CHAPITRE III
ii'*
Caractère de la mélhode positive dans son application aux ptu^no-
niènes sociaux.
En toute science, les conceptions relatives à la méthode sont inséparables de celles qui se rapportent à la doctrine que l'on considère. La mélhode est si variée dans son application et si profondément modifiée par la complication et la nature spéciales des phénomènes en chaque cas, que toute notion de mélhode générale serait trop vague pour convenir à des sujets particuliers. Si donc nous avons dû jusqu'ici séparer la méthodo de la doctrine à l'égard des phénomènes les moins compliqués, nous ne sautions sans doute procéder autrement quand la complication supérieure du sujet, et en outre son défaut actuel de positivité, nous en font une loi encore plus expresse. Avant d'étudier spécialement chacune des parties d'une science nouvelle, il faut d'abord comprendre son esprit général, c'est-à-dire posséder quelques notions de la doctrine avant d'examiner la méthode, et la méthode ne peut être appréciée que par son application. C'est pourquoi je ne donnerai pas d'exposition logique de la méthode en physique sociale, avant d'avoir procédé à l'examen direct de la science elle-même. Je suivrai pour celle-ci le même plan que pour les sciences antérieures, c'est-à-dire que je déterminerai son esprit général ainsi que l'ensemble des ressources qui lui sont propres. Quoique de pareilles considérations soient relatives à la science, on peut cependant les rapporter à la méthode, puisqu'elles sont absolument nécessaires pour diriger notre intelligence dans la poursuite de cette difficile élude.
A l'égard des sciences les plus simples et les plus avancées, leur seule définition nous a presque suffi pour caractériser leurs conditions et leurs ressources générales, sur lesquelles aucune incertitude ne pouvait subsister. Mais le cas est tout autre envers une science récente et éminemment compliquée, dont la nature même n'a pas été établie par des discussions pénibles, heureusement superflues relativement aux sciences
antérieures. Dans la science biologique, des explications préliminaires, qui eussent semblé puériles en tout autre cas nous ont paru indispensables, parce que les fondements d'une science qui a donné lieu à tant de contestations devaient être bien affermis avant qu'elle pût prendre rang à la suite des autres. Or, il est clair que le même procédé est encore plus utile et doit être plus difficile envers la science du développement social, qui, jusqu'ici, ne présente, à aucun égard, le caractère d une vraie positivité et que les meilleurs esprits condamnent même a n y jamais parvenir. On ne saurait donc s'étonner que les notions les plus simples et les plus fondamentales de la philosophie positive, devenues triviales quand on les applique aux sciences plus avancées, exigent ici une sorte de discussion lormelle, dont les résultats paraîtront trop hardis à la plupart cies juges, même éclairés, quoique je me borne à un faible équivalent proportionnel des conditions admises envers tous les autres phénomènes.
Quand on envisage d'un regard philosophique l'état présent
de la science sociale, on ne peut s'empêcher d'v reconnaître
a combinaison des divers caractères qui ont toujours distimçué
1 enfance Iheologico-métaphysique des autres branches de la
philosophie naturelle.
La situation actuelle delascience politique reproduit sous nos yeux I analogue de ce que furent Faslrologie pour l'astronomie 1 alchimie pour la chimie, et la recherche de la panacée universelle pour le système des études médicales. Afin de simplifier notre examen, je crois pouvoir envelopper dans une considéralion commune les politiques Ihéologique et métaphysique, celle-ci ne constituantqu'une modification de la première. Leurs caractères sont les mêmes. Ils consistent, quant à la mélhode dans la prépondérance de l'imagination sur Tobservaiion et quant a la doctrine dans la recherche exclusive des notions absolues, d'où résulte la tendance inévitable à exercer une action arbitraire et indéfinie sur des phénomènes qui ne sont point regardes comme assujettis à d'invariables lois naturelles. En un mot, 1 esprit général de toutes les spéculations à l'état theologico-métaphysique est nécessairement à la fois idéal dans la marche, absolu dans la conception, et arbitraire dans I application ; or, tels sont encore aujourd'hui les caractères
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(lominanlsde l'ensemble des spéculations sociales, sous quelque aspect qu'on les envisage. En renversant ces trois aspects, nous obtiendrons précisément la disposition intellectuelle qui doit présider à la création de la sociologie positive et qui dirigera ensuite son développement continu.
