner les divers aspects ne procèilenl pas moins des rois que des peuples, avec cette dilTérence aggravante pour les rois que la solution semblerait devoir émaner d'eux.
La première, la plus fatale et la plus universelle conséquence de cetle situation, consiste dans l'anarchie intellectuelle déjà effrayante et toujours croissante que tout le monde constate, malgré la divergence des opinions sur sa cause el sa terminaison. Ce mal est nns presque exclusivement à la charge de la [diilosophie révolutionnaire, et cetle école en accepte la responsabilité avec trop de facilité. Ainsi que nous l'avons reconnu, cette doctrine n'empêche pas une décision quand une fois on en a obtenu les bases indispensables, et c'est la théorie slationnaire qu'on doit blâmer comme dépourvue de telles bases ;^ el plus encore la théorie rétrograde, qui ose préconiser, comme seule solution possible, la restauration des principes surannés dont la dc'crépitude a causé cette anarchie. L'école slationnaire prétend qu'il n'y a pas lieu de s'occuper de principes quelconques dont elle interdit même la recherche- En sorte que si récole révolutionnaire a d'abord encouragé l'anarchie, les deux autres la prolongent.
De toutes les questions, il n'en est pas qui aient autant besoin que les problèmes sociaux d'être concentrées chez un petit nombre d'intelligences d'élite, convenablement préparées par la plus forte éducation préliminaire à l'élaboration de questions aussi complicpiées et dans lesquelles les passions humaines sont si fortement engagées. Tel est, du moins, l'état normal de l'esprit humain, pour lequel toute autre situation, pendant les époques révolutionnaires, peut être envisagée comme constituant une sorte de cas pathologique d'ailleurs inévitable. La maladie sociale doit être très grave quand on voit^ tonte sorte de gens, quehpie inférieure que soit leur intelligence, et quoique sans piépnralion, être énergiquement stimulés à trancher, sans guide ni frein, les questions politiques les pins compli(iuées. Il n'y a pas lieu, dès lors, d'être surpris de la divergence des opinions, el l'on devrait plutôt
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s'étonner qu il subsiste encore quelques points de ralliement au milieu (le celle décomposition des principes sociaux. Le mal a fait de tels progrès, que les opinions politiques, bien qu'elles sortent toutes de Tune des trois écoles, ont pris un caractère individuel par suite des innombrables nuances que comporte leur mélange. Excepté dans les cas d'entraînement, où il y a une coalition temporaire dont chacun espère tirer parti, il devient de plus en plus difficile de faire vraiment adhérer un petit nombre d'esprits à une profession de foi politique un peu explicite. Or, il importe de noler que ce désordre intellectuel est commun aux trois doctrines, et chaque parti a même souvent déploré avec amertume, en ses instants de naïveté, la discordance dont il se croyait spécialement affecté, tandis que les autres n'étaient pas mieux partagés. Cela vient, sans doute, de ce que chacun sentait mieux ses propres misères.
Dans les pays où cette décomposition intellectuelle a été sanctionnée par la prépondérance politique du protestantisme, les divagations ont été plus multipliées qu'ailleurs sans être moins intenses. Il n'en pouvait être autrement, parce* que l'esprit humain, alors plus voisin de l'enfance, a profité de son émancipation naissante pour se livrer aveuglément à la discussion indéfinie des opinions religieuses, qui sont les plus vagues et les plus discordantes de toutes quand une autorité spirituelle ne comprime pas leur essor divergent. Aux États-Unis, par exemple, il existe plusieurs centaines de sectes chrétiennes radicalement discordantes et se subdivisant sans cesse en opinions presque individuelles, impossibles à classer, et auxquelles viennent se mêler d'innombrables dissidences poli-' tiques. Les nations qui, de mémo que la France^ ont évité la halte trompeuse du protestanlisme et qui ont passé directement de rétatcalholique à l'état pleinement révolutionnaire, ne pouvaienl néanmoins entièrement échapper à l'anarchie intellectuelle inhérente à un exercice prolongé du droit absolu de libre examen individuel; seulement, leurs aberrations, sans être moins antisociales, ont un caractère moins vague et doivent moins entraver la réorganisation finale. On les voit surgir tout à coup, prendre possession des esprits les plus sains et les plus cultivés, pour céder ensuite la place ;'» d'autres, qui ont aussi leur temps après lequel elles sont rem-
NÉCESSITK ET OPPOUTUISITÉ DE LA SOCIOLOGIE. 3 3
placées. C'est ainsi que même des intelligences habiluellement livrées à la culture de quelqu'une des sciences positives osent proposer, par exemple, d'abolir la monnaie et de revenir au temps des échanges directs ; de supprimer les grandes capilales afin de ramener l'innocence de In vie champêtre- de fixer un maximum de salaire et le même taux pour toute sorte de travaux, et ainsi de suite. Le résultat inévitable de cette espèce d'épidémie chronique est la démolition graduelle de la morale publique, qui, peu soutenue chez la plupart des hommes par le senliment direct, a besoin de s'appuyer sur des habitudes dirigées par l'uniforme assentiment des volontés individuelles à des règles invariables et comininv^s, propres a fixer en chaque occasion grave la vraie notion du bien public. La nature des questions sociales est si complexe qu'il est toujours lacile d'y soutenir le pour et le contre; aussi n'y a-t-il pas d'institution, quelque indispensable qu'elle soit, qui ne présente de graves et nombreux inconvénients, plus ou moins partiels et passagers; et, en sens inverse, l'utopie la plus extravagante offre toujours quelques avanta:;es incontestables. D'un autre côté, la plupart des intelligences sont trop préoccupées, soit en vertu de leur faible portée, soit par une passion absorbante, pour être capables d'embrasser à Ja fois les divers aspects d'un sujet social quelconque. C'est ainsi que presque toutes les gran.les maximes de morale publique sont condamnées, parce que leurs défauts sont ordinairement très saillants, tandis que leurs motifs ne peuvent être nn's en lumière que par une analyse souvent très délicate. Tout véritable ordre moral serait d(uic incompatible avec la liberté vagabonde des esprits actuels, si elle pouvait persister car les l^nindes règles sociales destinées à devenir usuelles ne saul raient être abondonnées à la décision aveui^le et arbitraire d un public incompétent, sans perdre toute leur efficacité i. indispensable convergence des meilleurs esprits ne peut être obtenue sans la renonciation volontaire de la plupart d entre eux à leur droit souverain d'examen, qu'ils abdiqueront sans doute aussitôt qu'ils auront trouvé des oi-anes di<'nes d exercer convenablement leur vaine suprématie provisoire. 1 msqu il en est ainsi dans les problèmes scientifiques, il y a tout h.eu de penser qu'il en sera de même dans les questions
plus difficiles de principes sociaux. Jusque-là toutes les idées confuses de bien public, dégénérant en unevaguephilanlhropie, doivent succomber sous les efforts énergiques d'un égoïsme vivement stimulé. Dans le cours journalier de nos luttes politiques, nous voyons les hommes les plus consciencieux naturellement conduits à se taxer les uns les autres de folie et de dépravation, et en chaque conjoncture grave les doctrines les plus opposées soutenues par des personnes également dignes de confiance. Toute conviction profonde et inébranlable étant ainsi rendue impossible, aucune vraie moralité politique ne peut être attendue de ceux qui la désirent le plus.
