‹ La philosophie positive d'Auguste Comte [microform]Chapitre 46 sur 68 · HH · texte numérisé non relu

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érigea en dogme universel l'absence de toute intervention régulatrice quelconque comme le meilleur moyen de seconder l'essor spontané de la société. En sorte que, en chaque occasion, cette doctrine ne sait répondre aux plus pressants besoins de la pralique que parla reproduction uniforme de cette négation systématique.

Ayant constaté la tendance naturelle des sociétés humaines à un certain ordre nécessaire, les économistes n'ont pas su voir dans cette coordination primordiale la base d'une organisation systématique, et ils ont érigé en principe l'absence de tout règlement, principe dont les conséquences logiques, si elles pouvaient être pleinement déduites, conduiraient à Tabolilion méthodique de tout gouvernement. Par une heureuse compensation, l'économie politique représente les divers intérêts humains comme nécessairement solidaires, et, par suite, comme susceptibles d'une conciliation durable. Quoique cette vue ne soit peut-être que l'expression des convictions du bon sens vulgaire, la philosophie doit reconnaître les heureux efforts des économistes pour dissiper le funeste et immoral préjugé qui représentait l'amélioration de la condition matérielle des uns comme ne pouvant résulter que d'une détérioration correspondante chez les autres, et la masse totale de nos richesses comme étant toujours la même, ce qui revient, au fond, à nier le développement industriel. Malgré ce grand service, l'économie politique, en s'opposant à rinslilulion de toute discipline industrielle, n'en exerce pas moins une influence dangereuse. Sa disposition irrationnelle à n'admettre que ce degn'^ d'ordre qui s'établit de lui-même, l'amène en pratique à ne prendre aucune mesure à l'égard de chaque difficulté un peu grave que le développement industriel vient à foire surgir. Cela est surtout manifeste dans la grande question économique des machines. Cette question offre un exemple des inconvénients généraux inhérents à tous les perfectionnements industriels qui tendent à troubler plus ou moins, et pour un temps plus ou moins long, le mode d'existence des classes laborieuses.

Au lieu de reconnaître dans les remontrances que soulève celte lacune de notre ordre social une des occasions les plus capitales et les plus pressantes d'appliquer la science

sociale, nos économistes ne savent que répéter, avec une mp.loyable pédanterie, leur stérile aphorisme de liberté indusnelle absolue. Sans considérer que toutes les questions Immaines, envisagées sous l'aspect pratique, se réduisent àde simples questions de temps, ils osent répondre à toutes les doléances que, a la longue, toutes les classes, et particulièrement la classe la plus fondée dans ses plaintes, finiront par éprouver une amélioration réelle et permanente, réponse qui sera regardée comme dérisoire, aussi longtemps que la vie de 1 homme ne sera pas susceptible d'être indéfiniment prolongée Lne telle théorie proclame sa propre impuissance en se montrant dépourvue de toute relation avec l'ensembledes principaux besoins pratiques. Les nombreux copistes, par exemple, qui se trouvèrent sans emploi par linvention de rimprimerie auraient-ils été soulagés par la conviction que dans la génération su.van.e Il y aurait autant d'ouvriers vivant de la typographie et que après quelques siècles, il en existerait beaucoup plus.' Telle est pourtant l'habituelle consolation offerte par les économistes. A défaut de démonstration, cela seul suffirait pour prouver leur inaptitude à diriger, comme ils le prétendent, ! essor industriel des sociétés modernes. Ainsi leur doctrine demeure condamnée, relativement à ses prétentions scientifiques, et, en dépit de quelques services importants aussi bien au point de vue politique qu'au point de vue pratique. ^

La prédilection passagère que l'on montre de nos jours pour

i économie politique est un nouvel indice du besoin qu'on

éprouve de soumettre les études sociales à la méthode positive.

;etle condition une fois remplie, l'intérêt qui s'attache à

économie politique ne tardera pas à disparaître. Beaucoup d autres signes témoignent d'une telle disposition qui se manifeste dans tous les modes d'activité de notre intelligence et notamment par la tendance toujours plus grande des esp'rils vers les éludes historiques, dont le perfectionnement est remarquable depuis deux siècles.