L'esprit scientifique se distingue profondément de l'esprit lliéologique ou métaphysique par la subordination permanen te de l'imagination à l'observation ; et, quoique la philosophi e positive offre le champ le plus vaste et le plus fertile à l'imagination humaine, elle la restreint à découvrir et à perfectionner la coordination des faits observés ou les moyens d'effectuer de nouvelles explorations. C'est cette habitude d'assujettir les conceptions scientifiques aux laits dont la liaison a été découverte, qu'il est surtout nécessaire d'introduire dans les recherches sociales. Car les observations faites jusqu'ici ont été tellement vagues et mal circonscrites, qu'elles n'offrent aucun fondement suffisant aux raisonnements scientifiques, et qu'elles sont d'ordinaire arbitrairement modifiées au gré d'une imagination stimulée par les passions les plus mobiles. En vertu de leur complication supérieure et de leur connexion plus intim e avec les passions humaines, les spéculations politiques devaient être retenues plus longtemps que les autres dans celle déplorable situation philosophique où elles sont encore plongées, tandis que les sciences plus simples el moins stimulantes s'en sont successivement dégagées. Jlais il ne faut pas oublier que tous les divers ordres des conceptions scientifiques ont toujours offert un pareil état d'enfance, dont ils se sont affranchis d'autant plus tard que leur nature était plus complexe el plus spéciale. Ce n'est réellement que de nos jours que les plus compliquées sont sorties de cette situation, comme nous l'avons reconnu à l'égard des phénomènes intellectuels et moraux de la vie individuelle, qui sont encore le plus souvent étudiés d'une manière presque aussi anti-scientifique que les phénomènes politiques eux-mêmes. Une faudrait donc pas croire que l'incerlilude et le vague des observations soient propres aux seuls sujets politiques. La même imperlection a régné jadis en tous les autres sujets des spéculations humaines; seulement, elle est ici pins intime el plus prolongée, el, par conséquent, la même théorie qui nous montre comment cela dût arriver.
CARACTÈRES DE I.A MÉT.IOl.E EN SOCIOLOGIE. 77
nous conduit à regarder comme certaine l'extension prochaine aux spéculations sociales d'une régénération philosoph q e deja ef^Bc uee dans les autres, à cela près d'une difficu finS lecluelle beaucoup plus grande, et sauf les embarras rsX.
u confiit des principales passions, ce qui ne evrir an doute, que stimuler davantage les effortsdes vrais penseur
S. nous envisageons l'esprit positif q„a„t «r carac ère
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métaphysique par sa tendance à rendre relatives les nlùoL qui d abord étaient absolues. Ce passage inévitable de l'ab o „ au relatif est un des résultats philosophiques les plus implants de chacune des révolutions intellecluelles qui ont suC cessivement conduit les divers ordres de nos spéculation de
..■ta theologique ou métaphysique à l'état scientifique Du pont de vue scientifique, ce contraste entre le r la.if e
absolu peu elre regardé comme la manifestation la plu
de 1 ancienne. Toute enquête sur la nature intime des êtres et leurs causes premières et finales doit toujours être absolue tandis que toute recherche des lois des phénomènes esl née"!' sairement relative puisqu'elle suppose un progrès continu de a spéculation subordonné au perfectionnement graduel de I observation, sans que l'exacte réalité puisse jamais être Ole nement dévoilée; en sorte que le caractère'rel fde c ! ceptions scientifiques esl inséparable de la vraie not on d , OIS naturelles de même que la chimérique tendateau^ connaissances absolues accompagne l'emploi quelconque des ficoons théologiques ou des entités métaphys que oî les évident que l'esprit absolu caractérise encore l'ensemble des pecula lions sociales partout où il existe, puisque nos d ver ol s s accordent toutes à chercher un type poli.i.ue immu b^, toujours conçu en dehors des modifications régulières des conceptions politiques d'après l'étal variable de la civ isa ion Cet esprit absolu, qui a prévalu à travers tous les h "j menis sociaux successifs et les diver-enco, ni,;i!! l
ani..lle, ,11 ,1 (.„„,.. malgré .e> !«,„„„,„ i„.o„,é,Iie„is, le