Cette démoralisation publique a été sans doute sensiblement retardée de nos jours par la prépondérance de celte même docirinc révolutionnaire à laquelle on Timpute, car le parti révolutionnaire, en vertu de son caractère progressif, a dû être plus qu'aucun autre animé de véritables convictions qui, à la fois profondes et actives, ont dû tendre à contenir et même à refouler l'égoïsme individuel. Ce fut surtout remarquable pendant la phase où la doctrine révolutionnaire a été conçue, par un entraînement unanime, comme destinée à réorganiser la société. Sous l'impulsion de celte croyance, se manifestèrent les plus admirables dévouements sociaux dont puisse s'honorer l'histoire contemporaine. 3Iais cela ne devait pas durer : rillusion une fois dissipée, les convictions qu'elle avait inspirées s'affaiblirent bientôt et se mêlèrent ensuite avec la politique stationnaire, et même avec la politique rétrograde ; et quoique ces convictions soient d'un ordre plus élevé que celles qui sont inspirées par les autres doctrines, surtout dans la jeunesse, elles ont Irop peu d'énergie pour résister à l'action dissolvante de la philosophie révolutionnaire; en sorte que cette philosophie contribue maintenant presque autant que ses deux antagonistes au débordement de la démoralisation politique.
La morale privée, fort heureusement, ne dépend pas seulement des opinions établies, mais de beaucoup d'autres conditions générales. Le sentiment naturel a, dans ce cas, bien plus d'action qu'à l'égard des relations publiques. En outre, les influences désorganisatrices y sont puissamment contrebalancées par radoucissement continu de nos mœurs d'après un
développement intellectuel plus commun; par un sentiment plus juste, amsi qu'un goût plus familier des divers beaux-arts
et par l'amélioration graduelle des conditions, conséquence des progrès toujours croissants de l'industrie. Les règles ordinaires de la morale domestique ou personnelle ont garanti la vie privée plus longtemps que la vie publique contre l'invasion des influences dissolvantes et l'irruption des analyses individuelles. loulefois, le temps est venu où ces inévitables aberrations, jusqu'ici dissimulées, manifestent leur dangereuse activité. Des la première évolution de l'élat révolutionnaire cette influence délétère sur la morale proprement dite s'ani nonça par une atteinte grave portée à l'institution du mariaije que la faculté du divorce aurait radicalement chaniçée dans les pays protestants, si la décence publique et le bon sens individuel n avaient jusqu'ici atténué les pernicieux eff^els des extravagances théologico-métaphysiques. En outre, la morale privée ne pouvait être attaquée qu'après la destruction de la morale politique, et aujourd'hui que la digue est rompue 1 action dissolvante menace la morale domestique et même là morale personnelle, premier fondement nécessaire de toutes les autres. Sous quelque aspect qu'on les envisage, soit quant aux relatmns des sexes, à celles des âges ou à celi;s des conditions. Il est clair que les éléments de toute société sont directement compromis par une discussion corrosive que ne dirigent pomt de véritables principes, et qui tend à mettre en question sans aucune solution possible les moindres idées de devoir. La famille, qui, au milieu des phases les plus adteesde la tempête révolutionnaire, avait été essentiellement respectée, s est trouvée de nos jours assaillie dans sa double base par des attaques contre l'hérédité et le mariaiçe Nous avons vu même le principe le plus vulgaire de la morale personnelle, la subordination des passions à la raison, dénié par de prétendus réformateurs, qui, sans s'arrêter à l'expérience universelle sanctionnée par l'étude positive de la nature humaine, ont proposé comme dogme fondamental de leur morale régénérée la domination systématique des passions, qu'ils se ont efforces, non de restreindre, mais d'exciter par les stimulants les plus énergiques. Ces spéculations ont tellement pénètre la vie sociale que chacun est libre aujourd'hui de se
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LA PHILOSOPHIE lUSITlVE.
faire un mérite de ses passions les plus désordonnées, en sorte que, si une telle licence pouvait durer, les estomacs insatiables finiraient par s'enorgueillir de leur propre voracité. Vainement l'école rétrograde rejette sur l'école révolutionnaire la responsabilité de ces divagations. C'est elle qui est coupable pour s'être obstinée à préconiser, comme seules bases intellectuelles de la sociabilité, des princi4)es dont Timpuissance n'a jamais été plus sensible que dans ce cas; car si les conceptions théologiques devaient constituer dans Tavenir comme dans le passé les fondements immuables de la morale, d'où vient (qu'elles ont perdu aujourd'hui toute efficacité contre de semblables débordements? Que devons-nous penser de ces tentatives pour étayer par de laborieux artifices des principes religieux destitués de tout i)Ouvoir, afin qu'ils puissent servir de poinld'appui à l'ordre moral? Aucun office fondamental ne saurait appartenir à des croyances (jui n'ont pu résister au développement de la raison humaine, dont l'âge mur ne s'emploiera pas sans doute à reconstruire les entraves (jue brisa son adolescence. Il est à remarquer que les aberrations que j'ai signalées ont été conçues par d'ardents restaurateurs des théories religieuses exaspérés contre toute philosophie positive : cette observation s'appliqni! autant aux partisans du protestantisme qu'à ceux du catholicisme.
I.oin de pouvoir servir de bases à la morale domestique ou personnelle, les croyances religieuses tendent depuis longtemps à lui devenir doublement nuisibles, soit en s'opposant à son édification sur des fondements plus solides chez les esprits qu'elles ont cessé de dominer, soit comme étant insuffisantes pour les croyants sans l'intervention active d'une autorité sacerdotale désormais trop absorbée par le soin de sa propre conservation pour se compromettre par une répression impopulaire. L'expérience journalière montre (jue la juorale ustielle des hommes restés religieux n'est nullement aujourd'hui su[)érieure à celle de la plupart des esprits émancipés. La principale tendance des croyances religieuses consiste, dans la vie sociale actuelle, à inspirer pour ceux qui s'en sont allranchis une haine instinctive et insurmontable, sans qu'il en résulte d'ailleurs aucune émulation utile à la société. Ainsi les principales attaques directes ou indirectes contre la morale privée
NÉCESSITÉ i:t opportunité de la sociologie.
aussi bien que contre la morale publique doivent autant être imputées à la philosophie stationnaire, et encore plus à la philosophie rétrograde, qu'à la philosophie révolutionnaire, qui en est seule habituellement accusée. Il n'est certes que trop évidentque les trois doctrines sont presque également impuissantes a empêcher le développement de régoïsme individuel, qui s enhardissant toujours davantage, ose réclamer, au nom de l'universelle anarchie des intelligences, le libre débordement des passions les moins sociales.