Bossuet, sans contredit, a le premier contemplé d'un point de vue suffisamment élevé l'ensemble du passé. Ses explications theologiquessont sans doute inacceptables; mais son Discours, où l'esprit d'universalité est si complètement apprécié

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et si admirablement maintenu, restera comme un modèle suggérant le véritable but que nous devons nous proposer dans nos analyses historiques, c'est-à-dire la coordination rationnelle de la série fondamenlaledes divers événements humains, d'après un dessein unique qui doit toutefois être plus réel et plus étendu que celui conçu par Bossuet 11 est inutile de rappeler que ce premier enseignement a contribué, durant le siècle dernier et même dans celui-ci, à donner un caractère de plus en plus satisfaisant aux principales compositions historiques, surtout en France, en Angleterre et ensuite en Allemagne. Néanmoins, l'histoire n'a point encore cessé d'avoir un caractère plus littt'raire et descriptif que scientifique. Elle n'établit pas une vraie filiation rationnelle dans la suite des événements sociaux, de manière à permettre, comme dans les autres sciences, et en tenant compte de sa complication supérieure, une certaine prévision systématique de leur succession ultérieure. Peut-être l'accusation de témérité portée sur cette manière de traiter l'histoire constitue-l-elle la confirmation la plus décisive de sa nature non scientifique, puisqu'une semblable prévision caractérise toute science réelle. On voit une autre preuve de son caractère non scientifique dans le facile crédit qu'obtiennent encore de nébuleuses théories historiques qui n'expliquent rien et témoignent des dispositions purement littéraires et métaphysiques dans lesquelles l'histoire est étudiée par des intelligences demeurées étrangères au grand mouvement scientifique des temps modernes.

La vaine séparation dogmatique que l'on s'efforce de conserver entre l'histoire et la politique vérifie, en outre, directement, une telle appréciation. Toutefois il faut convenir que la prédilection croissante de notre siècle pour les travaux historiques est un heureux symptôme de régénération philosophique, lors même qu'une telle prédilection n'aboutit qu'à donner naissance à des ouvrages superficiels et mal conçus, inspirés plus d'une fois par le dessein d'obtenir à peu de frais et d'exploiter rapidement une renommée provisoire en satisfaisant le goût populaire. L'introduction, opérée au sein de la classe éminemment métaphysique des jurisconsultes, d'une école historique qui a pris pour tache de lier à chaque époque du passé, l'ensemble de la législation avec l'état correspondant

PRIXCIPALtS TENTATIVES POUR CONSTITUER LA SOCIOLOGIE. 73

de la société, constitue le témoignage contemporain le plus décisif de celle heureuse tendance de notre temps

Dans le chapitre précédent, j'ai expliqué la destination de la grande création philosophique dont je m'occupe; dans celui-ci, j en ai montré la nécessité et l'opportunité. Les tentatives pour constituer la sociologie n'auraient pas été si obstinées m poursuivies par des voies si variées, si le hesoin n en avait pas été profondément senti. En même temps, l'anayse générale des principaux essais tentés jusqu'ici, exi.lique leur avortement et nous fait comprendre qu'une telle entreprise reste «.concevoir de façon à comporter une réalisation defimtive. Rien ne s'oppose plus mainleiianl à ce que nous procédions à l'accomplissement de ce travail, en abordant dans le chapitre suivant, l'étude delà méthode en physique sociale. Cette introduction nous aura servi à déblayer notre terrain et à déterminer notre sujet en manifestant sa relation avec I ensemble des besoins sociaux, ce qui nous permettra d éliminer désormais le point de vue politique, pour suivre avec une entière liberté, l'essor purement spéculatif qui doit' maintenant dominer jusqu'à la fin de cet ouvrage, dans lequel la coordination entre la théorie et la pratique, en sociologie deviendra finalement prépondérante.

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