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seul moyen d'imposer un frein aux divagations individuelles et de prévenir le débordement d'opinions arbitrairement variables. Aussi, des philosophes désireux de s'affranchir de cet absolutisme sans avoir la force de s'élever jusqu'à la conception d'une philosophie sociale positive, ont-ils mérité le reproche de représenter les notions politiques comme incertaines et arbitraires de leur nature, parce qu'ils détruisaient les fondements du peu de consistance qu'elles possédaient sans leur substituer aucune autre base. Ils ont même jeté une sorte de discrédit sur toute entreprise destinée à régénérer la science politique qui, en perdant son absolutisme, semblerait aux yeux de bien des gens perdre sa stabilité, et, par suite, sa moralité. Mais la sociologie positive dissipera ces craintes empiriques quoique naturelles, car toutes les expériences antérieures montrent que dans les autres branches de la philosophie naturelle les notions scientifiques ne sont pas devenues arbitraires en devenant relatives; mais que, bien au contraire, elles ont acquis par là une nouvelle consistance et une nouvelle stabilité, chacune d'elles ayant été engagée dans un système de relations .^ui s'étend et se fortifie sans cesse et qui tend de plus en plus à prévenir toute grave aberration. On ne doit pas craindre, par conséquent, de tomber dans un dangereux scepticisme en détruisant cet esprit absolu, pourvu que ce ne soit que le résultat spontané du passage nécessaire de cette science finale à l'état positif. Ici, comme ailleurs, la philosopbie positive ne saurait démentir sa propriété universelle de ne jamais supprimer aucun moyen de coordination intellectuelle sans lui en substituer un autre plus efficace et plus étendu; et il est évident que cette transition de l'absolu au relatif offre le seul moyen réel de parvenir à des conceptions susceptibles de déterminer graduellement un assentiment
unanime et durable.
La nécessité de ces conditions est moins sentie qu elle ne devrait l'être en vertu de la connexité trop intime qui, dans la science sociale plus qu'en toute autre, existe encore entre la théorie et la pratique, et par suite de laquelle toute apprécialion spéculative et abstraite, malgré son importance capitale, n'inspire qu'un très faible intérêt et qu'une insuffisante attention. Pour montrer comment cette confusion résulte de l'im-
Se" ie" 1^: '""r ""''^' "'^P^^^ ''^ -"-P'-^'-n su„érieure, je dois maintenant considérer l'esorit 9rt„«i ^„ i
politique relativement à son application geSe eti „ 1 ! quant a la science elle-même. Sous ce^ouve lleet nous voyons que cet esprit est caractérisé par sa tendance à exer cer sur les phénomènes correspondants une ac, ! ,1 mTt ' tendance qui s'est fait sentir dans tous les autres ordres de^ conceptions humaines. Bien longtemps Thomin a ignoré oue a puissance pour modifier les phénomènes ne pouva t !„! er que de la connaissance de leurs lois, et dans' Sance t chaque science il croyait pouvoir exercer sur e" phlno menés une influence sans bornes. Comme cela aJai I eu pT csement a l'époque où il influait le moins sur ce qu entou" rait, sa confiance reposait dans l'attente du secours a'^Z surnaturels ou de forces mystérieuses suppïsSérenSà lout ce qu'il voyait. Naturellement, l'illusion se nroMll davantage dans les catégories de hénom nés plu c mpT ques: et. de plus, la généralité décroissante de ces Si
egories contribuai, à dissimuler jusqu'où s'étenda , en réa lue le pouvoir modilicaleur de l'homme I p« ni!"
les autres spéculations, d'où l'on peut concevoir en depU d preiuges actuels l'espoir rationnel de délivrer a se „ee 0 -aie de celte aberration. Les hommes d'État et les pub| ! c stes croient encore que les phénomènes sociaux peuvent e,re modifies à volonté, la race humaine n'ayan d' è eux, aucune impulsion spontanée, mais étant toujours prên subir 1 influence quelconque du législateur, teinpore o n ni mue), pourvu qu'il soi, investi d'une autorité sufS a L So ^ e rapport, comme sous tout autre, la politique tlu^ o^u se montre plus conséquente que la politique métanlm !1 en ce qu'elle explique la monstrueuse L^r^^ZT^^Z auses légères et des effets considérables en rédui int le législateur à n'étre une le simple organe d'une pui s c u ! lureile et absolue. Nous voyons l'école mélapi vsiqu re 1 nr au même ar.ifice, mais d'une manière' b;aucoupp s
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LA PHILOSOPHIE POSITIVK.