Le second caractère général de notre situation est la conséquence du premier : il consiste dans la corruption systématique érigée en moyen indispensable de gouvernement. Les trois doctrines concourent nécessairement, quoique inégalement, à ce déplorable résultat parce qu'elles excluent toutes, comme nous l'avons vu, de vraies convictions politiques. L'impuissance et le discrédit où sont tombées les idées générales les rendant incapables de commander aucun acte réel, il n'existe pas d'autre ressource journahère pour maintenir'un ordre, même grossier et précaire, qu'un appel plus ou moins immédiat à des intérêts purement personnels. Une pareille mfluence ne trouve presque jamais à s'exercer sur des hommes animés de convictions profondes. Rarement dans les caractères, même les moins élevés, la nature humaine est assez avilie pour comporter un système politique en opposition avecde fortes convictions quelconques; et un tel contraste, s'il durait, finirait bientôt par paralyser les facultés du sujet. Dans I ordre scientifique, où les convictions philosophiques sont aujourd'hui plus' communes et mieux marquées, la corruption active n'est p,uère praticable, quoique les caractères n'y soient
pasordinairement d'une trempeplusénergique. Ainsi,saufquelques anomalies, l'extension rapide d'une corruption qui tourne a son gré les demi-convictions dominantes dans le monde politique, doit être attribuée surtout à l'état indécis et flottant ou l'anarchie intellectuelle tient aujourd'hui toutes les idées sociales. Non seulement ce désordre des esprits permet la corruption politique, mais il l'exige nécessairement comme unique moyen d'obtenir une sorte de convergence dont Tétat social ne saurait se passer entièrement sans compromettre ses intérêls, même les plus matériels. Il faut s'attendre à l'exlen-
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sion continue de ce honteux procédé tant que dureront Tanarcliie intellectuelle et par suite l'absence de toute forte conviction politique. Les gouvernants et les gouvernés sont également coupables à cet égard : si d'un côté les gouvernants, dédaigneux de toute théorie sociale, s'efforcent d'entourer d'entraves l'esprit humain et font servir la corruption à la satisfaction de leurs intérêts spéciaux, auxquels ils sacrifient l'intérêt général ; d'autre part, les gouvernés acceptent ce moyen de gouvernement, dont leur état intellectuel rend d'ailleurs l'usage inévitable : ne reconnaissant eux-mêmes d'autre motif de coopération que l'intérêt privé, ils ne sont pas en droit de reprocher aux gouvernants une conduite analogue pour s'assurer le concours dont ils ont besoin, à une époque où il est presque impossible de voir nettement en quoi consiste réellement le bien public. On peut dire que cet état de choses s'aggraverait encore si les divergences individuelles n^élaiont contenues à un certain degré par l'intérêt personnel, à délaut d'influences plus satisfaisantes; qu'il résulte nécessairement de la situation à laquelle il s'applique, et qu'il est destiné par conséquent à disparaître aussitôt que la société commencera à comporter une meilleure discipline. Jusque-là on doit s'allendre à voir ce misérable expédient de plus en plus employé, ainsi que le témoigne l'expérience constante chez tous les peuples qui vivent depuis longtemps sous le régime qu'on nomme aujourd'hui constitutionnel ou représentatif, toujours forcé d'organiser ainsi une certaine discipline malérioUe au milieu d'une complète anarchie intellectuelle et par suite morale. Tout ce qu'on a le droit d'exiger, c'est que les gouvernements, au lieu de subir cette ftilale nécessité et de se servir des facilités qu'elle leur offre, s'emploient à favoriser syslématiquement par tons les moyens en leur pouvoir la grande élaboration philosophique qui doit ouvrir aux sociétés modernes une voie meilleure.
Le système de corruption politique ne consiste pas seulement dans la vénalité directe ni dans l'emploi des distinctions honorifiques; mais il s'exerce surtout dans la carrière ofTerte aux diverses sortes d'ambitions pour lesquelles les gouvernements créent chaque jour de nouveaux emplois. Quoiqu'un certain nombre d'ambitieux se trouvent par là intéressés au
maintien du réflime établi, il y a toujours plus de mécontents que de satisfaits, et un tel expédient doit finalement aller contre la fin qu on s'était proposée. Aussi est-on obligé d'en étendre sans cesse l'application, et on y aura recours de plus en plus jusqu a I avènement d'une vraie réorganisation sociale. Ici encore les trois écoles doivent partager le blâme. L'école révolutionnaire a fourni, comme je l'ai expliqué,le dissolvant qui a rendu nécessaire le système corrupteur. L'école stalionnaire 1 érigea même en type de la perfection sociale, en proclamant I égale admissibilité de tous aux fonctions publiques comme a destination finale du mouvement général d'!.s sodt es, et elle aggrave la tendance corruptrice en liant les conditions d ordre a la simple possession de la fortune, de quelque manière qu'e le ait été acquise. Quant à l'école rétrîgade maigre ses prétentions à la pureté morale, elle n'est pas moins orruptrice que les deux autres par l'hypocrisie sysîématique qu. lui est particulière. Depuis l'origine de la période réîo-
ce système d lypocnsie qui consentait à l'émancipation de toutes es intelligeuces d'une certaine portée, sous la'condition lacite d aider a prolonger la soumission des masses. Telle fut emmemmenl la politique des jésuites. Ainsi l'école rétrograde a subi la fatalité commune aussitôt que les autres; et elle doit recourir davantage à la corruption à mesure qu'elle est plus opposée au mouvement général de la société qu'elle prétend
régir.
Telle est notre situation. Faute d'une autorité morale ordre matériel exige, ou l'usage de la terreur, ou le recours à la corruption. Celle-ci est susceptible de plus de durée- elle présente moins d'inconvénients comme étant mieux adaptée a la nature des sociétés modernes. Tout en reconnaissant ce qu d y a d inévitable à cet égard dans la politique actuelle il est impossible de n'être point profondément affligé de l'aveuglement qu, empêche aujourd'hui les pouvoirs sociaux de tacihter autant que possible l'évolution scientifique par laquelle nous pouvons arriver à un meilleur état. 11 semble que é hommes politiques de tous les partis se sont concerteVpour fermer cette unique voie de salut, en frappant d'une stupide réprobation toute élaboration des théories sociales. Cela encore
ne conslilue qu'une nouvelle conséquence, non moins nécessaire et aussi caractéristiiiue que les précédentes, de Félat présent des peuples les plus civilisés.
