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par celui de l'évolulion personnelle; et à ce double lilre la morale ne cessera jamais de se rattacher à la politique. Leur division ne résultera désormais que de la distinction enire les vues théoriques et les vues pratiques, indispensable à leur commune destination.
Nous pouvons déjà résumer les conditions ultérieures de la politique positive en concevant sa sagesse systématique comme devant concilier les attributs opposés que la sagesse spontanée de l'humanité manifesia successivement dans Tantiquité et au moyen âge; car il y avait une tendance sociale dans la subordination antique de la morale à la politique, quoique le polythéisme Tait poussée jusqu'à une pernicieuse confusion; et le régime monolhéique eut le mérite de proclamer, quoique avec trop peu de succès, la légitime indépendance, ou plutôt la dignité supérieure, de la morale. La seule antiquité a pu offrir jusqu'ici un système politique complet et homogène, et le itioyen âge a tenté de concilier les propriétés opposées des deux systèmes hétérogènes dont Tun proclamait la prépondérance de la théorie, et l'autre celle de la pratique. Une telle conciliation reposera sur la distinction systématique entre les justes exigences de l'éducation et celles de l'action. Nous trouvons une ébauche de la manière dont cette répartition pourra être réalisée dans la relation journalière entre l'art et la science, qu'il n'y a plus ainsi qu'à constituer définitivement en rétendant aux opérations les plus importantes, sous l'inspiration d'une philosophie toujours attentive à l'ensemble des rapports humains. Le progrès moderne a consacré l'indépendance en même temps que la coopc'Tation de la théorie et de la pratique dans les cas les plus simples; or, des motifs analogues doivent, à bien plus forte raison, en faire sentir l'impérieux besoin dans les plus compliqués. Si jusqu'ici la sagesse pratique s'est montrée birn supérieure à la sagesse théorique, cela provient de ce que les théories, même les plus superbes, étaient mal établies. Quoique cette différence doive diminuer quand les spéculations sociales seront mieux instituées, l'intérêt commun exigera toujours la prépondérance journalière du pouvoir pratique ou matériel, pourvu qu'il se tienne dans ses propres attributions et qu'il reconnaisse l'indépendance du pouvoir théorique ainsi que la nécessité de comprendre les
indications abstraites parmi les éléments réguliers de cha([ue détermination concrète; ce qui ne sera contesté par aucun véritable homme d'État quand les théoriciens auront manifesté le caractère scientifique et l'attitude politique convenable à leur vraie destination sociale. Il n'était pas inutile de rappeler sommairement les prescriptions rationnelles destinées à prévenir l'empiétement du gouvernement moral sur le gouvernement politique, afin de dissiper les préventions instinctives qui s'opposent encore à l'indispensable avènement de ce qui constitue la première condition sociale de la régénération finale.
En traitant de l'éducation convena])le à une telle organisation, j'ai insisté sur la nécessité de la restreindre aux cinq nations de l'Europe occidentale, afin de mieux garantir sa netteté et son originalité contre la tendance confuse des habitudes spéculatives actuelles. Mais cette restriction doit être abandonnée, quand on considère l'extension finale de l'organisme positif, d'abord à l'ensemble de la race blanche, et enfin à la totalité de notre espèce, une fois bien préparée. C'est le catholicisme quia divisé, il y a cinq siècles, l'Europe occidentale en nationalités indépendantes; et la solidarité, déterminée par leur commune évolution positive, ne saurait être systématisée que sous l'essor direct de la rénovation totale. Le cas européen est beaucoup plus propre que le cas national à faire convenablement apprécier la vraie constitution spirituelle, laquelle devra acquérir un nouveau degré de consistance et d'efficacité d'après chaque nouvelle extension de l'organisme positif, qui deviendra ainsi de plus en plus moral et de moins en moins politique, sans que la puissance pratique perde pour cela son active prépondérance. Par une réaction nécessaire, la liberté gagnera autant que l'ordre à cette inévitable progression ; car, à mesure que l'association intellectuelle et morale se consolidera ens'étendant, l'autorité temporelle, sans laquelle aujourd'hui la désagrégation du système social serait imminente, se relâchera d'autant plus que la répression deviendra de moins en moins nécessaire. Quant à l'influence des passions humaines, qui se fera sentir dans l'ensemble de l'économie positive comme en tout autre régime antérieur, j'en ai assez parlé déjà pour qu'il me sutfise de dii e ici qu'elles affecteront davantage l'institution initiale du nouveau système que son
développement normal. C'esl, en effet, dans un procham avenir que surgiront les grandes luttes intestines dues à notre anarchie intellectuelle et morale. Le conflit s'élèvera d'abord entre les entrepreneurs et les travailleurs, et ensuite entre les villes et les campagnes. En un mot, tout ce qui est actuellement systématisé doit disparaître, et tout ce qui ne Test point, c'est-à-dire tout ce qui a vie, doit engendrer des collisions qui ne sauraient être suffisamment prévenues ni même contenues. Dans cette orageuse situation, la philosophie positive devra trouver la première épreuve de son efficacité politique, en même temps qu'une irrésistible stimulation à son ascendant social.