vague en substituant à la Providence ses entités inintelligibles et surtout sa grande entité générale, la Nature, laquelle renferme toutes les autres et qui n'est évidemment qu'une dégénération abstraite du principe théologique. Allant même plus loin que l'école Ihéologique dans son dédain de toute subordination des effets aux causes, elle élude la difficulté en attribuant au hasard les événements observés, et quelquefois, quand l'inanité d'un tel expédient devient trop saillante, en exagérant au degré le plus absurde Tinfluence du génie individuel sur la marche des affaires humaines. Le résultat est identique dans les deux cas : il représente l'action sociale de l'homme comme indéfinie et arbitraire, ainsi qu'on le croyait jadis à l'égard des phénomènes biologiques, chimiques, physiques et même astronomiques pendant Tenfance des sciences correspondantes. On conçoit aisément la répugnance que doit inspirer la vraie science politique puisqu'elle impose des limites à l'action politique en dissipant sans retour la prétention de gouverner à notre gré cette classe de phénomènes désormais soustraits au caprice humain ou surhumain. Combinée avec la tendance aux conceptions absolues, celte illusion constitue la principale cause de la perturbation sociale actuelle, puisque l'espèce humaine se trouve ainsi livrée, sans aucune protection logique, à l'expérimentation déréglée des diverses écoles politiques dont chacune s'efforce de faire prévaloir son type immuable de gouvernement. Nous avons vu quels sont les résultats désordonnés de telles tentatives et nous reconnaîtrons qu'il n'y a d'ordre et d'accord possibles qu'en assujettissant les phénomènes sociaux, de la même manière que tous les autres, à d'invariables lois naturelles dont l'ensemble déterminera, pour chaque époque, les limites et le caractère de l'action politique : en d'autres termes, en introduisant dans l'étude des phénomènes sociaux le même esprit positif qui a régénéré toutes les autres branches des spéculations humaines. Un tel procédé constitue la vraie base scientifique de la dignité humaine, puisque les principales tendances de l'humanité acquièrent ainsi un important caractère d'autorité qui doit être toujours respecté par toute législation rationnelle, tandis que la croyance actuelle à la puissance indéfinie des combinaisons politiques, qui semble d'abord rehausser l'importance
de l'homme, n'aboutit qu'à lui attribuer une sorte d'automatisme social, passivement dirigé par la suprématie, soit de la Providence, soit du législateur humain. J'en ai dit assez pour montrer que le nœud de la difficulté, dans la régénération de la science politique, consiste à rectifier une telle aberration, en un temps où les habitudes intellectuelles prépondérantes ne permettent guère de saisir les conceptions sociales que sous leur aspect pratique et non sous le point de vue scientifique, ni à plus forte raison sous le rapport logique.
Une dernière considération préliminaire nous reste à examiner : c'est celle de la prévision scientifique des phénomènes que j'ai présentée dans les sciences antérieures comme constituant le témoignage le plus irrécusable de toute positivité. Nous devons concevoir les phénomènes sociaux comme aussi susceptibles de prévision que tous les autres, entre des limites de précision compatibles avec leur complication supérieure. En rappelant les trois caractères essentiels que je viens d'examiner, la prévision des phénomènes sociaux suppose premièrement que nous avons abandonné la région des idéalités métaphysiques, pour nous établir sur le terrain des réalités observées, par une subordination systématique de l'imagination à l'observation; secondement, que nos conceptions ont cessé d'être absolues pour devenir relatives à l'état variable de la civilisation, afin que nos théories, suivant le cours naturel des faits, permettent de les prévoir; et troisièmement, que l'action politique permanente est limitée d'après des lois déterminées, puisque, si les événements sociaux étaient toujours exposés à des perturbations par l'intervention accidentelle du législateur, soit divin, soit humain, aucune prévision scientifique ne serait possible. Ainsi nous pouvons concentrer la condition de l'esprit de la politique positive sur ce grand attribut de prévision scientifique. Cette concentration convient d'autant plus à l'objet de nos recherches qu'un tel attribut est éminemment propre h distinguer nettement la nouvelle philosophie sociale de l'ancienne. Des événements régis par une volonté surnaturelle peuvent bien laisser supposer des révélalions, mais, en ce cas, la seule idée de prévision est un sacrilège et il en est de même quand leur direction appartient à des entités métaphysiques, sauf qu'elles laissent à la révélation
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une chance dont l'existence montre que la conception métaphysique est une simple modification de la conception Ihéologiqne. Les anciennes conceptions pouvaient s'appliquer évidemment à l'explication des événements contraires avec une éijale facilité, mais elles ne pouvaient conduire h la moindre indication de ceux qui devaient jirriver. Que si on objecte qu'à toutes les époques un grand nombre de faits politiques ont été regardés conmie susceptibles de prévision, cela vérifie seulement que l'ancienne philosophie n a jamais été rigoureusement universelle, mais qu'elle a été tempérée par le mélange d'un positivisme faible et incomplet, toujours indispensable à la marche de la société. Ce mélange a toutefois été insuffisant pour permettre quoi que ce soit qui justifie le nom de prévision, puisque tout s'y borne à une sorte de prévoyance vulgaire do (juehtues cas particuliers et secondaires, laquelle ne s'élève jamais au-dessus d'un empirisme aussi incertain que grossier et qui, malgré son utilité provisoire, ne saurait aucunement suppléer au besoin d'une vraie philosophie politique. Ayant ainsi déterminé la position fondamentale du problème de philosophie politique et par suite le but scientifique qu'il sagit d'atteindre, il fout maintenant procéder à une exposition sommaire de l'esprit général de la philosophie sociale, ilont nous avons suffisamment caractérisé les conditions.