Le troisième symptôme de notre situation sociale consiste dans la [irépondérance toujours croissante du point de vue matériel et immédiat en toutes les questions politiques. Il ne s'agit pas seulement de l'antagonisme ordinaire entre la théorie et la pratique aggravé par Tétat d'enfance où languit encore la science sociale. La répugnance pour toute théorie quelconque a commencé à se l'aire sentir il y a trois siècles, aussitôt que, le pouvoir spirituel ayant été annulé ou absorbé par le pouvoir temporel, toutes les hautes spéculations sociales ont dû être de plus en plus livrées à des esprits dominés par la préoccupation continue des affaires journalières. Ainsi les rois et les peupfes ont pareillement concouru à amener la prépondérance de Tordre de considération le plus inférieur, et celte tendance est commune aux trois écoles politiques. Si la crise des sociétés actuelles dérive de l'anarchie intellectuelle, nous ne saurions trop déplorer cette irrationnelle unanimité du monde politique à fermer toute issue au progrès en proscrivant les recherches spéculatives. Depuis un demi-siècle qu'on a commencé à rechercher les moyens de réorganiser la société, on ne s*est nullement occupé des doctrines relalives au nouvel ordre social, ni ensuite, des mœurs correspondantes ; on s'est borné à la construction directe d'institutions définitives en un temps où l'état de l'esprit humain indique avec tant d'évidence que les institutions ne sauraient être que provisoires et réduites aux objets les plus indispensables, et qu'elles ne peuvent avoir d'autre prétention d'avenir que de faciliter autant que possible l'avènement d'une vraie régénération politique. Toute l'élaboration qualifiée de constituante consiste aujourd'hui à morceler les anciens pouvoirs politiques, à organiser minutieusement entre eux des antagonismes factices et compliqués, et à les rendre de plus en plus précaires en ^les soumettant à des élections temporaires, sans changer ni la nature générale du régime ancien, ni l'esprit qui préside à son exercice. Faute d'une doctrine sociale, on n'a eu en vue que de contenir les pouvoirs ainsi conservés, au risque de les annuler en laissant indéterminés et vagues les principes desti-
nés à diriger leur application. Le nom pompeux de constitution est ensuite donné à ce travail, toujours voué à l'éternelle admiration de la postérité. Quoique la durée moyenne de ces constitutions n'ait été que de dix années au plus, chaque nouveau régime a réclamé, sous des peines plus ou moins sévères, une foi générale à son triomphe absolu et indénni. Le seul effet de ces institutions est d'entraver toute réorganisation sociale en détournant les efforts intellectuels sur de puériles questions de formes politiques, et en interdisant les spéculations et les discussions philosophiques qui doivent dévoiler les principes de cette réorganisation. Par cette influence, le caractère de la maladie a été dissimulé autant que possible, et toute solution graduelle et paisible est devenue presque impraticable. Il est étrange que des esprits se soient fait illusion au point de se croire exempts de tout préjugé spéculatif, quand ils proposent la plus absurde de toutes les utopies : la construction d'un système de gouvernement qui ne reposerait sur aucune doctrine. Une telle absurdité résulte du ténébreux ascendant de la philosophie métaphysique, qui dénature et confond toutes les notions politiques, comme' elle faisait autrefois, pendant son triomphe passager dans les autres ordres des conceptions humaines.
Ce n'est pas seulement en tant qu'obstacle au progrès qu'on doit déplorer la prépondérance des considérations purement matérielles. Elle présente des dangers pour l'ordre propre^ ment dit. Tous les maux politiques étant attribués aux institutions et non aux idées et aux mœurs, qui sont le siège réel de la maladie sociale, on en cherche vainement le remède dans des changements de plus en plus radicaux des institutions et des pouvoirs existants. On oublie les défauts du derniei- changement, et l'espoir se concentre aussitôt sur une nouvelle modification, tant sont infructueuses les leçons de l'expérience lorsque les résultats n'en sont point éclairés par une anah se rationnelle !
De telles modifications doivent se produire nécessairement durant notre marche vers une situation meilleure ; mais on doit exiger qu'elles soient reconnues comme provisoires et toujours guidées par une première élaboration philosophique de la question sociale. Une autre conséquence de la préfé-
rence qu'on accorde aux inslilulions aux dépens des doctrines, c'est qu'elle engendre des erreurs de la pire espèce et d'une nature permanente, en introduisant dans le domaine du gouvernement temporel ce qui appartient au spirituel. Pour avoir négligé cette distinction, les divers gouvernements européens ont porté la responsabilité de tous les maux de la société, de quelque source qu'ils fussent dérivés. Une telle confusion est encore plus nuisible à la société elle-même par les perturbations et les désappointements qu'elle y cause. Nous en avons une preuve dans les discussions et les attaques qui ont si souvent menacé Tinslilution (ondamentale de la propriété.
On ne saurait nier que malgré l'exagération des plaintes auxquelles elle donne lieu, la propriété a des inconvénients qui doivent être pris en considération et auxquels on doit remédier autant que le permet l'état social moderne. Mais il est également évident que le remède est du ressort des opinions et des mœurs, et qu'en celte question les règlements politiques ne peuvent avoir aucune efficacité vraiment radicale puisqu'il apparlient aux préjugés et aux usages publics de diriger habituellement, dans l'intérêt social, l'exercice de la propriété en quelques mains qu'elle réside. On voit ici combien est vaine et aveugle, en même temps que profondément perturbatrice, cette tendance à attendre des institutions politiques ce qu'on ne peut obtenir que de la réorganisation intellectuelle et morale.
Nous resterons dans cette situation, qui n'assure ni l'ordre ni le progrès, tant que nous regarderons la maladie comme exclusivement physique, tandis qu'elle est surtout morale. Vainement on a essayé tous les anciens systèmes; ils n'ont apporté aucun soulagement, et les idées de progrès politique, tendent à se restreindre à des substitutions de personnes, ce qui constitue la plus honteuse dégradation politique, puisque, n'étant dirigée par aucun plan, elle tend à assujettir la société à une suite interminable de catastrophes. L'ordre matériel, le seul dont on s'occupe aujourd'hui, est confié à un pouvoir regardé comme hostile et continuellement affaibli par un antagonisme systématique. Le point de vue particulier de chacun des agents d'un tel mécanisme empêche leur coopération, sauf dans les cas où l'apparition de l'anarchie matérielle vient sus-
pendre leurs conflits, qui, une fois l'orage passé, reprennent leur cours jusqu'à ce que survienne une catastrophe à laquelle personne ne s'attendait, bien qu'elle eût pu être prévue. Cette disposition à écarter toute spéculation sociale en faveur des considérations immédiates et matérielles indique encore que Tanarchie intellectuelle est la cause principale de notre maladie sociale.
Notre situation présente un quatrième aspect général suite et complément des précédents, qui achèvera de la caractériser : c'est l'incompétence des esprits qui possèdent la principale influence politique et leur antipathie à l'égard d'une véritable réorganisation; en sorte qu'une dernière et non moins fatale illusion des sociétés actuelles consiste à attendre la solution du problème de ceux-là mêmes qui ne sont propres qu a l'empêcher. D'après ce que nous avons d(\jà vu il ne nous échappera pas que la démolition graduelle de toutes les maximes sociales et en même temps l'amoindrissement de 1 action politique, tendent à écarter d'une telle carrière les âmes élevées et les intelligences supérieures pour livrer le monde politique à la domination du charlatanisme et de la médiocrité. L'absence de toute conception nette et large de l'avenir social ne favorise que l'ambition la plus vulgaire, et la médiocrité présomptueuse et entreprenante n'eut jainais des chances aussi heureuses. En l'absence de vrais principes sociaux, le charlatanisme est sur d'attirer par la magnificence de ses promesses et d'éblouir par des succès passagers une société souffrante, privée de tout espoir rationnel. Les esprits qu'anime une noble ambition ne trouvent pas une carrière assez large pour la réalisation de leurs plans généreux Nous sommes, ainsi que M. Guizot l'a dit avec justesse, dans une période sociale où l'homme vent faiblement, inais désire immensément.
