‹ La philosophie positive d'Auguste Comte [microform]Chapitre 44 sur 68 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

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Nous avons vu que le degré supérieur de complication et de speeialile des phénomènes sociau.x constitue la cause principale pour laquelle, jusqu'ici, leur étude est demeurée imparfaite, puisqu'il était impossible de les analyser tant que tous les autres phénomènes plus simples n'étaient pas connus et que la grande découverte de la physiologie cérébrale n'avait pas ouvert un accès rationnel à leur examen. A cette considération principale, je crois devoir en ajouter une autre, éminemment propre a expliquer, d'une manière toute spéciale, pourquoi il na pas été possible, jusqu'à présent, de fonder la science sociale sur des bases positives. Cette considération consiste en ce qu on n'était pas, avant l'époque actuelle, en possession d une suite de faits assez étendue pour découvrir les lois naturelles des phénomènes sociaux.

Le premier essor spéculatif d'une doctrine quelconque a oujours dépendu, en toute science, de l'emploi de la méthode heologique, ainsi que je l'ai montré. Dans les sciences anierieures, cela n a pas empêché la formation d'une théorie positive par suite de l'immuable perpétuité de leurs phénomènes. Les matériaux étaient prêts, il ne manquait que des observateurs bien disposés. Mais les observateurs, eussent-ils ete bien préparés, que les phénomènes sociaux auraient manque de la plénitude et de la variété nécessaires à leur analyse philosophique. Il fallait que des modifications profondes et nombreuses de la civilisation vinssent fournir une base convenable à l'observation. Nous verrons, par la suiie combien l'office de la philosophie Ihéologique a été indispensable pour diriger les premiers progrès de l'esprit humain et de la société. Ici, nous nous bornerons à signaler les obstacles qu'elle a opposés à la formation d'une vraie science sociale. C'est seulemeut après que les révolutions politiques modernes, et surtout la révolution française, eurent dévoile 1 insuffisance de l'ancien système, que la grande idée

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de progrès put acquérir la fermeté, la netteté et la généralité suffisantes à sa destination scientifique. La direction du mouvement social n'était pas déterminée, et toute spéculation sociale était entravée par de chimériques conceptions de mouvements oscillatoires ou circulaires, qui, même aujourd'hui, entretiennent une déplorable hésitation chez tant d'esprits distingués, mais mal préparés. Le fait même d'une progression générale peut être mis en doute tant qu'on ne connaît pas en quoi consiste cette progression ; puisque, d'unsemblable point (le vue, l'humanité doit paraître condamnée à une arbitraire succession de phases identiques, sans jamais éprouver une nouvelle transformation, graduellement dirigée vers un but déterminé par la constitution de la nature humaine.

Ainsi, toute idée de progrès social était interdite aux philosophes de l'antiquité, faute d'observations politiques assez complètes et assez étendues. Même les plus éminents et les plus judicieux ont obéi à la tendance commune de considérer l'état contemporain comme inférieur à celui des temps antérieurs. Cette supposition était la plus naturelle et la plus légitime, puisque l'époque où elle a été conçue coïncidait avec celle de la décadence des régimes grec et romain. Cette décadence, qui, en considérant l'ensemble de l'histoire de l'humanité, constitue un progrès véritable, ne pouvait paraître telle aux anciens, incapables de prévoir ce qui devait arriver. J'ai déjà indiqué que la première ébauche du sentiment du progrès humain a été due au christianisme, qui, en proclamant la supériorité de la loi de Jésus sur celle de Moïse, avait formulé celle idée d'un étal plus parfait remplaçant un état moins parfait nécessaire comme préparation. Quoique le christianisme (Ij n'ait fait en cela que servir d'organe au développement de la raison humaine, le service qu'il a ainsi rendu n'en restera pas moins, aux yeux de tout vrai philosophe, un de ses plus beaux

(1) Celte i,Tan(le idée appartient au catholicisme au([uelleproleslantisiiie ne lacmpiunlée «pie d'une manière imparfaite et vicieuse, non seulement à cause de son recours irrationnel aux temps de la primitive Eijli^e, mais aussi parce (pi'il propose pour liuide la pailie la plus barbare et la plus danj^ereuse des Ecritures, c'est-à-dire celle qui concerne ranti(iuité judaïque. Le mahomélisme agit de la même manière en tentant une simple imitation de celle période sans introduire aucune amélioration réelle.

PRINCIPALES TENTATIVES POUR CONSTITl ER LA SOCIOLOGIE. 59

titres à notre éternelle reconnaissance. Mais, indépendamment des inconvénients de mysticisme et de vague (.bscurilé inhérente à tout emploi de la méthode théologique, une telle ébauche élaitinsuffisante pour constituer un aperçu scientifique de la progression sociale, car cette progression se trouve nécessairement arrêtée par la formule même qui la proclame puisqu'elle est bornée à l'avènement du christianisme, au-delà duquel l'esprit humain ne saurait faire un pas. L'efficacité de la philosophie théologique est aujourd'hui épuisée et elle est devenue, par conséquent, rétrograde, ainsi que nous l avons constaté. La condition de continuité constitue un élément indispensable de la notion de progrès, notion qui resterait impuissante à diriger les spéculations socialessi elle représen^ tait la progression comme limitée par sa nature à un état déterminé, depuis longtemps atteint.

Il est donc évident que l'idée de progrès appartient exclusivement a la philosophie positive. Cette philosophie pourra seule dévoiler le terme final dont la nature humaine s'approche sans cesse, sans l'atteindre jamais; et elle seule fera connaître le cours général de ce développement i^raduel En conséquence, les seules idées de progrès qui aient un caractère rationnel sont d'origine toute moderne et se rapportent surtout au développement des sciences positives d'où elles sont dérivées. Il n'est pas sans utilité de remarquer que Je premier aperçu satisfaisant de la progression générale a été propose par un philosophe dont le génie était essentiellement mathématique et par conséquent familier avec la forme la plus simple de l'esprit scientifique. Il est certain que Pascal a été inspiréparlesenlimentdu progrès des sciences quand il énonça cet admirable aphorisme : Toute la succession des hommes,

«(pendant la longuesuite dessiècles, doitêtreconsidéréecomme « nn seul homme qui subsiste toujours et qui apprend conti- « nuellement. » Quelle qu'ail dû êlre l'efficacité de ce premier trait de lumière, il faut reconnaître que les idées de progrès continu n'ont eu une consistance scientifique qu'après la mémorable controverse ouverte au commencement du dernier siècle sur la comparaison entre les anciens et les modernes. A mon avis, celte discussion constitue un véritable événement, d'ailleurs bien préparé, dans 1 histoire de l'esprit humain, qui,

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