•^ l.e principe philosophique de la science se réduisant à concevoir les phénomènes sociaux comme assujettis à des lois naturelles comportant une prévision rationnelle, il s'agit d'établir quels doivent être le sujet précis et le caractère propre de ces lois. La distinction scientifique entre l'état statique et l'état dynamique doit s'étendre à la sociologie ; aussi, je séparerai l'étude des conditions de l'existence sociale de celle des lois du mouvement social, de même que j'ai distingué en biologie le point <le vue anatomique relatif aux idées d'organisation, du point de vue physiologique relatif aux idées de vie. Toutefois, il ne faudrait pas voir dans une telle distinction la source d'une division vicieuse de la sociologie en deux sciences séparées. Cetle décomposition se rapporte, en effet, à deux aspects d'une même théorie; elle correspond à la double notion de l'ordre el du progrès, car l'ordre consiste, au sens positif,
dans une harmonie permanente entre les diverses conditions d'existence et le progrès dans le développement social Tci encore nous retrouvons la correspondance constante entre la science et l'art, entre la théorie et la pratique. Une science qui a toujours en vue l'étude positive des lois de l'ordre et du progrès ne saurait être taxée de témérité par les hommes d'action doués de quelque portée intellectuelle, puisqu'elle fournit la seule base rationnelle de l'ensemble des * moyens pratiques applicables à la satisfaction de ce double besoin social. Cetle correspondance finira sans doute par être jugée analogue à celle que nous avons constatée entre la science biologique et les arts qui s'y rapportent, surtout l'art médical. Par une telle liaison, les idées d'ordre et de pro-rès dont l'opposition actuelle occasionne une profonde perturbation, seront conciliées et deviendront aussi réellement inséparables que les idées d'organisation et de vie dans les êtres individuels. Plus nous avancerons dans l'étude des conditions des phénomènes sociaux, plus se manifestera l'esprit organisateur et profîressif de la philosophie positive.