L'état de demi-convictions et de demi-volontés résultant de notre anarchie intellectuelle et morale crée, à la solution de nos difficultés, beaucoup d'obstacles. Toutefois, il ne faudrait pas les exagérer. Cet état même de demi-convictions ef de (lemi-volontés tend à facililer le triomphe d'une vraie conception sociale, reposant sur des conditions sérieuses. La divergence et la dissémination des intérêts sociaux contribuent
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beaucoup aujourd'hui au maintien de l'ordre matériel, condition indispensable de Tavènement d'une politique rationnelle. Ce serait tomber dans l'exagération satirique que de peindre la société actuelle comme accueillant de préférence le charlatanisme et les illusions politiques. Quand le choix d'une sage solution deviendra possible, on verra si l'attrait des promesses décevantes et la puissance des habitudes antérieures empêchent notre siècle d'entrer avec ardeur et résolution dans une meilleure voie. Des symptômes irrécusables témoignent que le choix sera judicieux, quoique l'état présent des sociétés tende à placer la direction du mouvement entre les mains les moins aptes à le conduire. Cet inconvénient date du commencement de la période révolutionnaire et n*a fait depuis que s'aggraver. Pendant les trois derniers siècles, les esprits les plus éminenls, dirigés surtout vers les sciences, ont négligé la politique, à la différence des grands hommes de l'antiquité et même du moyen âge. Par suite d'une telle disposition, les questions les plus urgentes et les plus difficiles ont été confiées à une classe unique, bien qu'ordinairement désignée par deux noms différents, celle des légistes et des métaphysiciens, ou, plus exactement, des avocats et des littérateurs.
Par un examen ultérieur, nous verrons que depuis son origine jusqu'à l'avènement de la révolution française, le système de la politique métaphysique avait pour organes, d'une pari, les universités, et, d'une autre part, les grands corporations judiciaires; les premiers constituant une sorte de pouvoir spirituel et les autres possédant le pouvoir temporel. Cet état de choses, encore visible dans la plupart des nations européennes, a subi en France une grave modification. Les juges y ont été remplacés par les avocats, et les docteurs proprement dits par les simples littérateurs; en sorte qu'aujourd'hui, tout homme qui sait tenir une plume peut aspirer, soit dans la presse, soit dans la chaire métaphysique, au gouvernement spirituel d'une société qui ne lui impose aucune condition rationnelle ou morale, il n'est pas douteux que l'irrésistible ascendant d'une doctrine vraiment organique mettra fin au règne abusif des sophistes.
L'examen auquel nous venons de nous livrer ne doit que trop nous convaincre de l'état anarchique de la société actuelle.
ISKCESSITÉ ET OPPORTUXITK DE LA SOCIOLOGn:. 45
Faute d'idées directrices, elle est en proie à un confiit d*opinions et de passions auquel aucune des trois écoles ne saurait porter remède. Aussi ne doit-on pas s'étonner que quelques esprits généreux et capables, mais mal préparés, se soient a.ssés aller à une sorte de désespoir philosophiqueau sujet de I avenir d une société qui leur paraît condamnée à tomber soit dans un ténébreux despotisme, soit dans Tanarchie ou bien a osciller entre l'un et l'autre état. J'espère que l'étude que nous allons entreprendre produira la consolante conviction que le mouvement de régénération se poursuit toujours quoique avec lenteur, et que l'élite de l'humanité touche à 1 avènement de Tordre social le mieux adapté à sa nature et a ses besoms. Je terminerai ces considérations préliminaires en montrant quel doit être nécessairement le caractère intellectuel de la philosophie qui nous conduira vers un meilleur avenir. Quant à son développement dogmatique, je l'exposerai dans le chajûtre suivant. '
L'examen préliminaire que je viens de terminer nous a conduits dans le domaine de la politique proprement dite. Nous allons mamtenant revenir sur nos pas et nous replacer au point de vue qui caractérise cet ouvrage, et aborder le problème social en nous appuyant sur le ferme terrain de la pliilosophie positive. Toute autre base, nous l'avons reconnu n offrirait aucune solidité. Les philosophies Ihéologique eî métaphysique n'ont pu assurer un bien-être social permanent tandis que la philosoi^hie positive a successivement réussi à opérer pen Jant le cours des trois derniers siècles, à l'unanime satisiaction du monde intellectuel, la réorganisation des divers ordres antérieurs de conceptions humaines, qui iusnu'--i cette époque, avaient été dans un état de confusion équivaenia celui qu'on déplore aujourd'hui dans la science sociale L opinion contemporaine a regardé l'état de chacune de ces sciences comme désespéré, jusqif à ce que la philosophie positive 1 en eût fait sortir. Rien n'autorise à croire qu'elle pourrait être inefficace dans sa dernière application, après avoir réussi dans toutes les autres. En rapprochant le résultat philosophique obtenu par l'examen des catégories antérieures depuis les plus compliquées jusqu'à la moins complexe, du tableau que présente notre état social actuel, on reconnaît que
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LA PHILOSOPHIK POSITIVE.
l'analyse scientifique et lanalyse politique concourent à représenter la philosophie positive, convenablement complétée, comme seule capable de présider à la réorganisation des sociétés modernes. Je tiens à séparer ce principe, qui me paraît irrécusable, d'avec le mode de réalisation que je vais tenter, afin que, si ma tentative est condamnée, on n'en puisse tirer aucune induction défavorable contre une méthode seule susceptible de sauver la société. En tous genres, et surtout en ce cas, la méthode est plus importante que la doctrine ellemême. C'est pourquoi, avant de terminer cette introduction, je crois devoir présenter quelques considérations.
Il n'y a pas lieu d'établir ici un parallèle entre la philosophie politique positive et les autres théories sociales que nous avons examinées; mais, réservant encore provisoirement toute appréciation scientifique et continuant à rester sur le terrain politique, je ne crois pas inutile d'indiquer, d'une manière directe et générale, la relation nécessaire de la philosophie positive avec les deux grands besoins de notre époque.