Cette pénible introduction une fois accomplie, les plus grandes difficultés seront surmontées; car celles que rencontrera l'action normale du nouveau régime, quoique de môme espèce, présenteront une intensité beaucoup moindre, et elles disparaîtront même peu à peu, au fur et à mesure que les conditions de l'ordre et du progrès seront de plus en plus conciliées. Nous avons vu que l'avènement de l'économie positive sera le résultat de l'affinité entre les tendances philosophiques et les impulsions populaires ; or, s' J en est ainsi, on voit aisément qu'une telle affinité doit devenir le plus ferme appui permanent de cette économie. La même philosophie qui affirme la suprématie mentale de la raison commune fera pareillement admettre, sans aucun danger d'anarchie, la prépondérance sociale des vrais besoins populaires, en constituant l'universel ascendant de la morale, dominant à la fois les inspirations scientifiques et les déterminations politiques. Ainsi, après des troubles passagers occasionnés par l'inégalité de développement des exigences pratiques et des satisfactions théoriques, la philosophie positive, sous sa forme politique, conduira nécessairement l'humanité à un système social plus convenable à sa nature, et qui surpassera de beaucoup, en unité, en extension et en stabilité, tout ce que le passé a jamais produit.
Tandis que s'accomplira cette triple élaboration des opinions, des mœurs et des institutions, la philosophie positive manifestera une quatrième aptitude : elle fournira une constitution esthétique en harmonie avec notre état de civilisation.
Dans l'avenir, l'art remplira mieux qu'il ne l'a jamais fait son principal office de charmer et d'améliorer tous les esprits, les plus humbles aussi bien que les plus éminents, d'après son incorporation à l'économie sociale, dont il a été jusqu'ici essentiellement exclu. Nos spéculations philosophiques nous ont montré combien le point de vue humain et l'esprit d'ensemble doivent favoriser l'essor et la propagation du goût esthétique; et notre appréciation historique a déjà fait ressortir qu'une sociabilité progressive, à la fois fortement caractérisée et profondément stable, est indispensable à la plénitude d'un tel essor. Or, l'avenir devra réaliser l'ensemble de ces conditions. La vie publique et l'existence militaire de l'antiquité sont épuisées ; mais l'activité pacifique propre à la civilisation moderne est à peine instituée et n'a jamais été envisagée sous le point de vue esthétique ; en sorte que l'art moderne, aussi bien que la science et l'industrie elle-même, loin d'avoir vieilli, est à peine formé. Le genre le plus original et le plus populaire s'est borné jusqu^ici à retracer la vie privée, parce qu'il n'a pu trouver dans la vie publique une convenable alimentation ; mais la vie publique trouvera bientôt une idéalisation continue, car le sentiment du vrai et du bon ne peut devenir nettement prononcé sans faire surgir le sentiment du beau, et l'action de la philosophie positive est éminemment favorable à tous les trois. La régénération systématique des conceptions humaines doit aussi fournir de nouveaux moyens philosophiques à l'essor esthétique, déjà assuré d'un noble but et d'une stimulation continue. Il doit certainement y avoir une source inépuisable de grandeur poétique dans la conception positive de l'homme comme chef suprême de l'économie naturelle, qu'il modifie à son avantage, d'après une sage hardiesse, et sans reconnaître d'autres limites que celles des lois naturelles. C'est là une source d'idéalisation encore inexpliquée, puisque l'action de l'homme sur la nature n'a été reconnue comme sujet de contemplation que quand l'art a décliné par suite de l'épuisement de l'ancienne philosophie.
A l'imitation des anciens, les modernes ont chanté la sagesse de la nature, même depuis qu'on a reconnu l'imperfection d'un ordre si vanté ; mais les conquêtes de l'homme sur la nature et les merveilles de sa sociabilité, promettent beaucoup plus d'in-
lérêl et de beauté que la représenlalion d'une économie qu'il ne dirii^e pas. et où la i;randeur dos niasses a seule constitué ordinairement la principale cause des admirations antérieures. On ne saurait imaginer ce que sera Tenlhousiasme populaire, quand les représentations de l'art seront en harmonie avec le noble distinct de notre supériorité et avec l'ensemble de nos convictions rationnelles. Pour tous les esprits philosophiques, il est évident que la réorganisation universelle assignera, en même temps, à Fart moderne, une inépuisable alimentation, par le spectacle des merveilles humaines, et une éminente destination sociale, pour faire mieux apprécier l'économie finale. Ce que la philosophie aura élaboré, l'art le propagera, et il remplira ainsi un office social supérieur à celui que l'anliquilé lui avait conféré. Je me suis borné ici à considérer le premier des beaux-arts, la poésie, qui, par sa plénitude et sa généralité supérieures, a toujours dominé le développement des autres ; mais les conditions favorables à un mode d'expression sont favorables à tous, suivant Tordre indiqué par leur hiérarchie. Tant que l'esprit positif est resté à sa phase mathématique, on a pu lui reprocher sa prétendue tendance anti-esthétique; mais nous voyons maintenant qu'après son entière systématisation sociologique, il doit devenir la base d'une organisation esthétique, non moins indispensable que la rénovation mentale et sociale, dont elle est nécessairement inséparable.
Les cinq éléments essentiels de l'Europe occidentale participeront à cette élaboration, chacun selon son génie propre, annonçant par un tel concours leur combinaison ultérieure. La France apportera sa supériorité philosophique et politique; l'Angleterre, son ardente prédilection pour la réalité et l'utilité; rAllemagne, son aptitude native aux généralisations systématiques; l'Italie, son génie esthétique; et l'Espagne, son double sentiment familier de la dignité personnelle et de la fraternité universelle. Par leur coopération naturelle, la philosophie positive nous conduira à la condition sociale la plus conforme à la nature humaine, et dans laquelle nos qualités caractéristiques trouveront leur confirmation la plus parfaite, leur plus complète harmonie mutuelle et le plus libre essor.