L'étude statique de la sociologie consiste dans la recherche des lois de faction et de la réaction des différentes parties du système social, en faisant abstraction du mouvement fondamental qui les modifie graduellement. Sous ce point de vuo la prévision sociologique, fondée sur l'exacte connaissance générale de ces relations, sera destinée à conclure les unes des autres les diverses indications relatives à chaque mode d existence, en conformité avec l'observation directe, d'une manière analogue à ce qui se passe journellement en anatomie Celte vue condamne les habitudes philosophiques actuelles d envisa-er les éléments sociaux sép^irément comme s'ils avaient une existence indépendante, et elle nous conduit à les regarder comme solidaires. Non seulement cetle méthode nous met en possession de la base indispensable à l'élude du mouvement social, mais, en outre, elle peut suppléer à fobservation directe, puisque beaucoup d'éléments sociaux qui ne comportent pas l'observation immédiate peuvent être apprécies d'après leurs relations scientifiques avec d'autres déjà connus. Il est évident que les différentes sciences sont entre elles dans une telle connexilé que l'état bien connu de Tune
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permet de prévoir l'état tîénéral correspondant de chacune des autres. Le cas est le même, si au lieu d'envisager l ensemble des phénomènes sociaux au sein d^me nation unique, on rexamine simultanément chez diverses nations contemporaines dont rinfluence réciproque ne saurait être contestée. Le seul cas où cette solidarité fondamentale est encore méconnue ou négligée est malheureusement le plus important de tous, puisqu'il concerne l'organisation sociale proprement dite La tliéorie de l'organisation sociale continue à être conçue d'une manière absolue et isolée comme indépendante de ranalyse générale de la civilisation correspondante dont elle ne peut que constituer l'un des principaux éléments. Un tel vice appartient presque également aux écoles politiques les plus opposées qui s'accordent à disserter arbitrairement sur le régime politique sans penser à l'état corrélatif de civihsat.on, et qui aboutissent le plus souvent à faire coïncider leur type politique immuable avec l'état d'enfance du développement humain. Si nous voulions remonter ù l'origine philosophique de celle aberration, nous la trouverions, je crois, dans le fameux dogme théologique de la chute de l homme. Nous avons déjà vu comment, en passant de l'état theologique a rétat métaphysique, ce dogme s'est transformé en la célèbre hypothèse d'un cbimérique état de nature supérieur a l état social et dont le développement de la civilisation nous éloigne de plus en plus. On ne saurait méconnaître l'extrême gravite, aussi bien politique que philosophique, d'une erreur aussi complètement incorporée aux doctrines actuelles, et qm influe si profondément, souvent à l'insu de ceux qui la propaient sur l'ensemble des spéculations sociales, sans être cependant formulée et soutenue en principe général, ce qui rend peut-être son action encore plus désastreuse. Si, en eflet, elle était présentée avec ce caractère, elle ne résisterait pas à une saine discussion, car elle est en contradiction évidente avec beaucoup de notions de philosophie politique qui, sans avoir acquis une vraie consistance philosophique, obtiennent un certain ascendant intellectuel par suite du cours naturel des événements ou de lexpansion de la raison politique. Par exemple, tous les publicistes éclairés reconnaissent une certaine solidarité entre les institutions politiques, et c'est le pre-
mier pas direct vers la conception rationnelle de l'harmonie du système spécial de ces institutions avec le système total de la civilisation ; nous voyons maintenant les penseurs les plus avancés admettre une constante solidarité entre le pouvoir politique et le pouvoir civil, ce qui signifie en langage positif que les forces sociales prépondérantes finissent toujours par s'emparer de la direction de la société. De tels progrès partiels vers une vue plus juste, de tels tâtonnements heureux à la recherche de la bonne voie, ne doivent pas nous dispenser dans nos investigations d'une vraie conception philosophique de l'harmonie sociale, qui seule peut constituer l'organisation. De vagues indications, plus littéraires que scientifiques, ne peuvent suppléer à l'accomplissement de celte sévère prescription philosophique; car, depuis Aristote, et même avant lui, la plupart des philosophes ont constamment reproduit le célèbre aphorisme de la subordination nécessaire des lois aux mœurs, sans que ce germe de la saine philosophie politique les ait empêchés d'envisager les institutions comme indépendantes de l'état coexistant de la civilisation, quoiqu'il puisse paraître étrange qu'une telle contradiction ait duré vingt siècles. Suivant le cours naturel des choses humaines, quand les principes intellectuels et les opinions philosophiques aussi bien que les mœurs sociales et les institutions politiques ont une fois [)ris possession des esprits, ils subsistent encore, malgré leur impuissance constatée et leurs inconvénients reconnus, en donnant lieu à des inconséquences de plus en plus graves, jusqu'à ce que le développement de la raison humaine produise de nouveaux principes d'une généralité équivalente et d'une rationalité supérieure. Sans méconnaître la valeur réelle des divers essais politiques que j'ai signalés, je ne dois pas hésiter à les regarder comme non avenus, puisqu'ils ne peuvent servir à faire concevoir la participation nécessaire de l'ensemble du régime politique au consensus universel de l'organisme social. Le principe scientifique de la corrélation entre l'état politique et l'état social se réduit à ceci : qu'il existe toujours une harmonie spontanée entre l'ensemble et les parties du système social dont les éléments finissent nécessairement, tôt ou tard, par être combinés conformément à leur propre nature. Il est clair que non seulement les institutions politiquesel les mœurs