L'ascendant il'une doctrine sociale positive résultera surtout de sa parfaite cohérence logique dans l'ensemble de ses applications, propriété caractéristique qui nous permet de lier intimement le point de vue politique au point de vue scientifique. La politique positive embrassera simultanément tous les aspects essentiels de l'état présent de la civilisation et fera cesser la déplorable opposition qui existe entre les deux ordres de nécessités sociales,5dont la commune satisfaction dépendra dès lors du même principe. Elle donnera à la politique contemporaine un caractère homogène et rationnel qui semble aujourd'hui impossible; et, en même temps qu'elle coordonnera le présent, elle le rattachera à l'ensemble du passé, de manière à établir une harmonie générale dans le système total des idées sociales, en faisant ressortir l'uniformité fondamentale de la vie collective de l'humanité; car cette conception ne pourra, par sa nature, être transportée à Tétat social actuel qu'après avoir subi l'épreuve d'expliquer, du même point de vue, la suite continue des principales transformations antérieures de la société. Il importe de noter cette différence entre le principe positif et celui des autres écoles. L'école critique enveloppe dans une aveugle réprobation tous les temps antérieurs à
^ l'époque révolutionnaire. L'école rétrograde ne parvient pas
non plus à unir le présent avec le passé, et maudit uniformément la situation des sociétés modernes depuis trois siècles C'est une propriété exclusive du principe positif de reconnaître la loi fondamentale de développement continu de l'humanité loi qui représente l'évolution actuelle comme le résultat néces saire de la suite graduelle des transformations antérieures en étendant simplement aux phénomènes sociaux l'esprit qui domine à l'égard de tous les autres phénomènes naturels. Celte cohérence et cette homogénéité du principe positif se rnanifesient encore, non seulement par la parfaite liaison qu'il établit dans le système entier des diverses notions sociales mais encore en ce qu'il rattache ce système à l'ensemble de la philosophie naturelle et coordonne toutes les connaissances humaines, qui forment dès lors une rigoureuse hiérarchie scienlifique. Nous verrons par la suite comment cette opération a été accomplie. Je la signale seulement ici pour montrer que ia philosophie positive, trouvant ainsi chez tous les esprits un point d appui général, ne saurait manquer de devenir universelle. Dans l'état de confusion où sont nos idées politiques on ne peut guère se faire l'idée de l'irrésistible énergie d'un mouvement philosophique où l'entière rénovation de la science sociale serait dirigée par le même esprit dont la supériorité est unanimement reconnue à l'égard de toutes les autres caté- ZZ \^'^";^^^^"^\E'le trouvera quelques points de contact même chez les esprits les plus rebelles. Elle parle à chaque classe de la société et à chaque parti politique le langage le plus propre à faire pénétrer une vraie conviction, en nî^^me emps qu elle maintient l'jnvicible originalité de son caractère fondamental. Embrassant l'ensemble de la question sociale elle seule peut rendre une exacte justice aux écoles les plus opposées pour leurs services, soit anciens, soit même actuels ^eule elle peut rappeler à chaque parti sa principale destina^ hon, en prescrivant l'ordre au nom du progrès et le progrès au nom de l'ordre; de telle sorte qu'au lieu de s'annuler, ces deux prescriptions tendent à se fortifier mutuellement. Pure de tous les divers toris antérieurs, celte nouvelle politique ne doit craindre aucun reproche de tyrannie rétrograde, ni d anarchie révolutionnaire. On ne pourra l'accuser que de
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nouveauté. A celle impulalion, elle répondra en monlrant rinsuflisance évidente de toutes les théories existantes et ses propres succès depuis deux siècles partout où elle a été applifjuée.
Considérée quant à Tordre, i! est évident qu'une vraie science n'a d'autie but que d'établir Tordre intellectuel, base de tout autre ordre véritable, l.e désordre appréhende Tesprit scientifique encore plus que Tesprit Ihéologique, el à l'égard des idées politiques, les es[)rits (jue révollaient les hypothèses métaphysiques et les fictions ihéologiques, se soumettent sans difficulté à la discipline de la méthode positive. On voit même ces esprits, qu'on accuse de tendre au scepticisme, accueillir avec empressement la moindre apparence de démonstration positive, lors même qu'elle est prématurée. L'empressement sera le mT-me envers les notions sociales quand on aura senti qu'elles sont susceptibles aussi d'être enfin dominées par Tesprit positif. Comment la conception des lois naturelles invariables, fondeinenl primitif de toute idée d'ordre, en tous les phénomènes quelconques, n'aurait-elle pas la même efficacilé philosophique lorsque, complètement généralisée, elle s'appli((ueraaux phénomènes sociaux, désormais ramenés à de pareilles lois? La politique positive est seule capable de conlenir Tesprit révolutionnaire, parce qu'elle seule peut apprécier el circonscrire avec une exacte justice la doctrine critique. N'étant plus poussée à la résistance comme elle Tétait par la doctrine rétrograde, et voyant son œuvre réalisée mieux «pie par elle-même, elle viendra fusionner avec une philosophie (jui ne lui laisse rien à faire ni à désirer. Par cette philosophie, toutes les questions aussi difficiles que délicates qui entretiennent maintenant une profonde irritation au sein de la société, parce qu'on s'obstine à les rattacher à la réorganisation politique, seront renvoyées à la réorganisation iiitellectuelie et morale, ce qui devra contribuer à la pacification sociale. Ayant mis en pleine évidence que l'état présent des sociétés modernes ne comporte que des institutions provisoires, Tesprit positif fera évanouir les espérances déraisoiniables (ju'on a (ondées sur elles, et concentrera tous les efforts vers une rénovation tondamentale des opinions et des mœurs. Loin de devenir indiflërente i»ar suite de celte indispensable diversion.
la politique offrira une nouvelle source d'intérêt, puisqu'elle pourra modifier les institutions de façon à les faire concourir à l'inévitable évolution intellectuelle et morale. En même temps, elle apprendra aux peuples que, dans Tétat présent de leurs idées, aucun changement politique ne saurait olTrir une importance capitale, tandis que les perturbations qui en résultent sont nuisibles au plus haut degré, soit comme obstacles directs, soit parce qu'elles détournent Tattention des vrais besoins. On doit noter aussi que Tesprit relatif de la philosophie positive devra décréditer l'esprit absolu, commun aux écoles Ihéologique et métaphysique, en vertu duquel elles s'efforcent de réaliser, dans tous les états possibles de civilisation, leur type immuable de gouvernement, ce qui, par exemple, les conduit à ne concevoir de nos jours d'autre moyen de civiliser Taïti qu'à l'aide d'une importation banale du protestantisme et du régime parlementaire. L'esprit positif tend, en outre, à consolider Tordre parle développement rationnel d'une sage résignation à l'égard des maux politiques incurablés. Quelque négatif que soit le caractère de cette vertu, elle offre un secours indispensable contre la douloureuse destmée de l'homme, secours que ne saurait procurer la politique métaphysique, qui considère l'action politique comme indéfinie La résignation religieuse, surtout chrétienne, n'est, à vrai dire' qu'une prudente temporisation qui enjoint de supporter les malheurs prévus en vue d'une ineffable félicité ultérieure Une vraie résignation, c'est-à-dire la disposition permanente à supporter avec constance et sans aucun espoir de compensation tous les maux inévitables, ne peut résulter que du sentiment profond des lois invariables qui régissent les divers genres de phénomènes naturels. S'il y a donc des maux politiques qui, de même que les maux individuels, ne peuvent être guéris par la science, ce dont nous ne saurions douter, la science, du moins, nous prouve qu'ils sont incurables, et calme ainsi la douleur qu'ils produisent par la conviction que ce sont les lois naturelles qui les rendent insurmontables. La nature humaine souffre dans ses rapports avec le monde astronomique, physique, chimique et biolo-ique aussi bien qu'avec le monde politique. Comment se 'fait-iî qu'on s'insurge avec indignation en ce dernier cas, tandis que VOL. n ^
tous les autres nous trouvent calmes et résignés, quoiqu'ils ne soient ni moins prononcés, ni moins choquants? On ne saurait douter que ce contraste tienne à ce que la philosophie positive n'a développé notre sentiment des lois naturelles qu'envers les plus simples phénomènes. Quand le même sentiment s'étendra aux phénomènes plus compliqués de la vie sociale, Il déterminera une résignation analogue, générale ou spéciale, provisoire ou indéfinie, dans le cas des souffrances politiques. Une conviction habituelle de cetle nature ne peut que conduire à la tranquillité publique en calmant la vaine inquiétude qu'inspire le chimérique redressement de maux inévitables en même temps qu'elle exclut Tapalhie qui appartient au caractère passif de la résignation religieuse, en n'imposant de soumission qu'à lanécessité bien démontrée et en encourageant au contraire le plus noble exercice de l'activité humaine, aussitôt quel'analysedu sujet permet d'en espérer une véritable efficacité quelconque. Enfin, la philosophie positive favorise l'ordre public en ramenant les intelligences actuelles à un état normal par l'influence de sa méthode seule, avant même qu'elle ait eu le temps d'établir une théorie sociale. Elle dissipe le désordre en imposant une série de conditions scientifiques incontestables à la culture des questions politiques. En faisant rentrer la science sociale dans la hiéiarchie scientifique, l'esprit positif ne permet de succès dans cette étude qu'aux esprits préparés et disciplinés par l'étude de toutes les autres branches de la philosophie positive. Cette longue et difticile élaboration préliminaire doit dégoûter et écarter les esprits vulgaires et mal préparés, et subjuguer les plus rebelles. Une telle considération suffirait, faute d'autres, à prouver la tendance éminemment organiijue delà nouvelle philosophie politique.
J'ai insisté sur cette influence de la philosophie positive en faveur de l'ordre, parce qu'elle est plus fréquemment méconnue. Son aptitude à favoriser le progrès est moins contestée. En toutes ses applications, l'esprit positif se montre directement progressif, étant sans cesse occupé à accroître la masse de nos connaissances, et à perfectionner leur liaison ; aussi les exemples de progression sont-ils empruntés aujourd'hui aux diverses sciences positives. L'idée rationnelle de progrès, c'est-à-dire de développement continu avec tendance perma-
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nenle vers un but déterminé, doit être allribuée, comme je 1 expliquera. o-apres, à l'influence inaperçue delà philosoph e positive, seule capable de dégager cette grande notion de Télat vague et flottant, en assignant nettement le but et la marche générale du progrès. Quoique le premier essor du sentiment de progrès social soit certainement dû en partie au christiamsme en vertu de sa solennelle proclamation de la supériorité fondamentale delà nouvelle loi sur l'ancienne, il est néanmoins évident que la politique théologique, procédant d après un type immuable, réalisé seulement dans le passé est devenue radicalement incompatible avec l'idée du pro-rès continu, et manifeste au contraire un caractère profondément rétrograde. Lapolitique métaphysique, dogmatiquement envi sagee, présente une incompatibilité analogue, quoique la laison beaucoup moindre de ses doctrines la rende plus accessible a esprit de notre temps. En réalité, cette école était à son declm quand l'idùe de progrès a commencé à s'emparer de la raison publique. Ainsi l'instinct progressif, aussi bien que I instinct organique, ne peut être développé que par la philosophie positive. fv H <= l'Jr la
La seule idée de progrès qui soit réellement propre à la po . .que révolutionnaire est celle de l'extension Continue de la liberté c esl-a-dire,en termes positifs, de l'essor graduel des facultés humaines. Or, même au sens restreint et' négatif où cela es. vrai, celui d'une diminution perpétuelle des résistances, la philosophie positive est incoiiteslablemenl supérieurecar la vraie liberté n'est pas autre chose qu'une soumission rationnelle a la prépondérance des lois naturelles, à l'abri de tout arbitraire commandement personnel. Les décisions des assemblées souveraines, décorées du nom de lois par la polil lique métaphysique, ont été conçues, par une fiction, comme une manifestation de la volonté populaire; mais ce culte des entités constitutionnelles ne saurait dissimuler la tendance arbitraire qui caractérise toute philosophie non positive L'arbitraire ne saurait jamais être exclu des divers éléments sociaux, lanlque les phénomènes politiques seront rapportés à des volontés quelconques, soit divines, soit humaines, au lieu detre rallachés à des lois naturelles invariables, et la liberté restera illusoire et précaire, malgré tous les artifices conslitu-
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lionnels, et quelle que soit la volonté à laquelle s'applique notre obéissance journalière. En subsliluanl l'empire de convictions réelles à celui de volontés arbitraires, la philosophie positive mettra fin à la liberté absolue de Técole révolutionnaire d'aller d'une aberration à une autre; et, en établissant des principes sociaux, elle donnera satisfaction à la double nécessité d'ordre et de progrès. L'office propre à la philosophie révolutionnaire de faire disparaître tout ce qui reste de Tancien système politique, sauf son existence historique, est virtuellement confié au principe positif; et, à vrai dire, rinfluence exercée par la doclrifie critique à cet égard est due à ce qu'elle a servi d'organe provisoire à la philosophie poshive. Dans les autres sciences, l'action critique, quoique énergique, n'est qu'une suite collatérale de son développement organique; et le développement organique, qui est fatal à l'ancien système théologique, enveloppe dans la même condamnation l'esprit métaphysique, des deux le moins logique. Laplus grave difficulté de la politique actuelle est la condition sociale des classes inférieures, et en ce cas, la philosophie positive présente de puissantes ressources à son amélioration. La politique révolutionnaire n'a pu ouvrir qu'une issue insurrectionnelle à cette difficulté, et s'est bornée à éluder la question sans la résoudre. Sa solution ne consiste pas, en effet, à donner carrit're à l'ambition populaire; une telle satisfaction procurée à un petit nombre d'individus, déserteurs de leurs classes, ne saurait à la longue aucunement apaiser les justes plaintes des masses. Il est même incontestable que le sort du grand nombre s'aggrave par le stimulant d'espérances déraisonnables et par l'élévation d'un petit nombre grâce au hasard du jeu politique. Puisque c'est la destinée inévitable de la plupart des hommes de vivre du fruit plus ou moins précaire d'un travail journalier, le grand problème social consiste à améliorer la condition de cette majorité sans la déclasser et sans IroubliT l'économie générale. Telle est la fonction de la politique positive, envisagée comme présidant à la classification des sociétés modernes. Nous aurons plus tard l'occasion de voir que la réorganisation mentale, en interposant habituellement une commune autorité morale entre les ouvriers et leurs chefs, offrira la seule base régulière d'une
conciliation équitable et pacifique de leurs principaux conflits, presque abandonnée aujourd'hui à la brutale discipline d'un antagonisme purement matériel.