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sociales d une part, les mœurs et les idées de l'autre, doivent être sans cesse solidaires; mais, en outre, que tout cet ensemble se rattache constamment, par sa nature, à l'état correspondant du développement intégral de l'humanité considéré dans tous ses modes d'activité, intellectuel, moral et physique; et l'objet d'un système politique quelconque, soit temporel, soit spirituel, est d'en régler Tessor naturel afin de le mieux diriger vers son but préalablement déterminé. iMéme aux époques révolutionnaires, quand celte harmonie paraît le plus loin d'être convenablement réalisée, elle subsiste encore, car sans elle il y aurait dissolution de Torganisme social. Pendant ces périodes exceptionnelles le régime politique est encore, à la longue, fonforine à l'état correspondant de la civilisation, puisque les perturbations qui se manifestent dans l'un proviennent de dérangements équivalents dans l'autre. 11 est à remarquer que quand la théorie vulgaire attribue au législateur la faculté permanente de rompre l'harmonie dont nous parlons, elle le suppose armé d'une autorité suffisante. Mais tout pouvoir social, qu'on l'appelle autorité ou autrement, est constitué par un assentiment correspondant, spontané ou réiléchi, explicite ou implicite, des diverses volontés individuelles, résolues, en vertu de certaines convictions préalables, à concourir à une action commune dont ce pouvoir est d'abord l'organe et ensuite le régulateur. Ainsi, l'autorité dérive du concours et non le concours de l'autorité, sauf la réaction inévitable, en sorte qu'aucun grand pouvoir ne saurait résulter que de dispositions fortement prépondérantes au sein de la société où il s'établit; et quand rien n'y prédomine hautement, l'autorité est faible et languissante, la correspondance étant d'ailleurs d'autant plus irrésistible que la société est plus étendue. D'un autre côté, on ne saurait nier l'influence que, par une réaction nécessaire, l'ensemble du régime politique exerce sur le système général de la civilisation et qui caractérise si souvent l'action, heureuse ou funeste, des institutions, des mesures ou des événements purement politiques, même sur la marche des sciences et des arts, à tous les âges de la société et surtout dans son enfance. Il serait inutile d'insister sur cet aspect de la question, puisqu'il n'est nullement contesté. L'erreur commune consiste, au contraire, à l'exagérer au point de placer la
réaction au-dessus de l'action principale. Il est clair que, vu leur corrélation scientifique, l'une et l'autre concourent à créer cette harmonie fondamentale de l'organisme social qu'il s'agissait de signaler ici comme le principe philosophique de la sociologie statique. Je m'occuperai plus particulièrement de la correspondance générale entre le régime politique et l'état coexistant de la civilisation, envisagé sous le rapport des limites nécessaires de l'action politique, dans le chapitre que je dois consacrer à la statique sociale; mais je ne devais pas attendre ces explications pour faire remarquer que le système politique doit toujours être considéré comme relatif. Le point de vue relatif substitué à la tendance absolue des théories ordinaires constitue certainement le principal caractère scientifique de la philosophie positive appliquée à la philosophie politique. Si, d'un côté, la conception de celte relation entre le gouvernement et la civilisation représente toute idée de bien ou de mal politique comme nécessairement relative et variable (ce qui est tout autre chose que de la concevoir comme arbitraire), d'un autre côté elle fournit la base rationnelle d'une théorie positive de l'ordre spontané des sociétés humaines déjà entrevu sousquelques rapports subalternes par celte partie de la politique métaphysique qu'on nomme l'économie politique, car la valeur d'un système politique quelconque ne pouvant consister que dans son harmonie avec l'état social correspondant, il s'ensuit que dans le cours naturel des événements, et sans aucune intervention, une telle harmonie doit s'établir nécessairement.
Je crois devoir insister sur cette notion élémentaire d'un consensus fondamental propre à l'organisme social, d'abord, à cause de l'extrême importance philosophique de cette idée mère de te statique sociale, qui, par sa nature, doit constituer la base rationnelle de toute la nouvelle philosophie; et ensuite, accessoirement, parce que les considérations de sociologie dynamique doivent dominer dans tout le reste de ce volume comme étant aujourd'hui plus directement intéressantes et par suite mieux comprises. Il importe donc de caractériser maintenant l'esprit général de la statique sociale qui ensuite ne sera traitée que d'une manière indirecte ou implicite. Tout ordre artificiel et volontaire n'étantsimplement qu'un