Dans celte ébauche des propriétés qui caractérisent la polilique positive, nous avons vu que malgré sa sévère appréciation des divers partis existants, elle peut trouver accès auprès de chacun d'eux en se montrant apte à atteindre le but qu'il poursuit exclusivement. Elle peut aussi utiliser au profit de son ascendant graduel tous les événements importants de la société actuelle, dans lesquels elle n'a pu encore intervenir. Sou que, dans un triomphe momentané, l'une deux écoles manifeste son insuffisance; soit que, dans le désespoir d'une grave défaite, l'autre se montre plus disposée à accueillir de nouveaux moyens d'action politique ; ou bien encore soit qu'une sorte de torpeur universelle mette plus à nu l'ensemble des besoins sociaux, la nouvelle philosophie pourra toujours saisir une certaine issue générale pour faire pénétrer par une application journalière son enseignement fondamental. Toutefois, il faut, ce me semble, renoncer sous ce rapport à l'espoir de convertir réellement l'école rétrograde. Sauf d'heureuses anomalies individuelles, toujours possibles, et qui pourront devenir plus fréquentes, il est incontestable qu'il y a une trop grande antipathie, à l'égard des questions sociales, entre la philosophie théologique et la philosophie positive, pour que celle-ci puisse jamais être bien appréciée par la première qui s'éteindra devant elle sans être capable de se transformer au-delà de sa modification actuelle. II faut d'ailleurs reconnaître que ce n'est point l'ordre en général que poursuit l'ancien régime, mais seulement un ordre unique, lié à des habitudes d'esprit particulières et à des intérêts spéciaux en dehors desquels fout lui semble désordonné et par suite indifl-érent. Dans son prétendu dévouement à l'ordre général l'école rétrograde a fréquemment trahi sa disposition à vouloir le moyen beaucoup plus que le but lui-même. C'est l'école «tationnaire, chez laquelle l'amour de l'ordre est du moins plus impartial, sinon plus désintéressé, qui doit offrir à la politique positive un accès que ne lui aurait jamais ouvert l'école rétrograde. Quoique les fictions métaphysiques de la philo- Sophie parlementaire ou constitutionnelle tendent à détourner
les esprits de l'école slalionnaire de la véritable issue, elles n'ont pas acquis un assez profond ascendant en Europe pour étouffer la voix rationnelle de la nouvelle philosophie dans son appel à Técole stationnaire, si franchement disposée à établir dans les sociétés modernes un ordre stable, n'importe d'après quels principes. On peut donc espérer d'agir utilement sur ce parti ; néanmoins j'avoue que l'école révolutionnaire me paraît la seule sur laquelle la politique positive puisse exercer une influence capitale, parce qu'elle est la seule qui ait l'esprit toujours ouvert à de nouvelles inspirations politiques en vue du progrès. Tout ce que ses doctrines propres renferment de provisoirement indispensable sera aborbé par la nouvelle philosophie en .même temps que s'éteindront toutes ses tendances anarchiques. On doit s'attendre à de nouvelles explosions de la doctrine révolutionnaire, tant qu'il subsistera quelque reste du système rétrograde; car le cours naturel des événements n'attend pas nos lentes préparations philosophiques. Soit en vertu de notre état intellectuel, soit à raison des fautes commises par les gouvernements actuels, de telles explosions se produiront, et elles deviendront peut-être indispensables afin de déraciner tout espoir de reconstruire l'ordre social sur ses anciennes bases; mais la philosophie positive aura pn'-vu ces conflits et n'y interviendra pas autrement que pour utiliser les enseignements qu'ils feront naître. Elle ne prendra aucune part aux derniers actes de la prépondérance révolutionnaire, sachant que ce sont les derniers, pas plus qu'elle ne voudra paralyser une disposition générale aussi importante que celle qui constitue l'esprit critique proprement dit. Tout en le subordonnant toujours à l'esprit organique, elle lui ouvrira de larges destinations politiques; elle l'emploiera à détruire toute puissance métaphysique ou théologique en se servant à cet effet des facultés satiriques qui n'ont rien produit au siècle dernier, mais qui peuvent avoir une utilité réelle, bien que secondaire, par l'influence qu'elles exerceront sur le développement du caractère politique qui doit finalement appartenir à chaque élément du nouveau système. Il y a donc lieu d'espérer que la philosophie positive trouvera certains points d'appui naturels dans les sections les plus avancées de l'école révolutionnaire ; cependant, quelles que
soient les espérances que cette philosophie puisse fonder sur les différents partis du monde politique actuel, son efficacité réside exclusivement dans sa supériorité scientifique, première cause et seule garantie de son ascendant graduel.
Il semble tout d'abord qu'une régénération à laquelle doit présider l'esprit scientifique peut compter sur le concours de la classe des savants; cependant il n'en est rien. L'indifférence des savants pour le plus intéressant et le plus urgent de tous les problèmes me paraît tenir en partie au profond'dégoût que doit leur inspirer le caractère irrationnel des doctrines sociales; mais elle a encore d'autres causes, celles-ci moins honorables : ils manquent eux-mêmes de discipline scientifique, Ils abhorrent les généralités. Sous prétexte d'organiser leurs travaux, ils restreignent de plus en plus le champ de leurs recherches respectives et négligent l'élude des rapports généraux. Or, une entière généralité est l'attribut indispensable de toute philosophie qui aspire au gouvernement moral de l'humanité. L'expérience prouve que quand les corps savants sont réunis, dans un but politique, avec de bons esprits étrangers à la science mais placés à un point de vue gênerai, la supériorité appartient à ces derniers. Par leur eloignement pour l'esprit d'ensemble, les savants contribuent eux-mêmes à prolonger leur subalternité politique Leurs sentiments sociaux sont d'ordinaire à la hauteur de leurs Idées; et^leur égoïsme, au lieu d'être contenu par la culture des sciences, prend un caractère plus nuisible, ce qui lient sans doute au défaut d'idées générales dont ils ne veulent pas reconnaître l'indispensable nécessité. Il faut donc abandonner tout espoir de coopération quelconque de leur part pour l'extension de laméthode positive àl'étudedesphénomènessociaux L essor de la vraie philosophie politique ne saurait être aujourd hui secondé que par la nouvelle génération, chez qui une forte éducation scientifique devra développer l'esprit positif, et, par suite, la tendance à sortir du cercle des études spéciales et isolées.
Nous avons maintenant un aperçu des principaux points d appui que l'état social actuel offre à l'impulsion régénératrice de la nouvelle philosophie politique. Ce préambule peut sembler long, mais il abrégera mon travail ultérieur en pré-
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sentant à mes lecteurs une sorte de programme rationnel des conditions du sujet. De plus, il manifeste la complète efficacité politique de la philosophie positive. La haute utilité pratique de ma théorie ne saurait être mise en doute par les hommes d'État les plus dédaigneux, puisqu'il est maintenant démontré que le besoin le plus pressant des sociétés modernes est, par sa nature, éminemment théorique; et que, par conséquent, la réorganisation inlellectuelle, et ensuite morale, doit précéder et diriger la réorganisation politique. Cette corrélation tiDe fois établie avec tout le soin qu'elle mérite, il importe de revenir, pour ne plus le quitter, au point de vue strictement scientifique de cet ouvrage, et de poursuivre Tétude des phénomènes de la physique sociale dans une disposition d'esprit aussi purement spéculative que celle qui a présidé à notre examen des autres sciences fondamentales, en n'ayant d'autre ambition intellectuelle que de découvrir les lois naturelles d'un dernier ordre de phénomènes extrêmement remarquable et qui n'a jamais été ainsi examiné.
Toutefois, avant de procéder à cet examen direct, je me propose de considérer sommairement les principaux essais philosophiques tentés pour constituer la science sociale, leur appréciation générale devant tendre à mieux caractériser la nature et l'esprit de cette dernière branche fondamentale de la philosophie positive.